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lundi 19 février 2018

La promesse

Les Pitons de l'Assekrem dans le massif montagneux du Hoggar... (© Algérie-Monde.com)





Nourredine était parti tôt d’Alger, la veille au matin. Assis au volant de sa vieille bagnole, il regardait la campagne aride défiler sous ses yeux. Ce coin de l’Algérie, au cœur du Sahara, évoquait de longues et rudes méharées à dos de chameau. Le sable, qui mordait sur l’asphalte brûlant, aveuglait le regard de sa lumière jaune. Le soleil était haut, et le ciel, semblable à une assiette de faïence bleue, paraissait au bord de la cassure, comme sous l’effet d’une trop forte cuisson. Dans les mains de l’homme, le volant était humide de sueur. Nourredine jeta un coup d’œil dans le rétroviseur pour lire la fatigue de son visage, puis il fourragea dans un paquet abîmé à la recherche d’une cigarette qu’il glissa entre ses lèvres sèches. Il fouilla ses poches, en sortit un briquet rouge et la flamme embrasa le tabac. La radio jouait quelques chansons du répertoire chaâbi, que Nourredine se plaisait à fredonner. Sur le siège passager, un téléphone portable se mit à sonner et l’homme décrocha. La voix de Karima résonna à ses oreilles :
« Enfin, tu réponds ! Où es-tu ? On a sonné plusieurs fois chez toi, Kamel et moi, et personne n’est venu nous ouvrir. On est allés au café de Selim et tu n’y étais pas. Qu’est-ce que tu fous ? Tu te fais dorer sur la plage ?
- C’est quoi cet interrogatoire, Karima ? J’ai l’impression d’entendre Maman. Tu ne vas pas déjà te mettre à lui ressembler ?
- Encore heureux ! Je serais devenue folle avec un fils comme toi. Bon, tu ne m’as toujours pas dit où tu étais.
- Je suis sur la route. J’étouffais à Alger, j’avais besoin de prendre le large et de trouver un peu de fraîcheur.
Le rire de Karima accueillit ses paroles.
- Parce que tu crois que, sorti d’Alger, tu trouveras une gentille brise ? L’Algérie tout entière est en train de rôtir, mon pauvre, pire que dans un four à pain !
- C’est mes affaires, Karima.
- Et je peux savoir dans quel coin tu es ?
- Je te l’ai dit : sur la route.
- J’adore ton sens de la précision. Autant me dire que tu es n’importe où ! Au fait, qu’est-ce qui te prend de partir comme ça ? Mon grand frère têtu comme une mule aurait-il oublié que demain la famille doit se rendre au cimetière ? Ça fait deux ans que Papa est mort, dois-je te le rappeler ?
- Non, petite sœur, c’est pas des choses que j’oublie. Mais je ne pourrais pas être avec vous, cette fois-ci. C’est ailleurs que j’ai rendez-vous avec mon père. »
Karima, qu’il sentait bouillir depuis le début de la conversation, explosa en imprécations furieuses. Nourredine raccrocha le téléphone et l’éteignit pour ne plus être dérangé. Il n’était pas d’humeur à écouter les récriminations de sa sœur, et il n’avait pas l’intention de prêter le flanc à un quelconque sentiment de culpabilité. Que chacun fasse ce qu’il doit faire. Son pèlerinage à lui le conduisait dans une tout autre direction que la tombe de son père. Il repensa à cette nuit d’hiver où le vieux Abdel, sur le point de rendre son âme à Dieu, avait appelé son fils pour se confier à lui :
« Nourredine, c’est la dernière fois que ma bouche s’ouvre pour parler, je n’ai plus beaucoup de temps. J’aimerais te dire certaines choses avant de partir. Comme tu le sais déjà, fiston, j’ai combattu pour l’indépendance de notre pays. Pendant longtemps, j’ai cru que ce titre de gloire me servirait de linceul pour l’éternité. Mais je me trompais. J’ai vu ce qu’il est advenu de notre terre après la libération. Des manigances de partout. Mes camarades de lutte ne pensaient qu’au pouvoir : pire que des chiens affamés qui se disputent un os à ronger. Pour ne pas devenir complètement amer, j’ai entretenu en moi le souvenir de nos heures de combat, où chaque jour passé était un pas de plus vers la liberté. Alors j’ai mené ma caravane, cahin-caha. Et puis, j’avais à prendre soin de ma petite famille, de toi, de tes frères et sœurs et de votre mère. Tu as toujours été différent, Nourredine. Jamais là où on t’attend. C’est ça que j’aime en toi, fils. »
La respiration de son père se faisait plus courte au fur et à mesure que les mots sortaient de lui, comme le sang d’une blessure.
« Nourredine, s’il y a une chose qui m’a aidé à vivre toutes ces années où je voyais mon pays sombrer, c’est un souvenir de mon enfance. Quand j’étais gosse, les Pères blancs nous racontaient l’histoire d’une espèce d’ermite chrétien qui s’était voué corps et âme au Très-Haut. Après une vie de débauche en France, il était venu s’échouer dans le Sahara, à l’Assekrem, dans la solitude du massif du Hoggar. Je me souviens que, le soir venu, quand mes parents étaient endormis, je lisais le témoignage de ce saint homme, de ce roumi qui s’était retiré de la communauté des hommes. Comment te dire ? Ses paroles m’ont brûlé la peau et sa foi m’a déchiré le cœur. Il vivait tout seul, là-haut, avec le ciel et la rocaille pour seuls compagnons. Mais ce désert était comme une oasis, car l’ermite était tout entier habité par Dieu, de la tête aux pieds. Crois-moi, il se tenait bien plus près d’Allah que beaucoup d’hommes qui se disent pieux parce qu’ils se contentent de faire leurs cinq prières quotidiennes. Bien que musulman, j’ai toujours éprouvé une grande amitié pour ce chrétien mort bien avant ma naissance. Moi-même, je n’ai jamais été très pratiquant. Alors, cet homme-là, tu comprends, c’était pour moi comme un phare dans la nuit : un souffle d’espérance. Je me suis toujours dit que, tôt ou tard, mes pas me conduiraient jusqu’à son ermitage. Mais je n’ai jamais osé m’y rendre. Va savoir pourquoi. Peut-être par peur de voir mon rêve se briser en mille morceaux devant la dure réalité. Tu sais quoi, fiston ? En lisant les écrits de ce vieux fou de Dieu, j’ai compris que tous les hommes sont frères, d’où qu’ils viennent et quelles que soient leurs croyances. J’aurais aimé voir ce que ses yeux ont vu, je veux dire physiquement : je n’ai pas la prétention de m’approcher aussi près du Créateur. Mais il est trop tard maintenant. Nourredine, voudrais-tu écouter la prière d’un vieil imbécile qui va mourir ? Va là-bas pour moi, je t’en prie. C’est tout ce que je te demande et tu es le seul à pouvoir le comprendre. »
En se remémorant les dernières paroles de son père, