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jeudi 12 janvier 2017

Rallumer les grands alambics de la beauté

Nicolas de Staël, Le soleil, 1952


À force de détruire toute espérance en un monde et des hommes meilleurs, notre société a perdu son âme : elle est devenue recroquevillée, étriquée, veule et sans gloire. L’essayiste et philosophe du langage George Steiner souligne avec justesse l'importance qu'il y a de pouvoir se tromper : certes, les différentes idéologies du XXème siècle ont fait beaucoup de torts à l'humanité, mais faut-il pour autant sombrer dans la désillusion la plus totale et le cynisme glacé de notre époque ? Je ne crois pas. Plus que jamais il convient de rallumer les grands alambics de la beauté, en faisant de l'art un socle pour permettre de s'élever et de ne plus patauger dans la fange du nihilisme. C'est notre regard vide et froid d'individus blasés, résignés qui attise les forces de mort à l'œuvre dans le terrorisme, d'où qu'il provienne. C'est notre absence d'élévation spirituelle (à comprendre ici dans un sens large de culture de l'esprit) qui nous conduit droit aux différents attentats qui éclatent un peu partout sur notre globe. Steiner n'est pas devenu gâteux, loin s'en faut. C'est nous qui sommes devenus des vieillards avant l'heure, à force de tout railler par d'insipides moqueries. Notre sourire mesquin a l'apparence d'un rictus de mort. En sapant petit à petit les élans de notre âme, nous nous sommes retrouvés coincés sous les gravats de nos temples de la consommation outrancière et racoleuse. La parole du poète Ossip Mandelstam devrait avoir aujourd'hui pour nous valeur d'exemple : « En me privant des mers, de l'élan, de l'envol, / Pour donner à mon pied l'appui forcé du sol, / Quel brillant résultat avez-vous obtenu : / Vous ne m'avez pas pris ces lèvres qui remuent ! » Tant que des lèvres remueront dans le temps de la nuit, rien ne sera tout à fait perdu.


© Thibault Marconnet

le 8 janvier 2017

George Steiner : Entretien avec Laure Adler (Hors-champs) [2015] :

samedi 8 février 2014

Nommer le monde



Réelles présences de George Steiner est un ardent témoignage, une volonté de croire et de dire que tout n’est pas perdu.

C’est un chant pour que vive le Verbe, cet outil précieux et imparfait de “l’animal parlant” que nous sommes.

Est-il encore possible, dans le temps où nous vivons, de nommer le monde ?
C’est in fine la question essentielle que pose George Steiner dans cet essai admirable.

Il n’est pas aisé de parler d’un livre aux ramifications aussi profondes.
Je vais quand même tenter d’en restituer une lecture possible.

Ce qui est lucide, au sens plein de ce mot, peut nous aveugler. La lumière éclaire tout autant qu’elle obscurcit. Mais la cécité ne peut s’emparer de nous qu’à partir du moment où nous lâchons les rênes de la pensée.

C’est pourquoi l’œil de l’esprit a plus que jamais besoin d’être sollicité.

La réflexion que Steiner développe dans son essai est brillante et hautement salutaire. Elle peut nous aider à faire face au travail de sape – fort intéressant et cependant bien dangereux –, que manient les déconstructionnistes ludiques en tous genres, ces homo ludens, “hommes du jeu” qui jouent sans le savoir avec le feu.

Certes, on ne brûle pas le sens aussi facilement que du papier. Mais il s’agit d’être prudent.
Le langage est le dépositaire même du sens, son gardien. Veillons à ne pas le négliger.

On a fait subir aux mots, une atroce saignée. Et ils gisent, à demi exsangues.
Mais ils ne sont pas morts pour autant. Et il importe à chacun de leur donner sens, de leur insuffler de la vie, de perpétuer leur élan sémantique, séminal.

C’est à un rétablissement souhaité du sens du signe ou plutôt du « sens du sens » que plaide George Steiner.

Ce dernier explique avec beaucoup d’acuité que depuis Mallarmé et Rimbaud, nous sommes entrés dans ce qu’il nomme l’ère de l’Epilogue ou de l’« Après-Mot » : le moment où le mot est entré en rupture avec le monde et où celui-ci n’est plus considéré par les linguistes que comme un signe purement abstrait, une coquille creuse ne faisant pour ainsi dire référence qu’à lui-même.

Notre époque a totalement rompu avec la vision adamique du Logos censé définir les êtres et les choses de notre monde. Le fil d’Ariane a été tranché. Et nous avançons dans le noir labyrinthe, en quête d’une transcendance perdue.

C’est ce que Léon Bloy proclamait déjà avec force, en son temps : « Nous crevons de la nostalgie de l’Etre. »

Les astres ont une musique particulière. Le soleil, par exemple, résonne en Sol dièse ainsi que l’ont dit très récemment Sylvie Vauclair et Claude-Samuel Lévine, une astrophysicienne et un musicien, lors d’une émission radiophonique diffusée sur France Culture.

Et George Steiner ne cesse, à juste titre, de rattacher l’Homme au Cosmos.

Il existe pour lui, un lien très étroit entre l’Homme et la musique, un nœud quasi ontologique, une sorte de cordon ombilical comme une partition charnelle tissée de notes.

Pour l’auteur de Dans le château de Barbe-Bleue, poser la question : « Qu’est-ce que la musique ? » reviendrait aussi à en poser une autre, à savoir : « Qu’est-ce que l’Homme ? »

L’Homme est, dans l’une de ses acceptions, défini comme “l’être doué du langage”. Or, la musique peut très bien se passer du langage. En cela elle le dépasse, elle le précède.

