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jeudi 24 avril 2014

Envoi (Charlotte Delbo)

Alberto Burri, Sacco, 1953


Un homme qui meurt pour un autre homme
cela se cherche
ne dis plus cela Mendiant
ne le dis plus
ils sont des milliers
qui se sont avancés pour tous les autres
pour toi aussi
Mendiant
pour que tu salues l’aurore
l’aube était livide
aux matins des mont-valérien
et maintenant
cela s’appelle l’aurore
Mendiant
c’est l’aube avec leur sang.


Anselm Kiefer, Dein Aschenes Haar Sulamith, 1981



© Charlotte Delbo

(in Auschwitz et après – Mesure de nos jours, tome III, p. 210)

Ce poète qui nous avait promis des roses... (Charlotte Delbo)

Alberto Burri, Rosso, 1953


Ce poète qui nous avait promis des roses
Il y aurait des roses
sur notre chemin
quand nous reviendrions
avait-il dit.
Des roses
le chemin était âpre et sec
quand nous sommes revenus
Le poète aurait menti ?
Non
Les poètes voient au-delà des choses
et celui-ci avait double-vue
si de roses
il n’y a pas eu
c’est que nous ne sommes pas revenus
et de plus
pourquoi des roses
nous n’avions pas tant d’exigence
c’est de l’amour qu’il nous aurait fallu
si nous étions revenus.


Anselm Kiefer, Aschenblume, 2004

© Charlotte Delbo
(in Auschwitz et après – Mesure de nos jours, tome III, p. 69)
   
         

PRIERE AUX VIVANTS POUR LEUR PARDONNER D'ÊTRE VIVANTS (Charlotte Delbo)

Alberto Burri, Bianco, 1953


Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
un vêtement qui vous va bien
qui vous va mal
qui vous va à peu près
vous qui passez
animés d’une vie tumultueuse aux artères
et bien collée au squelette
d’un pas alerte, sportif, lourdaud
rieurs renfrognés, vous êtes beaux
si quelconques
si quelconquement tout le monde
tellement beaux d’être quelconques
diversement
avec cette vie qui vous empêche
de sentir votre buste qui suit la jambe
votre main au chapeau
votre main sur le cœur
la rotule qui roule doucement au genou
comment vous pardonner d’être vivants…

Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
comment vous pardonner
ils sont morts tous
Vous passez et vous buvez aux terrasses
vous êtes heureux elle vous aime
mauvaise humeur souci d’argent
comment comment
vous pardonner d’être vivants
comment comment
vous ferez-vous pardonner
par ceux-là qui sont morts
pour que vous passiez
bien habillés de tous vos muscles
que vous buviez aux terrasses
que vous soyez plus jeunes chaque printemps
Je vous en supplie
faites quelque chose
apprenez un pas
une danse
quelque chose qui vous justifie
qui vous donne le droit
d’être habillés de votre peau de votre poil
apprenez à marcher et à rire
parce que ce serait trop bête
à la fin
que tant soient morts
et que vous viviez
sans rien faire de votre vie.

*

Je reviens
d’au-delà de la connaissance
il faut maintenant désapprendre
je vois bien qu’autrement
je ne pourrais plus vivre.

*

Et puis
mieux vaut ne pas y croire
à ces histoires
de revenants
plus jamais vous ne dormirez
si jamais vous les croyez
ces spectres revenants
ces revenants
qui reviennent
sans pouvoir même
expliquer comment.


Anselm Kiefer, Palette, 1981

 © Charlotte Delbo

(in Auschwitz et après – Une connaissance inutile, tome II, p. 185-187)

Et je suis revenue... (Charlotte Delbo)

Alberto Burri, Spider, 1954



Et je suis revenue
Ainsi vous ne saviez pas,
vous,
qu’on revient de là-bas

On revient de là-bas
et même de plus loin

*

Je reviens d’un autre monde
dans ce monde
que je n’avais pas quitté
et je ne sais
lequel est vrai
dites-moi suis-je revenue
de l’autre monde ?
Pour moi
je suis encore là-bas
et je meurs
là-bas
chaque jour un peu plus
je remeurs
la mort de tous ceux qui sont morts
et je ne sais plus quel est vrai
du monde-là-bas
maintenant
je ne sais plus
quand je rêve
et quand
je ne rêve pas.

