lundi 2 février 2015

Jean-Louis Murat : Une jolie compile de Keith Michards



« Il fallait une plume suffisamment leste pour parler d'un artiste paysan magnifique.
   Quand Thibault rencontre Murat, quand Jean-Louis croise Marconnet… c'est un peu comme

   une brise qui caresse la lande ou comme un feu qui embrasse le fer. »

Keith Michards

Suite à l’invitation de l’ami Keith, je viens d’écrire un petit texte sur le troubadour arverne pour accompagner sa “jolie compile” ; et non pas pour “raccompagner sa jolie copine”, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit ! C’est un grand plaisir pour moi que de partager ma passion pour le fils des puys et je vais essayer de faire court, ce qui ne sera pas une mince affaire au vu de l’inconditionnel amour (“aveugle” peut-être, mais pas “sourd”), que je porte à l’œuvre de Jean-Louis Murat.

Tout d’abord, Murat c’est un nom de lieu : Murat-le-Quaire. L’Auvergne et l’Égypte ne font qu’une seule et même terre, que cela soit dit une bonne fois pour toutes. D’ailleurs Moïse n’a pas remonté le Nil dans son berceau d’osier comme nous le dit la “légende dorée”, mais la Dordogne. Oui, ma bonne dame, c’est comme j’vous le dis ! 

Et la manne tombée du ciel n’est pas du pain azyme, loin s’en faut ! c’est du bon Saint-Nectaire : avis aux amateurs. Foin des ragots et des vieilles lunes, c’est en tout cas là que naquit le petit Jean-Louis. L’almanach ne nous dit pas s’il fut entouré d’un bœuf et d’un âne lorsqu’il poussa son premier cri, mais je ne doute pas que quelques meuglements de vaches chantèrent sa venue au monde, accompagnés de chaudes et odorantes bouses. Pour revenir un temps à l’Égypte, les puys auvergnats sont de très anciennes pyramides naturelles, n’importe quel écolier du coin vous le dira. La très belle chanson “Alexandrie” (que vous ne trouverez pas ici : c’est une compile pas une intégrale) fait d’ailleurs force de loi en la matière. Et Dieu sait combien Jean-Louis – Bergheaud de son véritable patronyme –, chérit la toponymie comme pas un. Tout en sibyllines évocations, ses chansons exhaussent les lieux-dits à de véritables sommets poétiques et mystérieux. Quand j’écoute Murat, j’ai des mots inconnus pleins la bouche comme autant de runes d’un autre âge.

Murat n’est pas un doux agneau, même s’il en a tout l’air ici. C’est que, dès l’origine il y a un pépin avec le barde auvergnat : ce cher irrévérencieux a croqué la pomme avec Lilith et, question poésie il est certain que pour lui le “vers” est déjà depuis fort longtemps dans le fruit. Avec cette jolie compile, comme JLM le chante dans “16h00 qu’est-ce que tu fais”, je dois bien l’avouer, « je redeviens puceau » car il y a au moins trois ou quatre chansons qui m’étaient inconnues. Retrouver un peu de virginité auditive ne fait jamais de mal, c’est une façon de rester toujours à l’écoute du volcan qui sommeille en nous ; et, tout autant que de “l’eau”, méfiez vous du volcan qui dort ! 

Chez Murat, il ne faut pas confondre “retour à la terre” et “amour de la chatte”. C’est dit crûment mais autant appeler une mésange par son nom. D’ailleurs, un Jean-Louis Murat qui sort de l’eau, comme la judicieuse couverture nous l’indique, ça n’est pas anodin. C’est bien connu, le Jean-Louis tète la cyprine comme d’autres se biberonnent au pastis. La métaphore extra-utérine, suggérée par cette photographie pour le moins érotique, n’aura sans doute échappé à personne.

Avec ce “Voici” (pas “Gala” pour deux sous !), nous sommes dans de beaux draps : l’ami Keith est allé au plus près de l’âme féminine de Murat… pour notre plus grand délice. Quoi qu’il en soit, le Murat “encoléré” n’est jamais bien loin. Jetez donc un coup d’œil vers le Sancy quand la lune est rousse : il se pourrait bien que vous aperceviez, parmi le vert sombre des sapins et la lumière bleue de la nuit, un lycanthrope hurlant des chants d’amour à Séléné tout en jetant des éclats de foudre depuis le manche de sa guitare électrique. Beau chant ne saurait mentir.

Thibault Marconnet

le 29 janvier 2015




01 - Murat (1982 - Murat)
02 - Uschi (où es-tu passée ?) (1984 - Passions privées)
03 - Pars (1989 - Cheyenne Autumn)
04 - Le mendiant à Rio (1991 - Le Manteau de pluie)
05 - Le matelot (1993 - Vénus)
06 - Saint-Amant (1996 - Dolorès)
07 - Mustang (1999 - Mustango)
08 - Entre deux draps (2001 - Madame Deshoulières)
09 - L'au-delà (2002 - Le moujik et sa femme)
10 - À la morte fontaine (2003 - Lilith)
11 - French Kissing (ft. Jennifer Charles) (2004 - A bird on a Poire)
12 - La chatte (2005 - 1829)
13 - Ce que tu désires (ft. Carla Bruni) (2005 - Mockba)
14 - Est-ce bien l'amour ? (2006 - Taormina)
15 - Sépulture (2007 - Charles et Léo)
16 - Tel est pris (2008 - Tristan)
17 - 16h00, qu'est-ce que tu fais ? (2009 - Le cours ordinaire des choses)
18 - Sans pitié pour le cheval (2011 - Grand lièvre)
19 - Le chat noir (2013 - Toboggan)
20 - Frelons d'Asie (ft. The Delano Orchestra) (2014 - Babel)

jeudi 29 janvier 2015

Guillaume Depardieu - Post Mortem [2013]




Toutes voiles dehors


Je me dois de l’avouer, j’avais quelques a priori avant d’écouter cet album posthume. En premier lieu, il faut savoir que cet opus n'a pas pu être achevé par Guillaume Depardieu lui-même. Les maquettes ont été enregistrées par François Bernheim peu de mois avant que le jeune acteur ne trouve la mort. Julie Depardieu savait à quel point son frère tenait à aller jusqu'au bout de cet album et elle a décidé de le faire pour lui, avec l'espoir de ne pas se trouver trop à l'encontre du résultat que celui-ci aurait voulu. Elle fit donc appel à Vincent Segal (excellent violoncelliste) ainsi qu'à Renaud Letang pour composer les arrangements ; et accompagner au mieux cette voix qui est comme la plaie vive et douloureuse d'une brûlure de cigarette à même la peau nue.

