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vendredi 21 novembre 2014

“Over Your Cities Grass Will Grow” : Un film envoûtant sur l'oeuvre d'Anselm Kiefer




Over Your Cities Grass Will Grow est un film au caractère hypnotique et littéralement envoûtant. La musique de György Ligeti qui en ponctue le déroulement, épouse à merveille le rythme des plans-séquences.

Cet opus cinématographique de Sophie Fiennes nous conduit dans le Dédale de Barjac : immense usine désaffectée dont l'artiste allemand, Anselm Kiefer, fut longtemps le “génie du lieu” et de laquelle il fit un atelier monumental. Ce film explore une oeuvre fascinante où se mêlent le plomb, l'or, le béton, le verre brisé, la paille, le bois, le feu et tant d'autres matières diverses que Kiefer, tel un alchimiste en quête de la pierre philosophale, aime à faire bouillir dans l'athanor de ses visions.

Avec ce film prodigieux, nous assistons à la création dans son élan le plus vital et il nous est permis d’entrevoir toutes les émotions par lesquelles l’artiste doit être traversé afin de porter témoignage de son œuvre : l’exaltation, le doute, la colère, la tristesse, la foi en soi-même… Voilà une sublime cosmogonie à l’échelle humaine.

Dans ce Dédale, le seul Minotaure que nous puissions rencontrer c’est nous-mêmes : cela qui est en l’homme et qui ne veut pas s’éteindre, cette grande et belle imperfection qui constitue la clef de voûte de notre condition “humaine, trop humaine”.

Sans fil d'Ariane, le “maître du labyrinthe” (ainsi que l'appelait Daniel Arasse), nous invite à nous perdre dans son univers où Terre et Cosmos se tiennent comme deux mains étroitement serrées. Et c'est alors que la vie nous apparaît plus riche dans son insondable mystère.


© Thibault Marconnet
le 11 novembre 2014



Anselm Kiefer

vendredi 17 octobre 2014

Élégie pour l'absent




Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas est une sorte de long poème en prose qu’Imre Kertész déroule comme un parchemin aux lettres couvertes de cendre.
Le thrène, l’élégie qui constitue l’ossature de ce texte bouleversant est le poème Todesfuge de Paul Celan. « Lait noir de l’aube nous le buvons le soir / le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit / nous buvons et buvons /nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré… » Œuvre véritablement musicale, ce thème surgit tout le long du récit ainsi que les lèvres d’une plaie qui s’entrouvrent, la mélodie sourde et obsédante d’une âme blessée à mort.

Il existe plusieurs versions du Kaddish au sein de la tradition juive. Certains sont chants de sanctification, d’autres expriment la peine qui s’exhale de la bouche des vivants endeuillés pour tenter d’accompagner les morts dans leur traversée inconnue. Mais ici, Kertész fait le deuil impossible d’un “enfant qui ne naîtra pas”, qui ne verra jamais la lumière du jour. Car cette lumière, pour l’auteur d’Être sans destin est froide et fuligineuse : c’est cette aube glacée au visage souillé de suie qui émane d’Auschwitz, de ce lieu “sans destin” où Imre Kertész a laissé une partie de lui-même qui, pour le dire avec les mots de Charlotte Delbo, n’est sans doute “pas revenue”.

Celui qui, dans le judaïsme est l’Innommable par excellence et que nous autres chrétiens nommons Dieu, dit à son peuple (Deutéronome 30, 19) : « Choisis donc la vie pour que toi et ta postérité vous viviez… » Et Kertész s’y oppose en décidant, en son âme et conscience, de ne pas faire acte de descendance.  Il refuse de donner la vie, lui qui a trop connu la mort.
Celle qui à l’époque, accompagnait sa douloureuse existence, ne comprendra pas ce refus car elle croit encore que la vie peut renaître du sein froid des cendres. Et cet enfant qui ne naîtra pas, dans son absence irrévocable entraînera la lente et inexorable rupture du couple.