*

Moi aussi j’avais rêvé
de désespoirs
et d’alcools
autrefois
avant
Je suis remontée du désespoir
celui-là
croyant que j’avais rêvé
le rêve du désespoir
La mémoire m’est revenue
et avec elle une souffrance
qui m’a fait m’en retourner
à la patrie de l’inconnu.

C’était encore une patrie terrestre
et rien de moi ne peut fuir
je me possède toute
et cette connaissance
acquise au fond du désespoir
Alors vous saurez
qu’il ne faut pas parler avec la mort
c’est une connaissance inutile.
Dans un monde
où ne sont pas vivants
ceux qui croient l’être
toute connaissance devient inutile
à qui possède l’autre
et pour vivre
il vaut mieux ne rien savoir
ne rien savoir du prix de la vie
à un jeune homme qui va mourir.

*

J’ai parlé avec la mort
alors
je sais
comme trop de choses apprises étaient vaines
mais je l’ai su au prix de souffrance
si grande
que je me demande
s’il valait la peine

*

Vous qui vous aimez
hommes et femmes
homme d’une femme
femme d’un homme
vous qui vous aimez
pouvez-vous comment pouvez-vous
dire votre amour dans les journaux
sur des photos
dire votre amour à la rue qui vous voit passer
à la vitrine où vous marchez
l’un près de l’autre contre l’autre
vos yeux dans la glace rencontrés
et vos lèvres rapprochées
comment pouvez-vous
le dire au garçon
au chauffeur de taxi
vous lui êtes si sympathiques
tous les deux
des amoureux
vous le dire sans rien dire
d’un geste
Chérie, ton manteau, n’oublie pas tes gants
vous effaçant pour la laisser passer
elle souriant paupières abaissées qui se relèvent
le dire à ceux qui vous regardent
et à ceux qui ne vous regardent pas
par cette assurance qu’on a quand on est attendu
dans un café
dans un square
cette assurance qu’on a
quand on est attendu dans la vie
le dire aux animaux du zoo
ensemble qu’il est laid celui-ci celui-là qu’il est beau
d’accord sincèrement
ou non
n’importe
y pensez-vous seulement
comment pouvez-vous et pourquoi
le dire à moi
je sais
je sais que tous les hommes ont aux femmes les mêmes gestes
tes gants chérie, tes fleurs que tu oublies
chérie m’allait bien à moi aussi
je sais que toutes les femmes
ont aux hommes le même ravissement
il prenait ma main
protégeait mon épaule
comment osez-vous
à moi
je n’ai plus à sourire
merci chéri tu es gentil
chéri lui allait bien à lui aussi.

Et ce désert est tout peuplé
d’hommes et de femmes qui s’aiment
qui s’aiment et se le crient
d’un bout de la terre à l’autre.

*

Je suis revenue d’entre les morts
et j’ai cru
que cela me donnait le droit
de parler aux autres
et quand je me suis retrouvée en face d’eux
je n’ai rien eu à leur dire
parce que
j’avais appris
là-bas
qu’on ne peut pas parler aux autres.


Anselm Kiefer, Urd, Werdandi, Skuld, 2007

 © Charlotte Delbo
(in Auschwitz et après  – Une connaissance inutile, tome II, p. 179-184)

Vous qui avez pleuré deux mille ans... (Charlotte Delbo)

Alberto Burri, Procession of the Dead Christ, 1946



Vous qui avez pleuré deux mille ans
un qui a agonisé trois jours et trois nuits

quelles larmes aurez-vous
pour ceux qui ont agonisé
beaucoup plus de trois cents nuits et beaucoup plus de trois cents journées
combien
pleurerez-vous
ceux-là qui ont agonisé tant d’agonies
et ils étaient innombrables

Ils ne croyaient pas à résurrection dans l’éternité
Et ils savaient que vous ne pleureriez pas.