Je ne sais pour quelle raison mais je m’attendais à un album feutré, lisse, sage (trop sage).
C’était oublier un peu vite la personnalité flamboyante de l’acteur.

Ici, nulle place pour la mièvrerie. Ce n’est pas un bonbon qu’on suce : c’est une lame de rasoir qui nous fouille le cœur.

En lieu et place de lait, c’est de la cigüe qui s’égoutte de ce sein d’homme blessé.

Brut et vénéneux, Post Mortem ne pourra jamais s’écouter en toile de fond.

Il y a des feulements de tigre dans la voix de Guillaume Depardieu ; comme des envies de lacérer la peau du silence.

Sa puissance vocale est une véritable révélation : ses mots sont des lances qu’il jette loin en avant de lui.

Aucun compromis possible pour l’auditeur.
Celui-ci peut accepter de se plonger dans cette eau trouble où s’étirent quelques éclaircies, ou bien préférer fuir au loin et jeter la pierre.

Cet album, toutes voiles dehors, est un voilier à la dérive.

À chacun de sentir s’il est prêt pour accompagner Guillaume Depardieu dans cette lumière crue, au cœur de cette errance musicale où les accalmies se font rares.

Certaines chansons cognent comme des coups de poing dans l’estomac : Je mets les voiles ; La violence ; Ma vérité.

Ecouter Post Mortem demande une implication totale ; un peu à la façon dont Guillaume Depardieu habite ses mots : avec la présence d’un feu qui rougeoie dans le noir.

Fast Food décrit avec une salutaire ironie ce monde médiocre et prémâché dans lequel nous évoluons :

« Là où le sang n’est plus qu’une image, / Là où les odeurs ne sont plus ni violentes, / Ni amères, / Là où seules règnent les tiédasses sucrées, / Les pensées peroxydées, / Les poitrines en plastique, / Les culs sans odeur, / L’argent merde / Devenu roi, / Mangeable par l’alchimiste capitaliste / Puant l’after-shave, / Et les masques odeur, / L’idole sentira l’horreur de la pisse, / Il signera ses œuvres, / Peintes au sang et à la merde, / D’un trait. / Où l’anonyme aura remplacé / La rage d’exister, / La gesticulation absurde, / Puant la peur, / Aura enfin une éthique / Et des règles. / Seuls les plus forts survivront, / Le spectacle est réjouissant d’avance. »

Post Mortem est un cri qui reste longtemps dans l’oreille ; le battement d’un cœur fou : fou de vie.

Au bout de cette nuit gorgée d’ivresse, de larmes et d’amour, Les mots Samouraï viennent clore cet unique opus avec l’éclat d’une lame :

« Je n’ai que les mots tout beaux / Pour dénoncer les mots tout faux, / L’arme des affamés, / Ceux qui n’ont plus de larmes / Les mots ultra ciselés, / Les métaux les plus purs, / Pour mieux les transpercer, / Qu’ils puissent mieux rendre l’âme, / Ces mots faits pour crever […] / Je n’ai que les mots tout beaux / Pour dénoncer les mots tout faux, / Les mots Samouraï. »

Sur l’un des premiers feuillets de l’album, on peut lire ces mots manuscrits de Guillaume Depardieu :

« Chaque fois que je me quitte,
je chante et me retrouve !
C’est par le murmure que
j’éteins les cris.
C’est ma rhétorique. »

Tranchant et cinglant, Post Mortem est un tesson de verre d’où jaillit un sang d’or.

Bien que l’homme soit mort, on ne peut enterrer la lumière qui brûlait dans le corps.


© Thibault Marconnet

30/11/2013




Guillaume Depardieu (photographié lors du tournage du film “Versailles”)

lundi 26 janvier 2015

Jean-Louis Murat - Live in Dolorès / Murat en plein air [1998]




« Rien n’est important, j’écris des chansons / Comme on purgerait des vipères... »
En 1998, à la lisière du XXIe siècle, Jean-Louis Murat n'en finit pas d'étonner.
Après le très beau Dolorès, où sa voix courait sur une peau féminine, voici qu'il pénètre à même la chair dans l'intimité de cette énigmatique muse pour mieux nous dévoiler la vie qui palpite en son sein.
Fleur de nuit sans doute que cette femme, dont la vie est “à fleur de peau”.

“Une vie de terre et d'eau” semble s'écouler en elle tant la nature est présente au cœur de cette œuvre : les oiseaux y chantent dans leur beau ramage inconnu un cantique d’ivresse ; le murmure des ruisseaux n'est pas loin et Murat bat la campagne comme un pèlerin qui voudrait, au milieu des herbes, retrouver l'Origine du monde telle que Courbet nous la fît voir en son temps. Le barde auvergnat n’a sans doute jamais été aussi loin, aussi haut, aussi profond. Fort Alamo est reprise dans une version enragée qui m’a bien souvent accompagné quand le monde autour de moi ne m’apparaissait plus que comme une parodie, un tiède et vain simulacre. « Tes gestes d’orfèvre / Ta vie de femelle / Je te jure / Que je m’en fous / Le plaisir vorace / Dans l’impasse / Et alors ? […] / Je m’en fous... »

L'année 1991 fut également fertile pour Jean-Louis Murat et la moisson fut bonne.
Avant de se recouvrir d'un “manteau de pluie”, le bluesman arverne aux yeux d'azur, avait décidé, avec Murat en plein air, de prendre l'air du temps en interrogeant son climat intérieur.
En ressort un chant de la terre, où cloches et beuglements de vaches avoisinent des liturgies d'oiseaux et les trilles bondissants de l'eau des torrents.
Murat en plein air est une sorte d'éclat de météorite encore fumant et c'est cette pierre des étoiles que le fils des puys nous confie pour mémoire.
“Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur”, eut pu dire Mallarmé en son langage.