Ce livre est le récit d’un deuil étrange car l’être pleuré n’est sorti d’aucun ventre de femme : il n’est littéralement jamais venu au monde. Me vient à l’esprit que ce “Kaddish”, Imre Kertész le déclame avant tout pour lui-même, au nom de cette adolescence morte dans les camps et sur laquelle personne n’a pleuré. Dans cette prière funèbre, Kertész se fait accompagner de Paul Celan, tel Dante conduit par Virgile dans le givre des enfers.
Et la morsure du froid le plus intense est aussi douloureuse que celle du feu.
Ce livre est d’une “terrible beauté” : son chant s’inscrit dans l’âme du lecteur aussi sûrement qu’un tatouage de déporté.


© Thibault Marconnet
le 17 octobre 2014

Imre Kertész : Entretien avec Laure Adler (Hors-champs) [2010] 



Anselm Kiefer, Twilight of the West [Abendland], 1989

mardi 17 juin 2014

Fugue de mort (Paul Celan)

Anselm Kiefer, Sefer Hechaloth, 2002


Lait noir de l'aube nous le buvons le soir
le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit
nous buvons et buvons
nous creusons dans le ciel une tombe où l'on n'est pas serré
Un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit
il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes cheveux d'or
écrit ces mots s'avance sur le seuil et les étoiles tressaillent il siffle ses grands chiens
il siffle il fait sortir ses juifs et creuser dans la terre une tombe
il nous commande allons jouez pour qu'on danse

Lait noir de l'aube nous te buvons la nuit
te buvons le matin puis à midi nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
Un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit
il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes cheveux d’or
Tes cheveux cendre Sulamith nous creusons dans le ciel une tombe où l'on n'est pas serré

II crie enfoncez plus vos bêches dans la terre vous autres et vous chantez jouez
il attrape le fer à sa ceinture il le brandit ses yeux sont bleus
enfoncez plus les bêches vous autres et vous jouez encore pour qu'on danse

Lait noir de l'aube nous te buvons la nuit
te buvons à midi et le matin nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
un homme habite la maison Margarete tes cheveux d'or
tes cheveux cendre Sulamith il joue avec les serpents

II crie jouez plus douce la mort la mort est un maître d'Allemagne
il crie plus sombres les archets et votre fumée montera vers le ciel
vous aurez une tombe alors dans les nuages où l'on n'est pas serré

Lait noir de l'aube nous te buvons la nuit
te buvons à midi la mort est un maître d'Allemagne
nous te buvons le soir et le matin nous buvons et buvons
la mort est un maître d'Allemagne son œil est bleu
il t'atteint d'une balle de plomb il ne te manque pas
un homme habite la maison Margarete tes cheveux d'or
il lance ses grands chiens sur nous il nous offre une tombe dans le ciel
il joue avec les serpents et rêve la mort est un maître d’Allemagne

tes cheveux d’or Margarete
tes cheveux cendre Sulamith.


Paul Celan 
(in Choix de poèmes, Pavot et mémoire © Poésie/Gallimard 1998, p. 53)
Traduction : Jean-Pierre Lefebvre



Anselm Kiefer, Il Mistero delle Cattedrali, 2010-11, Oil, acrylic, terracotta, steel, salt, wire and minerals on canvas

lundi 16 juin 2014

Trouer la bouche morte du ciel




« Schwarze Milch der Frühe wir trinken sie abends / wir trinken sie mittags und morgens wir trinken sie nachts / wir trinken und triken / wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng » (« Lait noir de l’aube nous le buvons le soir / le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit / nous buvons et buvons / nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré »). Ainsi commence Todesfuge (“Fugue de mort”) dans l’admirable traduction de Jean-Pierre Lefebvre, l’un des poèmes les plus douloureux qu’un homme ait pu écrire pour parler des camps de la mort : ces points noirs fruits d’une immonde cartographie. Cet habité du langage poétique perdit ses parents qui moururent dans un camp d’internement, après avoir creusé leur propre tombe dans le lait noir de l’aube... Cet homme, ce poète de langue allemande et d’origine roumaine ; ce juif qui échappa aux chambres à gaz grâce à un maigre sursis au sein d’un camp de travail forcé, finit pourtant par se suicider en 1970 à l’âge de 49 ans, après s’être jeté depuis le Pont Mirabeau dans la Seine, ce sale miroir couleur de boue ; son corps de plume, lourd d’une encre ténébreuse, balancé comme un boulet d’amertume dans ce Styx parisien qui lui ouvrit ses bras ainsi qu’une mère embrasse un enfant au cœur gonflé de larmes. Cet homme hanté par le sang de sa mémoire et qui avait choisi de rejoindre la cendre des siens, c’était Paul Celan : le plus grand poète de langue allemande que connut le XXe siècle.

