De manière littérale, "sémaphore" signifie "porter un signal".
C'est la tâche que je fais mienne à travers ce blog : transmettre des signaux à ceux qui veillent encore dans la grisaille du siècle.
Il y sera question d'Art principalement. À savoir que l'Art n'est pas un divertissement futile mais peut-être l'une des meilleures façons de poser des questions aux "animaux parlants" que nous sommes.
“Le Client” - dernier film en date du réalisateur
iranien Asghar Farhadi - est une expérience cinématographique bouleversante,
qui nous laisse sous le choc. Au début, on se dit que ce ne sera qu'un film
assez banal, un de plus à rajouter à la liste de tous ceux que l'on a déjà
vus... mais les événements vont aller crescendo pour nous mener jusqu'à une
apothéose déchirante et pour le moins inattendue. Le scénario est digne du
travail d'un orfèvre. Ce qu'il y a de magnifique et de profondément troublant
dans ce film, c'est qu'on ne peut pas tranquillement prendre position pour une
personne ou une autre : impossible de s'arranger avec sa conscience. Il n'y a,
dans cette histoire, aucun “coupable” et aucun “innocent”, au sens absolu :
simplement un chapelet de coïncidences malheureuses qui vont nouer les
personnages les uns aux autres de manière tragique. C'est notre humanité si
fragile - avec ses lâchetés, ses compromissions, ses colères, ses non-dits, ses
douleurs - que nous donne à voir Asghar Farhadi dans sa nudité la plus terrible
et la plus crue. À condition d'avoir encore un cœur qui bat dans la poitrine,
on ne ressort pas indemne d'un tel film.
J’allais donc vers Mézargues
lorsque j’ai entendu, très loin derrière moi, ce bruit de sirène, ce gonflement
qui s’enfle et décroît tour à tour selon les caprices du vent, ou les
sinuosités de la route. Depuis quelques jours il est devenu familier, ne fait
plus lever la tête à personne. On dit simplement : « C’est la
motocyclette de M. Olivier. » - Une machine allemande, extraordinaire, qui
ressemble à une petite locomotive étincelante.
[…] Je me suis arrêté au haut de la côte
pour souffler. Le bruit du moteur a cessé quelques secondes (à cause, sans
doute, du grand tournant de Dillonne) puis il a repris tout à coup. C’était
comme un cri sauvage, impérieux, menaçant, désespéré. Presque aussitôt, la
crête, en face de moi, s’est couronnée d’une espèce de gerbe de flammes - le
soleil frappant en plein sur les aciers polis - et déjà la machine plongeait au
bas de la descente avec un puissant râle, remontait si vite qu’on eût pu croire
qu’elle s’était élevée d’un bond. Comme je me jetais de côté pour lui faire
place, j’ai cru sentir mon cœur se décrocher dans ma poitrine. Il m’a fallu un
instant pour comprendre que le bruit avait cessé. Je n’entendais plus que la
plainte aiguë des freins, le grincement des roues sur le sol. Puis ce bruit a
cessé, lui aussi. Le silence m’a paru plus énorme que le cri.
M. Olivier était là, devant moi, son
chandail gris montant jusqu’aux oreilles, tête nue. Je ne l’avais jamais vu de
si près. Il a un visage calme, attentif, et des yeux si pâles qu’on n’en
saurait dire la couleur exacte. Ils souriaient en me regardant.
- « Ça vous tente, monsieur le
curé ? » m’a-t-il demandé d’une voix - mon Dieu, d’une voix que j’ai
reconnue tout de suite, douce et inflexible à la fois - celle de Mme la
comtesse. (Je ne suis pas bon physionomiste, comme on dit, mais j’ai la mémoire
des voix, je ne les oublie jamais, je les aime. Un aveugle, que rien ne
distrait, doit apprendre beaucoup de choses des voix.) - « Pourquoi pas,
monsieur ? » ai-je répondu.
Nous nous sommes considérés en silence.
