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mercredi 12 octobre 2016

Georges Bernanos : « J'ai compris que la jeunesse est bénie...» (Extrait du “Journal d'un curé de campagne”)

J’allais donc vers Mézargues lorsque j’ai entendu, très loin derrière moi, ce bruit de sirène, ce gonflement qui s’enfle et décroît tour à tour selon les caprices du vent, ou les sinuosités de la route. Depuis quelques jours il est devenu familier, ne fait plus lever la tête à personne. On dit simplement : « C’est la motocyclette de M. Olivier. » - Une machine allemande, extraordinaire, qui ressemble à une petite locomotive étincelante.
[…] Je me suis arrêté au haut de la côte pour souffler. Le bruit du moteur a cessé quelques secondes (à cause, sans doute, du grand tournant de Dillonne) puis il a repris tout à coup. C’était comme un cri sauvage, impérieux, menaçant, désespéré. Presque aussitôt, la crête, en face de moi, s’est couronnée d’une espèce de gerbe de flammes - le soleil frappant en plein sur les aciers polis - et déjà la machine plongeait au bas de la descente avec un puissant râle, remontait si vite qu’on eût pu croire qu’elle s’était élevée d’un bond. Comme je me jetais de côté pour lui faire place, j’ai cru sentir mon cœur se décrocher dans ma poitrine. Il m’a fallu un instant pour comprendre que le bruit avait cessé. Je n’entendais plus que la plainte aiguë des freins, le grincement des roues sur le sol. Puis ce bruit a cessé, lui aussi. Le silence m’a paru plus énorme que le cri.
M. Olivier était là, devant moi, son chandail gris montant jusqu’aux oreilles, tête nue. Je ne l’avais jamais vu de si près. Il a un visage calme, attentif, et des yeux si pâles qu’on n’en saurait dire la couleur exacte. Ils souriaient en me regardant.
- « Ça vous tente, monsieur le curé ? » m’a-t-il demandé d’une voix - mon Dieu, d’une voix que j’ai reconnue tout de suite, douce et inflexible à la fois - celle de Mme la comtesse. (Je ne suis pas bon physionomiste, comme on dit, mais j’ai la mémoire des voix, je ne les oublie jamais, je les aime. Un aveugle, que rien ne distrait, doit apprendre beaucoup de choses des voix.) - « Pourquoi pas, monsieur ? » ai-je répondu.
Nous nous sommes considérés en silence. Je lisais l’étonnement dans son regard, un peu d’ironie aussi. À côté de cette machine flamboyante, ma soutane faisait une tache noire et triste. Par quel miracle me suis-je senti à ce moment-là jeune, si jeune - ah ! oui, si jeune - aussi jeune que ce triomphal matin ? En un éclair, j’ai vu ma triste adolescence - non pas ainsi que les noyés repassent leur vie, dit-on, avant de couler à pic, car ce n’était sûrement pas une suite de tableaux presque immédiatement déroulés - non. Cela était devant moi comme une personne, un être (vivant ou mort, Dieu le sait !). Mais je n’étais pas sûr de la reconnaître, je ne pouvais pas la reconnaître parce que… oh ! cela va paraître bien étrange - parce que je la voyais pour la première fois, je ne l’avais jamais vue. Elle était passée jadis - ainsi que passent près de nous tant d’étrangers dont nous eussions fait des frères, et qui s’éloignent sans retour. Je n’avais jamais été jeune, parce que je n’avais pas osé. Autour de moi, probablement, la vie poursuivait son cours, mes camarades connaissaient, savouraient cet acide printemps, alors que je m’efforçais de n’y pas penser, que je m’hébétais de travail. Les sympathies ne me manquaient pas, certes ! Mais les meilleurs de mes amis devaient redouter, à leur insu, le signe dont m’avait marqué ma première enfance, mon expérience enfantine de la misère, de son opprobre. Il eût fallu que je leur ouvrisse mon cœur, et ce que j’aurais souhaité dire était cela justement que je voulais à tout prix tenir caché… Mon Dieu, cela me paraît si simple maintenant ! Je n’ai jamais été jeune parce que personne n’a voulu l’être avec moi. Oui, les choses m’ont paru simples tout à coup. Le souvenir n’en sortira plus de moi. Ce ciel clair, la fauve brume criblée d’or, les pentes encore blanches de gel, et cette machine éblouissante qui haletait doucement dans le soleil… J’ai compris que la jeunesse est bénie - qu’elle est un risque à courir - mais ce risque même est béni. Et par un pressentiment que je n’explique pas, je comprenais aussi, je savais que Dieu ne voulait pas que je mourusse sans connaître quelque chose de ce risque - juste assez, peut-être, pour que mon sacrifice fût total, le moment venu… J’ai connu cette pauvre petite minute de gloire.
Parler ainsi, à propos d’une rencontre aussi banale, cela doit paraître bien sot, je le sens. Que m’importe ! Pour n’être pas ridicule dans le bonheur, il faut l’avoir appris dès le premier âge, lorsqu’on n’en pouvait même pas balbutier le nom. Je n’aurai jamais, fût-ce une seconde, cette sûreté, cette élégance. Le bonheur ! Une sorte de fierté, d’allégresse, une espérance absurde, purement charnelle, la forme charnelle de l’espérance, je crois que c’est ce qu’ils appellent le bonheur. Enfin, je me sentais jeune, réellement jeune, devant ce compagnon aussi jeune que moi. Nous étions jeunes tous les deux.
- « Où allez-vous, monsieur le curé ? » - « À Mézargues. » - « Vous n’êtes jamais monté là-dessus ? » J’ai éclaté de rire. Je me disais que vingt ans plus tôt, rien qu’à caresser de la main, comme je le faisais, le long réservoir tout frémissant des lentes pulsations du moteur, je me serais évanoui de plaisir. Et pourtant, je ne me souvenais pas d’avoir, enfant, jamais osé seulement désiré posséder un de ces jouets, fabuleux pour les petits pauvres, un jouet mécanique, un jouet qui marche. Mais ce rêve était sûrement au fond de moi, intact. Et il remontait du passé, il éclatait tout à coup dans ma pauvre poitrine malade, déjà touchée par la mort, peut-être ? Il était là-dedans, comme un soleil.