Live in Dolorès / Murat en plein air est pour moi une sorte de mantra, un chant de survie au cœur d’un monde malade et dont le seul médecin efficace me semble être l’imaginaire. Chaque fois que j’écoute ce double album hors du temps, j’ai envie de prononcer les mots de l’écrivain lyonnais Serge Rivron, issus de son prodigieux livre La Chair : « Je ne me suis pas suicidé parce que j’emmerde le réel. »


© Thibault Marconnet
le 05 juin 2013


Tracklist :

CD1 :

01 - Perce-Neige
02 - Au fin fond d’une contrée [Akhenaton / Jean-Louis Murat]
03 - Fort Alamo
04 - Aimer
05 - Margot
06 - Oncle Vania
07 - La Chanson de Dolorès
08 - Little Valentine
09 - Benito
10 - L’Excursion au Mont D’Or

CD2 :

01 - Intro Col
02 - Le Berger de Chamablanc
03 - Terres de France
04 - Dordogne
05 - Le Lait des Narcisses



Deux entretiens radiophoniques : 





Jean-Louis Murat

mardi 20 janvier 2015

Giora Feidman & Ben Becker - Paul Celan / Zweistimmig [2013]



Kaddish pour Paul Celan

« Schwarze Milch der Frühe wir trinken sie abends / wir trinken sie mittags und morgens wir trinken sie nachts / wir trinken und triken / wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng » (« Lait noir de l’aube nous le buvons le soir / le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit / nous buvons et buvons / nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré »). Ainsi commence Todesfuge (Fugue de mort) dans l’admirable traduction de Jean-Pierre Lefebvre, l’un des poèmes les plus douloureux qu’un homme ait pu écrire pour parler des camps de la mort : ces points noirs fruits d’une immonde cartographie. Cet habité du langage poétique perdit ses parents qui moururent dans un camp d’internement, après avoir creusé leur propre tombe dans le lait noir de l’aube... Cet homme, ce poète de langue allemande et d’origine roumaine ; ce juif qui échappa aux chambres à gaz grâce à un maigre sursis au sein d’un camp de travail forcé, finit pourtant par se suicider en 1970 à l’âge de 49 ans, après s’être jeté depuis le Pont Mirabeau dans la Seine, ce sale miroir couleur de boue ; son corps de plume, lourd d’une encre ténébreuse, balancé comme un boulet d’amertume dans ce Styx parisien qui lui ouvrit ses bras ainsi qu’une mère embrasse un enfant au cœur gonflé de larmes. Cet homme hanté par le sang de sa mémoire et qui avait choisi de rejoindre la cendre des siens, c’était Paul Celan : le plus grand poète de langue allemande que connut le XXe siècle. 

Alors que le philosophe Theodor Adorno proclamait le fait qu’« écrire un poème après Auschwitz est barbare » ; de sa lance poétique, celui qui n’était alors qu’un inconnu, remua la poussière des morts pour témoigner de ce qui fut, pour qu’une parole puisse apporter un peu de présence aux absents dont la seule tombe fut l’implacable vide du ciel. Et cet homme tourmenté, traînant avec peine son âme ainsi qu’un éternel drap noir de deuil, à force de former dans sa bouche des mots de fantôme pour tenter d’exprimer l’indicible, devint à son tour un absent : la vie s’écoula de son sein comme l’eau qui file entre les doigts d’une main. Mais sa parole avait fendu la mer sanglante du passé et désormais rien ne serait plus comme avant. 

Le comédien allemand, Ben Becker, incarne de sa voix grave et chaude la parole d’outre-tombe de ce poète unique. Et qui mieux que l’immense clarinettiste Giora Feidman pour l’accompagner dans cette tâche, pour attiser le feu vivant des mots de Paul Celan avec le souffle prodigieux de sa clarinette ? Outre des poèmes issus du recueil Pavot et mémoire, Ben Becker déclame également des extraits de la correspondance du poète, entre autres celle qu’il entretint avec Ingeborg Bachmann, femme tant aimée, sœur de lait en écriture. Dans le plein silence résonne la voix du comédien. Quant à la musique jouée par Giora Feidman et ses deux acolytes (contrebasse et guitare), elle fait son entrée, la plupart du temps, après que soient prononcés les derniers mots du texte. Et, par moments, musique et voix s’entremêlent sans aucun accroc telles deux fumées blanches qui se mélangent harmonieusement. 

Pour cet hommage à Paul Celan, Giora Feidman reprend des thèmes musicaux provenant du terreau de la féconde tradition ashkénaze ainsi que des airs de Joseph Haydn, une composition de Chick Corea et la Gnossienne No. 1 d’Erik Satie. Bien que je ne sache pas saisir un traître mot de la langue allemande, il ressort de cette œuvre dans laquelle vers et musique se croisent et s’entrecroisent avec beauté, une mélancolie qui me serre le cœur et l’emprisonne dans des barbelés. Mais cet album, de même que la poésie de Paul Celan, n’est pas dépourvu pour autant d’une certaine lumière qui vient sautiller en instants de grâce ainsi que pattes d’oiseau sur un lac gelé. 

Quand la glace fondra et que l’eau reprendra ses droits, alors l’oiseau-poète s’envolera pour trouer le silence obstiné de la bouche morte du ciel. Pour finir, je tiens à laisser la parole à Henri Michaux, autre grand poète, qui écrivit ces vers pour exprimer le suicide de son ami : « Partir. / De toute façon partir. / Le long couteau du flot de l’eau arrêtera la parole. »

© Thibault Marconnet

Tracklist :

01 - Prayer
02 - Ingeborg Bachmann An Paul Celan
03 - Corona
05 - Espenbaum
07 - Todesfuge
09 - Mein Lieber Eric
10 - Der Von Den Ungeschriebenen
11 - Für Eric
12 - Denk Dir
13 - Coagula
14 - Schreib Dich Nicht
15 - Psychiatrische Klinik Und »Ein Wort«
16 - 15. Mai
17 - In Eins
18 - Gisèle Celan-Lestrange An Paul Celan
19 - 14. Januar 1970
20 - Fadensonnen
22 - Armbanduhr
23 - Es Wird
24 - Paris, 20. März 1970
25 - Pont Mirabeau
26 - Rebleute
27 - Er Hatte In Der Stadt Paris
28 - Stimmen
29 - Worte Von Paul Celan



Giora Feidman & Ben Becker

samedi 17 janvier 2015

Léon Bloy : “L'Âme de Napoléon”





« Napoléon n’était pas la multitude. Il était seul, absolument, terriblement seul, et sa solitude avait un aspect d’éternité. Les anachorètes fameux de l’antiquité chrétienne avaient, dans leurs déserts, la conversation des Anges. Ces saints hommes étaient isolés, mais non pas uniques ; ils se voyaient entre eux quelquefois, et leur dénombrement est difficile. Napoléon, semblable à un monstre qui aurait survécu à l’abolition de son espèce, fut vraiment seul, sans compagnons pour le comprendre ou l’assister, sans anges visibles et, peut-être aussi, sans Dieu ; mais cela, qui peut le savoir ?
N’ayant pas d’égaux ni de semblables, il fut seul au milieu des rois qui ressemblaient à des domestiques aussitôt qu’ils s’approchaient de sa personne ; il fut seul au milieu de ses pauvres soldats qui ne pouvaient lui donner que leur sang et qui n’en furent point avares. Il fut seul à Sainte-Hélène au milieu des rats de Longwood et des dévouements rongeurs qui prétendaient le consoler. Il fut seul enfin et surtout au milieu de lui-même, où il errait tel qu’un lépreux inabordable dans un palais immense et désert. Seul à Jamais, comme la Montagne ou l’Océan !... » Léon Bloy (in L’Âme de Napoléon p. 47)

« Quand viendra-t-il, Celui-là qui doit venir et qui ne fut, sous Napoléon, que pressenti par le tremblement universel des peuples ? Il viendra, sans doute, en France, comme il convient, Notre-Dame de Compassion ayant pleuré à la Salette en parlant de Lui… Il viendra pour Dieu ou contre Dieu, on n’en sait rien. Mais il sera certainement l’Homme attendu par les bons et par les méchants, Missionnaire surnaturel de joie et de désespoir que tant de prophètes ont annoncé, que les cris des bêtes craintives ou féroces ont prévu, aussi bien que le chant limpide ou mélancolique des oiseaux, la clameur des gouffres ou l’épouvantable exhalaison des charniers, - depuis la Désobéissance du Patriarche de l’Humanité.
Ce jour-là, on saura enfin la vraie forme de la terre et pourquoi elle se nomme l’Escabeau des Pieds du Seigneur. » Léon Bloy (in L’Âme de Napoléon p. 79)

« Reste à savoir ce que devint son âme, sa trop grande âme, dans cet effroyable tourbillon d’iniquités. Âme d’un lycéen sublime, emportée par le Souffle de Dieu à des hauteurs inconnues, ne voyant presque plus la petitesse humaine, incorrigiblement amoureuse de tout ce qui paraissait avoir de la générosité ou de la grandeur et, à cause de cela, malgré le plus somptueux génie, désignée, beaucoup plus qu’une âme ordinaire, à toutes les souffrances de la Déception.
Il y a, dans les plus humbles églises de France, une pauvre lampe allumée la nuit et le jour, devant le Saint-Sacrement de l’Autel. Il me vient cette idée, absurde peut-être, que cette lampe est quelque chose comme la confiance de Napoléon. » Léon Bloy (in L’Âme de Napoléon p. 106)

« Ce qu’il fallait à ce Personnage extraordinaire, c’était l’ange gardien du petit enfant abandonné sur la route du monde, un modeste protecteur pour éloigner de lui les chiens vagabonds, pour le guider parmi les ronces ou les cailloux qui eussent pu l’offenser, un humble et quasi timide ange gardien pour le plus grand de tous les hommes ! Un très doux ami invisible, déférent et grave, pour lui dire au fond du cœur :
Pardonne souvent, mais ne pardonne pas toujours. Dieu t’a fait le père de cinquante millions de ses créatures qui ne peuvent pas savoir qui tu es puisque tu ne le sais pas toi-même. Ne dévore pas ces malheureux qui sont à la Ressemblance de Dieu et à ta propre ressemblance. On te permet d’enchaîner les rois et de les fouler à tes pieds parce qu’ils sont vomis de l’Esprit-Saint que tu signifies peut-être. Seulement ne sois pas trop habile et n’entreprends pas de supprimer les montagnes qui appartiennent à Dieu. Jusque-là tu seras invincible, mais pas plus loin et tu t’en apercevrais aussitôt. La neige et le déluge sont sur leurs cimes ; ne les force pas à en descendre.” » Léon Bloy (in L’Âme de Napoléon p. 122-123)


Léon Bloy

Georges Bernanos : “Les enfants humiliés” et “Lettre aux Anglais”







« […] il faut beaucoup de prodigues pour faire un peuple généreux, beaucoup d’indisciplinés pour faire un peuple libre, et beaucoup de jeunes fous pour faire un peuple héroïque. » Georges Bernanos (in Les enfants humiliés)

« […] c’est la fièvre de la jeunesse qui maintient le reste du monde à la température normale. Quand la jeunesse se refroidit, le reste du monde claque des dents. » Georges Bernanos (in Les enfants humiliés)

« Je n’ai pas perdu mon pays, je ne pourrais le perdre à demi, je le perdrais s’il ne m’était plus nécessaire, s’il ne m’était plus nécessaire de me sentir français. Le reste importe peu à mes yeux. Certaine nostalgie des déracinés m’inspire même plus de dégoût que de compassion. Ils pleurent les habitudes perdues, ils geignent sur des moignons d’habitudes encore vifs et sanguinolents, ils ont mal à la France comme le manchot au pouce de sa main amputée. Rien ne fera jamais de moi un déraciné, je ne vivrais pas cinq minutes les racines en l’air, je ne serai déraciné que de la vie. Tant que je vivrai je tiendrai au pays comme à l’enfance, et lorsque la sève ne montera plus, toutes les feuilles tomberont d’un seul coup. Ils me font rigoler avec leur nostalgie des paysages français ! Je n’ai pas revu ceux de ma jeunesse, j’en ai préféré d’autres, je tiens à la Provence par un sentiment mille fois plus fort et plus jaloux. Il n’en est pas moins vrai qu’après trente ans d’absence – ou de ce que nous appelons de ce nom – les personnages de mes livres se retrouvent d’eux-mêmes aux lieux que j’ai cru quitter. Ici ou ailleurs, pourquoi aurais-je la nostalgie de ce que je possède malgré moi, que je ne puis trahir ? Pourquoi évoquerais-je avec mélancolie l’eau noire du chemin creux, la haie qui siffle sous l’averse, puisque je suis moi-même la haie et l’eau noire ? » Georges Bernanos (in Les enfants humiliés, p. 27-28)

« Je ferme chaque soir ce cahier, résolu à ne plus l’ouvrir, du moins avant longtemps. Et chaque matin, je reviens m’asseoir à l’ombre vite rétrécie du mur, sous un manguier desséché dont les fruits pendent au bout d’un pédoncule mort, et qui tombent un à un, rebondissent sur le sol durci. Un autre mur me fait face, criblé de taches lumineuses immobiles, écaillé, râpé, pelé par le soleil, atteint de cette gale solaire qui restera toujours pour moi comme le signe presque abstrait de l’extrême misère, de la misère sans remède et sans espérance. Au fond de cette courette de soixante pieds de large la chaleur se dépose ainsi qu’une eau dormante par couches successives, horizontales, d’une température sans doute inégale, et que le vent trop faible pousse lentement vers le canal flamboyant de la route qui roule vers le fleuve liquide un autre fleuve d’air embrasé. La feuille tombée de l’arbre craque déjà sous le doigt, se brise comme verre, et la journée ne s’achèvera pas qu’elle ne soit un débris à peine distinct des autres ordures, car le soleil égalise tout et ses fumiers austères, sans couleur et sans odeur, sont plus lugubres que les plus dégoûtantes créations de la pluie, de la neige et de la boue. D’un coin de terre sordide, d’une courette lépreuse ouverte sur un ciel en apparence inflexible mais que l’approche du soir verdit d’un seul coup, il fait un lieu solitaire, comme si la chaleur et la lumière invariables maintenaient la vie au point fixe, dans un équilibre étrange qui donne l’illusion – ou peut-être la réalité – du silence alors que la maison derrière mon dos – comme d’habitude, comme toujours, oh ! mes amis ! – retentit de cris, de disputes, d’injures proférées en trois langues auxquelles répondent gravement les aras excentriques, les grands clowns peints de jaune, de bleu, d’écarlate et de vert Véronèse, mais qui font danser nerveusement d’une patte sur l’autre les urubus noirs à tête écailleuse, les charognards aussi familiers que des poules. Je tire la table à moi, je cale mes reins au dossier de la chaise et le dossier de la chaise au mur, car je sais que cette part d’ombre m’est mesurée, qu’il me faudra l’échanger tout à l’heure contre une autre ombre plus malsaine, sous l’arbre troué comme une écumoire. Je n’ai pas choisi cette place et elle ne m’a pas été imposée davantage, je m’y traîne aisément sur mes deux cannes, voilà tout. Le temps est passé pour moi d’aller plus loin, où irais-je ? Ce qui seul importe à mon âge, c’est de ne plus reculer. Je n’écris nullement cela par gloriole, Dieu le sait ! L’idée du recul m’inspire, hélas ! un autre sentiment que celui d’une noble indignation. Elle me fait peur. Si je marche à ma fin, comme tout le monde, c’est le visage tourné vers ce qui commence, qui n’arrête pas de commencer, qui commence et ne se recommence jamais, ô victoire ! Chaque pas en arrière me rapproche de la mort, ou de ce qu’il est à peine permis d’appeler de ce nom, la seule que puisse redouter un homme libre, dont le Christ a brisé les chaînes – la fatalité des vies manquées, perdues, le destin, fatum – toutes les fatalités ensemble, celles du sang, de la race, des habitudes, et celles encore de nos erreurs ou de nos fautes, la Fatalité à quoi nul n’échappe qu’en se jetant en avant. Je ne me suis pas plus souvent jeté en avant qu’un autre, bien sûr, mais je n’ai jamais cru être arrivé, je me trouve peut-être plus loin que je ne pense. Et maintenant, pris ainsi entre la table et le mur, je suis toujours certain de ne pas reculer d’un pouce… Alors j’avance la main vers mon cahier, faute de mieux, faute d’une autre prise possible, afin de ne pas la refermer dans le vide. Mon travail d’hier ne valait sans doute pas grand-chose, mais celui d’aujourd’hui n’a d’issue que la brèche déjà faite. Partout ailleurs qu’en ce pays absolument étranger à mon âme, je serais tenté de remettre à demain. Mais je suis un exilé de trop fraîche date, je n’ai pas encore réussi à me faire un nouveau demain – me le ferai-je un jour, me ferai-je un demain du Brésil, est-ce possible ? – Mon demain reste un demain français, il a la couleur, il a l’odeur des matins de l’enfance, il ne peut me servir ici. Ici le temps m’est mesuré comme l’ombre. » Georges Bernanos (in Les enfants humiliés, p. 84-87)

