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jeudi 24 septembre 2015

L'âme ensevelie : à propos du film “Damnation” de Béla Tarr



Dans le film Damnation de Béla Tarr, la pluie tombe drue comme pour laver, purifier ce paysage de béton et de désolation.
À moins qu'elle ne se déverse du ciel comme pour mieux engloutir ces lieux où les hommes semblent avoir perdu tout espoir de salut ?
Karrer, le personnage principal du film, est absorbé dans une déréliction que ne parvient pas à apaiser cette femme désirée et qui chante dans un club appelé le “Titanik”.




Titre évocateur en effet, puisque tout sombre irrémédiablement.
Les différents personnages vivent un naufrage, incapables qu'ils sont de s'épauler, de se soutenir moralement.
Une eau froide s'engouffre par les multiples brèches de leurs âmes désertiques et désespérées.
Karrer n'aura même plus de mots pour traduire sa chute : il aboiera à la gueule d'un chien comme dans une tentative désespérée pour communiquer avec un autre être vivant. La décomposition de son être intérieur apparaîtra, dès lors, inéluctable.




C'est l'histoire d'un monde qui se disloque entièrement ; le récit noir d'un être dont la vie se brise dans la triste compagnie de chiens errants, de ruines métalliques - sous le bruit assourdissant d'une averse antédiluvienne.
La grisaille humide l'avale, l'engloutit et son âme est ensevelie sous les décombres de la perdition.
Le déluge dévaste tout.
Il n'y aura pas de bras pour façonner une arche.






© Thibault Marconnet

le 30 octobre 2013

dimanche 14 décembre 2014

Mihály Víg - Filmzenék Tarr Béla Filmjeihez [2001]




Musique et cinéma accomplissent parfois un divin mariage. Qu’on songe à Einseinstein et Prokofiev ; Fellini et Nino Rotta ; Sergio Leone et Ennio Morricone ; Andreï Tarkovski et Edouard Artemiev ou encore à David Lynch et Angelo Badalamenti (pour citer ceux qui me viennent en premier à l’esprit) – et l’on se rendra compte des fruits miraculeux que peuvent produire de telles alliances. Les œuvres de ces cinéastes ne seraient pas tout à fait ce qu’elles sont sans la griffe de compositeurs qui furent d’indispensables compagnons de route. Ainsi en est-il pour Béla Tarr et Mihály Víg dont la belle et riche collaboration s’étire sur près de 30 ans. 

Hongrois tous deux, ils durent souvent recourir à divers stratagèmes fastidieux auprès d’un Etat rétif et borné afin de trouver des fonds indispensables pour donner corps et vie à leur élan créateur. De nos jours, la situation de l’Art en Hongrie n’est pas près de s’arranger, loin s’en faut... C’est sans doute ce qui explique en partie l’adieu de Béla Tarr au cinéma – que j’espère n’être qu’un au revoir, tant l’œuvre de ce cinéaste me transporte au plus haut point. Rare est la beauté et les grands cinéastes ne courent pas les rues. On a souvent comparé Béla Tarr à Dreyer, Tarkovski ou encore Robert Bresson. Mais Béla Tarr, de même que lesdits cinéastes, est unique en son genre. Son travail est de ceux qui marquent à tout jamais. Les spectateurs qui ont “vécu” ses films – à ce stade-là, il ne s’agit plus de voir, d’assister passivement mais bien de vivre pleinement chaque œuvre –, ne sont pas près d’oublier une telle expérience, un pareil ébranlement de tout l’être. 

Après avoir atteint le point d’orgue de son cinéma avec Le Cheval de Turin, il semblerait que le cinéaste hongrois ait décidé à présent de donner des cours dans une Université de Cinéma en Croatie. Dans quelques déclarations données à la presse, celui-ci n’a cessé de dire qu’il avait pu exprimer tout ce qu’il portait en lui – et que, continuer à faire des films dans ces conditions, ne s’apparenterait qu’à de la redite confortable, bassement commerciale et trop facilement estampillée “Béla Tarr”. Or, s’il est bien une chose à laquelle ce dernier se refuse absolument, c’est de devenir une sorte de rassurant “produit culturel”. Voilà une attitude suffisamment rare et noble pour être soulignée. 

Les musiques signées Mihály Víg et qui constituent cet album sont issues de quatre films : Almanach d’Automne, Damnation, Satantango ainsi que Les Harmonies Werckmeister – soit au moins trois chefs-d’œuvre (je n’ai malheureusement pas encore eu la possibilité de découvrir Almanach d’Automne). Les morceaux qui émaillent cet opus ont souvent le tranchant de tessons de verre et nous grisent ainsi que le vin noir de l’amertume. La musique de Mihály Víg a quelque chose de profondément hypnotique. Nous plongeons dans un univers de cendres, le long de plaines mitraillées par une pluie diluvienne et où la place de l’homme semble de plus en plus précaire et obsolète. Pour beaucoup de peuples de l’Est, la mélancolie est un pain quotidien qui s’arrose bien souvent de vodka : histoire d’abrutir sa conscience et de fuir pour un temps (toujours trop fugace), la lourde grisaille qui colle à la peau et aux yeux. 

