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dimanche 11 juin 2017

Amos Oz : “Pourquoi lire ?”


Je sais que ce titre est faussement naïf, mais il est important pour moi. Je veux commencer par décrire un petit tableau : « Imaginez une nuit de tempête en hiver. Un homme est assis, tout seul, dans un fauteuil et, à côté du fauteuil, il y a un lampadaire, qui répand une lumière douce ; dehors, je veux que le vent gémisse et cogne aux volets, qu’il y ait une sorte de profond silence de nuit d’hiver, et l’homme, ou la femme, est assis et lit un livre, pas un livre technique dont il a besoin pour se perfectionner dans son travail, ou pour accumuler des points de crédits quelconques, pas un livre en rapport avec son domaine d’activité, mais il lit un roman, il lit de la poésie ; je sais bien qu’on peut lire un roman non seulement par une nuit d’hiver, mais aussi un jour d’été, et pas seulement seul dans un fauteuil de sa chambre, mais aussi sur un banc de la gare routière de Tel-Aviv, ou dans l’autobus. Malgré cela, je vois dans mon tableau une personne seule dans une pièce, assise dans un fauteuil, par une nuit d’hiver, qui lit une œuvre littéraire. » Pourquoi ? Si j’avais posé cette question il y a cent ou deux cents ans, vous m’auriez dit : « Que pourrait-elle donc faire d’autre une nuit d’hiver ? Il n’y a pas le choix ! » Mais nous, nous vivons dans un monde où, dans cette même chambre où notre homme lit un livre dans son fauteuil, il y a aussi une télévision qu’il peut allumer pour avoir des images devant les yeux, une radio, peut-être même un magnétoscope et une chaîne stéréo – quatre options au moins aussi séduisantes que la lecture. On peut en outre faire un saut chez des amis, aller au cinéma, il y a même peut-être une discothèque. Tout ce qu’on n’avait pas il y a deux cents ans. Et voilà en effet de nombreuses années, plusieurs générations déjà, que nous entendons prophétiser la mort des belles-lettres. Quand on a inventé l’électricité et que le théâtre est devenu une activité du soir, et non plus du jour, les gens ont dit : « Maintenant, on ne lira plus de littérature. » Quand on a inventé le cinéma muet, sans bande sonore – rien que des images sans paroles –, on a dit : « Maintenant, c’est la mort et de la littérature, et du théâtre, les gens n’iront plus qu’au cinéma. » Et quand on a inventé le parlant, ils ont dit : « C’est fini, maintenant c’est la mort de la littérature, du théâtre et des films muets, le parlant va régner dans le monde. » Quand la télévision a été inventée, on a aussi expédié le cinéma au cimetière. Quand on a inventé la vidéo, on a dit : « Maintenant, les gens ne regarderont plus les programmes de télévision. » Et pourtant, tous ces morts sont bien vivants, et ne se sont jamais mieux portés.
Aujourd’hui, les gens lisent de la grande littérature dans le monde entier – pas seulement en Israël, mais en Israël manifestement plus que jamais, y compris l’époque dont on parle avec nostalgie, où il y avait toute une génération de gens très cultivés et plus persévérants. On lit plus presque partout dans le monde, tant proportionnellement qu’en nombre absolu. On me dit qu’Israël, notre pays, malgré tous ses malheurs, se situe au deuxième rang pour la lecture d’œuvres littéraires, au deuxième rang sous le soleil, après l’Islande, mais étant donné que l’Islande n’est pas exactement sous le soleil, alors nous pouvons même adopter la première place.
Et vous me dites, comment se peut-il que tous les médias électroniques, la télévision, le cinéma, etc., n’aient pas réussi à triompher de la littérature et à la tuer ? Les cimetières sont pleins de prophètes rageurs prédisant la mort de la littérature, mais la littérature est bien vivante, seuls les prophètes sont morts. Si je peux me permettre de m’écarter un peu du sujet de cette conférence, je me rappellerai toujours ce que j’ai vu lors de mon premier voyage à l’étranger, quand j’avais trente ans. Je suis arrivé à Paris en 1968. C’était la grande révolution des étudiants, avec des colonnes de fumée. Dehors, devant ma fenêtre, je vois le matin qu’on a écrit ces mots sur le mur, en lettres révolutionnaires d’un rouge flamboyant : « Dieu est mort – signé F. Nietzsche », c’est un philosophe qui a dit cela. Le lendemain, j’ouvre les volets, et sous les mots « Dieu est mort – signé F. Nietzsche », quelqu’un a écrit à la peinture noire : « Frédéric Nietzsche est mort – signé Dieu. » Et je repense toujours à cette histoire quand je me rappelle tous les prophètes de malheur qui ont annoncé que la littérature ne se relèverait pas, que la communication la tuerait.
