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samedi 28 avril 2018

Six haïkus (Impressions japonaises)



À André Malraux et Tadao Takemoto

Et la cascade
Dedans son bol de pierre
Boit l’éternité 

*

Les grands pins courbés
Le vent à saute-mouton
Sur les collines

*

Un moine assis
Un bol de thé qui fume
Et Bouddha qui rit

*

À Kii-Katsuura
Le kimono noir du ciel
La lune qui luit

*

Jardin zen au loin
Soleil rouge sur fond blanc
Un vieil homme meurt

*

Sous le cerisier
Pétales d’or dans le vent
Les enfants vivent

© Thibault Marconnet 
Kii-Katsuura, le 16 avril 2018








































mardi 3 octobre 2017

Jean Amrouche : Angoisse de la jeunesse

Jean Amrouche en burnous, assis à côté d'un phonographe
















A Paul Gauthier.

Aurai-je le temps d’écrire et de pleurer,
Aurai-je la vie de l’âme et le temps de créer,
Aurai-je encore la force d’agir et de donner ?

Ma jeunesse ivre de sang et d’eau,
Toute forte et trempée des larmes de mon corps
                      Saura-t-elle fendre le temps
                      Pour dormir dans l’Eternité ?

O terre,
Voudrais-tu, avant la mort du corps,
Mon âme glorifiée dans l’Esprit,
Sceller ma joue en fleur à ta lèvre glacée ?
Tes bras se tendront-ils demain,
Tes bras d’amante délaissée,
Dans la nuit dense où la chair meurt dans la chair consolée ?

Non, Terre !
Je ne veux pas me coucher dans ta couche.
Mon âme est la sœur des étoiles qui dansent sur la nuit.
Mon cœur est plein de sang qui brûle et roule une mer de désirs ;
Mon cœur est plein de larmes et de sel
               Et toute l’eau du ciel
               Ne tuera pas la soif qui me consume.

Viens, Nuit,
Ensevelisseuse aux doigts doux et frais comme une sœur
Nuit qui berces, et promènes des caresses d’amante
Sur mon front brûlé.

Dormir, noyé, sur un lit d’algues couleur de mer,
Fondre dans la nuit simple ma chair qui pleure
                        Et mon âme démente,
                        Comme un enfant blessé.

Jean El-Mouhoub Amrouche
Radès, 5 novembre 1928

(in Cendres : poèmes (1928-1934), Écritures arabes, L'Harmattan, 1983, 228 pages)

Jean Amrouche, “cet inconnu” (1906-1962) : Une vie, une oeuvre (2011 / France Culture) :

jeudi 13 avril 2017

Pier Paolo Pasolini : Supplique à ma mère



Il est difficile de dire, dans le langage d'un fils à sa mère,
ce qui, en mon for intérieur, ne me ressemble guère.

Tu es la seule au monde à savoir ce qu'il en a toujours
été de mon cœur, avant tout autre amour.

C'est pourquoi je dois te dire ce qu'il est horrible de connaître :
c'est dans ta grâce que je vois mon angoisse naître.

Tu es irremplaçable. C'est pourquoi est condamnée
à la solitude la vie que tu m'as donnée.

Et je ne veux pas être seul. J'ai une faim démesurée
d'amour, de l'amour de corps sans âme demeurés.

Car l'âme est en toi, c'est toi, tu es simplement
ma mère et ton amour est mon asservissement :

j'ai passé asservi à cette sensation toute mon enfance,
sensation élevée, irrémédiable, d'un engagement immense.

C'était le seul moyen de ressentir la vie,
sa nuance absolue, sa forme absolue : voilà, elle est finie.

Nous survivons et c'est la confusion
d'une vie renée hors de la raison.

Je te supplie, ah je te supplie, de ne pas vouloir mourir.
Je suis ici, seul, avec toi, en un avril à venir...

Pier Paolo Pasolini

Poésie en forme de rose, traduction par René de Ceccatty, Éditions Payot, Collection Rivages poche, p. 83-85


Vittorio La Verde, Pier Paolo Pasolini con la madre nella sua casa di Monteverde. Roma, 1965

