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vendredi 2 janvier 2015

La Chair et le Verbe : “Joie dans le ciel” de Ramuz




Joie dans le ciel est un véritable morceau d'aube naissante tout juste cueilli aux flancs du ciel.

Dans ce petit livre admirable et lumineux, Ramuz ressuscite les corps en réveillant le Verbe. Sa langue est un torrent d'alpage dont l'eau vive court sur les galets de la douleur pour enfin ranimer la Joie.

À l'heure où bon nombre de prétendus écrivains tendent vers le simplisme et l'absence totale de style en donnant au lecteur à boire des phrases au goût d'eau morte, le verbe de Ramuz, quant à lui, est une eau-de-vie qui ravive en nous le sentiment du beau, de l'ineffable et de l'insondable mystère. 
C'est une langue qui s'incarne, qui prend littéralement corps devant nos yeux.


© Thibault Marconnet

le 02 février 2014


Félix Vallotton, Nuage à Romanel, 1900

jeudi 9 octobre 2014

Parole et écriture

Félix Vallotton, Félix Fénéon éditant La Revue Blanche, 1896


Dans le rapport que j’entretiens avec les êtres qui m’entourent, la discussion qui nous lie par moments est un moyen salutaire pour nuancer ma pensée ; faire ainsi retomber la fièvre première, l’ardeur lyrique de l’émotion partiale et péremptoire, les certitudes satisfaites qui peuvent m’habiter en premier lieu. Cependant, la parole qui passe entre les êtres est toujours bancale, saturée d’affects. L’écriture seule permet d’établir des remblais à l’émotion, d’étayer la pensée, de la préciser de la manière la plus sûre qui soit. Mais il ne peut y avoir d’écriture sans parole préalable. Si je peux écrire, c’est parce que je me suis nourri, me suis chargé de tous ces mots sensibles lancés dans l’éther. Les termes d’un échange entre deux personnes ne sont à la rigueur même plus là pour expliquer, pour démontrer ou signifier quelque chose : ils agissent plutôt comme des tensions, des torsions et des délivrances passant par le langage. Ils déchargent le corps d’un poids trop lourd. Les mots du langage oral existent peut-être afin que l’homme puisse, dans le silence retrouvé de son âme, ou bien se taire – à la manière du mystique –, ou bien écrire parce que le silence seul ne peut lui convenir. 


© Thibault Marconnet
2007

mercredi 8 octobre 2014

De la foutaise conspirationniste



Félix Vallotton, Le jeu de poker, 1902

Une large part de la population se satisfait allègrement des théories d’une conspiration étatique, du pouvoir de sociétés secrètes à l’intérieur même de la société et ce leurre est le meilleur garant de la cécité collective, le paravent face à soi-même, le plus efficace rideau de fer pour ne pas constater que nous sommes tous, à divers degrés, les détenteurs et les acteurs de notre propre faillite : opiniâtres semeurs de bruit au coeur même du silence. 

© Thibault Marconnet
2007

lundi 14 juillet 2014

Le “livre” de Pandore






« Souvent femme varie, bien fol est qui s’y fie. » Cette fameuse maxime du roi François Ier pourrait, à juste titre, figurer en exergue d’Auto-da-fé, unique roman d’Elias Canetti incontestablement placé sous le signe de la folie.
Peter Kien, sinologue d’un immense renom et gardien d’un trésor livresque de 25 000 ouvrages, va voir sa tranquille existence de philologue bouleversée de fond en comble, mise cul par-dessus tête à cause d’une femme qui n’est autre que Thérèse, sa pieuse domestique dont l’unique soin est de choyer les précieux livres du professeur.
Car ce grand savant – qui se rassasie bien plus de mots que d’une nourriture solide –, vit exclusivement pour sa bibliothèque. Et tout ce qui porte jupon ou qui contient en soi le germe d’un possible émoi sexuel, est une véritable abjection pour celui qui « n’est pas un homme » ainsi que n’aura de cesse de le claironner Thérèse par la suite.

