Affichage des articles dont le libellé est Laure Adler. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Laure Adler. Afficher tous les articles

jeudi 12 janvier 2017

Rallumer les grands alambics de la beauté

Nicolas de Staël, Le soleil, 1952


À force de détruire toute espérance en un monde et des hommes meilleurs, notre société a perdu son âme : elle est devenue recroquevillée, étriquée, veule et sans gloire. L’essayiste et philosophe du langage George Steiner souligne avec justesse l'importance qu'il y a de pouvoir se tromper : certes, les différentes idéologies du XXème siècle ont fait beaucoup de torts à l'humanité, mais faut-il pour autant sombrer dans la désillusion la plus totale et le cynisme glacé de notre époque ? Je ne crois pas. Plus que jamais il convient de rallumer les grands alambics de la beauté, en faisant de l'art un socle pour permettre de s'élever et de ne plus patauger dans la fange du nihilisme. C'est notre regard vide et froid d'individus blasés, résignés qui attise les forces de mort à l'œuvre dans le terrorisme, d'où qu'il provienne. C'est notre absence d'élévation spirituelle (à comprendre ici dans un sens large de culture de l'esprit) qui nous conduit droit aux différents attentats qui éclatent un peu partout sur notre globe. Steiner n'est pas devenu gâteux, loin s'en faut. C'est nous qui sommes devenus des vieillards avant l'heure, à force de tout railler par d'insipides moqueries. Notre sourire mesquin a l'apparence d'un rictus de mort. En sapant petit à petit les élans de notre âme, nous nous sommes retrouvés coincés sous les gravats de nos temples de la consommation outrancière et racoleuse. La parole du poète Ossip Mandelstam devrait avoir aujourd'hui pour nous valeur d'exemple : « En me privant des mers, de l'élan, de l'envol, / Pour donner à mon pied l'appui forcé du sol, / Quel brillant résultat avez-vous obtenu : / Vous ne m'avez pas pris ces lèvres qui remuent ! » Tant que des lèvres remueront dans le temps de la nuit, rien ne sera tout à fait perdu.


© Thibault Marconnet

le 8 janvier 2017

George Steiner : Entretien avec Laure Adler (Hors-champs) [2015] :

mercredi 23 novembre 2016

Confusion dans le tribunal de l'âme : “Le Client” d'Asghar Farhadi



“Le Client” - dernier film en date du réalisateur iranien Asghar Farhadi - est une expérience cinématographique bouleversante, qui nous laisse sous le choc. Au début, on se dit que ce ne sera qu'un film assez banal, un de plus à rajouter à la liste de tous ceux que l'on a déjà vus... mais les événements vont aller crescendo pour nous mener jusqu'à une apothéose déchirante et pour le moins inattendue. Le scénario est digne du travail d'un orfèvre. Ce qu'il y a de magnifique et de profondément troublant dans ce film, c'est qu'on ne peut pas tranquillement prendre position pour une personne ou une autre : impossible de s'arranger avec sa conscience. Il n'y a, dans cette histoire, aucun “coupable” et aucun “innocent”, au sens absolu : simplement un chapelet de coïncidences malheureuses qui vont nouer les personnages les uns aux autres de manière tragique. C'est notre humanité si fragile - avec ses lâchetés, ses compromissions, ses colères, ses non-dits, ses douleurs - que nous donne à voir Asghar Farhadi dans sa nudité la plus terrible et la plus crue. À condition d'avoir encore un cœur qui bat dans la poitrine, on ne ressort pas indemne d'un tel film.


© Thibault Marconnet

le 23 novembre 2016

Bande-annonce : 


Asghar Farhadi : Entretien avec Laure Adler (L'heure bleue/France Inter) :


Sonita Alizadeh - Brides For Sale :



Asghar Farhadi © Photographie Denis Rouvre pour Télérama

vendredi 17 octobre 2014

Élégie pour l'absent




Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas est une sorte de long poème en prose qu’Imre Kertész déroule comme un parchemin aux lettres couvertes de cendre.
Le thrène, l’élégie qui constitue l’ossature de ce texte bouleversant est le poème Todesfuge de Paul Celan. « Lait noir de l’aube nous le buvons le soir / le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit / nous buvons et buvons /nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré… » Œuvre véritablement musicale, ce thème surgit tout le long du récit ainsi que les lèvres d’une plaie qui s’entrouvrent, la mélodie sourde et obsédante d’une âme blessée à mort.

Il existe plusieurs versions du Kaddish au sein de la tradition juive. Certains sont chants de sanctification, d’autres expriment la peine qui s’exhale de la bouche des vivants endeuillés pour tenter d’accompagner les morts dans leur traversée inconnue. Mais ici, Kertész fait le deuil impossible d’un “enfant qui ne naîtra pas”, qui ne verra jamais la lumière du jour. Car cette lumière, pour l’auteur d’Être sans destin est froide et fuligineuse : c’est cette aube glacée au visage souillé de suie qui émane d’Auschwitz, de ce lieu “sans destin” où Imre Kertész a laissé une partie de lui-même qui, pour le dire avec les mots de Charlotte Delbo, n’est sans doute “pas revenue”.

Celui qui, dans le judaïsme est l’Innommable par excellence et que nous autres chrétiens nommons Dieu, dit à son peuple (Deutéronome 30, 19) : « Choisis donc la vie pour que toi et ta postérité vous viviez… » Et Kertész s’y oppose en décidant, en son âme et conscience, de ne pas faire acte de descendance.  Il refuse de donner la vie, lui qui a trop connu la mort.
Celle qui à l’époque, accompagnait sa douloureuse existence, ne comprendra pas ce refus car elle croit encore que la vie peut renaître du sein froid des cendres. Et cet enfant qui ne naîtra pas, dans son absence irrévocable entraînera la lente et inexorable rupture du couple.

Ce livre est le récit d’un deuil étrange car l’être pleuré n’est sorti d’aucun ventre de femme : il n’est littéralement jamais venu au monde. Me vient à l’esprit que ce “Kaddish”, Imre Kertész le déclame avant tout pour lui-même, au nom de cette adolescence morte dans les camps et sur laquelle personne n’a pleuré. Dans cette prière funèbre, Kertész se fait accompagner de Paul Celan, tel Dante conduit par Virgile dans le givre des enfers.
Et la morsure du froid le plus intense est aussi douloureuse que celle du feu.
Ce livre est d’une “terrible beauté” : son chant s’inscrit dans l’âme du lecteur aussi sûrement qu’un tatouage de déporté.


© Thibault Marconnet
le 17 octobre 2014

Imre Kertész : Entretien avec Laure Adler (Hors-champs) [2010] 



Anselm Kiefer, Twilight of the West [Abendland], 1989