Anselm Kiefer, Von der Maas an die Memel, von der Etsch bis an den Belt, 2001-2012



© Charlotte Delbo
(in Auschwitz et après – Aucun de nous ne reviendra, tome I, p. 20)

vendredi 18 avril 2014

Barbelés des mots (In Memoriam Charlotte Delbo)







Charlotte Delbo (1913-1985) fut l'assistante de Louis Jouvet avant-guerre. Résistante avec son mari durant l'Occupation, ils furent arrêtés tous deux. Lui fusillé, elle déportée pour Auschwitz-Birkenau. Comment dire cela ? par quelle langue noire faire l’énoncé d’une telle atrocité ? Comme si c'était aussi simple, comme si ce fait était égal aux autres – alors que rien jamais ne pourra justifier de telles horreurs. 
Vers la fin de la guerre, elle fut changée de camp. Sa nouvelle destination, à peine moins sinistre que la précédente : Ravensbrück. 

À la libération du camp, elle reprendra son activité théâtrale aux côtés de Louis Jouvet. Des 230 femmes parties avec elle dans le convoi de Compiègne pour Auschwitz, seules 49 d’entre elles reviendront ; seules ces quelques femmes auront pu passer – mais à quel prix ! –, entre les griffes du massacre sans nom. Et pour quel retour ? Pour quelle vie ? Y a-t-il seulement une vie possible après ce là-bas, après cet enfer terrestre ?
Ce n'est qu'au tout début des années 70 que Charlotte Delbo décidera de faire publier son amère trilogie déchirante : Auschwitz et après.

D’un tel témoignage on ne ressort pas. Car lire de tout son être, c’est entrer nu dans la chair vivante du silence. Mais ici, dans la plaie de cet ouvrage, le silence est un squelette décharné qui claque au vent : drapeau de chair déchirée. On entre dans ce livre comme dans la peau morte d’un serpent – avec pour seul habit, la squame rayée des déportées. On pénètre dans le froid terrible des appels qui durent toute la nuit pour ces fantômes de femmes qui ne savent plus ce que c’est que le jour, qui n’ont que la lumière crue et maladive des lampes électriques pour tout soleil ; on sent la diarrhée qui colle aux jambes amaigries, desséchées de leur pulpe vitale ; on éprouve la soif tenace, l’absence de salive qui vous fait la bouche comme un gros ballon de colle ; on perçoit l’immonde cacophonie de hurlements rauques, de voix hystériques. Oui, “la mort est un maître venu d’Allemagne” ainsi que l’écrivait Paul Celan dans son Todesfuge, sa Fugue de mort.

Que celui qui ne craint pas d’être bouleversé – ébranlé au plus profond de lui-même – ; que celui-là seul ose donc s’aventurer dans cette œuvre. Si des lambeaux de son cœur restent accrochés dans les barbelés des mots, c’est que sa lecture n’aura pas été vaine.

Comme le disait le Christ à la Bienheureuse Angèle de Foligno dans ses visions extatiques : « Ce n’est pas pour rire que je t’ai aimée !... »
Et ce n’est pas non plus pour rire que Charlotte Delbo a témoigné.
Puisque notre société est devenue celle du “rire” sur commande – qui est d’ailleurs tout sauf le rire franc et sincère de la joie –, que chaque ricaneur insipide se le tienne pour dit et passe son chemin !


Charlotte Delbo à Auschwitz



© Thibault Marconnet

18/04/2014


Alberto Burri, Combustione Plastica (Plastic Combustion), 1958