Pour quelle raison la douce et patiente domestique en viendra-t-elle à prononcer ce jugement sans appel ? Parce qu’un jour Kien, pensant accommoder les choses au mieux, aura la funeste idée d’épouser cette femme afin qu’elle puisse se livrer tout entière à son rôle de ménagère et de protectrice de ses livres chéris.
L’habit ne fait pas la nonne et Kien s’en apercevra bientôt. En passant l’anneau au doigt de cette furie, c’est une véritable boîte de Pandore qu’il ouvrira… Et, dès lors, des événements catastrophiques vont pleuvoir en masse sur la pauvre tête du professeur ainsi qu’une pluie de feu. Peter Kien, “l’asexué”, va payer au prix fort sa paisible existence passée et, si l’on ose dire, “expier” littéralement son rejet des femmes et de la sexualité. Il semblerait d’ailleurs qu’Éros lui-même ait décidé de lui décocher maintes flèches empoisonnées afin de lui faire amèrement payer son affront. Détaché de tout ce qui n'est pas science ou métaphysique, Kien va être brutalement rappelé au monde. Le “pur esprit” va sentir (à son insu), qu’il a bel et bien un corps, jusque-là tranquillement ignoré.

Roman fou et indescriptible, Auto-da-fé est un “éloge de la folie” qui devient insoutenable réalité. Au sein de cet ouvrage, raison et déraison se livrent une guerre sans merci, dont seule la déraison sortira victorieuse. Elias Canetti manie un humour tragique qui n’est pas sans rappeler le génie d’un Kafka. Tous les personnages qui se coudoient abruptement dans ces pages, vivent uniquement nichés dans leurs propres fantasmes, nourrissant eux-mêmes copieusement leurs folles chimères – ce qui n’est pas sans entraîner plusieurs malentendus fantastiques et d’une grande bouffonnerie !

« All the world’s a stage » ainsi que le proclamait le grand Shakespeare ; et les histrions de cette cauchemardesque “comédie humaine” semblent créer leurs rôles de toute pièce au fur et à mesure que se déroulent leurs déraisonnables péripéties. Est-il seulement une morale à ce récit “plein de bruit et de fureur” ? Très certainement aucune.
À moins de forger la suivante par pure boutade : « Soyez une brute à la sexualité débridée ou bien ne vous mariez jamais ! »

Il se peut qu’au sortir de ce roman vous ayez le tournis tant cette histoire semble marcher la tête à l’envers. Et ce signe serait de fort bon augure car un grand livre a toujours soin de déboussoler son lecteur.


© Thibault Marconnet

14/07/2014


Félix Vallotton, La haine, 1908

Elias Canetti à Vienne en 1928

dimanche 15 juin 2014

Ernst Jünger - La guerre comme expérience intérieure (Extraits)





« Que servait de répandre sur les plus proches du sable et de la chaux, de jeter sur eux une toile de tente pour échapper au spectacle constant des visages noirs et enflés. Il y en avait trop ; partout la bêche heurtait de la chair ensevelie. Tous les mystères du tombeau s’étalaient dans une hideur à faire pâlir les rêves les plus fous. Les cheveux tombaient des crânes par touffes, comme le feuillage pâli des arbres à l’automne. Plus d’un se défaisait en verdâtre gelée de poisson qui luisait dans les nuits sous les lambeaux des uniformes. Quand on marchait sur eux, le pied laissait des traces phosphorescentes. D’autres se desséchaient en momies calcifiées qui se desquamaient lambeau par lambeau. Chez d’autres encore, les chairs coulaient des os en gélatine brun rougeâtre. Dans les nuits lourdes, des cadavres boursouflés s’éveillaient à une vie de fantôme lorsque les gaz comprimés s’échappaient des blessures à grands sifflets et gargouillis. Mais le plus terrifiant était le grouillement frénétique où se dissolvaient les corps qui ne se composaient plus que de vers innombrables.
À quoi bon ménager vos nerfs ? Ne sommes-nous pas restés une fois, quatre jours de suite, dans un chemin creux entre des cadavres ? N’étions-nous pas tous, morts et vivants, recouverts d’un épais tapis de grandes mouches bleu sombre ? Peut-on encore aller plus loin ? Oui : plus d’un gisait là avec qui nous avions partagé mainte veille nocturne, mainte bouteille de vin, maint quignon de pain. Qui peut parler de la guerre, qui n’a point été dans nos rangs ?
Lorsque après de telles journées le soldat du front traversait les villes de l’arrière, en colonnes grises et muettes, voûté, dépenaillé, sa vue parvenait à figer sur place l’insouciant train-train des écervelés de ces lieux. “On les a sortis des cercueils”, chuchotaient-ils à l’oreille de leur bonne amie, et tous ceux qu’effleuraient le vide des yeux morts se mettaient à trembler. Ces hommes étaient saturés d’horreur, ils eussent été perdus sans l’ivresse. Qui peut mesurer cela ? Un poète seul, un poète maudit dans le voluptueux enfer de ses rêves. » Ernst Jünger (in La guerre comme expérience intérieure, p. 47-48)



