Affichage des articles dont le libellé est Antonin Artaud. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Antonin Artaud. Afficher tous les articles

vendredi 2 mai 2014

Une vie boiteuse



Emmanuel Venet manie une écriture incisive, chargée de présence : pleine de métaphores puissantes, de nostalgie et porteuse d'un regard cru sur la brutalité des espoirs déçus.

J'ai pensé par moments au style lapidaire de Pierre Michon (le fait qu'ils soient tous deux édités par Verdier n'est pas surprenant).

Je ne crois pas que romancer une vie – tel que l'a fait Emmanuel Venet pour Gaston Ferdière – soit faire acte de trahison. À ce compte, bien des livres sont des trahisons. Louis-Ferdinand Céline a brodé sur sa vie avec génie et l'on sait désormais qu'il n'a pas vécu tout ce dont il fait part dans ses livres (du moins pas forcément de la manière dont il le décrit). Peut-on dire, en ce cas, que Céline s'est trahi lui-même ainsi que ses lecteurs ?

Si mes souvenirs ne me font pas trop défaut, il me semble que le livre de Juan Asensio, La Chanson d'amour de Judas Iscariote, part du postulat que l'auteur, s'il veut dire quelque chose de singulier, doit nécessairement trahir : trahir la parole commune, l'idiome habituel. À plus forte raison se trahir soi-même ; se déposséder de la gangue mortifère dans laquelle étouffe une langue autre ; ne pas se contenter en quelque sorte du peu que l'on représente.
Et l'on sait que tout traducteur d'une langue étrangère est une sorte de traître : traduttore, traditore comme disent les Italiens.

Ce qui compte, ce n'est pas tellement la "vérité" de ce qui est dit dans une œuvre, car au fond cette exigence nous échappe comme grains de sable entre les doigts. Claude Debussy ne déclarait-il pas admirablement que "l'art est le plus beau des mensonges" ?
Ce qui m'a toujours paru la chose la plus essentielle, c'est la manière de raconter une histoire, qu'elle soit imaginaire ou que ce soit une sorte de biographie romancée. "C'est le style qui fait l'homme" ainsi que le disait Buffon.

Ferdière n'a pas vraiment cherché à "guérir" Artaud – on ne "guérit" pas un être pour qui "la poésie, c'est de la multiplicité broyée et qui rend des flammes" : ce genre d'être échappe à toute médecine. Ferdière a permis à Artaud – en lui fournissant des cahiers et de l'encre – de pouvoir continuer d'écrire, de voguer dans ses sphères intimes, de repousser toujours plus loin les limites du langage. Et c'est là un geste d'une rare charité, qui plus est au sein d'un asile psychiatrique.

Emmanuel Venet s'est en partie appuyé sur les écrits de Gaston Ferdière et s'est référé notamment, ce me semble, aux Mémoires de celui-ci, intitulées Les mauvaises fréquentations ; livre que je n'ai pas lu et qui doit être passionnant.

Les mots d'Emmanuel Venet nous offrent une vision subtile et nuancée de l'homme que fut Ferdière.

C'est le récit d'une destinée avortée : celle d'un homme qui fréquenta les Surréalistes et dont la noble ambition – mais vaine, trop vaine –, de devenir poète échoua. La vie n'offre pas toujours ce que l'on attend d'elle, et c'est auprès du "malade" de génie qu'était Antonin Artaud, que Ferdière aura tenté d'approcher le mystère d'une vie forgée toute entière de déraison pure, de noirs labyrinthes et de foudre poétique vivace.

Il y a dans ces pages, tour à tour, la tristesse du jour qui s'éteint et l'exaltation des aurores remplies d'une folle espérance.


© Thibault Marconnet

05/02/2013


Gaston Ferdière et Antonin Artaud en l'asile de Rodez, 1946

mardi 8 avril 2014

Particules de l'impossible

Thibault Marconnet, L'Angoisse du clown, 2012


L'égarement est une forme de trouvaille : pure et sans conditions.

À Antonin Artaud, pour ce qu'il a pu m'inspirer


Dans le coeur
Une saillie de ténèbres
Volcaniques, essentielles
Celui qui n'a pas marqué 
Son pas d'un filtre d'ombre
N'a pour écho
Que le vide infécondé

Dans le ventre
Une émanation de larves
Ensemble
Copulent les industries
Du sperme et de la digestion
Comme une mort lente
Une religion proclamée
De jouir du manger
Tout autant que la carne de l'autre

La peau ne peut s'élever
S'arracher, s'extirper
Qu'à condition
D'y laisser sa jouissance
De ruminant

Le sang est une carie
Qui ne grince au milieu
Qu'à l'appel de l'autre
Vous me répondrez
Que le corps est fait pour exulter
Douce illusion de ce bas monde

