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lundi 30 novembre 2015

Armand Robin : Sous la lune d'été



Sous la lune d’été
J’ai rêvé de nuits plus claires.
J’aime la vie des hommes comme la vie des doux insectes
Qui ne naissent que pour un seul jour
Et laissent un nom qui tremble.

Proie pour la poésie,
Chaque homme vit des instants d’élite
Et j’ai pour tous admiration, pitié !

Il faut comprendre
Le monde d’émotions
Qu’un seul instant de nous enferme.
Le moins de mots possible et le silence !


© Armand Robin

(in Le cycle du pays natal, p. 46)


Vincent van Gogh, Promenade sous la lune au milieu des oliviers, 1890

vendredi 3 octobre 2014

Arbre de vie arbre de mort

Vincent van Gogh, Amandier en fleurs, 1890


Dans la lande déserte, le vent soufflait ainsi qu’un taureau en pleine course, les naseaux dilatés. Une herbe d’un vert cru recouvrait le crâne de la terre et le ciel était en feu. Bientôt, la nuit allait monter du sol et tout recouvrir comme une grande femme se réveille et jette en l’air par paquets sa longue chevelure noire. Tout faisait silence, hormis le vent ; tout attendait.
Et Gabriel vint, portant sur ses épaules toute une hotte remplie d’étoiles. La nuit, il les cueillait dans le ciel ainsi que des fleurs blanches. Parfois, ces lucioles célestes étaient déjà mortes lorsqu’il les prenait précautionneusement entre ses doigts. Qu’importe, il poursuivait sa tâche. Nul ne saurait dire l’âge de Gabriel : c’était un géant aux sourcils broussailleux, le visage dévoré par une barbe hirsute et des cheveux de paille sur la tête, en guise d’ornement. Pour tout vêtement, il portait un pantalon gris de toile rêche élimée ainsi qu’un maigre gilet de laine.
Une nuit qu’il accomplissait sa quotidienne cueillette d’étoiles, il croisa un homme étrange, vêtu d’un long manteau de violet sombre. On eût dit un moine dans une mystérieuse robe de bure. L’homme interpella Gabriel :
« Dis-moi, géant, pourquoi cueilles-tu les étoiles ?
- J’aime les voir briller au creux de ma main, répondit Gabriel, on dirait des petits feux blancs qui dansent.
- Et si elles meurent une fois cueillies, arrachées au terreau noir du ciel, cela ne te fait donc rien ?
- Non. Qu’est-ce que la mort ? Ah, je le vois bien, tu es l’un de ces hommes qui croient que c’est mal de mourir et qu’un cachet de cire inviolable est apposé sur l’enveloppe vide de chaque défunt, comme un point final. Suis-moi donc, j’ai à te montrer deux arbres que tu n’as jamais vus et qui n’ont pas leurs pareils dans tout le vaste monde. »
L’homme au long manteau violet suivit alors Gabriel, les prunelles allumées par une curiosité dévorante. Lors de leur marche vespérale sous la broderie luisante du ciel, ce dernier lui dit s’appeler Siméon : il était mage et son œuvre tout entière consistait à combattre la mort ; son plus grand souci étant d’accéder à l’immortalité.
Gabriel l’arrêta :
« Siméon, vois-tu ces deux arbres ? C’est l’arbre de vie et l’arbre de mort. Vois-tu comme ils sont si bien entrelacés qu’aucune hache ne pourrait jamais les fendre, les séparer ?
- Je le vois, dit Siméon. Mais pourquoi sont-ils ainsi serrés ?
- Parce que la vie se nourrit de la mort, et la mort de la vie. Ils ne peuvent exister l’un sans l’autre ou alors tout ce qui est autour de nous disparaîtrait. Regarde, Siméon, ton nom est inscrit sur les deux arbres dont le tronc est commun. Ainsi tu vis, ainsi tu mourras.
Siméon, interloqué, sentit un frisson d’angoisse lui parcourir la nuque.
- Mais pourquoi diable faut-il que cela soit ainsi ?! Réponds-moi, géant !
- Ma foi, Siméon, je n’en sais rien. Mais c’est ainsi et c’est bien. C’est le mystère et ça fait vivre. À présent, je vais retourner à ma cueillette d’étoiles. Tu disais qu’elles sont mortes quand je les prends ? Eh bien, vois-tu, je crois au contraire que rien ne meurt jamais. Au revoir, Siméon. »
Et Gabriel s’éloigna de son pas tranquille et pesant pour aller confectionner ses bouquets d’étoiles. Pourquoi donc ? Pour rien. Pour l’amour de ce qui est beau et qui ne s’explique pas.