Otto Dix, Assaut sous les gaz, 1924



« Une autre fois, alors que je tuais le temps interminable d’une veille nocturne en compagnie d’un vieux briscard, dans l’angle sombre d’un épaulement, je m’enquis, au cours d’une conversation chuchotée, de son expérience la plus horrible. Sa cigarette rougeoyait à brefs intervalles sous le casque d’acier, inondant le visage décharné d’un rouge éclat. Il raconta :
“Au début de la guerre, nous avons pris d’assaut une maison qui avait été une auberge. Nous avons envahi la cave barricadée, luttant dans le noir comme des bêtes qui se prennent à la gorge, alors que déjà la maison brûlait au-dessus. Soudain, déclenché sans doute par la chaleur de l’incendie, on entendit là-haut le piano mécanique qui démarrait comme un automate. Jamais je n’oublierai, mêlés aux rugissements des hommes aux prises et aux râles des mourants, les flonflons insouciants de cette musique de danse.”
Il y aurait encore beaucoup à raconter : ces hommes qui n’arrêtaient pas de pousser des rires stridents, alors qu’un projectile venait de leur fracasser le crâne ; cet autre qui, en pleine bataille d’hiver, se dépouilla de son uniforme et courut ricanant par les champs de neige rougie ; l’humour satanique des grands postes de secours, et bien d’autres choses. Mais nous autres, fils de ce temps, nous avons bien soupé des faits bruts. Tellement soupé.
Et ce ne sont pas tant les faits que précisément l’incertain, l’indescriptible, les sourds pressentiments dont le feu jaillit parfois au grand jour comme la fumée d’un incendie qui couvait au creux d’un navire. Peut-être tout cela n’est-il qu’élucubration. Et pourtant c’était tellement palpable, pesant sur les sens d’un tel plomb, lorsqu’une troupe abandonnée sous la voûte de la nuit patrouillait en terre inconnue, dans le fracas des masses de métal qui s’écrasaient lointaines et proches. Si tout à coup, en plein milieu, un jet de feu s’arrachait à la terre, on entendait jaillir dans l’infini le cri bouleversant d’une prise de conscience intégrale. Peut-être, dans les derniers feux de ces cerveaux, le noir rideau de l’horreur s’était-il envolé à fins bruissements : mais ce qui restait tapi derrière, la bouche pétrifiée ne pouvait plus en donner le message. » Ernst Jünger (in La guerre comme expérience intérieure, p. 51-52)



Otto Dix, Le soldat blessé, 1924



« La tranchée. Le travail, l’horreur et le sang ont riveté le mot en tour d’acier pesant sur cerveaux anxieux. Rempart et bastion entre mondes qui se combattent, mais pas seulement cela : rempart et antre de ténèbres pour les cœurs qu’elle aspirait et rejetait en incessante alternance. Moloch brûlant qui lentement réduit en scories la jeunesse des peuples, réseau de veines recouvrant de ses entrelacs ruines et champs avilis, d’où le sang des hommes a coulé dans la terre à fort giclement.
Même de loin, elle restait emprise d’un poing glacé, lors des réglages d’armes et des beuveries dans les villages aux rives de l’horreur, là où le combattant reprenait pied, recommençait à trimer le jour et dormir la nuit. Sans trêve les fenêtres tressautaient comme des enclumes quand le char de l’écrasement grondait à longueur de front, broyant tout de son indifférence. Chez nous autres blasés du sanglant, personne ou presque ne l’entendait plus. Parfois seulement, lorsque l’œil rouge de l’âtre béait stupide sur la chambre obscurcie, et qu’au cerveau vagabondant s’ouvraient toutes les fleurs du monde, à force couleurs vives et parfums entêtants, mégalopoles en marées de lumière, rivages du Midi ourlés de ressacs bleus et d’écumes perlantes, femmes gainées de soie, reines du boulevard : c’est alors que ça se mettait à tinter, tout doux, mais bien coupant comme une lame de sabre, et que la menace bruissait noire à travers les vitres. C’est là qu’on frissonnait, et qu’on criait d’apporter de la lumière et du vin.
Parfois aussi tout se mettait à bouillir, lave cuisant en chaudrons gigantesques ; à l’ouest, une rougeur sombre entamait les brouillards matinaux, ou c’étaient des écharpes de fumée sale qui flottaient devant un soleil en déclin. Alors tous, jusque bien avant dans les terres, se tenaient prêts à bondir, colons du bas pays dans l’angoisse du mascaret rugissant. Tout comme on bourre de madriers et de sacs de sable la gueule des digues éclatées, on lançait bataillons et régiments dans la brèche en flamme des tranchées rompues. Quelque part, un homme était au téléphone, visage de granit au-dessus du col écarlate, et proférait le nom d’un tas de ruines qui avait été un village. Suivait le cliquetis des ordres et du métal des harnachements, et une fièvre sombre tremblait dans des milliers de prunelles.
Et même lorsque le laminoir de la guerre allait moins fort, toujours le poing osseux de la camarde restait suspendu sur les espaces dévastés. Dans le large ourlet de terrain de part et d’autre des tranchées, elle régnait avec rigueur, et point ne valaient jeunesse, humilité ni talent lorsque son martinet de plomb faisait pleuvoir les coups sur la chair et les os. Parfois même il semblait qu’elle ménageât avec prédilection l’insolent qui tendait la main, le rire à la bouche, vers son masque qu’il prétendait arracher. » Ernst Jünger (in La guerre comme expérience intérieure, p. 52-53-54)