D’ailleurs, selon George Steiner, on ne peut rien dire de précis sur la musique : cet art sensible compte sans nul doute parmi les plus mystérieux qui nous soient donnés et il est, de tous les arts, le plus dénué de référent humain.

De ce fait les musicologues, quelques brillantes que soient leurs gloses à propos d’une œuvre musicale, n’ajouteraient en fin de compte que de la poussière en tentant d’expliciter de manière intelligible ce qu’est l’ineffable de la musique.

L’opération en reviendrait à vouloir, par le truchement d’un bistouri, ouvrir la poitrine d’un homme en pensant y trouver son âme sous une forme palpable.

George Steiner se définit lui-même, avec un regard pénétrant et humble, comme un “facteur” de la pensée.

Le miracle a parfois lieu et les lettres parviennent à leurs destinataires, tandis que d’autres se perdent en route.

En ce qui me concerne, Réelles présences s’est imposé à moi comme une lettre vitale – de celles que l’on reçoit rarement et qui nous bouleversent en profondeur.

Les mots que j’y ai lu ont lavé mon regard, ont enrichi ma conscience.

Cet appel à l’Etre résonne en moi comme une voie d’incarnation.

Au fond, le langage c’est la voix et le corps même de l’absence – de l’absence qui accède à la présence.

Sans les mots, nous serions seuls au monde, totalement retranchés de lui.

Et mettre ce véhicule verbal en mouvement, c’est redonner de l’ampleur et de la densité à tout ce qui nous entoure – afin d’invoquer la présence, les réelles présences.

Les mots sont le sang de l’Etre.
Et il ne sera pas dit que nous laisserons dépenser ce sang en vain.

© Thibault Marconnet
18/01/2014

Anselm Kiefer, Seraphim

mercredi 29 janvier 2014

Dialogues entre deux serviteurs de la Pensée



C’est avec émerveillement que j’ai lu les dialogues entre George Steiner et Pierre Boutang, ces deux ardents serviteurs de la Pensée au verbe haut et clair.
Leurs ferraillements métaphysiques font naître des feux au plein cœur de l’épaisse obscurité.

Leurs mots dévoilent tout autant qu’ils voilent : c’est là sans doute le secret d'un échange véritable ; la vérité de toute parole humaine.

En lisant leurs dialogues, j’ai pu entrevoir ce que c’est que le travail de deux âmes tendues tout entières vers la connaissance. Dans ces entretiens, Boutang et Steiner questionnent avec ferveur des textes anciens, ils interrogent en profondeur le mythe d’Antigone et le Sacrifice d’Abraham.

Dès les premiers mots, on sait que ces deux penseurs ne plaisantent pas : ils savent toute l’importance de leur tâche d’être hommes, toute la difficile grandeur que revêt leur vocation de servir au mieux la Pensée.
Car cette dernière ne doit pas rester lettre morte. Il importe à ces deux hommes de porter la Pensée comme un grain, un semis, afin d’ensemencer les terres de la Parole pour accéder à une possible vérité.

Steiner et Boutang pressentent jusqu’à quels questionnements vertigineux vont les mener leur discours. Sur une ligne de crête, ils vont chercher ensemble à comprendre, à relire au plus près du sens premier ces textes fondateurs de la civilisation occidentale. Leurs mots s’aiguisent pour trouer de lueurs la nuit de l’entendement. Par la parole, ils tranchent au cœur du mensonge.

On n’en finit pas de creuser au sein de l’Etre ; l’Ontologie est une recherche sans fin qui nous mène en définitive au seuil d’une aporie ; en bas d’une palissade qui monte au plus loin de tout regard et de toute pensée humaine.

A rebours d’une certaine opinion, Antigone n’est pas un élément factieux : elle ne porte aucun message anarchiste. Et Créon n’est pas le digne dépositaire de la Loi, le garant de l’ordre qui instaure une forme de paix au sein des murs de la cité.
Tout au contraire, c’est bien Créon le véritable fauteur de troubles, l’anarchiste ; car il va à l’encontre d’un principe sacré : celui qui dit au cœur de l’homme qu’un cadavre ne doit pas rester sans sépulture et pourrir sous un soleil assassin, dévoré de nuées de mouches. Par sa décision inique de ne pas enterrer le cadavre de Polynice – le frère mort d’Etéocle et d’Antigone –, Créon expose la cité de Thèbes à l’opprobre. Il souille et sape les fondements essentiels du Sacré.

Cette lecture intense m’a inspiré quelques mots sur la Compassion, dont le sujet est au cœur de cet ouvrage comme une sorte de dénominateur commun et primordial :

Si la Compassion existe, c’est parce qu’on ne peut pas, qu’il n’est pas permis – pour la dignité humaine –, de regarder la souffrance de l’autre sans sourciller.
On ne peut, sans perdre son âme, se boucher les oreilles face aux cris déchirants de la détresse humaine.

La compassion fonde en partie l’humanité, elle en est une sorte de principe sacré.
Privé entièrement d’elle, l’être humain serait la pire ordure qui soit, le plus dégueulasse salaud qui ne se puisse jamais concevoir ; et je crois même qu’aucun mot ne serait assez fort pour dire cette terrible éventualité.
Vraiment, en pareil cas l’homme ne mériterait plus qu’une chose : être anéanti totalement, déraciné comme une herbe mauvaise du monde des vivants – et ce à tout jamais.

Que la compassion puisse ne plus être, c’est contresigner la mort de tout ce qu’il peut y avoir encore de noble dans l’être humain.
Et c’est laisser le dernier mot à Satan, cet “adversaire” infatigable de l’homme, ce négateur de toute vie.


© Thibault Marconnet
25/07/2013

Dialogues philosophiques sur FR3, lors de l'émission Océaniques en 1987, entre Pierre Boutang et George Steiner :