Je lisais l’étonnement dans son regard, un peu d’ironie aussi. À côté de cette
machine flamboyante, ma soutane faisait une tache noire et triste. Par quel
miracle me suis-je senti à ce moment-là jeune, si jeune - ah ! oui, si
jeune - aussi jeune que ce triomphal matin ? En un éclair, j’ai vu ma
triste adolescence - non pas ainsi que les noyés repassent leur vie, dit-on,
avant de couler à pic, car ce n’était sûrement pas une suite de tableaux
presque immédiatement déroulés - non. Cela était devant moi comme une personne,
un être (vivant ou mort, Dieu le sait !). Mais je n’étais pas sûr de la
reconnaître, je ne pouvais pas la reconnaître parce que… oh ! cela va
paraître bien étrange - parce que je la voyais pour la première fois, je ne
l’avais jamais vue. Elle était passée jadis - ainsi que passent près de nous
tant d’étrangers dont nous eussions fait des frères, et qui s’éloignent sans
retour. Je n’avais jamais été jeune, parce que je n’avais pas osé. Autour de
moi, probablement, la vie poursuivait son cours, mes camarades connaissaient,
savouraient cet acide printemps, alors que je m’efforçais de n’y pas penser,
que je m’hébétais de travail. Les sympathies ne me manquaient pas,
certes ! Mais les meilleurs de mes amis devaient redouter, à leur insu, le
signe dont m’avait marqué ma première enfance, mon expérience enfantine de la
misère, de son opprobre. Il eût fallu que je leur ouvrisse mon cœur, et ce que
j’aurais souhaité dire était cela justement que je voulais à tout prix tenir
caché… Mon Dieu, cela me paraît si simple maintenant ! Je n’ai jamais été
jeune parce que personne n’a voulu l’être avec moi. Oui, les choses m’ont paru
simples tout à coup. Le souvenir n’en sortira plus de moi. Ce ciel clair, la
fauve brume criblée d’or, les pentes encore blanches de gel, et cette machine
éblouissante qui haletait doucement dans le soleil… J’ai compris que la
jeunesse est bénie - qu’elle est un risque à courir - mais ce risque même est béni.
Et par un pressentiment que je n’explique pas, je comprenais aussi, je savais que Dieu ne voulait pas que je
mourusse sans connaître quelque chose de ce risque - juste assez, peut-être,
pour que mon sacrifice fût total, le moment venu… J’ai connu cette pauvre
petite minute de gloire.
Parler ainsi, à propos d’une rencontre
aussi banale, cela doit paraître bien sot, je le sens. Que m’importe !
Pour n’être pas ridicule dans le bonheur, il faut l’avoir appris dès le premier
âge, lorsqu’on n’en pouvait même pas balbutier le nom. Je n’aurai jamais,
fût-ce une seconde, cette sûreté, cette élégance. Le bonheur ! Une sorte
de fierté, d’allégresse, une espérance absurde, purement charnelle, la forme
charnelle de l’espérance, je crois que c’est ce qu’ils appellent le bonheur.
Enfin, je me sentais jeune, réellement jeune, devant ce compagnon aussi jeune
que moi. Nous étions jeunes tous les deux.
- « Où allez-vous, monsieur le
curé ? » - « À Mézargues. » - « Vous n’êtes jamais
monté là-dessus ? » J’ai éclaté de rire. Je me disais que vingt ans
plus tôt, rien qu’à caresser de la main, comme je le faisais, le long réservoir
tout frémissant des lentes pulsations du moteur, je me serais évanoui de
plaisir. Et pourtant, je ne me souvenais pas d’avoir, enfant, jamais osé seulement
désiré posséder un de ces jouets, fabuleux pour les petits pauvres, un jouet
mécanique, un jouet qui marche. Mais ce rêve était sûrement au fond de moi,
intact. Et il remontait du passé, il éclatait tout à coup dans ma pauvre
poitrine malade, déjà touchée par la mort, peut-être ? Il était là-dedans,
comme un soleil.
Georges Bernanos
(in Journal
d’un curé de campagne, p. 250-253, Le Livre de Poche)
Bande-annonce de l'adaptation cinématographique signée de Robert Bresson
Maurice
s’installa confortablement dans un fauteuil rouge et les lumières
s’éteignirent, plongeant la salle de cinéma dans l’obscurité. L’écran s’alluma.
La scène montrait deux hommes à cheval, habillés en cowboys. Leur dialogue
commença :
« J’en
peux plus, Jack, j’en ai ma claque des westerns.