Otto Dix, Cadavre dans les barbelés, 1924



« La bravoure est comparable à la danse. La personne du danseur est forme, est accessoire, seul compte ce qui sous le voile de ses mouvements se hausse et retombe. La bravoure n’est jamais que l’expression d’un savoir ancré au plus profond des consciences : l’être humain se sait réceptacle de valeurs éternelles et indestructibles. Comment sinon y’en aurait-il un seul pour marcher sciemment à la rencontre de la mort ? » Ernst Jünger (in La guerre comme expérience intérieure, p. 91-92)

« Une autre fois, alors que la petite ville de Combles s’écroulait sous une canonnade écrasante, dans une averse de pierres et d’acier, nous vîmes deux hommes courir parmi les décombres tournoyants, affublés de robes de femmes, des ombrelles rouges à la main. Ces gens étaient de la même trempe que le groupe de choc qui remonta toute une tranchée à coups de chopines vides, que les Ecossais d’une troupe d’assaut montant à l’attaque en poussant leur ballon de football vers les lignes ennemies, ou que le sous-lieutenant allemand dont on racontait sur le front qu’il avait trouvé une manière de faire exploser les grenades à manche au-dessus de sa tête, droites comme une torche, sans qu’un seul éclat le touchât.
Libre à d’aucuns de se signer devant de tels exemples de divine insolence ; pour moi, je serais chagrin de m’en priver. C’est justement aux heures où le poids terrifiant des choses menaçait de ramollir l’âme de ses coups de masse que des hommes se trouvaient pour aller leur chemin sans y prendre garde, d’un pas dansant comme sur des vétilles. Et cette seule idée qui convienne à des hommes : que la matière n’est rien et que l’esprit est tout, cette idée sur laquelle repose tout entière la grandeur humaine, ils l’exaspéraient jusqu’au paradoxe. On sentait bien alors que ces mousqueteries accumulées, ces orages d’acier mugissants qui se cabraient jusqu’aux nues pour dévorer tout n’étaient jamais que machinerie, que décors de théâtre, qu’il leur fallait pour prendre sens le jeu que l’humain jouait sur ce fond de scène.
Il est profondément significatif que ce soit justement l’existence la plus forte qui se sacrifie le plus volontiers. Mieux vaut s’abîmer comme un météore, dans une gerbe d’étincelles, que s’éteindre à petit feu vacillant. Le sang des lansquenets ne cessait d’écumer sous les pales tournoyantes de la vie, et pas seulement lorsque l’ivresse de fer du combat les emportait sur la crête des vagues. Il leur fallait exprimer et façonner une vie sauvage et violente, telle qu’elle sourdait continûment en eux depuis les profondeurs. Si jeunesse et virilité leur tenaient lieu d’ivresse et de flamme, le combat, le vin et l’amour les chauffaient à blanc, jusqu’à courir follement à la mort. Chaque heure exigeait d’être remplie, les jours leur coulaient entre les doigts colorés et brûlants, comme les perles d’un chapelet de feu qu’il leur fallait égrener jusqu’au bout pour remplir leur propre mesure. Tout l’être jaillissait flamboyant d’une seule et même source, qu’il se reflétât dans un verre rempli, dans les yeux fous de l’adversaire ou le doux sourire d’une fille. L’ivresse réveillait leur âme de vainqueurs, les cimes de la bataille leur versaient l’ivresse, dans les bras de l’amour tous deux ne leur étaient plus qu’un.
Comme d’autres dans l’art ou dans la vérité, ils cherchaient leur accomplissement dans la lutte. Nos voies sont diverses, chacun porte en son cœur une autre boussole. Pour chacun, vivre veut dire autre chose, pour l’un le chant du coq au matin clair, pour l’autre l’étendue qui dort au midi, pour un troisième les lueurs qui passent dans les brumes du soir.
Pour le lansquenet, c’était le nuage orageux qui couvre au loin la nuit, la tension qui règne au-dessus des abîmes. » Ernst Jünger (in La guerre comme expérience intérieure, p. 104-106)