Comme je viens de prononcer le mot « communication », je voudrais faire une autre petite digression, et vous dire que, pour moi, le mot même de « communication » est fallacieux. Non que je sois contre la radio, la presse ou la télévision, au contraire, mais ce terme est fallacieux. On ne doit pas appeler communication la radio, la presse ou la télévision. La communication, c’est quand je vous parle, quand vous me parlez, quand nous parlons ensemble, c’est ça la communication. Dans la télévision, il n’y a pas de communication : on me parle, et moi, tout au plus, je m’énerve et j’ai parfois envie de lancer ma chaussure contre l’écran. Et qui ne s’énerverait pas ? Quand je lis un journal, il m’arrive de bouillir, de vouloir crier, mais ce n’est pas de la communication, on ne doit pas l’appeler ainsi. La littérature est-elle de la communication ? Peut-être. De toute façon, la littérature est plus de la communication que la « communication ». On peut donc, semble-t-il, se demander ce qui amène un individu à lire des livres à une époque où il y a des moyens plus immédiats, plus directs de partager des expériences.
Je pense que la question contient déjà la réponse. Aucun art, aucune forme d’art, n’est aussi abstrait, ne fait moins appel aux sens que la littérature. Le cinéma, la télévision et le théâtre sont des arts visuels et auditifs, ils parlent à l’œil comme à l’oreille. La sculpture et la peinture sont des arts visuels. Nous les saisissons avant tout par l’œil, et c’est ensuite peut-être que la tête travaille, parfois, si elle y est disposée. La musique est un art totalement auditif, elle nous parvient avant tout par l’ouïe ; et qui sait, il y aura demain peut-être des arts olfactifs. Au cinéma, quand le héros et l’héroïne se promèneront dans une roseraie, il y aura peut-être des moyens techniques permettant de remplir la salle du parfum des roses, et quand on verra une scène qui se passe dans une décharge, les spectateurs se boucheront le nez. Et alors, ce sera encore plus sensoriel. C’est possible, techniquement, cela peut arriver. Et moi, je dis que c’est justement parce que la littérature est le moins sensoriel de tous les arts qu’il se passe quelque chose entre elle et nous, entre elle et le lecteur, ce qui n’existe pas dans les autres arts. C’est avant tout une affaire privée. Je sais qu’en Russie on a l’habitude de faire venir un poète au stade, pour y lire ses poèmes devant les spectateurs du Poel de Moscou, ou du Maccabi de Saint-Pétersbourg, mais la littérature est fondamentalement une affaire intime entre deux personnes, l’écrivain et le lecteur. Quand je dis « l’écrivain et le lecteur », c’est évidemment aussi l’auteur-femme et le lecteur, ou l’auteur-homme et la lectrice, ou toute autre combinaison possible, toutes les options que vous voulez. Mais c’est encore une fois une affaire privée, où vous ne pouvez vous aider d’aucun de vos sens. Ce que vous recevez de l’écrivain n’est qu’une feuille recouverte de signes imprimés, comment dire, « un champ de neige où grouillent des fourmis noires », c’est tout, et tout le reste est entre vos mains. Il n’y a rien pour l’oreille, ni pour le nez, ni pour les doigts qui tâtent, ou l’œil qui voit. Vous devez être un partenaire beaucoup plus actif. Voilà que je viens de donner la réponse. La participation que la lecture exige du lecteur est inestimablement plus intense que la participation requise par toute autre forme d’art. Je vais éclaircir un peu cela : on peut sans aucune difficulté être assis au restaurant et parler d’affaires, d’actions, d’investissements et entendre en musique de fond un beau morceau de Bach ; je pense