Georges Bernanos
(in Journal d’un curé de campagne, p. 250-253, Le Livre de Poche)


Bande-annonce de l'adaptation cinématographique signée de Robert Bresson



Georges Bernanos sur sa moto à Hyères, en 1933

samedi 17 janvier 2015

Georges Bernanos : “Les enfants humiliés” et “Lettre aux Anglais”







« […] il faut beaucoup de prodigues pour faire un peuple généreux, beaucoup d’indisciplinés pour faire un peuple libre, et beaucoup de jeunes fous pour faire un peuple héroïque. » Georges Bernanos (in Les enfants humiliés)

« […] c’est la fièvre de la jeunesse qui maintient le reste du monde à la température normale. Quand la jeunesse se refroidit, le reste du monde claque des dents. » Georges Bernanos (in Les enfants humiliés)

« Je n’ai pas perdu mon pays, je ne pourrais le perdre à demi, je le perdrais s’il ne m’était plus nécessaire, s’il ne m’était plus nécessaire de me sentir français. Le reste importe peu à mes yeux. Certaine nostalgie des déracinés m’inspire même plus de dégoût que de compassion. Ils pleurent les habitudes perdues, ils geignent sur des moignons d’habitudes encore vifs et sanguinolents, ils ont mal à la France comme le manchot au pouce de sa main amputée. Rien ne fera jamais de moi un déraciné, je ne vivrais pas cinq minutes les racines en l’air, je ne serai déraciné que de la vie. Tant que je vivrai je tiendrai au pays comme à l’enfance, et lorsque la sève ne montera plus, toutes les feuilles tomberont d’un seul coup. Ils me font rigoler avec leur nostalgie des paysages français ! Je n’ai pas revu ceux de ma jeunesse, j’en ai préféré d’autres, je tiens à la Provence par un sentiment mille fois plus fort et plus jaloux. Il n’en est pas moins vrai qu’après trente ans d’absence – ou de ce que nous appelons de ce nom – les personnages de mes livres se retrouvent d’eux-mêmes aux lieux que j’ai cru quitter. Ici ou ailleurs, pourquoi aurais-je la nostalgie de ce que je possède malgré moi, que je ne puis trahir ? Pourquoi évoquerais-je avec mélancolie l’eau noire du chemin creux, la haie qui siffle sous l’averse, puisque je suis moi-même la haie et l’eau noire ? » Georges Bernanos (in Les enfants humiliés, p. 27-28)

« Je ferme chaque soir ce cahier, résolu à ne plus l’ouvrir, du moins avant longtemps. Et chaque matin, je reviens m’asseoir à l’ombre vite rétrécie du mur, sous un manguier desséché dont les fruits pendent au bout d’un pédoncule mort, et qui tombent un à un, rebondissent sur le sol durci. Un autre mur me fait face, criblé de taches lumineuses immobiles, écaillé, râpé, pelé par le soleil, atteint de cette gale solaire qui restera toujours pour moi comme le signe presque abstrait de l’extrême misère, de la misère sans remède et sans espérance. Au fond de cette courette de soixante pieds de large la chaleur se dépose ainsi qu’une eau dormante par couches successives, horizontales, d’une température sans doute inégale, et que le vent trop faible pousse lentement vers le canal flamboyant de la route qui roule vers le fleuve liquide un autre fleuve d’air embrasé. La feuille tombée de l’arbre craque déjà sous le doigt, se brise comme verre, et la journée ne s’achèvera pas qu’elle ne soit un débris à peine distinct des autres ordures, car le soleil égalise tout et ses fumiers austères, sans couleur et sans odeur, sont plus lugubres que les plus dégoûtantes créations de la pluie, de la neige et de la boue. D’un coin de terre sordide, d’une courette lépreuse ouverte sur un ciel en apparence inflexible mais que l’approche du soir verdit d’un seul coup, il fait un lieu solitaire, comme si la chaleur et la lumière invariables maintenaient la vie au point fixe, dans un équilibre étrange qui donne l’illusion – ou peut-être la réalité – du silence alors que la maison derrière mon dos – comme d’habitude, comme toujours, oh ! mes amis ! – retentit de cris, de disputes, d’injures proférées en trois langues auxquelles répondent gravement les aras excentriques, les grands clowns peints de jaune, de bleu, d’écarlate et de vert Véronèse, mais qui font danser nerveusement d’une patte sur l’autre les urubus noirs à tête écailleuse, les charognards aussi familiers que des poules. Je tire la table à moi, je cale mes reins au dossier de la chaise et le dossier de la chaise au mur, car je sais que cette part d’ombre m’est mesurée, qu’il me faudra l’échanger tout à l’heure contre une autre ombre plus malsaine, sous l’arbre troué comme une écumoire. Je n’ai pas choisi cette place et elle ne m’a pas été imposée davantage, je m’y traîne aisément sur mes deux cannes, voilà tout. Le temps est passé pour moi d’aller plus loin, où irais-je ? Ce qui seul importe à mon âge, c’est de ne plus reculer. Je n’écris nullement cela par gloriole, Dieu le sait ! L’idée du recul m’inspire, hélas ! un autre sentiment que celui d’une noble indignation. Elle me fait peur. Si je marche à ma fin, comme tout le monde, c’est le visage tourné vers ce qui commence, qui n’arrête pas de commencer, qui commence et ne se recommence jamais, ô victoire ! Chaque pas en arrière me rapproche de la mort, ou de ce qu’il est à peine permis d’appeler de ce nom, la seule que puisse redouter un homme libre, dont le Christ a brisé les chaînes – la fatalité des vies manquées, perdues, le destin, fatum – toutes les fatalités ensemble, celles du sang, de la race, des habitudes, et celles encore de nos erreurs ou de nos fautes, la Fatalité à quoi nul n’échappe qu’en se jetant en avant. Je ne me suis pas plus souvent jeté en avant qu’un autre, bien sûr, mais je n’ai jamais cru être arrivé, je me trouve peut-être plus loin que je ne pense. Et maintenant, pris ainsi entre la table et le mur, je suis toujours certain de ne pas reculer d’un pouce… Alors j’avance la main vers mon cahier, faute de mieux, faute d’une autre prise possible, afin de ne pas la refermer dans le vide. Mon travail d’hier ne valait sans doute pas grand-chose, mais celui d’aujourd’hui n’a d’issue que la brèche déjà faite. Partout ailleurs qu’en ce pays absolument étranger à mon âme, je serais tenté de remettre à demain. Mais je suis un exilé de trop fraîche date, je n’ai pas encore réussi à me faire un nouveau demain – me le ferai-je un jour, me ferai-je un demain du Brésil, est-ce possible ? – Mon demain reste un demain français, il a la couleur, il a l’odeur des matins de l’enfance, il ne peut me servir ici. Ici le temps m’est mesuré comme l’ombre. » Georges Bernanos (in Les enfants humiliés, p. 84-87)