Otto Dix, Machine Gunners Advancing, 1924



« Que l’on tue des hommes, cela n’est rien, il faut bien qu’ils meurent un jour, mais on n’a pas le droit de les nier. Non, on n’en a pas le droit. Le plus terrible, pour nous, ce n’est pas qu’ils veuillent nous tuer, c’est qu’ils ne cessent pas de déverser sur nous des flots de haine, qu’ils ne sachent nous nommer autrement que boches, Huns, barbares. Cela rend amer. C’est pourtant vrai, tout peuple a son sale type, et c’est justement celui-là que les voisins aiment à prendre pour norme. Nous ne sommes pas meilleurs que les autres, tout Anglais nous est un Shylock, tout Français un marquis de Sade. On en rira peut-être dans cent ans, à moins qu’on ne soit encore en guerre, pour changer. A toute contemplation, il faut du recul. Du recul dans l’espace, dans le temps, dans l’esprit. » Ernst Jünger (in La guerre comme expérience intérieure, p.107)



Otto Dix, Meal Time In the Trenches, 1924



« Oui, j’ai passé des heures, hier encore, à fixer tel un paquet de nerfs pétrifié la paroi de glaise en train de s’ébouler en face de moi. Je l’ai encore très précisément devant les yeux, cette paroi brune, parsemée de silex noirs et de blocs de craie, dont le bas tournait en bouillie d’où émergeaient des douilles et des têtes rouillées de grenades à manche. Il y avait aussi un mort dont on ne voyait qu’une jambe. Il devait être couché là depuis longtemps. Le pied n’avait pu soutenir la lourde botte et s’était détaché à hauteur de la cheville. On voyait distinctement l’os dégagé de sa gangue de chair brune et gangrenée. Puis venaient le caleçon de grossier tricot et le pantalon gris que la pluie avait déjà lavé de sa glaise.
À vrai dire, il y a beau temps qu’on devrait être couché de la sorte. Avec un crâne de nègre tout noir, dont la pluie a arraché les cheveux par touffes, et de petits yeux de poisson, desséchés dans leurs orbites cireuses. Quelque part à se faire manger les chairs, par les corbeaux en terrain libre, par les rats puants d’un abri éboulé, par les essaims de balles qui ne cessaient de fouailler le no man’s land. Ça n’est jamais tombé bien loin. Hier encore. Chaque jour où je respire encore est un don, un grand don, divin, immérité, dont il faut jouir à longs traits enivrés, comme d’un vin de prix. » Ernst Jünger (in La guerre comme expérience intérieure, p.109-110)



Otto Dix, Crâne, 1924



« Au régiment qui nous flanque à gauche, une tempête de feu se déchaîne. C’est une manœuvre de diversion pour déconcerter l’artillerie adverse et disperser ses feux. Ça va être à nous tout de suite. À présent il faut se concentrer. Certes, c’est peut-être dommage pour nous. Peut-être aussi nous sacrifions-nous pour quelque chose d’inessentiel. Mais notre valeur à nous, on ne peut pas nous la prendre. L’essentiel n’est pas ce pour quoi nous nous battons, c’est notre façon de nous battre. Droit sur l’objectif, jusqu’à vaincre ou rester sur le carreau. L’esprit combatif, l’engagement de la personne, et quand ce serait pour l’idée la plus infime, pèse plus lourd que toute ratiocination sur le bien et le mal. Cela commande le respect, confère l’auréole du saint, même chez le Chevalier de la Triste Figure. Nous allons montrer ce que nous avons dans le ventre, et dussions-nous tomber, nous aurons vécu notre soûl. » Ernst Jünger (in La guerre comme expérience intérieure, p.123-124)



