De manière littérale, "sémaphore" signifie "porter un signal".
C'est la tâche que je fais mienne à travers ce blog : transmettre des signaux à ceux qui veillent encore dans la grisaille du siècle.
Il y sera question d'Art principalement. À savoir que l'Art n'est pas un divertissement futile mais peut-être l'une des meilleures façons de poser des questions aux "animaux parlants" que nous sommes.
Dans
la belle langue grecque, “taos” (ταώς)signifie “paon” ; et ce titre donne
la mesure du nouvel album envoûtant des trois grands musiciens que sont Efrén
López, Stelios Petrakis et Bijan Chemirani. À travers onze morceaux, tous plus
enivrants les uns que les autres, les trois hommes nous offrent à imaginer la
roue merveilleuse d’un paon qui nous fixerait de tous ses yeux. Jetez dès à
présent vos vieilles boussoles, car cette musique vous fera perdre toute notion
du nord, du sud, de l’est et de l’ouest. Un seul point cardinal en vue :
celui de la soif qui nous pousse à vivre envers et contre tout, en quête d’une
fontaine de jouvence à laquelle nos lèvres desséchées pourront boire ; afin
de poursuivre jusqu’au bout notre pèlerinage terrestre pour retrouver la source
de vie et ses multiples facettes. Dans cette méharée fantastique à travers des
contrées inconnues, il suffit de se laisser guider en toute confiance. N’ayez
nulle crainte : vous êtes en fort bonne compagnie. Sous les doigts agiles
de ces trois alchimistes, les mélodies se font paysages, couleurs et sensations
charnelles. “Taos” est une prodigieuse invitation à l’extase d’un voyage vers
de nouveaux territoires : dans la “douceur de l’amour” (“Siranush”) et des
“jours de silence” (“Imeres siopis”) se
déploie le vol fragile d’une
“libellule” (“Helicobtir”) aux ailes
“bleues et jaunes” (“Shin u zer”). Et le
plomb du quotidien qui pèse sur nos épaules se change alors en un léger nuage
d’or.
Cette musique m'enivre, me remue, me déchire le cœur. J'ai l'impression de la connaître depuis très longtemps, comme si elle coulait dans mes veines... Peut-être est-ce avec mon lointain ancêtre grec, que j'entre en dialogue dans l'écoute de ces chants. C'est l'âme de la Grèce interlope et nocturne qui se manifeste pour moi dans ces rebetiko, où souteneurs, prostituées et fumeurs d'opium se coudoient dans la blancheur des nuits qui semblent n'avoir pas de fin.
Rodolphe Burger - Morceau inédit (Live Le Pont des Artistes - 2017) :
Je
veux une gouine comme président Je
veux un pédé comme vice-président Et
je veux quelqu'un qui n'a pas de mutuelle comme président Je
veux un président qui ne soit pas juste un moindre mal Je
veux un président sans air conditionné Je
veux un président qui a déjà fait la queue à l'hôpital Je
veux un président qui a été au chômage Je
veux un président qui s'est déjà fait virer Je
veux un président qui a connu le harcèlement sexuel Qui
a connu l'homophobie Je
veux un président qui a connu la déportation Je
veux un président qui a connu l'amour et la souffrance Je
veux quelqu'un qui respecte le sexe Je
veux quelqu'un qui a commis des erreurs Et
qui en a tiré les enseignements Je
veux une femme noire comme président Je
veux quelqu'un qui a de mauvaises dents Je
veux quelqu'un qui a connu la mauvaise bouffe d'hôpital Je
veux quelqu'un qui s'est déjà travesti Je
veux quelqu'un qui a pris de la drogue Je
veux quelqu'un qui a été en analyse Je
veux quelqu'un qui a déjà pratiqué la désobéissance civile Et
je veux savoir pourquoi cela n'est pas possible Et
je veux savoir pourquoi depuis toujours et sur toute la ligne Un
président est toujours un clown Toujours
un micheton et jamais une pute Toujours
un patron et jamais un ouvrier Toujours
un menteur et toujours un voleur Qu'on
n'attrapera jamais
Il est bon de se rappeler, comme le fait avec
beaucoup de sensibilité Florent Marchet, qu'il existe des hommes et des femmes
qui n'ont rien et dont la vie compte - ou devrait compter - tout autant que
celle des autres. La réussite : combien ce mot sonne creux dans la bouche d'un
monarque républicain méprisant et prétentieux... Merci à Florent Marchet pour
