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| Jean-Claude Golvin, Vue reconstituée d'Alexandrie au 2e siècle av J.-C. |
Hadrien
se leva aux premiers coups de pinceaux du soleil, qui tapissaient sa chambre donnant
sur le port d’Alexandrie. Le jeune homme comptait passer sa journée à étudier
de vieux manuscrits poussiéreux au sein de la grande bibliothèque antique si
renommée de par le monde connu. Dans une grande œuvre de l’esprit, la poussière
n’est jamais qu’extérieure. Au dedans, le papier semble un ciel blanc traversé
par une nuée d’étoiles noires en fusion. Hadrien se faisait souvent la
réflexion suivante : « Du “livre” au “vivre”, il n’y a après tout
qu’une lettre de différence. » Un livre contient tout un univers :
une fois ouvert, une pluie de météores réveille l’âme endormie du lecteur et
devant ses yeux les mots rougeoient ainsi que les braises d’un feu vivant.
Tout
à ses pensées, Hadrien traversait d’un pas alerte l’antique cité en ce matin
clair, léger, où tout semblait renaître d’un long sommeil. Le soleil était un
lion dont la gueule grande ouverte crachait une lumière dorée sur les choses et
les êtres. Alexandrie levait son grand corps lumineux au chant du vent salé ;
cela sentait le poisson à peine cueilli au champ bleu des eaux, le sucre épais
des dattes, les épices aux effluves entêtants, le musc, la sueur des pêcheurs à
laquelle se mêlait le sel marin : tous les parfums s’étaient éveillés en
même temps que la cité. Et Hadrien avançait, le corps embaumé de toutes ces
senteurs orientales, en direction de la grande bibliothèque pour aller y puiser
à la mémoire des hommes les richesses du savoir et de la beauté. En ce matin
printanier, Alexandrie tout entière ressemblait à un livre aux enluminures
animées.
Au
détour d’une ruelle où le sable cuisait sous le tison du soleil, Hadrien pensa
au Temps. Comment pourrait-on le contenir dans un pauvre sablier ? Cette
matière filait entre les doigts dès lors qu’on essayait de s’en saisir. Au
fond, le Temps n’avait d’existence propre qu’en chaque être, dans ces sabliers
de chair que sont les corps humains. « Le Temps n’est pas au-dehors, pensa
Hadrien, il est à l’intérieur. »
Sur
son chemin, il allait pensif, lorsqu’une lumière rouge s’éleva devant son
regard ; et une lourde chaleur le saisit comme une main lui aurait
violemment serré la gorge. En ce jour, la grande bibliothèque d’Alexandrie
était un livre enflammé. L’incendie gagnait tout, la fumée s’élevait âcre et
grise, ainsi qu’un oiseau de mort recouvrant de son ombre funeste les toits et
les visages apeurés. Telle l’âme de ce sanctuaire livresque, un phénix
déployait ses ailes au-dessus de la cendre des vieux manuscrits et, dans ses yeux
rougis par les flammes perlaient des larmes brûlantes.
Hadrien
se laissa tomber à genoux, paralysé par la peur et la détresse. En face de lui,
la forêt des livres flambait sans retour, le savoir tombait en poussière ainsi
qu’un château gagné par l’incendie. Même le soleil semblait vouloir se voiler
la face devant la folie d’un tel autodafé. Hadrien courut jusqu’à l’immense bûcher
pour essayer de sauver quelques ouvrages de l’implacable désastre. Un livre
tomba alors entre ses mains, parfaitement intact et sans la moindre trace de
roussi : il s’intitulait “Le livre du dedans”. Le jeune homme l’ouvrit,
les pages étaient vierges de toute encre. Il comprit alors qu’en lui tout
demeurait encore à découvrir. Les langues du feu continuaient de répandre leurs
sentences de mort et Hadrien avait en sa possession un livre bien vivant à
écrire.
© Thibault Marconnet
le 17 octobre 2014
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| Jean-Paul Marcheschi, Chambre du Pharaon Noir : La Reine, 2001 |