Otto Dix, La Guerre, 1929-1932




« Oui, le soldat, dans son rapport à la mort, dans le sacrifice de sa propre personne pour une idée, ignore à peu près tout des philosophes et de leurs valeurs. Mais en lui, en ses actes, la vie trouve une expression plus poignante et plus profonde qu’elle ne peut l’avoir dans aucun livre. Et toujours, de tout le non-sens d’un processus extérieur parfaitement insensé, ressort une vérité rayonnante : la mort pour une conviction est l’achèvement suprême. Elle est proclamation, acte, accomplissement, foi, amour, espérance et but ; elle est, en ce monde imparfait, quelque chose de parfait, la perfection sans ambages. La cause n’y fait rien, tout est dans la conviction. On peut bien mourir enfoncé dans une erreur indubitable : c’est ce que l’on pouvait faire de plus grand. L’aviateur de Barbusse peut bien voir, loin au-dessous de lui, deux armées harnachées prier un Dieu unique pour la victoire de leur juste cause, l’une ou l’autre, à coup sur, et probablement les deux, arborent une erreur sur leurs drapeaux ; et pourtant Dieu les accueillera toutes deux d’une même étreinte en son être. La folie et le monde ne font qu’un, et qui mourut pour une erreur n’en reste pas moins un héros. » Ernst Jünger (in La guerre comme expérience intérieure, p. 160)

Traduction : François Poncet


Félix Vallotton, Verdun, 1917

dimanche 8 juin 2014

Offrande (Anna de Noailles)

Félix Vallotton, La lecture abandonnée, 1924


Mes livres je les fis pour vous, ô jeunes hommes,                    
                   Et j'ai laissé dedans, 
Comme font les enfants qui mordent dans des pommes,
                   La marque de mes dents. 

J'ai laissé mes deux mains sur la page étalées,                    
                   Et la tête en avant 
J'ai pleuré, comme pleure au milieu de l'allée                     
                   Un orage crevant. 

Je vous laisse, dans l'ombre amère de ce livre,                    
                   Mon regard et mon front, 
Et mon âme toujours ardente et toujours ivre                    
                   Où vos mains traîneront. 

Je vous laisse le clair soleil de mon visage,                   
                   Ses millions de rais, 
Et mon cœur faible et doux, qui eut tant de courage                    
                   Pour ce qu'il désirait. 

Je vous laisse ce cœur et toute son histoire,                      
                   Et sa douceur de lin, 
Et l'aube de ma joue, et la nuit bleue et noire                     
                   Dont mes cheveux sont pleins. 

Voyez comme vers vous, en robe misérable,                    
                   Mon Destin est venu, 
Les plus humbles errants, sur les plus tristes sables,                    
                   N'ont pas les pieds si nus. 

-- Et je vous laisse, avec son feuillage et ses roses,                    
             Le chaud jardin verni 
Dont je parlais toujours; -- et mon chagrin sans cause, 
             Qui n'est jamais fini... 



© Anna de Noailles


Max Ernst, La naissance de Vénus d'A. Cabanel revisitée, 1962

samedi 7 juin 2014

Exaltation (Anna de Noailles)

William Turner, Landscape with a River and a Bay in the Background, 1842


Le goût de l'héroïque et du passionnel 
Qui flotte autour des corps, des sons, des foules vives, 
Touche avec la brûlure et la saveur du sel 
Mon cœur tumultueux et mon âme excessive... 

Loin des simples travaux et des soucis amers, 
J'aspire hardiment la chaude violence 
Qui souffle avec le bruit et l'odeur de la mer, 
Je suis l'air matinal d'où s'enfuit le silence; 

L'aurore qui renaît dans l'éblouissement, 
La nature, le bois, les houles de la rue 
M'emplissent de leurs cris et de leurs mouvements; 
Je suis comme une voile où la brise se rue. 

Ah! vivre ainsi les jours qui mènent au tombeau, 
Avoir le cœur gonflé comme le fruit qu'on presse 
Et qui laisse couler son arôme et son eau, 
Loger l'espoir fécond et la claire allégresse! 