« J’ignore pour qui j’écris, mais je sais pourquoi j’écris. J’écris pour me justifier. – Aux yeux de qui ? – Je vous l’ai déjà dit, je brave le ridicule de vous le redire. Aux yeux de l’enfant que je fus. Qu’il ait cessé de me parler ou non, qu’importe, je ne conviendrai jamais de son silence, je lui répondrai toujours. Je veux bien lui apprendre à souffrir, je ne le détournerai pas de souffrir, j’aime mieux le voir révolté que déçu, car la révolte n’est le plus souvent qu’un passage, au lieu que la déception n’appartient déjà plus à ce monde, elle est pleine et dense comme l’enfer. » Georges Bernanos (in Les enfants humiliés, p. 164)

« Si loin que je remonte vers le passé, je ne me souviens pas d’avoir eu beaucoup d’illusions. L’illusion, c’est le rêve à bon marché, fil et coton, le rêve trop souvent greffé sur une expérience précoce, le rêve des notaires futurs. J’ai fait des rêves, oui, mais je savais bien qu’ils étaient des rêves. L’illusion est un avorton de rêve, un rêve nain, proportionné à la taille de l’enfance, et moi, mes rêves, je les voulais démesurés – sinon, à quoi bon les rêves ? Et voilà précisément pourquoi ils ne m’ont pas déçu. Si je recommençais la vie, je tâcherais de les faire encore plus grands, parce que la vie est infiniment plus grande et plus belle que je n’avais cru, même en rêve, et moi plus petit. J’ai rêvé de saints et de héros, négligeant les formes intermédiaires de notre espèce, et je m’aperçois que ces formes intermédiaires existent à peine, que seuls comptent les saints et les héros. Les formes intermédiaires sont une bouillie, un magma – qui en a pris au hasard une poignée connaît tout le reste, et cette gelée ne mériterait pas même de nom, si les saints et les héros ne lui en donnaient un, ne lui donnaient leur nom d’homme. Bref, c’est par les saints et les héros que je suis, les héros et les saints m’ont jadis rassasié de rêves et préservé des illusions. Je n’ai jamais pris, par exemple, les bigots pour des chrétiens, les militaires pour des soldats, les grandes personnes pour autre chose que des enfants monstrueux, couverts de poils. À qui servent-ils ? me demandais-je. Au fond je me le demande encore. Le fait est qu’ils ne m’ont servi à rien. Car voilà justement de quoi faire tiquer les réalistes conseilleurs, voilà ce qui donne à ma pauvre vie un sens – par ailleurs si plate et si bête… On me pressait de devenir un garçon pratique sous peine de crever de faim. Or, ce sont mes rêves qui me nourrissent. Les bigots, les militaires et les grandes personnes en général ne m’ont absolument servi à rien, j’ai dû trouver d’autres patrons, Donissan, Menou-Segrais, Chantal, Chevance, – c’est dans la main de mes héros que je mange mon pain. » Georges Bernanos (in Les enfants humiliés, p. 167-169)

« “ Oh ! Mère, est-ce la fin ? disait à sa prieure la petite Sainte Thérèse de Lisieux à l’agonie. Comment vais-je faire pour mourir ? Jamais je ne vais savoir mourir !... ” C’est à de telles paroles, et non à celles des héros de Plutarque, que frémiront toujours, d’âge en âge, les étendards de la Patrie. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 28)

« Les élites déplorent que le peuple ne les comprennent plus. Mais ce n’est pas aux peuples à les comprendre ; c’est à elles de se faire comprendre des peuples. Qui prétend jouer le rôle d’éducateur se condamne lui-même lorsqu’il se plaint de n’être ni respecté, ni cru, ni aimé. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 121)

« Il n’y a pas de véritable unité entre les peuples comme entre les individus sans une idée commune, et il faut que cette idée commune soit placée le plus haut possible, afin qu’elle puisse se voir de plus loin. En la mettant trop bas, sous prétexte de la rendre plus accessible, on avilit les meilleurs et on ne fait que confirmer les médiocres dans leur médiocrité. Une idée haute n’a pas besoin d’être comprise pour chaque citoyen pris à part ; il suffit qu’elle soit dans l’air, qu’elle agisse directement ou indirectement sur les consciences. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 157)

« La solidarité des privilèges économiques, en dépit des apparences, est inflexible comme l’enfer. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 164)

« Tout le monde parle de restaurer les valeurs spirituelles, la formule est à la mode. On ne restaurera jamais les valeurs spirituelles aussi longtemps que le profit sera honoré, alors qu’il ne devrait être que toléré et contrôlé. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 166)

« Lorsqu’on réfléchit sans prétention aux grands mouvements de l’histoire, on comprend très bien qu’ils ont été des vagues de fond, et les hommes de génie qui apparaissent à la surface furent tirées par elles des abîmes, jetés comme des flèches à la crête écumante, d’où ils nous semblent commander à la mer… » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 168)

« Je veux seulement dire que la Chevalerie n’est pas née d’une crise d’optimisme ; elle a fleuri sur l’égoïsme, la férocité, le désespoir du monde. Et demain, peut-être… » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 170)

« Le coq est un oiseau stupide et il est absurde d’en faire l’emblème d’une nation dont le blason millénaire porte trois fleurs de lis sur champ d’azur. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 27)

« Il est vrai que la nuit s’est faite sur mon pays, et peut-être n’en verrai-je pas la fin, mais je n’ai pas peur de la nuit, je sais bien qu’en allant jusqu’au bout de la nuit on retrouve une autre aurore. Que je la connaisse ou non, à vrai dire, cela m’importe peu maintenant. La grande affaire de ma vie n’a pas été de voir, mais de croire. Ce que nous voyons nous est seulement prêté, ce que nous croyons nous est donné. Par la foi seule, je possède. Qu’est-ce que ma pauvre expérience m’a fait connaître de mon pays ? Peu de chose. Un petit nombre de vivants, dont beaucoup sont déjà morts. Des lambeaux d’histoire qui ont échappé à la dent des rats, ou à celle des cuistres, mille fois plus destructeurs que les rats. Des paysages dont l’image intransmissible que j’en garde ne survivra pas à mon regard. De bien des manières mon pays reste pour moi une énigme, et le mot de cette énigme est au plus profond de moi-même. Qu’il y reste ! Ce sont les peuples subalternes, – comme par exemple, l’italien – les races envieuses et mal nées, pour lesquelles la haine et le mépris sont des toniques nécessaires qui cherchent éternellement à se définir afin de mieux cacher qu’elles se chercheront toujours, qu’elles ne se réaliseront jamais. Ma race est trop vieille et trop illustre pour se définir ; elle se nomme. Je porte son nom, je porte le nom qu’elle m’a donné. Je ne le porte pas comme une plume à un feutre, comme un galon sur la manche, ou comme un titre de comte du pape. Je ne l’ai ni mérité, ni payé ; il n’est d’ailleurs pas distinct de moi-même, lui et moi ne faisons qu’un. J’essaie de le porter comme je porte celui de catholique, avec humilité, c’est-à-dire avec naturel, le plus naturellement et le plus simplement que je puis. Être humble ne signifie nullement rechercher les humiliations, ce qui ne va pas sans beaucoup d’imprudence et d’orgueil ; il suffit d’être ce qu’on est, ni plus ni moins, sous le regard de Dieu. Ce que le nom de France a signifié avant moi, ce qu’il signifiera dans l’avenir, ce qu’il signifie aujourd’hui pour les autres, tout cela ne doit pas me détourner de mon but. Quand j’aurai travaillé jusqu’au bout, jusqu’au bout fait face, alors peut-être me sera-t-il donné de mieux comprendre, alors peut-être je verrais, après avoir cru. Comme tous ceux de ma race qui m’ont précédé en ce monde, je ne saurai que dans l’autre ce que c’est que la France, mais avant d’aller les rejoindre, ma modeste tache accomplie, je saurai – oui, je saurai ce que c’est qu’un Français. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 19-20)