Pier Paolo Pasolini : Qui je suis [1998 / France Culture] :


jeudi 12 janvier 2017

Rallumer les grands alambics de la beauté

Nicolas de Staël, Le soleil, 1952


À force de détruire toute espérance en un monde et des hommes meilleurs, notre société a perdu son âme : elle est devenue recroquevillée, étriquée, veule et sans gloire. L’essayiste et philosophe du langage George Steiner souligne avec justesse l'importance qu'il y a de pouvoir se tromper : certes, les différentes idéologies du XXème siècle ont fait beaucoup de torts à l'humanité, mais faut-il pour autant sombrer dans la désillusion la plus totale et le cynisme glacé de notre époque ? Je ne crois pas. Plus que jamais il convient de rallumer les grands alambics de la beauté, en faisant de l'art un socle pour permettre de s'élever et de ne plus patauger dans la fange du nihilisme. C'est notre regard vide et froid d'individus blasés, résignés qui attise les forces de mort à l'œuvre dans le terrorisme, d'où qu'il provienne. C'est notre absence d'élévation spirituelle (à comprendre ici dans un sens large de culture de l'esprit) qui nous conduit droit aux différents attentats qui éclatent un peu partout sur notre globe. Steiner n'est pas devenu gâteux, loin s'en faut. C'est nous qui sommes devenus des vieillards avant l'heure, à force de tout railler par d'insipides moqueries. Notre sourire mesquin a l'apparence d'un rictus de mort. En sapant petit à petit les élans de notre âme, nous nous sommes retrouvés coincés sous les gravats de nos temples de la consommation outrancière et racoleuse. La parole du poète Ossip Mandelstam devrait avoir aujourd'hui pour nous valeur d'exemple : « En me privant des mers, de l'élan, de l'envol, / Pour donner à mon pied l'appui forcé du sol, / Quel brillant résultat avez-vous obtenu : / Vous ne m'avez pas pris ces lèvres qui remuent ! » Tant que des lèvres remueront dans le temps de la nuit, rien ne sera tout à fait perdu.


© Thibault Marconnet

le 8 janvier 2017

George Steiner : Entretien avec Laure Adler (Hors-champs) [2015] :

dimanche 17 juillet 2016

Attila József - Complainte tardive

Attila József




Jamais peut-être fils n'a prononcé de plus brûlante élégie funéraire à sa mère : magnifique et terrible parce qu'il crie tout l'abandon éprouvé dans sa chair, en montrant son cœur nu désormais vide de cette tendresse maternelle. Un ciel noir dégringole littéralement sur le crâne d'Attila József et Denis Lavant, accompagné par la guitare de Serge Teyssot-Gay, nous rend cette peine déchirante dans toute sa sauvagerie amoureuse. La traduction de Gábor Kardos a été adaptée pour la scène par Kristina Rády. Après l’interprétation de Denis Lavant suit celle du comédien hongrois Zsolt Nagy.

D'une fièvre de trente-six degrés, toujours, je brûle,
sans tes doux soins, ma mère.
La mort t'a étendue contre son ventre,
comme les filles que l'on hèle, lestes et légères.
D'un tendre automne et bien des femmes aimées,
je tente, ma mère, de te recomposer ;
mais en vain, on n'échappe pas au temps écoulé,
le feu finit par nous consumer.

En dernier lieu, je partis en province,
la guerre touchait à sa fin,
Budapest était en peine, sens dessus dessous,
les magasins béaient, sans pain.
Sur le toit du train, à plat ventre couché
je t'apportais des patates et du millet
têtu que j'étais, un poulet entier j'ai trouvé,
et tu n'étais plus nulle part, éternité.

Tu m'as pris et jeté aux vers
tes doux seins et toi-même, ma mère !
Tu consolais ton fils, le reprenais,
mais ta charmante parole fut perfide et mensongère.
Tu soufflais sur ma soupe et la remuais,
disant : Mange, tu grandiras pour moi, mon ange !
À présent tes lèvres vides goûtent à la grasse moiteur livide –
tu m'as donné le change.

J'aurais dû te manger, toi !... Tu m'apportais
ton repas –  l'avais-je demandé, moi ?
Pourquoi courber le dos au lessivage ?
Pour l'aplatir au fond d'un coffre d'épave ?
Ah, si tu pouvais me fesser encore une fois,
je rétorquerais, pris d'un bonheur fou :
Bonne à rien ! Tu t'empresses à n'exister pas,
ombre, tu gâches le tout !

Tu es plus friponne que toute ces femmes
qui nous trompent et mènent par le bout du nez !
En douce, tu as vidé tes amours
de ta foi vivante, à force de douleur enfantée.
Tsigane ! Vaurienne ! Tous tes dons,
à l'heure funéraire, tu les retires, revoles !
L'enfant a envie de te couvrir de colère –
l'entends-tu, mère ? Fais-moi donc taire !

Petit à petit mon fol esprit s'éclaire,
le mythe s'efface, le charme se brise.
L'enfant cramponné à l'amour de sa mère
a saisi enfin sa sottise.
Enfanté d’une mère, on finit tous par s'abuser,
même en leurrant les autres on se leurre :
qu'on choisisse de lutter ou d'aller en paix
à la fin, tout de même, on en meurt.