cette chanson poignante. Qui je suis Pas d’adversaire De concurrent De plan de carrière De liens du sang De comptes à rendre De rendez-vous De choses à vendre Pas de joujou Pas de tanière Et pas d’argent Pas de manière Pas de pansement Pas de vacances Pas de travail D’adolescence Et pas de bail Pas de printemps De réveillon Je sais pourtant C’est pas si con Pas de télé Pas de limite Pas de bébé De réussite Il y a tellement d’étoiles Sous mon ciel hivernal Qui je suis ? Dis-moi qui je suis ? Qui je suis ? Dis-moi qui je suis ? Pas de coutume De compte en ligne Pas de costume Je reste digne Pas de séchoir Sous l’abribus De cours du soir Pour gagner plus Pas de vitrine Et sans filet Sans vitamines Au déjeuner Je parle à mon sac à dos J’en fais même un peu trop Qui je suis ? Dis-moi qui je suis ? Qui je suis ? Dis-moi qui je suis ? Pas de portable De livret A Tout seul à table Et sous les draps Pas de chauffage D’admirateurs Je n’ai plus d’âge Et je fais peur Pas de baignoire Et pas d’humour Pas d’antivol Quand vient le jour Je cherche dans les poubelles De l’amour fraternel Qui je suis ? Oublie qui je suis Qui je suis ? Oublie qui je suis…
Ce nouvel opus de Leonard Cohen est totalement envoûtant
et déchirant. Nous pouvons entendre les derniers pas d'un vieil homme qui jette
un coup d'œil ironique et nostalgique sur les joies éphémères et les blessures de
son passé, les êtres perdus et ardemment aimés, comme son grand amour Marianne Ihlen.
Après une longue traversée au cœur des ténèbres, transpercée par instants de quelques
éclairs, Leonard Cohen est maintenant prêt à refermer le livre de sa vie pour de
bon : il a fait ce qu'il avait à faire. J'aimerais le remercier de tout cœur pour
la beauté et les émotions qu'il a données à ses auditeurs durant toutes ces années.
Ça n'a pas de prix. La flamme de cet homme survivra à son corps au moment du départ,
car le feu sacré qui l'a habité ne sera pas perdu : ceux qui aiment passionnément
son œuvre en sont déjà marqués et ne laisseront pas filer cette lumière. L'année
2016 est décidément un millésime de grande qualité en ce qui concerne la musique
: l'ultime album de David Bowie (Blackstar)
qui a paru au tout début de janvier, celui de Nick Cave (Skeleton Tree) au mois de septembre, et à présent celui du grand Leonard
Cohen (You Want It Darker) qui nous arrive
juste avant les frimas de l'hiver. J'en oublie certainement, mais si je devais n'en
retenir que trois en 2016 ce seraient incontestablement ceux-ci. Ces hommes-là n'ont
plus rien à perdre et ils se confient comme jamais. Leurs cris du cœur mordent à
même l'âme.
Pascal
Bouaziz n’en finira pas de nous étonner. Après le corrosif et misanthropique
album de sa nouvelle formation Bruit Noir, paru en 2015 – un régal d’humour
noir et d’autodérision –, le fondateur de Mendelson nous revient avec des
“haïkus” bien personnels. Ici, pas de sensation d’oppression ou d’étouffement,
comme ce pouvait être le cas pour le long morceau de presque 55 minutes
intitulé “Les heures” ; et qui occupe à lui tout seul le deuxième disque
du triple album “Mendelson” paru en 2013. Avec “Haïkus”, Bouaziz respire plus
amplement et prend son temps pour nous accompagner dans son univers poétique.
Il
a voulu tomber le masque et se présenter à nous en toute simplicité,
« honnêtement » comme il le dit lui-même lors d’un entretien accordé
à France Culture le 17 juin 2016, pour l’émission “Poésie et ainsi de suite”. Et
plutôt que de nous parler comme il sait si bien le faire, avec cette voix
caressante et feutrée même lorsqu’elle énonce des horreurs, Pascal Bouaziz a
décidé de chanter. D’ailleurs, « chanter est façon d’être nu » ainsi
que le suggère Jean-Louis Murat dans les paroles de “Chanter est ma façon
d’errer”. Au cours de cet entretien radiophonique, Bouaziz explicite ce besoin
de se “découvrir” : « Dans les hétéronymes ou dans les pseudonymes,
il y a des manières d’être beaucoup plus libre, de dire les choses beaucoup
plus crûment et beaucoup plus fortement ; on a recours au pseudonyme
pendant longtemps pour s’aider à advenir à soi-même, à être soi-même. Et, au
bout d’un moment le pseudonyme tombe de lui-même, comme si le masque qui nous
aidait à être sur scène devenait trop collant sur la peau et qu’on avait envie
de l’arracher pour pouvoir respirer plus librement. » « Take the blue
mask down from my face and look me in the eye », dixit Lou Reed. Au moins, une
chose est sûre et certaine, Pascal Bouaziz ne fera jamais d’album avec
Metallica (petit clin d’œil au morceau “Joy Division”, qui figure dans
l’opus de Bruit Noir).
