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vendredi 18 décembre 2015

La mémoire et l'oubli

René Magritte, La Reproduction interdite, 1937


Madame Mémoire est une très vieille femme dont le visage est ridé comme celui d’une pomme flétrie. Toujours vêtue de noir, pour garder à l’esprit les pages sombres de l’histoire humaine, elle aime à fréquenter le cimetière de l’Histoire. C’est d’ailleurs là qu’elle fit un jour la rencontre d’un personnage étrange.
C’était un jeune homme qui marchait d’un pas vif entre les allées, habillé de vêtements de couleurs vives. Il déambulait au hasard de son pas, regardant à droite et à gauche d’un air insouciant. Madame Mémoire l’interpella :
« Bonjour Monsieur, quelle tombe cherchez-vous ? Je connais ce cimetière par cœur, comme si j’y étais née.
- Bien le bonjour Madame ! En fait, je ne sais absolument pas ce que je fais là, j’ai certainement dû m’égarer. Comment vous appelez-vous ? lui demanda-t-il.
- Madame Mémoire, enchantée. Et vous, Monsieur, quel est votre nom ?
- Eh bien, mais c’est… comment dire… euh… attendez voir, ça va me revenir, bafouilla-t-il.
- Je vois, je vois, dit Madame Mémoire d’un ton sentencieux. Avec pareille tête de linotte, je parierai que vous êtes Monsieur l’Oubli en personne.
- Bon sang ! c’est ça ! Mais comment l’avez-vous su, Madame… euh… comment déjà ?
- Madame Mémoire ! répliqua celle-ci d’un ton agacé.
- Ah oui, c’est exact, je suis confus, j’oublie tout.
- Ce n’est pas bien d’oublier les choses ainsi, Monsieur l’Oubli, répondit Madame Mémoire de manière professorale. Savez-vous au moins où nous sommes en ce moment même ?
- Ah ça ! Un peu que je le sais ! Nous sommes tout bonnement dans le jardin de ma tante Jonquille.
- Eh bien, à l’heure qu’il est, votre tante Jonquille doit certainement manger les pissenlits par la racine car nous sommes dans le cimetière de l’Histoire, Monsieur l’Oubli ! dit Madame Mémoire avec des airs d’importance.
- Non mais ! Vous délirez ma pauvre vieille ! Ici c’est la forêt de Fontainebleau, assura Monsieur l’Oubli.
- Décidément, rétorqua Madame Mémoire, vous êtes bien perdu mon petit Monsieur. Et vous insultez les morts par-dessus le marché ! Sachez que c’est moi qui veille à ce qu’ils ne soient pas oubliés.
- Eh ben ! Je comprends mieux maintenant pourquoi vous êtes si rigide, vous devez finir par leur ressembler, aux morts.
- Je ne vous permets pas ! Vous vous croyez peut-être plus vivant parce que vous oubliez tout ? Mais, mon pauvre Monsieur, si tout le monde était comme vous nous marcherions tous sur la tête !
- Et alors ? Vous avez quelque chose contre les poiriers ? »
Sur ces mots, Monsieur l’Oubli se mit sur la tête et demeura ainsi, les jambes droites et tendues vers le ciel.
« Ça ne tourne vraiment pas rond chez vous, Monsieur l’Oubli, pas étonnant que vous oubliiez tout dans une telle position : le sang vous monte à la tête !
- Hé ho ma p’tite dame ! C’est vous qui aimez le sang, pas moi. Vous vous nourrissez de la mort comme une plante de terre grasse, tandis que moi je croque dans la vie à pleines dents comme dans un fruit, sans souci du passé ou de l’avenir. »
Madame Mémoire était rouge de colère. Elle ne savait plus que dire. D’un geste rapide, elle essuya une larme de rage au coin de ses yeux gris.
« Sachez, Monsieur l’Oubli, que c’est grâce à moi si les hommes tirent des leçons de leurs erreurs passées.
- Mais bien sûr ! Et ils recommencent les mêmes le lendemain, on connaît la chansonnette ! Ils se passent très bien de vous, les hommes, vous leur encombrez la tête inutilement avec des choses tristes et du coup ils sont malheureux comme les pierres. Tu parles d’une bienfaitrice ! lança Monsieur l’Oubli sur un ton moqueur.
- Mais dites donc, pour quelqu’un de tête en l’air vous semblez plutôt bien vous souvenir de ce que je suis, répliqua Madame Mémoire avec un accent de triomphe dans la voix.
- Un peu ouais ! C’est contagieux à force de vous fréquenter. Allez, je vous laisse avec vos soucis et vos morts, Madame, et moi je retourne me baigner dans la vie comme dans ce fleuve qui fait tout oublier, vous savez, celui qu’on appelle… euh…
- Le Léthé, vous voulez dire ? demanda Madame Mémoire d’un ton sarcastique. Autrement dit le fleuve de l’oubli, dans la mythologie grecque.
- Oh, vous m’embêtez à la fin avec vos grands airs d’institutrice ! C’est dit, je m’en vais ! »
Et Monsieur l’Oubli partit en marchant sur la tête.
Un peu décontenancée par cette brusque rupture, Madame Mémoire, pour se changer les idées, alla déposer des chrysanthèmes sur toutes les tombes. Et c’est au moment de finir sa tournée qu’elle se rendit compte qu’elle avait complètement oublié où se trouvait la sortie du cimetière. Alors elle continua d’errer, oscillant tour à tour entre la mémoire et l’oubli.
La vie a parfois besoin d’un peu d’oubli pour être plus légère. Et la mémoire est également bonne si elle nous enseigne à être meilleurs.