Ce qui fait la force de ces diverses compositions, c’est qu’elles peuvent être écoutées sans avoir nécessairement recours aux images de Béla Tarr. À l’auditeur, s’il le désire, de laisser voguer son imagination et de dérouler pour lui-même son propre scénario. Et qui sait, il se peut qu’au fur et à mesure d’une telle écoute, le désir de découvrir les films de Béla Tarr se fasse de plus en plus présent et qu’un petit miracle ait lieu. C’est tout le bien que je vous souhaite.


© Thibault Marconnet
le 07 juin 2014


Tracklist :

01 - Őszi Almanach : Főcím
02 - Őszi Almanach : Lukin
03 - Őszi Almanach : Őskígyó
04 - Őszi Almanach : Lengyelország
05 - Őszi Almanach : Pajesz
06 - Őszi Almanach : Synth
07 - Kárhozat : Csille
08 - Kárhozat : Kész Az Egész
09 - Kárhozat : Eső I.
10 - Kárhozat : R&R
11 - Kárhozat : Lassú Tánc
12 - Kárhozat : Körtánc I.
13 - Kárhozat : Vonósnégyes
14 - Sátántangó : Harang I.
15 - Sátántangó : Eső II.
16 - Sátántangó : Halics
17 - Sátántangó : Szabad Egy Tangót?
18 - Sátántangó : Körtánc II.
19 - Sátántangó : Pityi
20 - Sátántangó : Harang II.
21 - Werckmeister Harmóniák : Valuska
22 - Werckmeister Harmóniák : Öreg




Mihály Víg et Béla Tarr

mardi 28 janvier 2014

Béla Tarr - Les Harmonies Werckmeister



Je connais peu de films qui m'aient autant ému, remué.
Les Harmonies Werckmeister est de ceux-là, sans conteste. C'est un bijou cinématographique qui reste gravé sur la rétine à jamais.
Je ne saurais trop gloser sur cette oeuvre. Le mieux est de s'y plonger, corps et âme. 

Compagnon de route de Béla Tarr et compositeur inspiré, Mihaly Vig signe ici l'une de ses plus belles musiques.

A présent, voici deux scènes du film. Si cela vous émeut, vous secoue, vous ébranle dans vos fondations intimes, c'est bon signe. Cela veut dire que vous savez encore ce que c'est que la faculté d'émerveillement ainsi que la compassion.


Thibault Marconnet


vendredi 24 janvier 2014

Extinction ou “Le Cheval de Turin” de Béla Tarr




Le cheval de Turin de Béla Tarr demeure gravé dans mon esprit – et j’oserais presque dire qu’il s’est logé tout au fond de ma chair.

J’ai le sentiment d’avoir mangé cette œuvre cinématographique par les yeux et mon âme continue de s’en nourrir.

Le quotidien de ce cocher, de sa fille et de leur cheval est le récit de la condition de l’homme sur une terre soumise à tous les vents du désastre.

Ce cheval, c’est celui au cou duquel Nietzsche s’est pendu à Turin alors qu’un cocher de fiacre battait l’animal. Il a mouillé le cuir de la bête de ses sanglots, se serrant à elle comme pour ne pas être noyé, emporté dans l’abandon.

Béla Tarr ne nous montre pas cette scène : elle sert de prologue à ce qui va suivre.

Je vois un lien courir entre ce film et Au hasard Balthazar de Robert Bresson : récit de la vie d’un âne qui symbolise à lui seul l’humaine condition, toute sa persévérance et sa fragilité.

Le cheval de Turin est l’histoire d’une involution, d’une décréation de l’homme et du monde dans lequel celui-ci a vécu jusqu’à présent.

Six jours forment la trame narrative de ce film : on peut y voir le symbole des six jours qu’il fallut à Dieu dans la Bible pour créer toutes choses.

Mais dans cette œuvre, le septième jour ne marquera pas le repos. La soif, la faim, le froid, l’angoisse, la détresse : voilà le pain de ténèbres qui attend ces pauvres créatures.

Béla Tarr nous montre une création aspirée à rebours pour s’anéantir dans l’extinction.

Cette terre battue par la sécheresse et la tempête est abandonnée de tout espoir.
Car tous en sont venus à désespérer de l’Etre.
Et c’est en n’ayant plus foi en lui-même que l’homme signe son propre arrêt de mort.

Les derniers mots que Nietzsche adressa à sa mère avant de sombrer dans le mutisme furent ceux-ci : « Mutter, ich bin dumm » (« Mère, je suis bête »).

Peut-être Nietzsche avait-il senti là tout le poids de la pensée occidentale en lutte destructrice avec elle-même, en désunion profonde ; peut-être a-t-il entrevu la terrible ignorance qui nous cerne tous et l’orgueil démesuré qui nous sauve et qui nous perd ?
Son cerveau était devenu sa croix – et il ne pouvait plus la porter.

Enfin est venu le silence pour tout recouvrir comme un linceul.


© Thibault Marconnet

19/01/2014