d’ailleurs que c’est de la sauvagerie, mais on le fait. On peut se promener dans un musée avec une jeune fille, ou un jeune homme, regarder les sculptures et en même temps parler un peu de ce qu’on fera après, ou de l’endroit où l’on était la semaine d’avant. Et, bien sûr, on peut regarder la télévision, somnoler un moment, continuer à regarder, et rien ne s’est passé, penser à autre chose, ou bavarder un peu avec quelqu’un à côté de vous. Avec la lecture, c’est impossible : ou bien vous êtes tout entier avec le livre, ou bien vous ne pouvez pas lire, même si vous êtes un génie. Vous pouvez évidemment vous rendre aux toilettes et emporter le livre avec vous, ce qu’on fait quand le livre est très palpitant, mais on ne peut pas faire deux choses à la fois. Même si vous êtes Napoléon, qui était célèbre pour pouvoir écrire, parler, et même se gratter la tête en même temps. Quand vous lisez, vous êtes tout entier lecteur, et rien d’autre. La lecture ne peut pas être une toile de fond. Vous ne pouvez pas lire tout en bavardant. Vous avez aussi une liberté que les autres arts ne vous donnent pas : le droit de dicter votre rythme. Vous pouvez lire vite, ou lentement, vous pouvez vous arrêter, retourner sous votre langue une ligne, une phrase, un paragraphe autant de fois que vous le désirez, puis continuer. C’est vous et non la télévision israélienne qui décidez des entractes. Vous pouvez, si vous le désirez, vous arrêter après une page, ou bien passer la nuit à lire. C’est tout cela qui fait la spécificité de la lecture, qui est une expérience plus exigeante, mais ce qui exige davantage, en général, donne davantage aussi. Dans la lecture comme dans l’amour. Maintenant, quand je parle de « participation », du pouvoir de participation du lecteur, de l’intensité de cette participation, je parle en fait de production commune,  de « coproduction ». La contribution du lecteur à cette production, c’est toute son expérience de la vie : l’expérience d’un coucher de soleil, de l’amour et de la solitude pour décrire l’amour et la solitude. Autrement, il n’y a rien. Vous ne pouvez pas être un lecteur passif au sens où vous pouvez être un spectateur de télévision passif, ou un spectateur de cinéma passif, qui suit à peu près l’intrigue. Ou bien vous êtes dedans, ou bien vous refermez le livre et vous dites franchement, à juste titre : « Cela ne me dit rien, c’est peut-être un chef-d’œuvre, mais cela ne me dit rien. » Pour moi, bien sûr, comme pour tout le monde, il y a des œuvres dont je suppose qu’elles sont vraiment des chefs-d’œuvre mais qui ne me font rien. C’est sans rapport avec moi, cela n’éveille en moi aucune envie, aucun désir d’investir, en tant que lecteur, une part de moi-même à cette coproduction. C’est aussi pour cette raison qu’il n’y a pas deux lecteurs qui aient lu le même livre. Supposons qu’un homme et une femme aient lu le dernier roman d’A. B. Yehoshua, et qu’ils en parlent ensemble, ils ne manqueront pas de s’étonner : parlent-ils du même livre ? Il peut avoir beaucoup plu à l’un, et pas du tout à l’autre, et même au cas où il aurait beaucoup plus aux deux, lui dira : dans le roman d’A. B. Yehoshua, j’ai été surtout sensible au grotesque de Molkho, c’est un personnage tellement drôle – quoi qu’il fasse, le résultat est toujours l’inverse du but recherché, il a deux mains gauches. Et elle dira : « Tu as ri ? Je n’ai rien trouvé de risible. Ce que j’ai lu m’a brisé le cœur. » Deux personnes ne lisent pas le même livre. Et ce n’est pas un hasard, ce n’est pas parce que l’un l’a bien lu et l’autre pas très bien, mais c’est parce qu’il s’agit là d’une production différente. Là, la coproduction d’A. B. Yehoshua et d’un lecteur. Ici, celle d’A. B. Yehoshua et d’une lectrice. Et ce sont deux productions différentes. À la deuxième lecture du livre, nous ne lisons pas pour savoir qui a fait quoi et à qui. Cratyle, le disciple d’Héraclite l’Obscur, qui avait dit : « On ne peut se baigner deux fois dans le même fleuve », avait complété ainsi le propos de son maître : « Et d’ailleurs on ne peut pas même une fois se baigner dans le même fleuve. » Que voulait-il