De manière littérale, "sémaphore" signifie "porter un signal".
C'est la tâche que je fais mienne à travers ce blog : transmettre des signaux à ceux qui veillent encore dans la grisaille du siècle.
Il y sera question d'Art principalement. À savoir que l'Art n'est pas un divertissement futile mais peut-être l'une des meilleures façons de poser des questions aux "animaux parlants" que nous sommes.
Jean Amrouche en burnous, assis à côté d'un phonographe
A Paul Gauthier.
Aurai-je
le temps d’écrire et de pleurer, Aurai-je
la vie de l’âme et le temps de créer, Aurai-je
encore la force d’agir et de donner ?
Ma
jeunesse ivre de sang et d’eau, Toute
forte et trempée des larmes de mon corps Saura-t-elle
fendre le temps Pour
dormir dans l’Eternité ?
O
terre, Voudrais-tu,
avant la mort du corps, Mon
âme glorifiée dans l’Esprit, Sceller
ma joue en fleur à ta lèvre glacée ? Tes
bras se tendront-ils demain, Tes
bras d’amante délaissée, Dans
la nuit dense où la chair meurt dans la chair consolée ?
Non,
Terre ! Je
ne veux pas me coucher dans ta couche. Mon
âme est la sœur des étoiles qui dansent sur la nuit. Mon
cœur est plein de sang qui brûle et roule une mer de désirs ; Mon
cœur est plein de larmes et de sel Et
toute l’eau du ciel Ne
tuera pas la soif qui me consume.
Viens,
Nuit, Ensevelisseuse
aux doigts doux et frais comme une sœur Nuit
qui berces, et promènes des caresses d’amante Sur
mon front brûlé.
Dormir,
noyé, sur un lit d’algues couleur de mer, Fondre
dans la nuit simple ma chair qui pleure Et
mon âme démente, Comme
un enfant blessé.
À force de détruire toute espérance en un monde et des
hommes meilleurs, notre société a perdu son âme : elle est devenue
recroquevillée, étriquée, veule et sans gloire. L’essayiste et philosophe du
langage George Steiner souligne avec justesse l'importance qu'il y a de pouvoir
se tromper : certes, les différentes idéologies du XXème siècle ont fait
beaucoup de torts à l'humanité, mais faut-il pour autant sombrer dans la désillusion
la plus totale et le cynisme glacé de notre époque ? Je ne crois pas. Plus que
jamais il convient de rallumer les grands alambics de la beauté, en faisant de
l'art un socle pour permettre de s'élever et de ne plus patauger dans la fange
du nihilisme. C'est notre regard vide et froid d'individus blasés, résignés qui
attise les forces de mort à l'œuvre dans le terrorisme, d'où qu'il provienne.
C'est notre absence d'élévation spirituelle (à comprendre ici dans un sens
large de culture de l'esprit) qui nous conduit droit aux différents attentats
qui éclatent un peu partout sur notre globe. Steiner n'est pas devenu gâteux,
loin s'en faut. C'est nous qui sommes devenus des vieillards avant l'heure, à
force de tout railler par d'insipides moqueries. Notre sourire mesquin a
l'apparence d'un rictus de mort. En sapant petit à petit les élans de notre
âme, nous nous sommes retrouvés coincés sous les gravats de nos temples de la
consommation outrancière et racoleuse. La parole du poète Ossip Mandelstam devrait
avoir aujourd'hui pour nous valeur d'exemple : « En me privant des mers, de
l'élan, de l'envol, / Pour donner à mon pied l'appui forcé du sol, / Quel
brillant résultat avez-vous obtenu : / Vous ne m'avez pas pris ces lèvres qui
remuent ! » Tant que des lèvres remueront dans le temps de la nuit, rien ne
sera tout à fait perdu.
Jamais peut-être fils n'a
prononcé de plus brûlante élégie funéraire à sa mère : magnifique et terrible
parce qu'il crie tout l'abandon éprouvé dans sa chair, en montrant son cœur nu
désormais vide de cette tendresse maternelle. Un ciel noir dégringole
littéralement sur le crâne d'Attila József et Denis Lavant, accompagné par la
guitare de Serge Teyssot-Gay, nous rend cette peine déchirante dans toute sa
sauvagerie amoureuse. La traduction de Gábor Kardos a été adaptée pour la scène
par Kristina Rády. Après l’interprétation de Denis Lavant suit celle du
comédien hongrois Zsolt Nagy.