Alors que le philosophe Theodor Adorno proclamait le fait qu’« écrire un poème après Auschwitz est barbare » ; de sa lance poétique, celui qui n’était alors qu’un inconnu, remua la poussière des morts pour témoigner de ce qui fut, pour qu’une parole puisse apporter un peu de présence aux absents dont la seule tombe fut l’implacable vide du ciel. Et cet homme tourmenté, traînant avec peine son âme ainsi qu’un éternel drap noir de deuil, à force de former dans sa bouche des mots de fantôme pour tenter d’exprimer l’indicible, devint à son tour un absent : la vie s’écoula de son sein comme l’eau qui file entre les doigts d’une main. Mais sa parole avait fendu la mer sanglante du passé et désormais rien ne serait plus comme avant.

Paul Celan avait su trouer le silence obstiné de la bouche morte du ciel. Pour finir, je tiens à laisser la parole à Henri Michaux, autre grand poète, qui écrivit ces vers pour exprimer le suicide de son ami : « Partir. / De toute façon partir. / Le long couteau du flot de l’eau arrêtera la parole. »


© Thibault Marconnet

16/06/2014






Anselm Kiefer, Steigend, steigend sinke nieder, 2006



Paul Celan, Passphoto, 1938

mercredi 28 mai 2014

Crachat

Anselm Kiefer, An Anfang (In The Beginning), 2008, Oil, emulsion and lead on canvas and photopaper


Le sable roux dégrafe les chairs
et une allégresse terrible
écorche les menstrues de la mer
où remuent des soleils inaccessibles

Sous la peau beugle le sang
qui étouffe l’aurore de ses bleus
et souffle sur les gréements
le fracas des rêves creux

La peau distendue tel un cri
se gonfle de ressacs bruns
et les cœurs sans vie
s’en vont boiter sur le lointain

La brume commémore le silence
agrippée aux longues glycines
la nuit caresse les démences
et l’écume recrache sa cyprine

Nul océan nous ne méritons
dont la robe blanche et bleue
crèverait les portes de la raison
pour déterrer nos plus noirs aveux

Ainsi le cobalt des eaux chimiques
viendra fouetter les rives immondes
de nos stigmates fauves et cyniques
dans ce bleu crachat caché du monde.


© Thibault Marconnet
14/08/07


Anselm Kiefer, Untitled, 2006, Charcoal, chairs, branches and plaster on canvas


lundi 26 mai 2014

Le jour, les jours, la fin des jours (Henri Michaux)

Anselm Kiefer, "Für Paul Celan: Rutengänger" (For Paul Celan: Diviner), 2005-2007


Méditation sur la fin de Paul Celan


Sans qu'ils parlent, lapidé par leurs pensées
Encore un jour de moindre niveau. Gestes sans ombres
À quel siècle faut-il se pencher pour s'apercevoir ?
Fougères, fougères, on dirait des soupirs, partout, des soupirs
Le vent éparpille les feuilles détachées
Force des brancards, il y a dix-huit cent mille ans on naissait
déjà pour pourrir, pour périr, pour souffrir
Ce jour, on en a déjà eu de pareils
quantité de pareils
jour où le vent s'engouffre
jour aux pensées insoutenables
Je vois les hommes immobiles
couchés dans les chalands
Partir.
De toute façon partir.
Le long couteau du flot de l'eau arrêtera la parole.