dire ? Toi, Héraclite, tu dis qu’on ne peut se baigner deux fois dans le même fleuve car, si tu reviens le lendemain te laver dans le fleuve où tu t’es lavé la veille, l’eau d’hier s’est déjà sauvée à cent lieues d’ici, c’est une autre eau, et toi aussi tu as un peu changé. Et Cratyle dit que, pendant que tu te baignes, l’eau coule sans arrêt, et toi tu changes aussi un peu. Je transpose cette idée à la lecture, à l’expérience de la lecture, et je dis : « On ne peut même pas lire une fois le même livre. » Si c’est un livre qui nous touche, quelque chose change en nous au cours de la lecture, quelque chose s’ouvre, il y a une sorte de réponse, des choses que nous avions peut-être refoulées dans le passé, un certain élément en nous avec lequel nous ne voulions pas avoir affaire, nous les voyons soudain autrement.
Plus la participation du lecteur, sentimentale et intellectuelle est profonde, plus l’expérience du lecteur sera intense, à condition qu’il y ait place pour une participation. Il peut se faire qu’une personne commence un livre, en lise dix, vingt pages, mais ne le trouve pas très excitant, ne soit pas très enthousiasmée. Comme dans l’amour, cela vaut parfois la peine d’essayer une deuxième fois, si cela ne marche pas la première. Mais, en fin de compte, j’admets que tous les lecteurs peuvent ne pas participer à toutes les œuvres : ce n’est ni le « loto » ni le « sportoto ».
Nous lisons des livres – et on y trouve tout. Tout, et plus encore. Si le livre est mauvais, il est rempli de clichés, tout y est prévisible, tellement usé et connu d’avance que nous savons que les riches veulent être encore plus riches, que les forts veulent gagner, que tous les hommes ne veulent qu’une seule chose, et toutes les jeunes filles la même. C’est la nature même de la mauvaise littérature ou d’une médiocre série de télévision. S’il s’agit de bonne littérature, l’intensité de la surprise ne tient pas au fait que les héros se soient fait telle ou telle chose, mais à la relation au lecteur, à cette affaire de coproduction entre l’écrivain et celui qui le lit, la profondeur de la surprise réside dans ce que la lecture nous révèle sur nous-mêmes. Et il se produit alors ce que je décrirai comme une « grâce ». Voyez les héros de ce qu’on appelle chez nous des « chefs-d’œuvre » – une galerie de cinglés et d’assassins : Antigone, Médée, Œdipe et ce qu’il fait là-bas à son père et à sa mère, Don Quichotte et Hamlet, Macbeth, le roi Lear, les frères Karamazov et Raskolnikov – je vous dis, et j’en prends l’entière responsabilité, que le pourcentage d’assassins dans la population des chefs-d’œuvre de la littérature mondiale est plus élevé que dans toutes les régions du monde les plus touchées par la criminalité… Ces gens, si nous les rencontrions, nous en aurions une si grande peur que nous nous sauverions sur l’autre trottoir, ou nous nous en écarterions par dégoût, répulsion ou mépris. Voyez le récit de Tchekhov – un vieillard dégénéré qui sent mauvais de la bouche, qui est soûl la moitié du temps et bafouille des insanités et qui, en plus, ne s’est pas lavé depuis la campagne de Russie des armées de Napoléon. Cet homme dont nous nous écarterions pour de bon dans la vie et qui bafouille tout le temps des paroles incohérentes, nous lisons des choses sur lui dans une histoire et, tout à coup, nous pouvons non seulement rester en sa compagnie, mais il se produit aussi une sorte d’intimité, non que nous ayons pitié de lui, ça, ce serait dans la mauvaise littérature, mais nous lui répondons. Il parle de quelque chose qui est en nous. Alors quand je dis « grâce », ce n’est pas que nous faisons grâce aux assassins et aux criminels, aux nymphomanes, aux malades mentaux et aux traîtres. Nous, en tant que lecteurs, nous accordons notre grâce à quelque chose en nous, à cette part de nous-mêmes avec laquelle en général nous ne vivons pas en paix. Et c’est là le grand miracle de l’art en général, et de la littérature en particulier, la possibilité d’une grâce. La réconciliation, finalement, avec cette part de nous-mêmes dont nous aurions voulu qu’elle meure ou qu’elle n’existe pas.