En
quelques touches, Bouaziz nous offre à voir des paysages intimes issus du
quotidien. Son écriture s’est adoucie : elle semble à présent effleurer
les choses et les êtres, les caresser même. Et bien que parfois il
« embrasse une joue qu’il préférerait arracher », il nous reste au
moins le « miracle de la vie civilisée » pour éviter de
s’entre-dévorer les uns les autres. De lycanthrope, Bouaziz ne s’est pas fait
doux agneau pour autant. Çà et là son ironie affleure, comme le sourire d’un
homme fatigué qui a malgré tout « encore envie de vivre. » Et ça,
c’est une très bonne nouvelle !
Bruit
Noir dressait le constat d’un dégoût viscéral du monde tel qu’il va, le tout
contrebalancé fort heureusement par un humour irrésistible. Avec “Haïkus”, les barres HLM sont tombées pour
laisser la place à un monde où, même « avec la peur ancienne, nouvelle et
éternelle » collée au ventre, il est possible de « rester dans la
lumière » ; ce qui est peut-être même indispensable.
Et
Bouaziz de se laisser presque aller à « croire en l’être humain ». Autant
dire que nous sommes bien loin de l’univers sombre et terrible de la chanson
“Le sens commun”, qui figure sur “Personne ne le fera pour nous”.
La
couverture de l’album “Haïkus” semble évoquer une espèce de gros bloc de bitume,
que l’on imaginerait volontiers lancé à toute volée dans la vitrine d’une
réalité amère et dégueulasse. À moins qu’il ne représente la réalité elle-même.
En ce cas, il suffit parfois d’apposer par-dessus un tampon rond et doré pour
adoucir un peu la violence de notre monde.
Dans
la suite de l’entretien donné sur France Culture, Pascal Bouaziz évoque le
parlé-chanté :
« Le
parlé-chanté, ça vient du fait qu’on ne peut pas chanter n’importe quoi sans
être ridicule. Il y a des chansons qui doivent être parlées-chantées, et donc
éloigner le lyrisme, l’enthousiasme qui est forcément impliqué par le
chant ; même la volonté de faire joli qui est une très belle
préoccupation. Et il y a certains textes qui ne peuvent pas s’embarrasser de
cette préoccupation parce que ce serait malhonnête. Le chant, ça peut être
malhonnête. Il faut faire attention avec le chant. Je cite souvent cet exemple
de Brel : dans une chanson que j’aime beaucoup, qui s’appelle “Ces gens-là”,
il y a tout le début où il fait la description d’une famille et il ne peut pas
la chanter cette description, il la dit. Et c’est seulement à la fin, quand il
rêve de sa vie future, imaginaire et impossible avec son amour Frida que, là,
il se laisse aller au chant dans une sorte d’espérance lyrique. Pour la
description très noire et très crue de cette famille catastrophique – la
famille de Frida –, il ne peut pas le faire et c’est tant mieux qu’il ne le
fasse pas. On ne peut pas tout chanter. Et là, en l’occurrence (concernant
l’album “Haïkus”), c’est des chansons qui pouvaient être chantées, donc ça me
faisait très plaisir de pouvoir me laisser aller à chanter des choses. Le chant
est un plaisir très sensuel, c’est presque impudique d’en parler. »
Il
y a des choses qui sont faites pour être chuchotées, et ce sont « les plus
belles ». Peut-être aussi « les plus simples », si l’on en croit
Gabriel Yacoub. Après le bruit vient le chuchotement des choses. Et le silence
qui suit est d’or, bien entendu.