« J’ignore pour qui j’écris, mais je sais pourquoi j’écris. J’écris pour me justifier. – Aux yeux de qui ? – Je vous l’ai déjà dit, je brave le ridicule de vous le redire. Aux yeux de l’enfant que je fus. Qu’il ait cessé de me parler ou non, qu’importe, je ne conviendrai jamais de son silence, je lui répondrai toujours. Je veux bien lui apprendre à souffrir, je ne le détournerai pas de souffrir, j’aime mieux le voir révolté que déçu, car la révolte n’est le plus souvent qu’un passage, au lieu que la déception n’appartient déjà plus à ce monde, elle est pleine et dense comme l’enfer. » Georges Bernanos (in Les enfants humiliés, p. 164)

« Si loin que je remonte vers le passé, je ne me souviens pas d’avoir eu beaucoup d’illusions. L’illusion, c’est le rêve à bon marché, fil et coton, le rêve trop souvent greffé sur une expérience précoce, le rêve des notaires futurs. J’ai fait des rêves, oui, mais je savais bien qu’ils étaient des rêves. L’illusion est un avorton de rêve, un rêve nain, proportionné à la taille de l’enfance, et moi, mes rêves, je les voulais démesurés – sinon, à quoi bon les rêves ? Et voilà précisément pourquoi ils ne m’ont pas déçu. Si je recommençais la vie, je tâcherais de les faire encore plus grands, parce que la vie est infiniment plus grande et plus belle que je n’avais cru, même en rêve, et moi plus petit. J’ai rêvé de saints et de héros, négligeant les formes intermédiaires de notre espèce, et je m’aperçois que ces formes intermédiaires existent à peine, que seuls comptent les saints et les héros. Les formes intermédiaires sont une bouillie, un magma – qui en a pris au hasard une poignée connaît tout le reste, et cette gelée ne mériterait pas même de nom, si les saints et les héros ne lui en donnaient un, ne lui donnaient leur nom d’homme. Bref, c’est par les saints et les héros que je suis, les héros et les saints m’ont jadis rassasié de rêves et préservé des illusions. Je n’ai jamais pris, par exemple, les bigots pour des chrétiens, les militaires pour des soldats, les grandes personnes pour autre chose que des enfants monstrueux, couverts de poils. À qui servent-ils ? me demandais-je. Au fond je me le demande encore. Le fait est qu’ils ne m’ont servi à rien. Car voilà justement de quoi faire tiquer les réalistes conseilleurs, voilà ce qui donne à ma pauvre vie un sens – par ailleurs si plate et si bête… On me pressait de devenir un garçon pratique sous peine de crever de faim. Or, ce sont mes rêves qui me nourrissent. Les bigots, les militaires et les grandes personnes en général ne m’ont absolument servi à rien, j’ai dû trouver d’autres patrons, Donissan, Menou-Segrais, Chantal, Chevance, – c’est dans la main de mes héros que je mange mon pain. » Georges Bernanos (in Les enfants humiliés, p. 167-169)

« “ Oh ! Mère, est-ce la fin ? disait à sa prieure la petite Sainte Thérèse de Lisieux à l’agonie. Comment vais-je faire pour mourir ? Jamais je ne vais savoir mourir !... ” C’est à de telles paroles, et non à celles des héros de Plutarque, que frémiront toujours, d’âge en âge, les étendards de la Patrie. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 28)

« Les élites déplorent que le peuple ne les comprennent plus. Mais ce n’est pas aux peuples à les comprendre ; c’est à elles de se faire comprendre des peuples. Qui prétend jouer le rôle d’éducateur se condamne lui-même lorsqu’il se plaint de n’être ni respecté, ni cru, ni aimé. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 121)

« Il n’y a pas de véritable unité entre les peuples comme entre les individus sans une idée commune, et il faut que cette idée commune soit placée le plus haut possible, afin qu’elle puisse se voir de plus loin. En la mettant trop bas, sous prétexte de la rendre plus accessible, on avilit les meilleurs et on ne fait que confirmer les médiocres dans leur médiocrité. Une idée haute n’a pas besoin d’être comprise pour chaque citoyen pris à part ; il suffit qu’elle soit dans l’air, qu’elle agisse directement ou indirectement sur les consciences. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 157)

« La solidarité des privilèges économiques, en dépit des apparences, est inflexible comme l’enfer. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 164)

« Tout le monde parle de restaurer les valeurs spirituelles, la formule est à la mode. On ne restaurera jamais les valeurs spirituelles aussi longtemps que le profit sera honoré, alors qu’il ne devrait être que toléré et contrôlé. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 166)

« Lorsqu’on réfléchit sans prétention aux grands mouvements de l’histoire, on comprend très bien qu’ils ont été des vagues de fond, et les hommes de génie qui apparaissent à la surface furent tirées par elles des abîmes, jetés comme des flèches à la crête écumante, d’où ils nous semblent commander à la mer… » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 168)

« Je veux seulement dire que la Chevalerie n’est pas née d’une crise d’optimisme ; elle a fleuri sur l’égoïsme, la férocité, le désespoir du monde. Et demain, peut-être… » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 170)

« Le coq est un oiseau stupide et il est absurde d’en faire l’emblème d’une nation dont le blason millénaire porte trois fleurs de lis sur champ d’azur. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 27)