© Thibault Marconnet

le 18 décembre 2015


René Magritte, La Mémoire, 1948

dimanche 2 mars 2014

Dialogue entre Galilée et Dieu

René Magritte, Le Stropiat, 1948


Lors de son décès, il y a plusieurs siècles de cela, Galilée, le célèbre astronome – surnommé par ses intimes “Le Gallinacé céleste” ou “La poule aux étoiles d’or” –, s’apprêtait à “monter au Paradis”.
Or, le Paradis, il n’en avait rien à foutre, lui qui était passé à deux doigts du bûcher pour dénoncer les idées courbes de ceux qui pensent en rond.
Il fut fort surpris de constater qu’il ne s’élevait pas dans les airs. Sans doute un coup de Newton et de sa foutue pomme descendante !
Parce qu’il descendait, contre toute attente.
Il se retrouva dans une sorte d’égout où un clochard l’attendait. Celui-ci, d’une voix chevrotante, prit la parole :
« Galilée, mon pote, t’as pas dix balles ? J’ai fini ma bouteille de gros rouge qui tache. Ah, au fait, prends pas peur, c’est Dieu qui t’parle en personne !
– Quoi ?! Vous, Dieu ?! J’ai quand même pas risqué d’me faire rôtir le derrière pour me r’trouver devant un clodo aviné !
Dieu répondit :
– T’inquiètes pas, j’ai l’air comme ça, mais faut pas croire : j’suis quelqu’un quand même ! Dis, t’as pas du vin d’messe par hasard ? Ici c’est l’prix du péage.
Galilée sentait sa colère monter.
– Non mais dis, espèce de loque ambulante, t’as même pas de quoi t’mettre une robe en or ?! Non mais j’y crois pas ! Tes cardinaux, tes évêques, tes papes, certes, y z’étaient pas des plus aimables mais question palais dorés et tout l’saint frusquin, z’étaient pas les derniers ! Bon, certes, y croyaient qu’le Soleil tournait autour de la Terre comme un gros dragueur blondinet ; n’empêche, y z’ont bien failli me mettre au feu, façon brochette !
– Du calme, mon gros poulet, faut pas t’en faire pour si peu : maintenant t’es cuit d’toute façon ! Allez quoi, t’as pas cent balles ? J’suis sûr qu’tu planques une bonne bouteille ! C’est pas très réglo ça, tu sais !
Galilée fulminait comme le Vésuve en phase d’éruption :
– Bon, sac à vin ! j’veux voir Dieu moi maintenant ! On m’en a assez parlé d’cette attraction comme d’un train fantôme et j’aimerais qu’y m’dise un tas de choses !
– Qu’est-ce tu veux savoir, mon colibri ? Si la Terre est plate, ronde ? Ben elle est carrée, tiens ! De quoi résoudre la quadrature du cercle !
Tu veux savoir si le Soleil drague la Terre ou si c’est l’inverse ? Ben ni l’un ni l’autre, y peuvent pas s’voir et y sont même en instance de divorce !
Tu veux savoir si c’est moi qui t’ai créé ? Ben j’t’avouerai qu’j’m’en rappelle pas : j’étais fin bourré c’jour-là !
Tu veux savoir si Adam a bouffé la pomme ? Y pouvait pas, il était carnivore !
Est-ce qu’Eve est née d’sa côte ? Pas possible ! il aimait qu’les entrecôtes !
Galilée, face à toutes ces dures vérités, eut envie de pleurer.
– Mais Papa, dis, pourquoi t’es si méchant ? Moi qui t’imaginais grand, fort, beau, pétant dans la soie… Tiens ! pour un peu j’en chialerais ! Et toutes mes recherches : du vent !
Dieu lui fit un sourire malicieux et dit :
Non, fiston : du vin ! ça t’a enivré, ça t’a grisé ! Allez ! suis-moi ! on va aller zieuter sous les robes des nonnes et piquer du vin d’messe ! »
Il entraina Galilée avec lui à travers les égouts et ils devinrent les meilleurs potes du monde !

© Thibault Marconnet

28/08/2013

Gargantua en train de compisser allègrement le peuple de Paris - Photographie prise au Musée Rabelais