Je ne me nomme plus
Je ne m'attends plus
Je me devance
Et puisqu'il faut
Répondre de ses pensées
Je ne pense plus

Les couloirs où l'on crie
Où chacun beugle pour soi
Dans cette promiscuité
Des hurlements de l'être
Il n'est pas de mort plus laide
Que la vie réduite à l'état de paralysie
Que l'intimité engrossée
Par des hommes et des femmes
Plus voyeurs qu'un démiurge

L'irréel n'est pas
Une porte de secours
L'irréel est cette matière
Que voit l'être sensible
Et qu'il supplie 
De ne plus voir

Mais il ne peut en être autrement
Son miroir, sa quête, sa lame de nuit
Lui sont choses obligées
Car c'est de là
Que naissent ses métamorphoses :
Dans les brèches et les plaies
De cette irréalité
Nue, sans artifices
Et qu'il porte en lui
Comme un enfant visionnaire
Aux yeux troués

Dans cette prison
Où la vulgarité
Se veut conscience
Ne restent que deux écueils :
L'imaginaire et la mort
Et si parfois l'imaginaire est mort
La mort n'est pas imaginaire

Les poings dans les orbites
Celui-là pleurait
Les veines dans la bouche
Un autre ne savait plus que dire
Et tous deux se reniaient
Se mangeaient l'esprit
Par perte du coeur

La vérité demeure à l'âme
Ce que la clef est pour le mur :
Une impossibilité.


© Thibault Marconnet

27 janvier 2008


Thibault Marconnet, Axis Mundi, 2013

jeudi 23 janvier 2014

Antonin Artaud ou Le témoignage d'un corps sans organes


Antonin Artaud, Autoportrait

En lisant Antonin Artaud, j'ai ressenti le témoignage d'un être qui a terriblement souffert de ne pouvoir s'incarner pleinement.

Le corps est très présent dans ses écrits, mais c'est un corps presque "vide", "un corps sans organes" pour reprendre l'une de ses formules ; comment dire, c'est un corps "renié" en quelque sorte.

Comme si sa chair n'avait été pour lui qu'un vague manteau enfilé sur ses épaules et qu'un tailleur maladroit aurait fait trop grand ou trop petit.

C'est peut-être là l'un des plus grands drames de sa vie, cette quête inaccomplie pour "faire corps" avec lui-même – et c'est ce qui me touche tant dans ce que j'ai pu lire de lui.

Il écrivait d'ailleurs, et ce n'est pas anodin : « Et en guise de choix d'un corps, je dis merde à tout et je m'endors. »

Artaud n’est pas un écrivain des bas-fonds, des remugles, de la "subversion" – comme d’aucuns pourraient le croire.

Ne nous y trompons pas : quand il évoque le stercoraire, Artaud n’en fait pas l’éloge, loin de là.

Il me semble bien plus proche de Saint Augustin, qui écrivait : « Inter faeces et urinam nascimur » (« Nous naissons entre la merde et l’urine »).

Me vient l’idée que l’auteur de L’Ombilic des Limbes, n’a jamais pu accepter certaines fonctions primaires du corps telles que le fait d’uriner, de déféquer, d’éjaculer, etc.
Et c’est d’ailleurs évident à la lumière de ses écrits.

La sexualité lui faisait horreur.

Ainsi le formule-t-il en 1947 :

« un homme vrai n'a pas de sexe / il ignore cette hideur / et ce stupéfiant péché / mais il connaît le parachèvement que l'être / par définition / ne connaîtra jamais »

Tout entier dans un certain refus d’incarnation, la vie d’Artaud fut quête de pureté.

Il le clame, de manière très précise, dans un écrit de 1947 :

« cette histoire vraie / qui est la mienne / est affreuse / c'est celle / d'un homme / qui voulut / être pur / et bon / mais / dont / personne ne voulut jamais / parce que l'homme n'a jamais pu s’accommoder d'autre chose / que de l'impureté »

Artaud a été comme "foutu" dans l’existence sans son consentement.

Est-ce ce désir de pureté presque absolue, qui entraîna Antonin Artaud dans une chute dont sa conscience ne devait pas se relever ?
Je ne sais.

Toujours est-il que son aventure terrestre, aussi dure qu’elle fut, demeure une leçon terrible, un témoignage brûlant.

Face à une incarnation "obscène" et qui lui faisait horreur, Artaud aura tenté, toute sa vie, de se "ré-incarner" dans un être "pur".

Son expérience, indissociable de son œuvre, est de celles qui ne peuvent s’oublier.

De cette lutte existentielle pour la pureté, nous restent des mots de feu, une poésie sans concessions ; "de la multiplicité broyée et qui rend des flammes", pour le dire avec ses mots.

Pour renaître hors de toute souillure, Artaud s’est lavé dans les flammes de son propre verbe.


© Thibault Marconnet

05/10/2013