Schizotrope, - réunion du musicien de l'électronique Richard Pinhas (fondateur de Heldon) et de l'écrivain Maurice G. Dantec -, est un projet musical axé autour de textes du philosophe Gilles Deleuze. L'album “Le Plan” (dont est issu ce morceau) a paru en 1999. D'autres écrits viennent se greffer à l'opus de Schizotrope, comme ici le poème qui ouvre le roman “Les Racines du mal” de Maurice G. Dantec.
Les photographies qui illustrent ce morceau sont des prises de vues différentes d'une seule et même oeuvre de l'artiste contemporain Anish Kapoor : “Untitled”, 2002 (Polished stainless steel and lacquer).
Photographies : Thibault Marconnet Electronics, voice : Maurice G. Dantec Guitare : Richard Pinhas [Texte : Maurice G. Dantec] Dans le Bus des ténèbres tout le monde disparaît sans laisser plus de traces que des pas dans la glace. Dans la Maison des Miroirs même les ombres supplient qu'on les tue de peur de voir ce qu'il y a en face. Le monde est le cauchemar d'un champignon qui rêve d'étoiles et d'ordures. Nos rêves sont des livres en feu mais nos chemises sont raidies par la glace. Nous pissons contre des vitrines vides où un mannequin solitaire nous regarde. Nous sommes des machines de viande déjà prêtes pour l'abattoir. Mais le soir, quand le soleil décline sur l'horizon en feu, nous barbotons comme des gosses dans la lumière et nous essayons de percer les secrets de notre condition. Parfois il nous arrive même de saisir la nuance entre la vérité et le mensonge.
« Élève tes mots, pas
le son de ta voix. C’est la pluie qui fait pousser les fleurs et non le
tonnerre. »
Djalāl ad-Dīn Muhammad Rūmī
Cher
Rūmī,
Peut-être
es-tu auprès de tes frères derviches à tournoyer dans la nuit du vin et le feu
de la danse pour célébrer la musique des planètes et la ronde des atomes. Quoi
qu’il en soit, je t’espère en paix. Ici, les ennemis de l’Homme continuent de
tuer et d’éclabousser le soleil de sang. Apôtres de la destruction, leur seul
véritable cri de ralliement est : « Vive la mort ! » Ils ne
savent même pas qui tu es, quels furent ta sagesse et ton amour, toi le maître
soufi, l’homme de paix, le poète du cosmos et le chantre du divin en l’Homme.
Que tu sois du XIIIe siècle importe peu : un vivant tel que toi ne meurt
pas. Je ne sais où cette lettre te parviendra, sur quelle route poussiéreuse et
sous quelle lune, mais je fais confiance aux étoiles d’où nous provenons
tous : elles sauront l’acheminer jusqu’à toi.
Un
écrivain grec du XXe siècle et que tu ne connais peut-être pas, Níkos Kazantzákis,
a écrit quelque part : « Nous humanisons Dieu au lieu de déifier
l’Homme. » Voilà qui devrait trouver résonance en toi. À l’heure où je
t’écris, beaucoup de peuples vivent dans la peur, la douleur et la peine car
les assassins sans foi rôdent et sèment la mort partout où ils le peuvent. Tu
dois certainement avoir le cœur déchiré face à une telle ignominie. Le mystique
Hallâj, que tu admirais, avait déjà été condamné à mort en son temps parce
qu’il avait proclamé en place publique : « Je suis la Vérité (Dieu) ! »
Superbe intuition de poète, qui a su relier le Ciel à la Terre dans la compréhension
que le créateur et la créature ne font qu’un ! Et la poésie, fille sauvage
et libre qui se rit de tous les dogmes religieux, sera toujours une insulte
pour ceux qui aiment détruire. Car elle est, au sens le plus ancien, l’acte de
créer par excellence.
Vénérable
Rūmī, si je m’adresse à toi c’est pour te remercier de tous ces fruits de
beauté, toutes ces semailles de lumière que tu as prodigués à tes frères et
sœurs en humanité. Pour ma part, je ne suis pas croyant mais je suis pour la
liberté de chacun à vivre pleinement sa foi. Et je suis fatigué, assommé par
les adversaires de l’humanité qui prennent plaisir dans le meurtre de leurs
semblables. Pour parler vrai je me moque bien qu’il y ait ou non des dieux, car ce que je sens au plus profond de ma chair c’est que l’Homme doit retrouver,
ici et maintenant, sa place au centre du Soleil.
La
paix soit sur toi, cher prince des poètes et digne fils des étoiles.
Puisse-t-elle
également régner un jour en nos cœurs meurtris.