« La liberté de pensée, par exemple, est une grande chose. Mais si les citoyens profitent de ce que cette liberté leur est garantie par la Constitution pour ne plus penser du tout, c’est-à-dire pour justifier leur conformisme, pour adopter successivement toutes les opinions favorables au développement de leurs affaires, la liberté de pensée ne sera bientôt plus qu’une formule exploitée dans les meetings par des imposteurs. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 177)

« […] nous en avons réellement plein le dos d’entendre dénoncer l’individualisme comme la cause de tous nos maux, alors que depuis cent cinquante ans la société moderne n’a cessé de fabriquer en série des types d’hommes de moins en moins susceptibles d’être distingués les uns des autres. Il ne suffit pas de donner à des pauvres bougres le nom de citoyens pour les grandir à la mesure des anciens Romains de Rome. Ces citoyens des démocraties modernes mériteraient beaucoup plus le nom d’administrés. On aura beau dire qu’il est préférable d’être simple administré qu’esclave de M. Hitler. Je répondrai qu’une dictature mène à l’autre, que des contribuables habitués à trembler devant un guichet ou à déchiffrer avec angoisse, la sueur au front, les ukases incompréhensibles d’un tas de führers anonymes font, un jour ou l’autre, d’excellent bétail pour les troupeaux totalitaires. J’ajouterai même que par haine de la dictature hypocrite des bureaux, il arrive que des hommes violents rêvent de se donner un maître, un maître vivant, dans les veines duquel coule du sang et non de l’encre. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 183)

« Qui obéit indifféremment à tout le monde ne sait plus ce que c’est que servir. Qui respecte n’importe qui, n’importe quoi, démontre qu’il a perdu le sens d’une des plus nobles vertus humaines, celle de la vénération. En déplorant que le monde n’ait plus son compte d’indociles, je ne trahis nullement la cause de l’ordre. Aucun chef digne de ce nom n’a jamais souhaité diriger un peuple de subalternes ; ce sont là des rêveries de pions ou de dévotes, on ne s’appuie que sur ce qui résiste. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 193)

« J’en appelle à l’Esprit de révolte, non par une haine irréfléchie, aveugle, contre le conformisme, mais parce que j’aime encore mieux voir le monde risquer son âme que la renier. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 197)

« Il semble généralement acquis que le diable est l’Esprit de révolte – opinion très favorablement accueillie par les conservateurs, puisqu’elle les autorise à mettre en enfer tous les mécontents, et au paradis tous les gendarmes. Que le diable soit révolté pour son propre compte, je ne le nie pas. Mais rien ne prouve qu’il ait formé le dessein de séduire les hommes de la même manière qu’il a séduit les anges. L’expérience démontrerait plutôt qu’il juge moins facile de nous perdre par l’esprit de révolte que de nous avilir par l’esprit de servitude, et que, loin de se proposer de nous élever à la dignité satanique d’anges rebelles, sa haine clairvoyante médite de nous faire descendre à la condition des bêtes. Si une telle hypothèse vous scandalise, tant pis ! Car enfin, parmi les quelques pécheurs, un petit nombre, que le Christ a maudits dans l’Evangile, est-ce que vous trouvez beaucoup de révoltés, de réfractaires ? Je n’y vois guère, moi, que des conformistes, des gens asservis à une foi sans générosité, à une discipline sans amour. L’amour, voilà le mot qui conclut. L’homme libre, seul, peut aimer. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 200-201)

« Comme je l’ai répété bien des fois au cours de ces pages, ce n’est pas la société qui court à présent le plus grand péril, c’est l’homme, et sans doute en a-t-il toujours été ainsi ; mais une telle vérité trouve peu d’apôtres, car la défense de la société est assurément d’un plus grand profit que la défense de l’homme… Bref, l’homme n’est pas fait pour vivre seul, et les membres dispersés du troupeau finiront infailliblement par se rejoindre. Au lieu que, si l’homme fait un jour le sacrifice des droits de la personne à une collectivité, il ne les retrouvera jamais plus, car cette collectivité ne cessera de s’accroître en puissance et en efficacité matérielle. Oh ! je sais bien ce que vous allez me répondre. Vous allez me répondre que la collectivité démocratique ne portera jamais atteinte aux droits sacrés de la personne. Eh ! pardon, qui m’en assure ? Pourquoi la majorité ne m’imposerait-elle pas demain sa propre morale, si la mienne s’oppose à ses profits ? » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 202-203)

« L’Homme libre n’a qu’un ennemi, c’est l’Etat païen, de quelque nom qu’on le nomme, qu’il s’affirme dans un tyran ou qu’il se dissimule au plus épais de la foule jouisseuse et lâche. Contre sa puissance matérielle nous ne pouvons rien : il dispose déjà de notre travail et de nos vies. La nouvelle organisation économique a prodigieusement favorisé sa croissance, et l’immense effort de la guerre a mis sous son contrôle toute la machinerie. De ce qu’il a pris, nous savons qu’il ne rendra rien ou ne rendra que l’apparence. Et d’ailleurs j’ai honte de parler de ce dieu, comme s’il existait par lui-même, alors qu’il n’est que la somme effrayante de nos ignorances, de nos paresses, de nos lâchetés, de nos terreurs et de nos convoitises. Les hommes qui prétendent se décharger sur la collectivité de leurs devoirs ou de leurs risques se condamnent à lui abandonner aussi leurs droits. Aujourd’hui même, en face de la plus grande catastrophe de toutes les histoires, vous n’entendez presque jamais ces malheureux dire qu’ils s’efforceront demain de changer, qu’ils seront meilleurs. Ce n’est pas eux qu’ils rêvent d’améliorer, c’est la Constitution, c’est l’Etat. Ils espèrent trouver enfin une législation miraculeuse qui sera juste et raisonnable à leur place, qui leur permettra de rester ce qu’ils sont, de s’enrichir et de jouir, non seulement sans risques, mais sans remords. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 203-204)