-
Pour moi c’est pareil John, dit l’autre. Faudrait que quelqu’un intervienne et
change cette foutue bobine une bonne fois pour toutes ! Ça fait au moins
la troisième fois qu’on joue aujourd’hui ! À force de chevaucher, je
commence à avoir des crampes. »
Les
deux cowboys se turent en voyant arriver un indien.
« Quelle
plaie ! dit John, va encore falloir qu’on joue à se tirer
dessus ! »
« Salut
les gars ! Z’auriez pas une clope ? demanda l’indien.
-
Ugh mon vieux James ! répondit Jack. Dis, t’en as pas marre, toi, de
jouer cette scène stupide ?
-
Ben si, Jack, qu’est-ce que tu crois ? D’ailleurs c’est simple,
aujourd’hui je fais grève, dit l’indien. Alors, t’as pas une clope ?
-
Si, lui répliqua le cowboy Jack, mais j’ai que des Marlboro : le film est
financé par leur firme.
-
Par le Ku Klux Klan, tu veux dire ? Encore cette bande de tarés ! Moi
j’suis un démocrate bon sang ! et j’veux des Lucky Strike ! tonitrua
l’indien James. »
John
descendit de cheval l’air courroucé.
« Goddamn
it ! Toi, un démocrate ?! J’peux pas vous encadrer, bande de
communistes ! Si seulement mon 6 coups avait des vraies balles, crois bien
qu’j’te trouerais la peau aussi sec, son of a bitch !
-
Du calme, John, dit Jack d’un ton ferme. Les primaires sont pas encore
terminées, alors vous allez pas déjà vous étriper comme des bêtes
sauvages ! For Christ’s sake ! On est dans un pays civilisé, les
mecs. »
Afin
de pacifier l’atmosphère, Jack sortit un paquet de Marlboro de sa poche et
tendit une cigarette à James déguisé en indien.
« Profites-en,
au prix qu’ça coûte maintenant ! Et puis c’est pas dit qu’on puisse
continuer à fumer dans les films encore longtemps.
-
Normal avec vous autres républicains et votre puritanisme de vieilles
filles ! répondit l’indien James.
-
Tu parles ! rétorqua Jack en souriant, c’est plutôt un coup des démocrates
pour s’faire bien voir des électeurs.
John,
qui bouillonnait dans son coin, explosa :
-
Répète un peu ce qu’t’as dit, James ! vociféra-t-il d’un ton menaçant.
J’vous connais vous autres démocrates, vous êtes qu’une bande de staliniens
dégénérés !
-
Quoi ?! Tu m’accuses encore de communisme ? C'en est trop ! cria James enragé.
Attends un peu mon gars ! »
Sur
ces mots, il sortit un fusil caché derrière un faux cactus. Jack essaya
d’apaiser les esprits échauffés mais en vain : le coup de feu était déjà
parti, blessant John à la jambe. Pour couronner le tout, des hordes de
démocrates et de républicains, qui habillés en cowboys, qui en indiens,
sortirent de derrière des collines factices et accoururent, tous armés de
fusils. Les balles ne tardèrent pas à pleuvoir de part et d’autre.
« Ah !
enfin le film commence ! dit Maurice assis dans la salle. Pendant un
temps, j’ai bien cru qu’ils s’étaient trompés de bobine. »
The Devil est un excellent court-métrage signé en 2012 de Jean-Gabriel Périot,
qui, par un montage percutant, nous plonge dans des images d'archives montrant
la ségrégation américaine à l'égard des Noirs : la police qui tabasse sans états
d'âme hommes et femmes noirs et le combat du Black Panther Party manifestant
pour leurs droits à la dignité d'êtres humains. « You must be able to get the
gut to say : “We are black, our noses are broad, our lips are thick, our hair
is nappy. And we are beautiful !” » ( « Vous devez avoir le cran de dire : “Nous
sommes noirs, notre nez est épaté, nos lèvres sont épaisses, nos cheveux sont
crépus. Et nous sommes beaux !” »). Cette phrase de Stokely Carmichael devrait
résonner haut et fort à l'heure où l'on voit une partie non négligeable de la
police américaine continuer d'humilier, de cogner et de tuer des Afro-Américains
au seul motif que ceux-ci n'ont pas la chance d'être de bons gros WASP gorgés
de bière et de donuts. “Speak white” comme disait Michèle Lalonde en une époque
pas si lointaine...