« Il est vrai que la nuit s’est faite sur mon pays, et peut-être n’en verrai-je pas la fin, mais je n’ai pas peur de la nuit, je sais bien qu’en allant jusqu’au bout de la nuit on retrouve une autre aurore. Que je la connaisse ou non, à vrai dire, cela m’importe peu maintenant. La grande affaire de ma vie n’a pas été de voir, mais de croire. Ce que nous voyons nous est seulement prêté, ce que nous croyons nous est donné. Par la foi seule, je possède. Qu’est-ce que ma pauvre expérience m’a fait connaître de mon pays ? Peu de chose. Un petit nombre de vivants, dont beaucoup sont déjà morts. Des lambeaux d’histoire qui ont échappé à la dent des rats, ou à celle des cuistres, mille fois plus destructeurs que les rats. Des paysages dont l’image intransmissible que j’en garde ne survivra pas à mon regard. De bien des manières mon pays reste pour moi une énigme, et le mot de cette énigme est au plus profond de moi-même. Qu’il y reste ! Ce sont les peuples subalternes, – comme par exemple, l’italien – les races envieuses et mal nées, pour lesquelles la haine et le mépris sont des toniques nécessaires qui cherchent éternellement à se définir afin de mieux cacher qu’elles se chercheront toujours, qu’elles ne se réaliseront jamais. Ma race est trop vieille et trop illustre pour se définir ; elle se nomme. Je porte son nom, je porte le nom qu’elle m’a donné. Je ne le porte pas comme une plume à un feutre, comme un galon sur la manche, ou comme un titre de comte du pape. Je ne l’ai ni mérité, ni payé ; il n’est d’ailleurs pas distinct de moi-même, lui et moi ne faisons qu’un. J’essaie de le porter comme je porte celui de catholique, avec humilité, c’est-à-dire avec naturel, le plus naturellement et le plus simplement que je puis. Être humble ne signifie nullement rechercher les humiliations, ce qui ne va pas sans beaucoup d’imprudence et d’orgueil ; il suffit d’être ce qu’on est, ni plus ni moins, sous le regard de Dieu. Ce que le nom de France a signifié avant moi, ce qu’il signifiera dans l’avenir, ce qu’il signifie aujourd’hui pour les autres, tout cela ne doit pas me détourner de mon but. Quand j’aurai travaillé jusqu’au bout, jusqu’au bout fait face, alors peut-être me sera-t-il donné de mieux comprendre, alors peut-être je verrais, après avoir cru. Comme tous ceux de ma race qui m’ont précédé en ce monde, je ne saurai que dans l’autre ce que c’est que la France, mais avant d’aller les rejoindre, ma modeste tache accomplie, je saurai – oui, je saurai ce que c’est qu’un Français. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 19-20)

« La liberté de pensée, par exemple, est une grande chose. Mais si les citoyens profitent de ce que cette liberté leur est garantie par la Constitution pour ne plus penser du tout, c’est-à-dire pour justifier leur conformisme, pour adopter successivement toutes les opinions favorables au développement de leurs affaires, la liberté de pensée ne sera bientôt plus qu’une formule exploitée dans les meetings par des imposteurs. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 177)

« […] nous en avons réellement plein le dos d’entendre dénoncer l’individualisme comme la cause de tous nos maux, alors que depuis cent cinquante ans la société moderne n’a cessé de fabriquer en série des types d’hommes de moins en moins susceptibles d’être distingués les uns des autres. Il ne suffit pas de donner à des pauvres bougres le nom de citoyens pour les grandir à la mesure des anciens Romains de Rome. Ces citoyens des démocraties modernes mériteraient beaucoup plus le nom d’administrés. On aura beau dire qu’il est préférable d’être simple administré qu’esclave de M. Hitler. Je répondrai qu’une dictature mène à l’autre, que des contribuables habitués à trembler devant un guichet ou à déchiffrer avec angoisse, la sueur au front, les ukases incompréhensibles d’un tas de führers anonymes font, un jour ou l’autre, d’excellent bétail pour les troupeaux totalitaires. J’ajouterai même que par haine de la dictature hypocrite des bureaux, il arrive que des hommes violents rêvent de se donner un maître, un maître vivant, dans les veines duquel coule du sang et non de l’encre. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 183)

« Qui obéit indifféremment à tout le monde ne sait plus ce que c’est que servir. Qui respecte n’importe qui, n’importe quoi, démontre qu’il a perdu le sens d’une des plus nobles vertus humaines, celle de la vénération. En déplorant que le monde n’ait plus son compte d’indociles, je ne trahis nullement la cause de l’ordre. Aucun chef digne de ce nom n’a jamais souhaité diriger un peuple de subalternes ; ce sont là des rêveries de pions ou de dévotes, on ne s’appuie que sur ce qui résiste. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 193)

« J’en appelle à l’Esprit de révolte, non par une haine irréfléchie, aveugle, contre le conformisme, mais parce que j’aime encore mieux voir le monde risquer son âme que la renier. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 197)

« Il semble généralement acquis que le diable est l’Esprit de révolte – opinion très favorablement accueillie par les conservateurs, puisqu’elle les autorise à mettre en enfer tous les mécontents, et au paradis tous les gendarmes. Que le diable soit révolté pour son propre compte, je ne le nie pas. Mais rien ne prouve qu’il ait formé le dessein de séduire les hommes de la même manière qu’il a séduit les anges. L’expérience démontrerait plutôt qu’il juge moins facile de nous perdre par l’esprit de révolte que de nous avilir par l’esprit de servitude, et que, loin de se proposer de nous élever à la dignité satanique d’anges rebelles, sa haine clairvoyante médite de nous faire descendre à la condition des bêtes. Si une telle hypothèse vous scandalise, tant pis ! Car enfin, parmi les quelques pécheurs, un petit nombre, que le Christ a maudits dans l’Evangile, est-ce que vous trouvez beaucoup de révoltés, de réfractaires ? Je n’y vois guère, moi, que des conformistes, des gens asservis à une foi sans générosité, à une discipline sans amour. L’amour, voilà le mot qui conclut. L’homme libre, seul, peut aimer. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 200-201)