« L’Eglise en armes, c’est l’Eglise debout, et les saints au premier rang. Il est vrai que l’Eglise ne se lève qu’au dernier moment – autant dire qu’elle ne se bat que le dos au mur, quand il lui est devenu impossible de reculer d’un pouce, parce qu’elle perdrait alors d’un seul coup le spirituel et le temporel, les apparences et les réalités, les vertus et les prestiges, le ciel et la terre, comprenez-vous ? Lorsque l’esprit de Munich s’empare d’elles, j’ignore absolument jusqu’où les démocraties se laisseront entraîner par la panique, au lieu que l’Histoire m’enseigne le point précis où, coûte que coûte, l’Eglise devra tenir bon. Car elle peut bien laisser se relâcher le lien qui la relie à ses saints, mais elle ne saurait permettre qu’il soit rompu, sous peine de mort. Et vous avez beau vous faire des saints une image ridicule, je vous dis, moi, qu’il n’y a pas, pour les maîtres du monde, de type humain plus coriace. Ce sont des gens qui rendent à César ce qui appartient à César mais qui se feraient couper en morceaux plutôt que de lui donner autre chose. Or, c’est précisément à ce qui ne lui appartient pas que César tient le plus ; mais il se garde bien de le dire d’abord, et ces gens-là ne se laissent pas entraîner dans les controverses et les marchandages, ils mettent doucement et fermement dans la main tendue de l’Etat ce qui lui revient, ils ajouteraient même volontiers un petit pourboire pour arrondir la somme, et puis, c’est tout, ils n’y pensent plus. Ils n’y pensent plus, parce que rien de ce que possède César ne saurait leur faire envie. J’affirme que cette indifférence courtoise est un scandale mille fois plus contraire aux prétentions de César que les injures et les défis des anarchistes, parce qu’elle est terriblement contagieuse, qu’elle est un objet d’émulation pour les grandes âmes, en même temps que l’espérance et la consolation des humiliés. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 206-207)

« On comprendra trop tard alors que les régimes totalitaires n’avaient fait que parcourir en peu d’années le même chemin que les démocraties réalistes et matérialistes devaient parcourir en un siècle ou deux. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 209)

« Si incroyable que cela paraisse, il est parfaitement exact de dire que nous nous tenons, nous chrétiens, pour seuls réellement responsables de la liberté humaine, parce que nous en sommes responsables devant Dieu ; non pas responsables des Droits de l’homme, remarquez-le, mais du principe de légitimité sur lequel on les fonde. Vous faites bon marché des principes, je le sais, vous les remplacez volontiers par des signes ; mais il arrive un moment où ces signes n’ont absolument pas plus de valeur que les billets de banque à la fin d’une période d’inflation. Les Rois de France étaient de puissants seigneurs, dès le XIIème siècle. Et cependant que restait-il, en 1429, au dauphin Charles ? Ni ses juges, ni ses gendarmes, ni ses clercs n’eussent pu lui rendre ce qu’il avait perdu. Mais, dans son tranquille bon sens, la sage petite Lorraine comprit très bien par où il fallait commencer : contre la volonté même des gens d’Eglise, elle exigea qu’ils fissent d’abord de ce jeune prince un roi consacré. Lorsque l’homme aura tout perdu, nous réclamerons aussi pour lui, bon gré mal gré, l’Onction qui le divinise, nous lui ouvrirons la route du Sacre. » Georges Bernanos (in Lettre aux Anglais, p. 210-211)


Georges Bernanos sur sa moto

mercredi 8 octobre 2014

Les écrivains de l'incarnation

Jean-Paul Marcheschi, La sciarra


Selon moi, il est des écrivains de l’incarnation et de la désincarnation. Les écrivains que j’appelle de l’incarnation sont bien souvent – est-ce si étonnant – des individus qui ont foi en Dieu ou qui ont un puissant intérêt pour tout ce qui relève du sacré. Leur incarnation comporte une sorte d’attente de la résurrection ; ceux-ci sont entres autres : Léon Bloy, Georges Bernanos, Paul Claudel, Charles Péguy, Joseph de Maistre, Ernest Hello, Fédor Dostoïevski, etc. Ce que j’entrevois chez eux d’incarnation, cela passe bien évidemment par les formes et le fond de leur langage : une écriture mêlée d’eau et de feu, des phrases de terre grasse ; un absolu qui prend sa source en Dieu, attentif à l’Apocalypse, à la nouvelle venue du Fils de l’Homme. Voilà ce que je nomme chez eux cette incarnation qui, tout en étant fichée dans la tourbe et la glaise, voit au-delà, attend et espère la lumière qui percera le lourd rideau de ténèbres. Quant à ces écrivains de la désincarnation, nul besoin de dire qu’ils sont légion, qu’ils sont les ombres nauséeuses qui défilent obliquement le long des terres brûlées. Leur écriture est vaporeuse et évanescente ; abstraite, elle n’a point prise en l’homme : elle cherche l’ange dans celui qui est fait avant tout de chair et de sang. Ils manient des vocables empreints de préciosité outrancière. Ceux-là me semblent mépriser l’homme, rejeter son imperfection ainsi que le libre-arbitre malaisé dont il est porteur. Ils ne savent pas ce qu’est l’espérance, la Présence et promènent en tous lieux l’inquiétant falot de leur cynisme amer et froid comme une stèle funéraire. Les écrivains de l’incarnation brûlent quant à eux d’un feu secret, d’une flamme rouge comme la pulpe du cœur, d’un soleil incarnat, d’une aurore qui s’élève en rendant la vue aux aveugles. Les “nécrographes”, de leur côté, filent leurs parures de sommeil pour mieux enterrer le verbe à l’abri du feu vivant.