À voir aussi du même réalisateur
l'excellent film Une jeunesse allemande,
sorti en salles le 14 octobre 2015 : documentaire sans commentaire autre que
celui des images d'époque (ce qui est très honorable : les commentaires rétrospectifs
ne faisant bien souvent que dire au spectateur ce qu'il “doit” penser) et retraçant
le parcours complexe d'une jeunesse allemande déboussolée qui, à l'aube des années
60, voudrait bien en finir avec le lourd héritage nazi de “Papa” mais qui est
incapable de sortir de cet “esprit de corps” où le groupe doit toujours primer
sur l'individu, et les abstractions sur les réalités concrètes (l'écrivain
allemand Sebastian Haffner avait d'ailleurs admirablement mis en lumière, dans
son livre Histoire d'un Allemand : Souvenirs 1914-1933, ce caractère “anti-individuel”
de l'État allemand). Une jeunesse allemande nous fait suivre, entre
autres, le trajet de la journaliste Ulrike Meinhof, de ses débuts engagés et
profondément humains pour la cause ouvrière dans la revue Konkret et le
lent glissement de terrain qui la conduira à se radicaliser en rejoignant la
Fraction armée rouge (la bande à Baader). Ou comment des enfants de bourgeois,
tiraillés par leur honte de n'être pas du peuple, se croient investis d'un
messianisme pour le moins sanguinaire consistant à faire péter des bombes et à
tuer « tous les porcs qui portent un uniforme » et qui sont donc, selon eux,
indignes de vivre ; tout cela au nom des classes opprimées pour lesquelles ils
prétendent combattre (alors qu'ils s'en foutent royalement). Et puis,
franchement, c'est tellement “chic” d'admirer de loin la sinistre révolution
culturelle chinoise quand on vit bien à l'abri au sein d'un état somme toute démocratique.
Face à
l'endoctrinement qui conduit au meurtre, il importe de toujours garder à
l'esprit les mots de l'humaniste Sébastien Castellion (1515-1563) à propos du
fanatisme de Calvin : « Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est
tuer un homme. Quand les Genevois ont fait périr Servet, ils ne défendaient pas
une doctrine, ils tuaient un être humain : on ne prouve pas sa foi en brûlant
un homme mais en se faisant brûler pour elle. »
Dans le film Damnation de Béla Tarr, la pluie tombe
drue comme pour laver, purifier ce paysage de béton et de désolation.
À moins qu'elle ne
se déverse du ciel comme pour mieux engloutir ces lieux où les hommes semblent
avoir perdu tout espoir de salut ?
Karrer, le
personnage principal du film, est absorbé dans une déréliction que ne parvient
pas à apaiser cette femme désirée et qui chante dans un club appelé le
“Titanik”.
Titre évocateur en
effet, puisque tout sombre irrémédiablement.
Les différents
personnages vivent un naufrage, incapables qu'ils sont de s'épauler, de se
soutenir moralement.
Une eau froide
s'engouffre par les multiples brèches de leurs âmes désertiques et désespérées.
Karrer n'aura même
plus de mots pour traduire sa chute : il aboiera à la gueule d'un chien comme
dans une tentative désespérée pour communiquer avec un autre être vivant. La
décomposition de son être intérieur apparaîtra, dès lors, inéluctable.
C'est l'histoire
d'un monde qui se disloque entièrement ; le récit noir d'un être dont la vie se
brise dans la triste compagnie de chiens errants, de ruines métalliques - sous
le bruit assourdissant d'une averse antédiluvienne.
La grisaille humide
l'avale, l'engloutit et son âme est ensevelie sous les décombres de la
perdition.
