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vendredi 6 octobre 2017

Le silence des êtres

Francisco de Zurbarán, Saint François en méditation, 1635-1639 (Londres, National Gallery)

Le soleil répandait sa poudre d’or sur les murs du monastère d’Assise, quand quelques lézards firent leur apparition, réveillés par la lumière. Francesco était dans sa cellule, les yeux tournés vers le crucifix, il priait en silence. Au dehors, les oiseaux chantaient à cœur joie dans la légère brise matinale. Les yeux fermés, le moine écoutait leurs voix, semblables à des flûtes célestes. Il passa de l’eau sur son visage et des gouttes s’accrochèrent aux rudes épis de sa barbe noire. Après avoir fait le signe de croix, il sortit.
La campagne, en ce début de printemps, était toute rajeunie. Francesco aspira à pleins poumons les parfums de la nature environnante. Puis, il prit un sentier qui longeait le monastère. Sur sa route, il croisa frère Bartolomeo : ils se saluèrent d’un signe de tête, sans qu’aucune parole ne vienne troubler l’harmonie des choses terrestres.
Au pied d’un vieux chêne, gisait un petit oiseau mort : c’était une mésange. Avec beaucoup de délicatesse, Francesco la recueillit entre ses paumes. Sa robe colorée semblait avoir perdu de son éclat, et plus aucune lueur ne brillait dans ses yeux. « C’est donc cela, la mort, pensa le moine. Un grand silence, et seul le témoignage d’un corps qui ne bougera plus, avant de se mêler peu à peu à l’humus. Es-tu en paix, petite mésange ? Connais-tu maintenant le langage des choses muettes ? se dit Francesco en lui-même. Il y a quelques jours encore, tu chantais auprès de tes frères et sœurs, ce psaume vif et sautillant que nous autres hommes ne sommes pas en mesure de comprendre. Frère Soleil embrassera-t-il toujours de son baiser de feu tout ce monde qui s’agite sous sa face ? Que peut la parole humaine face à tant de mystères ? »
Au même moment, une fauvette s’élança dans les airs et son chant pénétra l’âme du moine. Un sourire vint se poser sur sa bouche, comme une virgule de lumière. Il fit un petit trou dans la terre et y déposa le corps raide et sans vie de la mésange.
« Et si nous n’avions plus le langage, pensa Francesco, que nous resterait-il ? Peut-être cette simple beauté de la nature qui n’en finit pas de mourir et de renaître. » Le soleil vint jouer dans les plis de sa bure, et fit courir ses doigts lumineux sur la face du moine. Et l’homme continua son chemin au cœur du silence des êtres.

© Thibault Marconnet
le 22 septembre 2017

vendredi 25 septembre 2015

Le poète sans dieu

Camille Corot, L'Étoile du berger, 1864


Les feuilles des oliviers frémissaient comme des pièces d’argent dans la brise du soir, les hauts cyprès se découpaient sur un ciel de pleine lune ainsi que des veilleurs immobiles ; et un parfum de jeune vigne se répandait dans la verte Toscane. La ville de San Gimignano bruissait de mille sons : parlers chantants des habitants, résonance des pavés, abois de chiens, cris d’amour des chats en rut ; et chants nocturnes des moines dans la vieille église aux vitraux à demi éclairés par quelques cierges, dont la fumée noircissait les murs. En cette heure vespérale, Castagno, le poète, cheminait sur une colline avoisinante, égrenant des vers dans sa tête comme d’autres des chapelets au bout de leurs doigts raides.
Aux abords de cette ville chrétienne, Castagno gardait ses distances car, n’étant pas croyant, il savait trop bien à quel danger il s’exposait dans cette Toscane du XVIe siècle, où ses poèmes licencieux étaient mal vus par le pouvoir ecclésiastique.
« Qu’ils chantent donc pour leur crucifié ! disait Castagno dans son for intérieur. Lorsque les inquisiteurs allument des bûchers, ils ne pleurent pas sur les hommes dont ils brûlent la chair en toute impunité au nom même de celui qu’ils adorent. Et moi qui ai le malheur d’écrire des poésies sur la prodigieuse nature, sans jamais parler de leur dieu, ils me feraient payer cher ma présence en ces lieux. Païen ! hérétique ! j’en ai assez entendu comme cela. »
Ce disant, il but une rasade de Carmignano, ce vin toscan fort réputé pour son arôme et son ancienneté. À la lueur de la lune, Castagno sortit des feuillets de son vieux sac de voyage, installa sa plume et son encrier près de lui et, assis dans l’herbe, se mit à écrire :