© Thibault Marconnet

2008/2010



Jean-Paul Marcheschi et son "pinceau-feu"

dimanche 15 juin 2014

Georges Bernanos - La France contre les robots (Extrait)






« Ne pas comprendre ! il faudrait un peu plus de cœur que n’en possèdent la plupart des hommes d’aujourd’hui pour ressentir la détresse de ces êtres malheureux auxquels on retire impitoyablement toute chance d’atteindre le petit nombre d’humbles vérités auxquelles ils ont droit, qu’un genre de vie proportionné à leurs modestes capacités leur aurait permis d’atteindre, et qui doivent subir, de la naissance à la mort, la furie des convoitises rivales, déchaînées dans la presse, la radio. Être informé de tout et condamné ainsi à ne rien comprendre, tel est le sort des imbéciles. Toute la vie d’un de ces infortunés ne suffirait pas probablement à lui permettre d’assimiler la moitié des notions contradictoires qui, pour une raison ou pour une autre, lui sont proposées en une semaine. Oui, je sais que je suis presque seul à dénoncer si violemment ce crime organisé contre l’esprit. Je sais que les imbéciles dont je prends ainsi la défense n’attendent que l’occasion de me pendre, ou peut-être de me manger, car où s’arrêtera leur colère ? N’importe ! je répète que ce ne sont pas les Machines à tuer qui me font peur. Aussi longtemps que tueront, brûleront, écorcheront, disséqueront les Machines à tuer, nous saurons du moins qu’il y a encore des hommes libres, ou du moins suspects de l’être. La plus redoutable des machines est la machine à bourrer les crânes, à liquéfier les cerveaux. Oui, oui, riez tant que vous voudrez de ma colère, misérables prêtres sans cœur ! Tant que vous aurez un bout de tribune pour y menacer de l’enfer l’imbécile qui ne tire pas sa casquette au Curé, ou qui ne donne pas à la quête, vous vous vanterez de tenir en main des consciences. Mais la Machine à bourrer les crânes en aura fini depuis longtemps avec le jugement, et sans jugement, pas de conscience ! Vos menaces ne toucheront plus que les tripes, non les âmes.

Les âmes ! On rougit presque d’écrire aujourd’hui ce mot sacré. Les mêmes prêtres imposteurs diront qu’aucune force au monde ne saurait avoir raison des âmes. Je ne prétends pas que la Machine à bourrer les crânes est capable de débourrer les âmes, ou de vider un homme de son âme, comme une cuisinière vide un lapin. Je crois seulement qu’un homme peut très bien garder une âme et ne pas la sentir, n’en être nullement incommodé ; cela se voit, hélas ! tous les jours. L’homme n’a de contact avec son âme que par la vie intérieure, et dans la Civilisation des Machines la vie intérieure prend peu à peu un caractère anormal. Pour des millions d’imbéciles, elle n’est qu’un synonyme vulgaire de la vie subconsciente, et le subconscient doit rester sous le contrôle du psychiatre. Oh ! sans doute, le psychiatre ne saurait être tenu pour responsable de cette bêtise, mais il ne peut pas non plus faire grand chose contre elle. La Civilisation des Machines qui exploite le travail désintéressé du savant est moins tentée que jamais de lui déléguer la plus petite part de son magistère sur les consciences. Peut-être eut-elle été tentée de le faire au temps de la science matérialiste dont certaines théories, du moins en apparence, s’accordaient avec sa propre conception de la vie, mais la science actuelle ne se prête nullement aux grossières simplifications de la propagande.

Dans la lutte plus ou moins sournoise contre la vie intérieure, la Civilisation des Machines ne s’inspire, directement du moins, d’aucun plan idéologique, elle défend son principe essentiel, qui est celui de la primauté de l’action. La liberté d’action ne lui inspire aucune crainte, c’est la liberté de penser qu’elle redoute. Elle encourage volontiers tout ce qui agit, tout ce qui bouge, mais elle juge, non sans raison, que ce que nous donnons à la vie intérieure est perdu pour la communauté. Lorsque l’idée du salut a une signification spirituelle, on peut justifier l’existence des contemplatifs – c’est ce que fait l’Eglise au nom de la réversibilité des mérites et de la Communion des Saints. Mais dès qu’on a fait descendre du ciel sur la terre l’idée du salut, si le salut de l’homme est ici-bas, dans la domination chaque jour plus efficiente de toutes les ressources de la planète, la vie contemplative est une fuite ou un refus. Pour employer une autre expression de l’avant-dernière guerre, dans la Civilisation des Machines tout contemplatif est un embusqué. La seule espèce de vie intérieure que le Technicien pourrait permettre serait tout juste celle nécessaire à une modeste introspection, contrôlée par le Médecin, afin de développer l’optimisme, grâce à l’élimination, jusqu’aux racines, de tous les désirs irréalisables en ce monde.

Imbéciles ! Vous vous fichez éperdument de la vie intérieure, mais c’est tout de même en elle et par elle que se sont transmises jusqu’à nous des valeurs indispensables, sans quoi la liberté ne serait qu’un mot. Vous vous fichez non moins éperdument de ces valeurs ? Soit ! Ce que j’écrivais il y a un instant sur les gaillards qui se sont à peu près libérés de leur âme ne vous intéresse pas davantage ? Tant pis. Je me permettrai pourtant de revenir sur ce type si parfaitement représentatif, en un sens, de l’ordre et de la civilisation des machines, l’aviateur bombardier. À ce mot, les imbéciles recommencent à se gratter ; je devrai donc vous ouvrir une parenthèse. Il est d’usage, pour essayer de distinguer entre eux les imbéciles, de les classer en imbéciles de droite et en imbéciles de gauche. Les imbéciles de gauche n’auront pas tort de dire que la guerre totale est une invention des fascistes. Mais supposons, par exemple, qu’au temps de la guerre espagnole, les vaillantes armées russes aient envahi l’Allemagne. Existe-t-il, à droite ou à gauche, un imbécile assez imbécile pour oser me démentir si je dis que les aviateurs du Maréchal Staline auraient pu se comporter exactement comme le firent, quatre ans plus tard, les aviateurs du Maréchal Goering, sans encourir le moindre blâme de leurs amis ? Ces messieurs, en se grattant plus énergiquement que jamais, auraient invoqué les impitoyables nécessités de la guerre, comme dix ans plus tôt ils invoquaient, pour excuser les milliers de cadavres de l’épuration léniniste, les nécessités non moins sacrées de la révolution communiste. Imbéciles de droite et de gauche, chiens que vous êtes, si vous vous grattez si furieusement, c’est que vous vous sentez, au fond, tous d’accord, vous savez tous très bien qu’à la Civilisation des Machines doit logiquement correspondre la guerre des machines. Assez de grimaces, hypocrites ! Torchez-vous une dernière fois les yeux, et revenons si vous le voulez bien à l’aviateur bombardier. Je disais donc que le brave type qui vient de réduire en cendres une ville endormie se sent parfaitement le droit de présider le repas de famille, entre sa femme et ses enfants, comme un ouvrier tranquille sa journée faite. « Quoi de plus naturel ! » pense l’imbécile, dans sa logique imbécile, « ce brave type est un soldat, il y a toujours eu des soldats ». Je l’accorde. Mais le signe inquiétant, et peut-être fatal, c’est que précisément rien ne distingue ce tueur du premier passant venu, et ce passant lui-même, jusqu’ici doux comme un agneau, n’attend qu’une consigne pour être tueur à son tour, et, devenant tueur, il ne cessera pas d’être un agneau. Ne trouvez-vous pas cela étrange ? Un tueur d’autrefois se distinguait facilement des autres citoyens, non seulement par le costume, mais par sa manière de vivre. Un vieux routier espagnol, un lansquenet allemand, ivrogne, bretteur et paillard, se mettaient, comme d’eux-mêmes, en dehors, ou en marge de la communauté. Ils agissaient ainsi par bravade sans doute, mais nous savons que la bravade et le cynisme sont toujours une défense, plus ou moins consciente, contre le jugement d’autrui, le masque d’une honte secrète, une manière d’aller au-devant d’un affront possible, de rendre terreur pour mépris. Car le routier espagnol, le lansquenet allemand se jugeaient, eux aussi, de simples instruments irresponsables entre les mains de leurs chefs, mais ils n’en étaient pas fiers. Ils préféraient qu’on les crût plutôt criminels que dociles. Ils voulaient que leur irresponsabilité parût venir plutôt de leur nature, de leurs penchants, de la volonté du Bon Dieu, auquel ils croyaient en le blasphémant. Le bombardier d’aujourd’hui, qui tue en une nuit plus de femmes et d’enfants que le lansquenet en dix ans de guerre, ne souffrirait pas qu’on le prît pour un garçon mal élevé, querelleur. « Je suis bon comme le pain, dirait-il volontiers, bon comme le pain et même, si vous y tenez, comme la lune. Le grincement de la roulette du dentiste me donne des attaques de nerfs et je m’arrêterais sans respect humain dans la rue pour aider les petits enfants à faire pipi. Mais ce que je fais, ou ne fais pas, lorsque je suis revêtu d’un uniforme, c’est-à-dire au cours de mon activité comme fonctionnaire de l’Etat, ne regarde personne. » Georges Bernanos (in La France contre les robots, p. 99-103)