Los Pasos Dobles est le récit
cinématographique d’une quête tout entière tournée vers le désir de la beauté
et du mystère car c’est là, finalement, que se prolonge et se propage notre
soif d’exister. Son origine est la rencontre entre le réalisateur catalan,
Isaki Lacuesta et le peintre espagnol de renommée internationale, Miquel
Barceló. Le cinéaste avait alors pour projet initial de réaliser un documentaire
autour d’une performance faite à l’aide d’un mur d’argile mouillé et que l’artiste
peintre réalisa un peu partout dans le monde avec la collaboration de Josef
Nadj, un chorégraphe français d’origine yougoslave. Barceló voulut en faire l’ultime
expérience au Mali, auprès de ces hommes qu’il côtoie depuis maintenant une
bonne vingtaine d’années. Il en résulte un film intitulé El cuaderno de barro (Le
cahier d’argile). C’est au gré de leurs conversations que Miquel Barceló
initia Isaki Lacuesta à l’œuvre sans pareille de François Augiéras, son
écriture, sa peinture, sa vie, ses multiples transfigurations. Il insuffla dès
lors au cinéaste l’enchantement que procure la formidable aventure humaine de
cet “apprenti sorcier” pour ceux qui la découvrent fébrilement au cours de
lectures passionnées. D’une telle transmission naquit Los Pasos Dobles : film dans lequel le travail pictural de
Miquel Barceló semble rejoindre celui de l’auteur du Voyage des Morts et cheminer à son côté - en “pas doubles”. Dans ce
conte aux éblouissantes images, rêve et réalité se confondent, mort et vie
s’entrecroisent.
Miquel Barceló
Isaki Lacuesta
Isaki Lacuesta
et Miquel Barceló, en pèlerins du cosmos affamés de lumière, ont cherché à
témoigner de leur amour pour un homme et son œuvre ardente. Leur ligne de fuite ?
François Augiéras et sa trajectoire sans égale. Il convient tout d’abord de
dire ici quelques mots de ce Grand Vivant, auteur qui demeure encore bien trop
méconnu malgré la force visionnaire et la foudre de son verbe. Très tôt nourri
à l’âme des rivières du Périgord, ce “fils du soleil” (pour emprunter à Rimbaud
une fulgurante image dont lui seul a le secret) fut écrivain, vagabond,
peintre, chaman, yogi, amant cosmique, chantre des étoiles, ermite consumé par
le magma de ses visions… et tant d’autres avatars qu’il serait vain de vouloir
recenser. Car, avant toute chose, François Augiéras demeure un appel à exister
hors des limites terrestres, dans l’athanor céleste de la joie retrouvée :
au cœur d’un ici-bas transfiguré.
Dès les
premières images de Los Pasos Dobles,
nous sommes fixés par le visage d’un homme à la peau d’ébène qu’un militaire
gifle plusieurs fois en vociférant : « Comment t’appelles-tu ? »
L’homme au regard de braise noire finira par répondre d’un ton tranchant :
« Je m’appelle François Augiéras et un jour, je te tuerai. » Dès lors
l’aventure peut commencer tambour battant, qui nous mène en pays Dogon dans
l’envoûtante lumière ocre et sablonneuse du Mali : terre de légendes où le
soleil semble inscrire ses runes de feu à même le sol, dessinant des lézardes qui
sinuent comme autant de serpents d’argile. Augiéras connut les grottes qui cernaient
le Périgord Noir, ici les habitations troglodytes font office de cavernes où poursuivre
sans fin l’aventure intérieure.
La chasse au
trésor fantastique est lancée. Déjà, des hommes partent à la recherche d’un blockhaus
que le temps a ensablé et dans lequel François Augiéras réalisa des fresques
murales avec la ferveur d’un homme de Lascaux. Jugeant qu’il ne pouvait faire
confiance aux hommes de son temps, il scella le plafond à l’aide d’un gros
rocher, confiant pour mémoire ce testament pictural aux hommes de demain :
« On retrouvera mes fresques dans un
siècle ! Faire confiance aux hommes, oui ! À ceux de l’Avenir !
À l’Homme actuel, non. » ainsi qu’il l’écrit à la p. 358 de ses
Mémoires intitulés Une Adolescence au
temps du Maréchal.
D’abord
pressenti pour incarner François Augiéras, Miquel Barceló sera finalement le
guide qui, du bout de son pinceau, tracera la carte de cette épopée magique.
Augiéras se
glisse alors dans la peau d’un homme noir : métamorphose singulière qui aurait
certainement plu à cet “esprit farceur”.
