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samedi 10 janvier 2015

Eau de vie

Gulag work



« Là où est le danger croît aussi ce qui sauve. »
Hölderlin

Ce matin, une pluie froide tombait sur Moscou et Ivan se rendait à son travail. C’est au détour d’une rue silencieuse et déserte qu’il croisa sur sa route un vieil ami mort depuis longtemps. Il ne parvenait pas à en croire ses yeux. Dimitri se tenait droit devant lui, un maigre sourire triste éclairant à peine son visage ; Dimitri qui était mort dans un goulag plusieurs décennies auparavant pour avoir osé dénoncer le régime totalitaire qui sévissait en Russie. Son visage gardait encore les stigmates de la fatigue et des sévices infligés par ses bourreaux. Dans son cœur, la Sibérie glaciale pleurait des larmes de givre et de boue. Ivan crut à une hallucination et voulut s’enfuir. Ce fut la voix de Dimitri qui le retint, une voix fragile, revenue à la surface depuis un passé de décombres :
« Ivan, ne me reconnais-tu pas ? »
Cette voix, après être passée par la mort, était demeurée vivante.
« Mais ce n’est pas possible ! Je suis fou ! Dimitri, tu es mort au goulag ! Mort ! C’est une hallucination ! »
« Non, Ivan, tu n’es pas fou, c’est tout ce contre quoi j’ai combattu qui était fou. Mille fois j’ai cru mourir là-bas, dans cet enfer de neige, de givre, de boue et de faim où même la lumière du soleil semblait se terrer, s’éteindre à tout jamais. Un soleil de cendre chaque jour, le froid, la peur, voilà quel était notre pain quotidien, Ivan. Nous étions des chiens abandonnés qui crevaient seuls dans la nuit. Mais j’ai survécu là où tant d’autres sont morts. Vois-tu mes cheveux gris et les rides sur ma face ? En l’espace de vingt années, j’ai vieilli de plus de quarante ans. Tu as devant toi ton ami, Ivan, un vieillard qui est mort en Sibérie et qui vit encore, sans savoir comment ni pourquoi. »
Ivan l’observa plus attentivement : il s’agissait bien de Dimitri, de son ami qu’il avait cru mort durant toutes ces années.
« Dimitri, comment en as-tu réchappé ? Comment est-ce possible ?
- Pour sortir de ce tombeau, Ivan, je n’ai cru en rien, pas même en la vie. J’ai enterré mon espoir afin que mon corps survive. C’est un fantôme vivant revenu d’entre les macchabées que tu as devant toi. Là-bas au goulag il y avait un homme de Dieu. Chaque jour, il me disait que le Seigneur me mettait à l’épreuve, que j’expiais pour toute la somme de mes péchés. Je ne l’ai jamais écouté. Je n’ai jamais cru à la religion soviétique. Plusieurs de mes camarades qui pensaient obtenir une grâce écoutaient cet homme avec dévotion. Aujourd’hui, ils sont tous morts et enterrés sous la glace et dans les ténèbres. Ils se tiennent bien serrés dans une fosse commune mais ils ont toujours aussi froid.
- Dimitri, mon frère, je te vois bien là devant moi, avec ce même sourire crâneur et triste d’autrefois, je sais que tu es vivant mais je n’arrive pas à le croire…
- As-tu de la vodka, Ivan ? » demanda Dimitri.
Ivan avait toujours une fiole de vodka sur lui et ce depuis qu’ils se connaissaient. Les larmes gelaient sur ses yeux et ses doigts tremblaient quand il tendit l’alcool à Dimitri.
Ce dernier but lentement, comme pour se rappeler.
« Tu vois, Ivan, c’est doux, ça ne brûle pas. C’est la neige qui m’a brûlé la gorge toutes ces années. Merci mon frère, merci Ivan. Je te revois enfin. J’ai bu cette eau de vie et j’ai ressenti de la chaleur à l’intérieur de moi, j’ai ressenti de la chaleur humaine. J’ai senti à nouveau ce goût intense de la vie qui coule dans la bouche et qui nous brûle. Je n’ai plus froid et je peux mourir en paix maintenant. »


© Thibault Marconnet
le 09 janvier 2015


Vladimir Ablamski (1911-1994), Le Goulag à la veille de sa disparition

jeudi 30 janvier 2014

La mémoire du coeur



Ossip Mandelstam était un poète russe du mouvement “acméiste” (dont faisait partie également la grande Anna Akhmatova).