Georges Bernanos (1888 - 1948)

mardi 11 février 2014

La sainteté impossible



Sous le soleil de Satan de Georges Bernanos – qui est son tout premier roman, ne l'oublions pas – possède une force incroyable que les décennies passées n’ont pas éteinte.

C’est aux premières phrases que l’on reconnaît les grands livres :

« Voici l’heure du soir qu’aima P. – J. Toulet. Voici l’horizon qui se défait – un grand nuage d’ivoire au couchant et, du zénith au sol, le ciel crépusculaire, la solitude immense, déjà glacée, – plein d’un silence liquide… Voici l’heure du poète qui distillait la vie dans son cœur, pour en extraire l’essence secrète, embaumée, empoisonnée.
Déjà la troupe humaine remue dans l’ombre, aux mille bras, aux mille bouches ; déjà le boulevard déferle et resplendit… Et lui, accoudé à la table de marbre, regardait monter la nuit, comme un lis. »

En notre époque froidement rationnelle ou bien tout émoustillée par l’attrait de phénomènes prétendument paranormaux (nécromancie, chiromancie, cartomancie, et autres “scies” musicales pour chaises branlantes), il est bon de lire ou de relire ce chef-d’œuvre bien vivant de la littérature française.

Qu’on soit ou non chrétien importe peu pour lire Sous le soleil de Satan. On peut être athée, agnostique, animiste, bouddhiste, je-m’en-foutiste et autres joyeusetés, c’est égal.

Le style de Bernanos est une grande tempête qui emporte tout sur son passage, même les consciences les plus réfractaires à son imaginaire.

Car Georges Bernanos sait faire parler le surnaturel avec une rare puissance d’évocation.

Ici, nous sommes loin des ectoplasmes invoqués par Victor Hugo à Guernesey ou autres fantômes de foire affublés d’un drap ridicule ; non, ici nous sommes confrontés à Satan en personne, rien de moins.

Satan n’a pas de queue fourchue ni de cornes de bouc, ça c’est bon pour la légende collective.

Celui que nous donne à voir Georges Bernanos est tranquillement travesti sous les traits d’un maquignon qui va cheminer dans la pénombre aux côtés de l’abbé Donissan ; et qui tentera en vain de faire plier la volonté de cet ecclésiastique afin de le désespérer de sa tâche quotidienne : le désespérer de sa foi, donc de sa vocation et de sa parole donnée.

“Vocation” vient du latin “vocatus”, qui signifie “être appelé”. Or, Donissan ne se sent pas vraiment appelé à être un berger des âmes. D’ailleurs, on voit bien qu’il se joue la comédie, notamment par le biais de plusieurs mortifications. Mais au fond, il n’est pas dupe : il sait bien que son être tout entier n’a pas la force de soutenir pareille vocation.

N’oublions pas non plus que le mot “foi”, est étroitement lié à celui de “confiance”. Et Donissan a si peu confiance en lui-même…

Il est comme son propre “diable” logé dans les replis de sa conscience.

Car, disons-le tout net : le Satan que nous dépeint Georges Bernanos est par trop excentrique et grotesque pour pouvoir effrayer son homme – et je pense, à ce propos, que l’intention de l’auteur de Monsieur Ouine était de nous en montrer une sorte de caricature bouffonne.

Pour cette raison, le Satan de Bernanos m’apparaît avant toute chose comme une représentation intime de la conscience torturée de Donissan.

Dans cette lumière grise et pâle, cette lumière de linceul, nous sentons l'abbé Donissan aux prises avec sa grande faiblesse humaine et tout son désir inassouvi de parvenir à “sauver des âmes”.

Il ne sauvera pas Mouchette. Le destin de cette dernière sera le même que celui de l’autre Mouchette qui, dans Nouvelle histoire de Mouchette – récit terrible et prodigieux –, met fin à ses jours ; s’exile à tout jamais de la vie avec le goût amer du malheur coincé dans sa bouche.

L’abbé Donissan deviendra à la fin du récit, le “saint” de Lumbres. Il est étrange d’ailleurs de constater à quel point ce nom ressemble à celui de “Limbes” : les limbes qui ne sont rien de moins que les faubourgs de l’enfer.

Le saint de Lumbres se sent peu méritant de ce titre : car toute une croix d’impuissance pèse affreusement sur ses épaules d’homme.

Il sait qu’il n’a rien d’un saint, il en a la terrible conscience.
Il se sait imposteur.

L’imposture est d’ailleurs un thème central dans l’œuvre de Bernanos : elle pose l’implacable question de la conformité entre notre parole et nos actes.

Car, après avoir exhorté le Ciel afin que lui soit donné le don du miracle, rien ne s’accomplira : l’enfant mort restera froid comme la terre d’hiver. Et c'est d'ailleurs là que se révèle également tout le génie de Bernanos : par sa faculté à nous faire espérer ce fameux “miracle” qui finalement n'aura pas lieu.