« Le vin des hommes
C’est le sang répandu
Au pied des étoiles
Par les inquisiteurs de Rome

L’herbe rouge veut son dû
Et face aux cadavres les yeux se voilent
Moi je chante la nature
Avec l’âme païenne de ma lyre

Car seule l’énergie des pensées
A vertu d’élargir l’azur
Et de célébrer la beauté du délire

Lune pleine comme le pain rond de mon village
Je te salue, sœur de lait de la nuit
Femme au généreux corsage
Dans mon cœur déraciné
Ta lumière blanche est un fruit. »

Après avoir écrit ces vers, Castagno se sentit en paix avec l’univers. Il mit son sac sur ses épaules, écouta avec un vague sourire les derniers chants des moines dont le son se perdait dans la nature. L’âme de Castagno était rouge comme le vin de Carmignano dont le feu réchauffait sa poitrine. Il prit son bâton de pèlerin sans dieu, de poète païen, et marcha longtemps dans la lumière laiteuse comme un enfant boit à longs traits au sein de sa mère.


© Thibault Marconnet

le 25 septembre 2015


Camille Corot, Souvenir de Toscane, eau-forte, 1845

samedi 20 juin 2015

Steppe

Photographie prise par mon père


Dans la steppe mongole, le vent et la pluie fouettaient le paysage. L’air était rempli d’eau et le ciel ressemblait à un puits. Koumone s’occupait de ses chevaux, tandis que ses enfants fêtaient la pure joie d’exister et d’être au monde.
De son côté, Alexeï, jeune bourgeois de Saint-Pétersbourg, ouvrait péniblement ses yeux ensommeillés dans le train brinquebalant qui le conduisait depuis quelques jours à travers une nature de plus en plus sauvage. Jeune homme au caractère fougueux, Alexeï sentait monter en lui l’appel de la terre nue. Près de lui, sur la banquette du wagon un livre de son héros, le grand poète russe Pouchkine, l’accompagnait dans tous ses déplacements. Maintenant qu’il ouvrait grand ses yeux dans le compartiment embué où il était seul, sa poitrine se détendait, semblant s’ouvrir à toutes les métamorphoses possible.
Koumone, quant à lui, chantait une complainte que la bouche du vent s’empressait d’avaler. Et sa femme, Poumene, s’occupait de traire une femelle yak. La pluie gouttait sur l’herbe rase et un maigre soleil déchirait le lourd rideau du ciel opaque.
Il faisait bleu dans l’âme de Koumone, son chant diphonique traversait l’air de part en part. On eût dit une flûte céleste ramassée sur quelque météore, et qui habitait le corps de cet homme, humble enfant des étoiles.
Dans les cahots du vieux train, Alexeï, tout à son excitation entreprit l’écriture d’un poème :

Il fait rouge
dans mon âme qui s’ensauvage
et la vie brûle en moi
ainsi qu’un alcool céleste
dans l’alambic des étoiles

Voici la steppe qui se lève
vieille femme courbée par le vent
elle plonge sa bouche
dans une eau de jouvence
et la voilà redevenue enfant

Fauve sans patrie j’ai brisé la cage
de ma civilisation trop étroite
Étranger à tout sauf à moi-même
je retourne dans mon berceau d’herbes folles
me saouler de pluie m’enivrer de silence
accomplir la mue

Je le sens cette terre est sœur
J’avais erré longtemps
à travers les champs lunaires
de mon être sauvage
Et voici que je la retrouve
cette vie en partage
dans son essence première

Je libère le feu qui couve en moi
et ne reviendrais plus sur mes pas
car l’incendie me transporte
vers mon ultime métamorphose

Au loin sur la steppe, le soleil lavant sa peau cuivrée, Koumone chantait en chœur avec les astres, et sa mélodie ancestrale semblait dire au jeune poète à travers l’espace :
« Viens, fils, c’est aujourd’hui que tu rentres chez toi. »


© Thibault Marconnet

le 20 mars 2015

Okna Tsahan Zam - Eejin Duun (Kalmyk Folk Song)



Thibault Marconnet, Épiphanie du Soleil (pastel), juin 2015