Serrer entre ses bras le monde et ses désirs 
Comme un enfant qui tient une bête retorse, 
Et qui mordu, saignant, est ivre du plaisir 
De sentir contre soi sa chaleur et sa force. 

Accoutumer ses yeux, son vouloir et ses mains 
A tenter le bonheur que le risque accompagne; 
Habiter le sommet des sentiments humains 
Où l'air est âpre et vif comme sur la montagne, 

Être ainsi que la lune et le soleil levant 
Les hôtes du jour d'or et de la nuit limpide; 
Être le bois touffu qui lutte dans le vent 
Et les flots écumeux que l'ouragan dévide! 

La joie et la douleur sont de grands compagnons, 
Mon âme qui contient leurs battements farouches 
Est comme une pelouse où marchent des lions... 
J'ai le goût de l'azur et du vent dans la bouche. 

Et c'est aussi l'extase et la pleine vigueur 
Que de mourir un soir, vivace, inassouvie, 
Lorsque le désir est plus large que le cœur 
Et le plaisir plus rude et plus fort que la vie...



© Anna de Noailles


Félix Vallotton, Neva, brouillard léger, 1913

mardi 28 janvier 2014

Langue de feu




Ce n’est pas tous les jours qu’on fait une rencontre importante.

De ces rencontres qui s’inscrivent en nous comme une marque au fer rouge.

Avant de lire une anthologie poétique de Georges-Emmanuel Clancier, poète limousin, je puis le dire : je ne connaissais rien de Pericle Patocchi ; ni du fait qu’il fut un prodigieux vivant méconnu, et encore moins qu’il était le père d’une œuvre poétique petite sœur de la foudre.

Depuis, j’ai appris à connaître ce poète d’origine tessinoise qui fut englouti par la lumière en 1968, happé par une mort qui n’a jamais rien pu contre son verbe.

C’est rare de sentir, au fil des mots d’un poète, comme un lien fraternel.

Je le constate : Pericle Patocchi est, pour moi, l’égal d’un frère.

Le lire fut une extase. Ce frère humain m’a aidé à faucher la nuit à mes pieds comme une moisson de ténèbres.

Il m’a appris à faire flamber cette paille noire avec la lumière qui gisait en moi. Cette lumière à l’état de friche et que je devais rendre à nouveau fertile en enterrant les cendres du passé pour mieux renaître, pour faire peau neuve.

Sa poésie, recueillie dans L’Ennui du bonheur et autres poèmes, contenue comme un peu d’eau au creux d’une paume, possède une langue propre incontestable, un frémissement singulier.

Chantre de la disparition, de la si fragile joie et de la fatigue d’exister, sa parole poétique est un psaume de grâce douloureuse, l’éclat d’une âme passionnée, au sens premier de ce terme.

Un grand poète, je le reconnais à sa capacité de transmuer le papier et l’encre des mots en autant de tessons de chair lumineuse.

Pericle Patocchi place un cœur blanc au sein des feuilles ; et dès lors la vie tambourine dans le sein du livre comme la pulsation d’un orage, comme des grains de pluie sur un cerisier en fleur.

Tout autant fauve que berger, Patocchi nous lacère par ses mots et nous guide sur les chemins tortueux du vivre.
Et du “livre” au “vivre”, il n’y a qu’un pas ; seule une lettre de différence.

La parole de Pericle Patocchi est une bouche pour nous redonner du souffle, un bâton de pèlerin pour nous épauler l’âme.

Chez ce poète, il y a une langue de feu que la nuit ne pourra jamais engloutir.

A présent, je vais laisser Pericle Patocchi raturer le silence par l’un de ses poèmes intitulé Pure perte :

« Je vous donne mes yeux
jetez-les à vos fleurs,
je vous donne ma voix
pour vos chambres sonores.

Je renais en tombant
de mon haut dans la mer.
Disparu ! Quel poisson
se nourrit de mon cœur ?

Oh, la paix d’être enfoui
quelque part, sans connaître
qui je suis où je vis
dans le feu clair de l’Etre.

Pure perte. Désir
libéré par le chant.
Le passé, l’avenir,
quels beaux vents dans le vent !

Ces paroles ? C’est vous
qui les dites, amis.
J’étais moi, je suis vous
et ma fable est finie. »


© Thibault Marconnet

14/12/2013

Félix Vallotton, La Valse, 1893