“Acmé” signifie “apogée”. Et l’on comprend mieux pourquoi à lire les poèmes de cet ensemble de recueils que constitue Tristia et autres poèmes. C’est l’apogée d’une âme qui se délivre, qui s’offre au lecteur capable de lire en laissant parler son émotion. Il y a de la vie brûlante au sein de ces pages comme un feu enclos dans le papier.

Ossip Mandelstam a eu un jour l'idée fatale d'écrire un poème pour ridiculiser Staline. Il fut donc envoyé dans un goulag où il y mourut. Brutale méthode mais inefficace à tuer l’œuvre du poète. On n’empêche pas l’herbe fauchée de repousser.

J'aimerais vous raconter une très belle anecdote qui vous donnera peut-être envie de découvrir la poésie de Mandelstam.
Peu de temps avant qu'il ne soit envoyé au goulag, sa femme Nadejda et quelques amis du couple Mandelstam, ont appris “par cœur” l'intégralité de son œuvre. Tous ses papiers avaient été au préalable détruits : la bureaucratie soviétique ne méritait pas de mettre la main sur de tels écrits.

C'est donc dans le cœur de sa femme et de ses amis que la poésie d'Ossip Mandelstam a pu survivre, continuer de battre. Ce cœur de poète a été ensuite rendu aux hommes lorsque les dépositaires se sont chargés de retranscrire son œuvre.

Et si nous avons aujourd'hui encore, la chance de pouvoir nous plonger dans cette poésie d'une immense richesse, c'est à ces âmes de scribes fidèles que nous le devons. Et l'on dit que c'est une chose stupide que de faire apprendre “par cœur” des textes aux enfants...
Si Nadejda Mandelstam avait suivie cette voie stérile, c'est une pierre importante qui manquerait à l'édifice de la beauté. Il n'y a d'ailleurs qu'en français, étrangement, que se trouve l'expression “apprendre par coeur”. Et bien peu de gens savent en saisir toute l'importance.

Car le cœur n’est pas seulement cet organe de vie défini par la science, cette pompe qui irrigue tout le corps.
Le cœur – n’en déplaise aux scientistes de bas étage –, est aussi ce qui nous pousse à vivre au-delà de nous-mêmes.

Je laisse à présent aux vers d’Ossip Mandelstam le soin de vous ensorceler. Il s’agit ici d’un poème écrit entre janvier et février de l’an 1937 :

Novembre 1933 (Traducteur : Henri Abril)

Dans ce janvier que faire de moi-même?
La ville ouverte et folle se raccroche à nous.
Serais-je ivre de tant de portes qui se ferment?
J'ai envie de beugler face à tous les verrous!

Et les grègues de ces aboyeuses ruelles,
Et les greniers des rues tordues sans fin,
Et les gouspins venant à tire-d'aile
Se cacher et surgir dans les coins et recoins!

Je glisse dans les creux, dans l'ombre aux cent verrues,
Pour aller jusqu'à la pompe gelée,
Je trébuche en mâchant l'air mort et vermoulu
Tandis que s'éparpillent les freux enfiévrés

Et à leur suite je m'exclame et crie soudain
Dans cette glaciale caisse de bois :
« Un lecteur! des conseils! un médecin!
Sur l'escalier d'épines parlez, parlez-moi! »


© Thibault Marconnet

30/01/2014