© Henri Michaux

(in Moments, traversées du temps)


Anselm Kiefer, Melancholia, 2004

jeudi 24 avril 2014

Envoi (Charlotte Delbo)

Alberto Burri, Sacco, 1953


Un homme qui meurt pour un autre homme
cela se cherche
ne dis plus cela Mendiant
ne le dis plus
ils sont des milliers
qui se sont avancés pour tous les autres
pour toi aussi
Mendiant
pour que tu salues l’aurore
l’aube était livide
aux matins des mont-valérien
et maintenant
cela s’appelle l’aurore
Mendiant
c’est l’aube avec leur sang.


Anselm Kiefer, Dein Aschenes Haar Sulamith, 1981



© Charlotte Delbo

(in Auschwitz et après – Mesure de nos jours, tome III, p. 210)

Ce poète qui nous avait promis des roses... (Charlotte Delbo)

Alberto Burri, Rosso, 1953


Ce poète qui nous avait promis des roses
Il y aurait des roses
sur notre chemin
quand nous reviendrions
avait-il dit.
Des roses
le chemin était âpre et sec
quand nous sommes revenus
Le poète aurait menti ?
Non
Les poètes voient au-delà des choses
et celui-ci avait double-vue
si de roses
il n’y a pas eu
c’est que nous ne sommes pas revenus
et de plus
pourquoi des roses
nous n’avions pas tant d’exigence
c’est de l’amour qu’il nous aurait fallu
si nous étions revenus.


Anselm Kiefer, Aschenblume, 2004

© Charlotte Delbo
(in Auschwitz et après – Mesure de nos jours, tome III, p. 69)
   
         

PRIERE AUX VIVANTS POUR LEUR PARDONNER D'ÊTRE VIVANTS (Charlotte Delbo)

Alberto Burri, Bianco, 1953


Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
un vêtement qui vous va bien
qui vous va mal
qui vous va à peu près
vous qui passez
animés d’une vie tumultueuse aux artères
et bien collée au squelette
d’un pas alerte, sportif, lourdaud
rieurs renfrognés, vous êtes beaux
si quelconques
si quelconquement tout le monde
tellement beaux d’être quelconques
diversement
avec cette vie qui vous empêche
de sentir votre buste qui suit la jambe
votre main au chapeau
votre main sur le cœur
la rotule qui roule doucement au genou
comment vous pardonner d’être vivants…

Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
comment vous pardonner
ils sont morts tous
Vous passez et vous buvez aux terrasses
vous êtes heureux elle vous aime
mauvaise humeur souci d’argent
comment comment
vous pardonner d’être vivants
comment comment
vous ferez-vous pardonner
par ceux-là qui sont morts
pour que vous passiez
bien habillés de tous vos muscles
que vous buviez aux terrasses
que vous soyez plus jeunes chaque printemps
Je vous en supplie
faites quelque chose
apprenez un pas
une danse
quelque chose qui vous justifie
qui vous donne le droit
d’être habillés de votre peau de votre poil
apprenez à marcher et à rire
parce que ce serait trop bête
à la fin
que tant soient morts
et que vous viviez
sans rien faire de votre vie.

*

Je reviens
d’au-delà de la connaissance
il faut maintenant désapprendre
je vois bien qu’autrement
je ne pourrais plus vivre.

*

Et puis
mieux vaut ne pas y croire
à ces histoires
de revenants
plus jamais vous ne dormirez
si jamais vous les croyez
ces spectres revenants
ces revenants
qui reviennent
sans pouvoir même
expliquer comment.


Anselm Kiefer, Palette, 1981

 © Charlotte Delbo

(in Auschwitz et après – Une connaissance inutile, tome II, p. 185-187)

Et je suis revenue... (Charlotte Delbo)

Alberto Burri, Spider, 1954



Et je suis revenue
Ainsi vous ne saviez pas,
vous,
qu’on revient de là-bas

On revient de là-bas
et même de plus loin

*

Je reviens d’un autre monde
dans ce monde
que je n’avais pas quitté
et je ne sais
lequel est vrai
dites-moi suis-je revenue
de l’autre monde ?
Pour moi
je suis encore là-bas
et je meurs
là-bas
chaque jour un peu plus
je remeurs
la mort de tous ceux qui sont morts
et je ne sais plus quel est vrai
du monde-là-bas
maintenant
je ne sais plus
quand je rêve
et quand
je ne rêve pas.