Attila József


Egon Schiele, Boy with Hand to Face, 1910
Egon Schiele, Man bencind down deeply, 1914





dimanche 3 juillet 2016

Paul Celan : “Écrire pour rester humain” (Documentaire)




Voici un beau documentaire - consacré au poète germanophone Paul Celan - que j'ai visionné le jour de sa diffusion sur Arte. Le témoignage de son fils Éric m'a beaucoup marqué. J'ai pu notamment apprendre à quel point le Groupe 47 - composé, entre autres, des écrivains Hans Magnus Enzesberger, Heinrich Böll, Peter Handke, etc., - avait fait preuve d'une incommensurable bêtise à l'égard de cet immense poète qui les dépassait tous, se moquant alors du ton de ses lectures : ces petits avant-gardistes de salon ne trouvant rien de mieux que de les comparer aux psalmodies d'un rabbin voire même, ce qui est franchement minable de leur part, à un discours prononcé par Goebbels... Ingeborg Bachmann avait cru bien faire, c'était sans compter avec la surdité imbécile de ses petits camarades. On comprend mieux pourquoi, durant toute sa vie, l'Allemagne ne cessera de rester pour lui une “terre d'angoisse”. J'espérais secrètement qu'une bonne âme publierait ce documentaire sur YouTube. Les documentaires consacrés à Paul Celan, qu'ils soient radiophoniques ou télévisés, sont d'une grande rareté et je me demande même si celui-ci n'est pas le tout premier. Ce partage permettra à chacun de découvrir un peu qui fut Paul Celan et, qui sait, donnera peut-être l'envie à certains de se plonger dans cette poésie sublime qui demeure, plus que jamais, indispensable à notre siècle. Comme l'écrivait Henri Michaux à propos du suicide de celui qui fut l'un de ses amis : « Partir. / De toute façon partir. / Le long couteau du flot de l'eau arrêtera la parole. »

Et voici une poignante interprétation musicale du poème “Todesfuge” par Matthias Fuhrmeister : 




Paul Celan dans son appartement de la rue de Longchamp, à Paris, en 1958. NACHLASS ERIC CELAN

mercredi 13 avril 2016

Novalis : « [...] l'objet propre de la Poésie... »



« […] l’objet propre de la Poésie, l’autorité sous laquelle elle se range, n’est autre que la force vive de ce que nous avons de plus personnel dans notre être ! Entre un véritable poème et une noble action, quelle étonnante identité ! »
Novalis 
(in Henri d’Ofterdingen, p. 233, L’Imaginaire/Gallimard, traduction : Armel Guerne)


Georg Philipp Friedrich Freiherr von Hardenberg, dit Novalis (1772-1801)

vendredi 1 avril 2016

Charles Bukowski : “Le coeur rieur” (The Laughing Heart)

Charles Bukowski (1920-1994)


Ta vie, c'est ta vie
Ne te laisse pas marteler par une soumission moite
Sois à l'affût
Il y a des issues
La lumière est quelque part
Il y en a peu mais elle bat les ténèbres
Sois à l'affût
Les dieux t'offriront des chances
Reconnais-les, saisis-les
Tu ne peux abattre la mort
Mais tu peux la combattre dans la vie
Et le plus souvent tu sauras le faire
Le plus de lumière il y aura
Ta vie, c'est ta vie
Sache-le tant qu'il est temps
Tu es merveilleux
Les dieux attendent cette lumière en toi

Charles BUKOWSKI
(J'ignore malheureusement le nom du traducteur ou de la traductrice.)


Tom Waits lit le poème “The Laughing Heart” de Charles Bukowski avec une émotion communicative

lundi 14 décembre 2015

Corps du poète : “Anthologie (1992-2005)” de Mahmoud Darwich



La poésie de Mahmoud Darwich regorge de sensualité et de tendresse humaine. Et cette merveilleuse anthologie, composée de poèmes s’étalant de 1992 à 2005, en porte le vibrant témoignage. Au cœur d’un siècle troublé et d’une existence soumise à des déracinements successifs, le poète palestinien a chanté l’exil et ses douleurs, la bêtise des guerres et cette eau-de-vie qu’est l’amour pour les femmes : mères, sœurs, amantes ; chacune avec la beauté et la plénitude de son mystère propre. La véritable patrie de Darwich fut la poésie, et “les fleurs d’amandier les paroles de son hymne national”. Sa poésie est une pluie de roses et d’étoiles, un chant de l’âme pour couvrir le bruit meurtrier des balles.


© Thibault Marconnet

le 14 décembre 2015


Mahmoud Darwich par Ernest Pignon-Ernest