« Comme je l’ai répété bien des fois au cours de ces pages, ce n’est pas la société qui court à présent le plus grand péril, c’est l’homme, et sans doute en a-t-il toujours été ainsi ; mais une telle vérité trouve peu d’apôtres, car la défense de la société est assurément d’un plus grand profit que la défense de l’homme… Bref, l’homme n’est pas fait pour vivre seul, et les membres dispersés du troupeau finiront infailliblement par se rejoindre. Au lieu que, si l’homme fait un jour le sacrifice des droits de la personne à une collectivité, il ne les retrouvera jamais plus, car cette collectivité ne cessera de s’accroître en puissance et en efficacité matérielle. Oh ! je sais bien ce que vous allez me répondre. Vous allez me répondre que la collectivité démocratique ne portera jamais atteinte aux droits sacrés de la personne. Eh ! pardon, qui m’en assure ? Pourquoi la majorité ne m’imposerait-elle pas demain sa propre morale, si la mienne s’oppose à ses profits ? » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 202-203)

« L’Homme libre n’a qu’un ennemi, c’est l’Etat païen, de quelque nom qu’on le nomme, qu’il s’affirme dans un tyran ou qu’il se dissimule au plus épais de la foule jouisseuse et lâche. Contre sa puissance matérielle nous ne pouvons rien : il dispose déjà de notre travail et de nos vies. La nouvelle organisation économique a prodigieusement favorisé sa croissance, et l’immense effort de la guerre a mis sous son contrôle toute la machinerie. De ce qu’il a pris, nous savons qu’il ne rendra rien ou ne rendra que l’apparence. Et d’ailleurs j’ai honte de parler de ce dieu, comme s’il existait par lui-même, alors qu’il n’est que la somme effrayante de nos ignorances, de nos paresses, de nos lâchetés, de nos terreurs et de nos convoitises. Les hommes qui prétendent se décharger sur la collectivité de leurs devoirs ou de leurs risques se condamnent à lui abandonner aussi leurs droits. Aujourd’hui même, en face de la plus grande catastrophe de toutes les histoires, vous n’entendez presque jamais ces malheureux dire qu’ils s’efforceront demain de changer, qu’ils seront meilleurs. Ce n’est pas eux qu’ils rêvent d’améliorer, c’est la Constitution, c’est l’Etat. Ils espèrent trouver enfin une législation miraculeuse qui sera juste et raisonnable à leur place, qui leur permettra de rester ce qu’ils sont, de s’enrichir et de jouir, non seulement sans risques, mais sans remords. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 203-204)

« L’Eglise en armes, c’est l’Eglise debout, et les saints au premier rang. Il est vrai que l’Eglise ne se lève qu’au dernier moment – autant dire qu’elle ne se bat que le dos au mur, quand il lui est devenu impossible de reculer d’un pouce, parce qu’elle perdrait alors d’un seul coup le spirituel et le temporel, les apparences et les réalités, les vertus et les prestiges, le ciel et la terre, comprenez-vous ? Lorsque l’esprit de Munich s’empare d’elles, j’ignore absolument jusqu’où les démocraties se laisseront entraîner par la panique, au lieu que l’Histoire m’enseigne le point précis où, coûte que coûte, l’Eglise devra tenir bon. Car elle peut bien laisser se relâcher le lien qui la relie à ses saints, mais elle ne saurait permettre qu’il soit rompu, sous peine de mort. Et vous avez beau vous faire des saints une image ridicule, je vous dis, moi, qu’il n’y a pas, pour les maîtres du monde, de type humain plus coriace. Ce sont des gens qui rendent à César ce qui appartient à César mais qui se feraient couper en morceaux plutôt que de lui donner autre chose. Or, c’est précisément à ce qui ne lui appartient pas que César tient le plus ; mais il se garde bien de le dire d’abord, et ces gens-là ne se laissent pas entraîner dans les controverses et les marchandages, ils mettent doucement et fermement dans la main tendue de l’Etat ce qui lui revient, ils ajouteraient même volontiers un petit pourboire pour arrondir la somme, et puis, c’est tout, ils n’y pensent plus. Ils n’y pensent plus, parce que rien de ce que possède César ne saurait leur faire envie. J’affirme que cette indifférence courtoise est un scandale mille fois plus contraire aux prétentions de César que les injures et les défis des anarchistes, parce qu’elle est terriblement contagieuse, qu’elle est un objet d’émulation pour les grandes âmes, en même temps que l’espérance et la consolation des humiliés. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 206-207)

« On comprendra trop tard alors que les régimes totalitaires n’avaient fait que parcourir en peu d’années le même chemin que les démocraties réalistes et matérialistes devaient parcourir en un siècle ou deux. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 209)

« Si incroyable que cela paraisse, il est parfaitement exact de dire que nous nous tenons, nous chrétiens, pour seuls réellement responsables de la liberté humaine, parce que nous en sommes responsables devant Dieu ; non pas responsables des Droits de l’homme, remarquez-le, mais du principe de légitimité sur lequel on les fonde. Vous faites bon marché des principes, je le sais, vous les remplacez volontiers par des signes ; mais il arrive un moment où ces signes n’ont absolument pas plus de valeur que les billets de banque à la fin d’une période d’inflation. Les Rois de France étaient de puissants seigneurs, dès le XIIème siècle. Et cependant que restait-il, en 1429, au dauphin Charles ? Ni ses juges, ni ses gendarmes, ni ses clercs n’eussent pu lui rendre ce qu’il avait perdu. Mais, dans son tranquille bon sens, la sage petite Lorraine comprit très bien par où il fallait commencer : contre la volonté même des gens d’Eglise, elle exigea qu’ils fissent d’abord de ce jeune prince un roi consacré. Lorsque l’homme aura tout perdu, nous réclamerons aussi pour lui, bon gré mal gré, l’Onction qui le divinise, nous lui ouvrirons la route du Sacre. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 210-211)


Georges Bernanos sur sa moto