*

Moi aussi j’avais rêvé
de désespoirs
et d’alcools
autrefois
avant
Je suis remontée du désespoir
celui-là
croyant que j’avais rêvé
le rêve du désespoir
La mémoire m’est revenue
et avec elle une souffrance
qui m’a fait m’en retourner
à la patrie de l’inconnu.

C’était encore une patrie terrestre
et rien de moi ne peut fuir
je me possède toute
et cette connaissance
acquise au fond du désespoir
Alors vous saurez
qu’il ne faut pas parler avec la mort
c’est une connaissance inutile.
Dans un monde
où ne sont pas vivants
ceux qui croient l’être
toute connaissance devient inutile
à qui possède l’autre
et pour vivre
il vaut mieux ne rien savoir
ne rien savoir du prix de la vie
à un jeune homme qui va mourir.

*

J’ai parlé avec la mort
alors
je sais
comme trop de choses apprises étaient vaines
mais je l’ai su au prix de souffrance
si grande
que je me demande
s’il valait la peine

*

Vous qui vous aimez
hommes et femmes
homme d’une femme
femme d’un homme
vous qui vous aimez
pouvez-vous comment pouvez-vous
dire votre amour dans les journaux
sur des photos
dire votre amour à la rue qui vous voit passer
à la vitrine où vous marchez
l’un près de l’autre contre l’autre
vos yeux dans la glace rencontrés
et vos lèvres rapprochées
comment pouvez-vous
le dire au garçon
au chauffeur de taxi
vous lui êtes si sympathiques
tous les deux
des amoureux
vous le dire sans rien dire
d’un geste
Chérie, ton manteau, n’oublie pas tes gants
vous effaçant pour la laisser passer
elle souriant paupières abaissées qui se relèvent
le dire à ceux qui vous regardent
et à ceux qui ne vous regardent pas
par cette assurance qu’on a quand on est attendu
dans un café
dans un square
cette assurance qu’on a
quand on est attendu dans la vie
le dire aux animaux du zoo
ensemble qu’il est laid celui-ci celui-là qu’il est beau
d’accord sincèrement
ou non
n’importe
y pensez-vous seulement
comment pouvez-vous et pourquoi
le dire à moi
je sais
je sais que tous les hommes ont aux femmes les mêmes gestes
tes gants chérie, tes fleurs que tu oublies
chérie m’allait bien à moi aussi
je sais que toutes les femmes
ont aux hommes le même ravissement
il prenait ma main
protégeait mon épaule
comment osez-vous
à moi
je n’ai plus à sourire
merci chéri tu es gentil
chéri lui allait bien à lui aussi.

Et ce désert est tout peuplé
d’hommes et de femmes qui s’aiment
qui s’aiment et se le crient
d’un bout de la terre à l’autre.

*

Je suis revenue d’entre les morts
et j’ai cru
que cela me donnait le droit
de parler aux autres
et quand je me suis retrouvée en face d’eux
je n’ai rien eu à leur dire
parce que
j’avais appris
là-bas
qu’on ne peut pas parler aux autres.


Anselm Kiefer, Urd, Werdandi, Skuld, 2007

 © Charlotte Delbo
(in Auschwitz et après  – Une connaissance inutile, tome II, p. 179-184)

Vous qui avez pleuré deux mille ans... (Charlotte Delbo)

Alberto Burri, Procession of the Dead Christ, 1946



Vous qui avez pleuré deux mille ans
un qui a agonisé trois jours et trois nuits

quelles larmes aurez-vous
pour ceux qui ont agonisé
beaucoup plus de trois cents nuits et beaucoup plus de trois cents journées
combien
pleurerez-vous
ceux-là qui ont agonisé tant d’agonies
et ils étaient innombrables

Ils ne croyaient pas à résurrection dans l’éternité
Et ils savaient que vous ne pleureriez pas.



Anselm Kiefer, Von der Maas an die Memel, von der Etsch bis an den Belt, 2001-2012



© Charlotte Delbo
(in Auschwitz et après – Aucun de nous ne reviendra, tome I, p. 20)