Si « tout
grand art est un art d’apparition », comme ce dernier l’affirme, alors il doit
exister aussi un art autre : celui de la “disparition”. Ou, pour mieux
dire, de la démultiplication, du fourmillement. Un jeu de masques, le « je
est un autre » de Rimbaud. C’est là sans doute que se situe l’art des “pas
doubles” dont les différentes significations nous sont livrées tout au long du
film. Se créer des doubles afin de les envoyer de par le monde accomplir nos
différentes tâches humaines. Mais alors, si doubles il y a, où se trouve l’Unité
de chacun ? Peut-être bien dans la réconciliation du Multiple et de ses
contraires. Car il arrive un moment où le labyrinthe des paradoxes, vu d’en
haut, nous apparaît absolument nécessaire et sans contradiction aucune, tout à
son tracé clair.
François Augiéras
Dans Los Pasos Dobles, Augiéras connaîtra
plusieurs mutations : le jeune homme aimé par son oncle colonel deviendra
Abdallah Chaamba ; il sera l’amant d’une prostituée, l’amant d’un albinos,
un brigand qui danse ainsi que l’étoile de Nietzsche (« Il faut beaucoup de chaos en soi pour
accoucher d’une étoile qui danse »), un devin perché sur son baobab comme
la vigie d’un mât planté à même la terre. Celui qui avait connu « l'apparition
de la joie en avance de cinquante ans sur l'histoire humaine » et qui,
jamais, ne voulut « tenir compte des opinions des fatigués de la
vie », apparaît ici dans une présence d’une grande magnitude. La fabuleuse
musique de Gerard Gil, située quelque part entre celle de Paris, Texas et Le Bon, la
Brute et le Truand (la première signée de Ry Cooder, l’autre du grand Ennio
Morricone), ponctue les superbes plans du film par des mélodies d’où se
déversent des cataractes de lumière. Par bien des aspects, ce film d’Isaki Lacuesta
peut être rapproché de certains opus du réalisateur chilien, Alejandro
Jodorowsky, tels que El Topo ou
encore La Montagne sacrée.
Voyage
halluciné, égarement des sens, violence et présence brute des corps, une telle
expérience cinématographique nous déboussole. Au bout, c’est la promesse du
soleil, de celui qui rend fou, ivre de joie et de douleur, et dont la boule de
chaleur cogne aux tempes ainsi qu’un gong tibétain. Un rébus est posé plusieurs
fois par les protagonistes de l’histoire : « Quelle est la seule
chose qui se détruit quand on la partage ? » Le sésame se trouve au
bout de cette longue et folle traversée.
Car enfin, ce
film est là pour nous convier à une quête essentielle : continuer de
porter l’existence à son plus haut degré d’intensité, creuser en nous la faim
de l’Absolu, cette coupe “d’or vivant” dans laquelle boire le feu de l’infinie
lumière.
Musique et cinéma accomplissent parfois
un divin mariage. Qu’on songe à Einseinstein et Prokofiev ; Fellini et
Nino Rotta ; Sergio Leone et Ennio Morricone ; Andreï Tarkovski et Edouard
Artemiev ou encore à David Lynch et Angelo Badalamenti (pour citer ceux qui me
viennent en premier à l’esprit) – et l’on se rendra compte des fruits miraculeux
que peuvent produire de telles alliances. Les œuvres de ces cinéastes ne
seraient pas tout à fait ce qu’elles sont sans la griffe de compositeurs qui furent
d’indispensables compagnons de route. Ainsi en est-il pour Béla Tarr et Mihály Víg dont la belle et riche collaboration s’étire sur près de 30
ans.
Hongrois tous deux, ils durent souvent recourir à divers stratagèmes
fastidieux auprès d’un Etat rétif et borné afin de trouver des fonds
indispensables pour donner corps et vie à leur élan créateur. De nos jours, la
situation de l’Art en Hongrie n’est pas près de s’arranger, loin s’en faut...