Amos Oz

(in Les deux morts de ma grand-mère, Collection Folio, Gallimard, 2004, p. 103-114)
Extraits d’une conférence prononcée en 1987 à un colloque littéraire organisé à Dimona par l’association « Omanouth la Am ». Traduit de l’hébreu par Flore Abergel.


Arad - Amos Oz - 2004 - © MICHA BAR AM - MAGNUM PHOTOS

vendredi 1 avril 2016

Charles Bukowski : “Le coeur rieur” (The Laughing Heart)

Charles Bukowski (1920-1994)


Ta vie, c'est ta vie
Ne te laisse pas marteler par une soumission moite
Sois à l'affût
Il y a des issues
La lumière est quelque part
Il y en a peu mais elle bat les ténèbres
Sois à l'affût
Les dieux t'offriront des chances
Reconnais-les, saisis-les
Tu ne peux abattre la mort
Mais tu peux la combattre dans la vie
Et le plus souvent tu sauras le faire
Le plus de lumière il y aura
Ta vie, c'est ta vie
Sache-le tant qu'il est temps
Tu es merveilleux
Les dieux attendent cette lumière en toi

Charles BUKOWSKI
(J'ignore malheureusement le nom du traducteur ou de la traductrice.)


Tom Waits lit le poème “The Laughing Heart” de Charles Bukowski avec une émotion communicative

lundi 16 novembre 2015

Extraits du “Récital” de Mahmoud Darwich (Théâtre de l'Odéon - 2007)



Le 07 octobre 2007, le poète palestinien Mahmoud Darwich (en arabe : محمود درويش) faisait une lecture de quelques-uns de ses poèmes les plus récents au Théâtre de l'Odéon (Odéon - Théâtre de l'Europe). France Culture avait enregistré ce récital et fait paraître un CD. Traduction de l'arabe vers le français : Elias Sanbar. Lecture de la traduction française : Didier Sandre. 




Rien que la lumière

Rien que la lumière.
Je n’ai arrêté mon cheval
que pour cueillir une rose rouge
dans le jardin d’une Cananéenne
qui a séduit mon cheval
et s’est retranchée dans la lumière :
“N’entre pas, ne sors pas…”
Je ne suis pas entré et je ne suis pas sorti.
Elle a dit : Me vois-tu ?
J’ai murmuré : Il me manque, pour le savoir, 
l’écart 
entre le voyageur et le chemin,
le chanteur et les chants…
Telle une lettre de l’alphabet,
Jéricho s’est assise dans son nom
et j’ai trébuché dans le mien
à la croisée des sens…
Je suis ce que je serai demain.
Je n’ai arrêté mon cheval
que pour cueillir une rose rouge
dans le jardin d’une Cananéenne 
qui a séduit mon cheval
et je suis reparti en quête de mon lieu,
plus haut et plus loin,
encore plus haut, encore plus loin
que mon temps…

*



Pour décrire les fleurs d'amandier

Pour décrire les fleurs d'amandier, l'encyclopédie 
des fleurs et le dictionnaire
ne me sont d'aucune aide...
Les mots m'emporteront
vers les ficelles de la rhétorique
et la rhétorique blesse le sens
puis flatte sa blessure,
comme le mâle dictant à la femelle ses sentiments.
Comment les fleurs d'amandier 
resplendiraient-elles
dans ma langue, moi l'écho ?
Transparentes comme un rire aquatique,
elles perlent de la pudeur de la rosée
sur les branches...
Légères, telle une phrase blanche mélodieuse...
Fragiles, telle une pensée fugace
ouverte sur nos doigts
et que nous consignons pour rien...
Denses, tel un vers
que les lettres ne peuvent transcrire.
Pour décrire les fleurs d'amandier,
j'ai besoin de visites
à l'inconscient qui me guident aux noms
d'un sentiment suspendu aux arbres.
Comment s'appellent-elles ?
Quel est le nom de cette chose
dans la poétique du rien ?
Pour ressentir la légèreté des mots,
j'ai besoin de traverser la pesanteur et les mots
lorsqu'ils deviennent ombre murmurante,
que je deviens eux et que, transparents blancs,
ils deviennent moi.
Ni patrie ni exil que les mots,
mais la passion du blanc
pour la description des fleurs d'amandier.
Ni neige ni coton. Qui sont-elles donc
dans leur dédain des choses et des noms ?
Si quelqu'un parvenait
à une brève description des fleurs d'amandier,
la brume se rétracterait des collines
et un peuple dirait à l'unisson :
Les voici,
les paroles de notre hymne national !