© Thibault Marconnet

le 03 octobre 2014


Vincent van Gogh, Paysage d'automne aux quatre arbres, 1885

samedi 14 juin 2014

L'insoutenable cruauté de l'être humain



Roman policier d’Imre Kertész est, ainsi qu’il le dit lui-même, son seul livre qui soit entièrement fictionnel. Cet auteur hongrois dont l’œuvre brûle le cœur, les yeux et les mains de qui la lit, a accompli ici une sorte de livre de commande. Pour la première fois de sa vie, il n’a pas fait état de souvenirs personnels, il s’est engagé tant bien que mal dans la fiction et, comme il le confie au lecteur, cette tâche d’invention lui a été extrêmement difficile et éprouvante.

Ce Roman policier, malgré ce que son titre pourrait nous faire penser, n’en est pas un au sens premier du terme : nulle enquête véritable n’est menée (si ce n’est sous des prétextes fallacieux et purement criminels) et ce n’est pas un roman de gare, on s’en doute, que l’auteur de Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas nous livre ici. Si ce roman est policier, c’est en ce sens qu’il décrit un état totalitaire où chaque être peut devenir la proie de “policiers” aux méthodes sanguinaires et inhumaines dont la cause première n’est plus du tout de protéger les citoyens. Bien au contraire, on se demande qui pourrait bien protéger ces derniers des coups sans vergogne que donnent en toute quiétude ces parfaits petits bureaucrates du crime et de l’abjection. C’est la peinture d’une société où même le prestige et l’argent ne garantissent aucun citoyen contre la brutalité la plus outrancière. Les personnages principaux auront d’ailleurs à en payer l’amer tribut.

Ce livre fait mal, il ronge l’âme du lecteur et nous plonge dans une Amérique du Sud soumise aux manigances politiciennes, au veau d’or de l’argent sale ainsi qu’à la barbarie d’un système policier tyrannique. L’auteur l’annonce en préambule : cette Amérique du Sud n’est qu’un miroir de sa Hongrie natale, un portrait en creux des années les plus sombres de ce pays. Imre Kertész opère ici une distanciation tant spatiale que temporelle. Et c’est ce recul, aussi bien géographique qu’émotionnel qui crée l’atrocité même du récit qui nous est conté. Car, dès lors, cette histoire n’a plus de frontières établies : elle a pour scène de théâtre le monde entier.

Dans sa narration, ce livre tient presque du procès-verbal et laisse toujours hors-champ les actes de torture : c’est à demi-mot qu’il nous les suggère afin de les rendre d’autant plus insoutenables. Ceux qui les commettent semblent d’ailleurs les accomplir comme en dehors d'eux-mêmes et dans une parfaite absence de conscience morale. Fonctionnaires zélés et dénués de toute forme de compassion, rien ne leur pèse et surtout pas la souffrance qu’ils infligent à autrui. Dès lors, la cruauté exposée n’en est que plus cinglante et douloureuse. Le personnage principal, petit bleu parmi ses collègues tortionnaires de la police du pays, nous relate la sinistre aventure qui l’a conduit en prison.

Avec une écriture au scalpel, Kertész nous dresse le portrait sans concessions d’un pauvre type, simple rouage d’une machine meurtrière, pris dans un engrenage dont il n’a même pas idée. Ce dernier, en livrant son témoignage, semble n’éprouver aucun remords : jusqu’au bout, il demeure totalement étranger à lui-même ainsi qu’à ses actes et à ceux qu’il a laissé faire sans broncher.

On ne ressort pas sans peine d’une telle lecture. Bien souvent, un terrible sentiment d’impuissance et une persistante nausée s’emparent du lecteur.
Ainsi que l’écrivait Georg Büchner : « L’homme est un gouffre. Il est pris de vertige celui qui y plonge le regard ».


© Thibault Marconnet

14/06/2014


Vincent Van Gogh, La ronde des prisonniers, 1890