C’est sans doute ce qui explique en partie l’adieu de Béla Tarr au cinéma – que
j’espère n’être qu’un au revoir, tant
l’œuvre de ce cinéaste me transporte au plus haut point. Rare est la beauté et
les grands cinéastes ne courent pas les rues. On a souvent comparé Béla Tarr à
Dreyer, Tarkovski ou encore Robert Bresson. Mais Béla Tarr, de même que lesdits
cinéastes, est unique en son genre. Son travail est de ceux qui marquent à tout
jamais. Les spectateurs qui ont “vécu” ses films – à ce stade-là, il ne s’agit
plus de voir, d’assister passivement
mais bien de vivre pleinement chaque œuvre –, ne sont pas près d’oublier une
telle expérience, un pareil ébranlement de tout l’être.
Après avoir atteint le point
d’orgue de son cinéma avec LeCheval de Turin, il semblerait que le
cinéaste hongrois ait décidé à présent de donner des cours dans une Université
de Cinéma en Croatie. Dans quelques déclarations données à la presse, celui-ci
n’a cessé de dire qu’il avait pu exprimer tout ce qu’il portait en lui – et que,
continuer à faire des films dans ces conditions, ne s’apparenterait qu’à de la
redite confortable, bassement commerciale et trop facilement estampillée “Béla
Tarr”. Or, s’il est bien une chose à laquelle ce dernier se refuse absolument,
c’est de devenir une sorte de rassurant “produit culturel”. Voilà une attitude
suffisamment rare et noble pour être soulignée.
Les musiques signées Mihály Víg et qui constituent cet album sont issues de quatre
films : Almanach d’Automne, Damnation, Satantango ainsi que Les
Harmonies Werckmeister – soit au moins trois chefs-d’œuvre (je n’ai
malheureusement pas encore eu la possibilité de découvrir Almanach d’Automne). Les morceaux qui émaillent cet opus ont
souvent le tranchant de tessons de verre et nous grisent ainsi que le vin noir
de l’amertume. La musique de Mihály Víg a
quelque chose de profondément hypnotique. Nous plongeons dans un univers de
cendres, le long de plaines mitraillées par une pluie diluvienne et où la place
de l’homme semble de plus en plus précaire et obsolète. Pour beaucoup de
peuples de l’Est, la mélancolie est un pain quotidien qui s’arrose bien souvent
de vodka : histoire d’abrutir sa conscience et de fuir pour un temps (toujours
trop fugace), la lourde grisaille qui colle à la peau et aux yeux.
Ce qui fait
la force de ces diverses compositions, c’est qu’elles peuvent être écoutées
sans avoir nécessairement recours aux images de Béla Tarr. À l’auditeur, s’il
le désire, de laisser voguer son imagination et de dérouler pour lui-même son
propre scénario. Et qui sait, il se peut qu’au fur et à mesure d’une telle écoute,
le désir de découvrir les films de Béla Tarr se fasse de plus en plus présent
et qu’un petit miracle ait lieu. C’est tout le bien que je vous souhaite.
Winter Sleep est un film de toute beauté, qui montre à
quel point une “tour d'ivoire” peut se fissurer sans retour. Nuri Bilge Ceylan
nous livre ici ce qui est, à mes yeux, son plus grand film : il rejoint la
sobriété sans égale de cinéastes tels que Béla Tarr ou Bruno Dumont.
Le
personnage principal verra sa vie bouleversée de fond en comble. En
sortira-t-il plus grand ? Blessé à vie indéniablement. La neige est comme la vérité
: elle brûle aussi sûrement que le feu.
Tout
le film baigne dans une aura de clair-obscur et “l'âme russe” y plane comme
l'ombre d'un bouleau sur une lande enneigée : en effet, les œuvres de Tchekhov
ont été une grande source d'inspiration pour l'élaboration de Winter Sleep. Nous avons affaire là, à
une œuvre cinématographique où chaque mot, chaque image comptent.
Le
réalisateur turc nous raconte une histoire au caractère universel et l'âme
humaine s'y retrouve dans tous ses aspects tragi-comiques. Et savoir encore
raconter une histoire de nos jours, voilà qui est devenu une denrée rare. “C'est
rare, un style, monsieur !” comme le disait Louis-Ferdinand Céline lors d'une
interview.
La
Palme d'Or n'apporte aucune caution supplémentaire à la beauté de ce film :
ici, pas de strass et de paillettes (comme c'est le cas à Cannes) mais l'humain
dans ses déchirures les plus intimes, dans sa solitude la plus crue et la plus
véritable.