*



 Il est paisible, moi aussi

Il est paisible, moi aussi.
Il sirote un thé citron
je bois un café,
c'est ce qui nous distingue.
Comme moi, il est vêtu d'une chemise rayée
trop grande.
Comme lui, je parcours les journaux du soir.
Il ne me surprend pas quand je l'observe de biais.
Je ne le surprends pas quand il m'observe de biais.
Il est paisible, moi aussi.
Il parle au serveur.
Je parle au serveur...
Un chat noir passe entre nous.
Je caresse la fourrure de sa nuit,
il caresse la fourrure de sa nuit...
Je ne lui dis pas : Le ciel est limpide aujourd'hui,
plus bleu.
Il ne me dit pas : Le ciel est limpide aujourd'hui.
Il est vu et il voit.
Je suis vu et je vois.
Je déplace la jambe gauche,
il déplace la droite.
Je fredonne une chanson,
il fredonne un air proche.
Je me dis :
Est-il le miroir dans lequel je me vois ?

Puis je cherche son regard,
mais il n'est plus là...
Je quitte précipitamment le café,
et je me dis : C'est peut-être un assassin
ou peut-être un passant qui m'a pris
pour un assassin.

Il a peur, moi aussi.

*



Le cyprès s'est brisé

« Le cyprès n'est pas l'arbre mais le chagrin de l'arbre ; il n'a pas d'ombre car il n'est que l'ombre de l'arbre. »
BASSÂM HAJJÂR

Le cyprès s'est brisé comme un minaret
et il s'est endormi
en chemin sur l'ascèse de son ombre,
vert, sombre,
pareil à lui-même. Tout le monde est sauf.
Les voitures
sont passées, rapides, sur ses branches.
La poussière a recouvert
les vitres... Le cyprès s'est brisé mais
la colombe n'a pas quitté son nid déclaré
dans la maison voisine.
Deux oiseaux migrateurs ont survolé
ses environs et échangé quelques symboles.
Une femme a dit à sa voisine :
Dis, as-tu vu passer une tempête ?
Elle répondit : Non, ni un bulldozer...
Le cyprès
s'est brisé. Les passants sur ses débris ont dit :
Il en a eu assez d'être négligé,
il a sans doute vieilli
car il est grand
comme une girafe,
aussi vide de sens qu'un balai
et il n'ombrage pas les amoureux.
Un enfant a dit : Je le dessinais parfaitement,
sa silhouette est facile. Une fillette a dit :
Le ciel est incomplet
aujourd'hui que le cyprès s'est brisé.
Un jeune homme a dit :
Le ciel est complet
aujourd'hui que le cyprès s'est brisé.
Et moi, je me suis dit :
Nul mystère,
le cyprès s'est brisé, un point c'est tout.
Le cyprès s'est brisé !

*



Ils ne se retournent pas

Ils ne se retournent pas pour dire adieu à l'exil,
un autre les attend. Ils se sont habitués
à tourner en rond,
sans devant, sans arrière,
sans nord ou sud. “Ils migrent”
de la clôture vers le jardin et laissent un testament
dans chaque mètre du patio de la maison :
“Après nous, ne vous souvenez
que de la vie...”
“Ils voyagent” du matin verdoyant
à la poussière du midi,
portant leurs cercueils emplis
des objets de l'absence :
une carte d'identité et une lettre d'amour
pour une femme à l'adresse inconnue :
“Après nous, ne te souviens
que de la vie...”
“Ils migrent” des maisons vers les rues,
faisant le V blessé de la victoire en disant
à quiconque les voit :
“Nous vivons encore,
ne vous souvenez pas de nous !”
Ils sortent du récit pour respirer et s'ensoleiller.
Ils rêvent de voler plus haut...
et encore plus haut.
Ils s'élèvent et se posent, partent et reviennent,
sautent des céramiques anciennes
vers les étoiles
et reviennent dans le récit...
Pas de fin au commencement.
Ils fuient la somnolence
vers l'ange du sommeil, 
blanc. Leurs yeux ont rougi
d'avoir tant contemplé
le sang répandu :
“Après nous,
ne vous souvenez
que de la vie...”

Source : France Culture

Thibault Marconnet
le 16 novembre 2015