D'une fièvre de
trente-six degrés, toujours, je brûle,
sans tes doux soins, ma
mère.
La mort t'a étendue
contre son ventre,
comme les filles que l'on
hèle, lestes et légères.
D'un tendre automne et
bien des femmes aimées,
je tente, ma mère, de te
recomposer ;
mais en vain, on
n'échappe pas au temps écoulé,
le feu finit par nous
consumer.
En dernier lieu, je
partis en province,
la guerre touchait à sa
fin,
Budapest était en peine,
sens dessus dessous,
les magasins béaient, sans
pain.
Sur le toit du train, à
plat ventre couché
je t'apportais des
patates et du millet
têtu que j'étais, un
poulet entier j'ai trouvé,
et tu n'étais plus nulle
part, éternité.
Tu m'as pris et jeté
aux vers
tes doux seins et
toi-même, ma mère !
Tu consolais ton fils, le
reprenais,
mais ta charmante parole
fut perfide et mensongère.
Tu soufflais sur ma soupe
et la remuais,
disant : Mange, tu
grandiras pour moi, mon ange !
À présent tes lèvres
vides goûtent à la grasse moiteur livide –
Voici un
beau documentaire - consacré au poète germanophone Paul Celan - que j'ai visionné le jour de sa diffusion sur Arte. Le témoignage
de son fils Éric m'a beaucoup marqué. J'ai pu notamment apprendre à quel
point le Groupe 47 - composé, entre autres, des écrivains Hans Magnus
Enzesberger, Heinrich Böll, Peter Handke, etc., - avait fait preuve d'une
incommensurable bêtise à l'égard de cet immense poète qui les dépassait tous,
se moquant alors du ton de ses lectures : ces petits avant-gardistes de salon
ne trouvant rien de mieux que de les comparer aux psalmodies d'un rabbin voire
même, ce qui est franchement minable de leur part, à un discours prononcé par
Goebbels... Ingeborg Bachmann avait cru bien faire, c'était sans compter avec
la surdité imbécile de ses petits camarades. On comprend mieux pourquoi, durant
toute sa vie, l'Allemagne ne cessera de rester pour lui une “terre d'angoisse”.
J'espérais secrètement qu'une bonne âme publierait ce documentaire sur YouTube.
Les documentaires consacrés à Paul Celan, qu'ils soient radiophoniques ou télévisés,
sont d'une grande rareté et je me demande même si celui-ci n'est pas le tout
premier. Ce partage permettra à chacun de découvrir un peu qui fut Paul Celan
et, qui sait, donnera peut-être l'envie à certains de se plonger dans cette poésie
sublime qui demeure, plus que jamais, indispensable à notre siècle. Comme l'écrivait
Henri Michaux à propos du suicide de celui qui fut l'un de ses amis : « Partir.
/ De toute façon partir. / Le long couteau du flot de l'eau arrêtera la parole. »
Et voici une poignante interprétation
musicale du poème “Todesfuge” par Matthias Fuhrmeister :
Paul Celan dans son appartement de la rue de Longchamp, à Paris, en 1958. NACHLASS ERIC CELAN
« […] l’objet
propre de la Poésie, l’autorité sous laquelle elle se range, n’est autre que la
force vive de ce que nous avons de plus personnel dans notre être ! Entre
un véritable poème et une noble action, quelle étonnante identité ! »
Novalis
(in Henri d’Ofterdingen, p. 233, L’Imaginaire/Gallimard,
traduction : Armel Guerne)
Georg Philipp Friedrich Freiherr von Hardenberg, dit Novalis (1772-1801)
La
poésie de Mahmoud Darwich regorge de sensualité et de tendresse humaine. Et
cette merveilleuse anthologie, composée de poèmes s’étalant de 1992 à 2005, en
porte le vibrant témoignage. Au cœur d’un siècle troublé et d’une existence soumise
à des déracinements successifs, le poète palestinien a chanté l’exil et ses
douleurs, la bêtise des guerres et cette eau-de-vie qu’est l’amour pour les
femmes : mères, sœurs, amantes ; chacune avec la beauté et la
plénitude de son mystère propre. La véritable patrie de Darwich fut la poésie, et
“les fleurs d’amandier les paroles de son hymne national”. Sa poésie est une
pluie de roses et d’étoiles, un chant de l’âme pour couvrir le bruit meurtrier
des balles.