Ainsi le saint de Lumbres est ramené brutalement sur terre comme par la gifle d’une main immense ; cloué au sol, muré dans sa chair impuissante. C'est là que son humanité est, au fond, la plus bouleversante.

Le plus beau passage de ce livre, à mes yeux, se trouve dans les toutes dernières pages, lorsque le célèbre écrivain fictif, Antoine Saint-Marin (de l'Académie Française) – qui ce me semble, a été inspiré à Bernanos par Anatole France –, se rend dans la paroisse du saint de Lumbres pour rencontrer cet homme d'église à l'aura mystérieuse ; et faire par là même une petite visite de courtoise hypocrisie à celui qui lui fait de l’ombre depuis le fond de sa paroisse isolée, à lui, le grand homme de lettres – et si peu de l’être.

Georges Bernanos nous le dépeint comme une sorte de dilettante pitoyable et désinvolte, façon de vulgaire journaliste qui se mêle de vouloir écrire sur un phénomène qu'il ne peut absolument pas connaître : à savoir la sainteté.

Antoine Saint-Marin – qui n’a de “saint” qu’une partie de son patronyme –,  se retrouvera alors face à face avec un saint de Lumbres totalement inattendu.

Un homme dans le dénuement le plus extrême et qui n'aura pas besoin de “parler” – d’ailleurs il ne le peut pas, les lecteurs comprendront aisément pourquoi lorsqu'ils parviendront à la fin du livre –, pour foudroyer littéralement toute la petitesse et l'âme miséreuse de cet écrivain à succès, de cet homme tiède et minuscule.

La phrase muette qui se manifeste à la toute fin du livre, résonne comme le tonnerre et demeure longtemps clouée dans l'esprit.

Et c’est le silence qui remporte la dernière victoire.

Bernanos aura ces mots sublimes, dans un autre grand livre, Journal d’un curé de campagne :

« Garder le silence, quel mot étrange ! C’est le silence qui nous garde. »

Voilà de quoi méditer.


© Thibault Marconnet

15/12/2013

Francisco de Zurbaran, Agnus Dei, 1635-1640

lundi 27 janvier 2014

Lait de la poésie




Cécile Sauvage portait à merveille son nom.

Femme ardente, aimante et sauvage, son passage sur terre fut de courte durée : elle s’éteignit comme une luciole qui aura intensément brûlée pendant seulement une quarantaine d’années.

Dans son ventre de femme, Cécile Sauvage ne portait pas seulement Olivier Messiaen, celui qui était appelé à être le futur compositeur grandiose de Quatuor pour la fin du temps ; elle portait également un fruit doux et amer : la Poésie.

Ce fruit, elle l’a cultivé toute sa vie. Elle a vécu pleinement dans le giron des mots : ces signes d’encre qui lui ont permis de rendre son expérience du monde avec une troublante lucidité.

Tandis que son fils compositeur germinait dans sa matrice de lumière, il pouvait déjà entendre le chant d’une mélodie majestueuse et fragile : la voix de sa mère qui écrivait pour cet enfant à venir, L’Âme en bourgeon, recueil teinté de si déchirants poèmes.

Avant que d’accoucher physiquement, elle accouchait déjà sur le plan symbolique d’une œuvre claire et fiévreuse, tout imprégnée du chant des oiseaux, du rythme cyclique de la terre.

Je l’imagine, échevelée et calme, pareille à une fontaine dont l’eau jaillirait parfois dans un grand rire de cristal.

Plus tard, Olivier Messiaen – son « chevalier rose » ainsi qu’il s’était lui-même surnommé enfant –, aura tété ce sein gonflé de Poésie.
Il a pu ainsi se nourrir d’une musique secrète et tendre : la musique de l’âme humaine, toute enclose en sa mère.

Cécile Sauvage, renarde chasseresse et chantante mésange, fut reconnue par certains de ses pairs, tels que Frédéric Mistral, Anna de Noailles ou encore Francis Jammes.

Son journal intime – qui clôt ses Oeuvres complètes –, est un précieux témoignage et nous livre des réflexions pleines d’humour et de finesse :

« … Pour les hommes, une femme, mon Dieu, c’est toujours une cigarette entre leurs doigts ; ils la roulent, l’emmaillotent, la fument. Et je réponds oui, mais la fumée leur échappe… »

Peu de temps avant de déchirer le voile de la mort, elle écrivait ces mots dans son journal :

« Au moment de la mort, il faut beaucoup de soleil. Il faut partir en croyant à l’amour comme à la lumière. »

Georges Bernanos, lion des lettres dont l’œil était puissamment aiguisé, dira d’elle ceci dans Le Crépuscule des vieux :

« L’œuvre de Cécile Sauvage est pure. Mais d’une pureté vivante, pure comme une vie pure, avec on ne sait quelle douce malice agreste, et parfois, tout à coup, le brusque écart d’une ombrageuse fierté… Si la pureté sait nous faire partager inexplicablement son allégresse, c’est qu’elle n’est justement pas, ainsi qu’on voudrait le prétendre, l’ignorance éblouie, sans art, mais au contraire une certaine expérience profonde de la vie, dont les plus vils sentent obscurément la force essentielle… »

Pour finir, voici un poème de Cécile Sauvage, intitulé La tête. Il faut toujours laisser la dernière parole aux poètes :

« Ô mon fils, je tiendrai ta tête dans ma main,
Je dirai : j’ai pétri ce petit monde humain ;
Sous ce front dont la courbe est une aurore étroite
J’ai logé l’univers rajeuni qui miroite
Et qui lave d’azur les chagrins pluvieux.
Je dirai : j’ai donné cette flamme à ces yeux,
J’ai tiré du sourire ambigu de la lune,
Des reflets de la mer, du velours de la prune
Ces deux astres naïfs ouverts sur l’infini.
Je dirai : j’ai formé cette joue et ce nid
De la bouche où l’oiseau de la voix se démène ;
C’est mon œuvre, ce monde avec sa face humaine.

Ô mon fils, je tiendrai ta tête dans ma main
Et, songeant que le jour monte, brille et s’éteint,
Je verrai sous tes chairs soyeuses et vermeilles
Couvertes d’un pétale à tromper les abeilles,
Je verrai s’enfoncer les orbites en creux,
L’ossature du nez offrir ses trous ombreux,
Les dents rire sur la mâchoire dévastée

Et ta tête de mort, c’est moi qui l’ai sculptée. »


© Thibault Marconnet

19/12/2013


Cinquième mouvement du Quatuor Pour La Fin Du Temps de Olivier Messiaen :
Louange A L'Eternité De Jésus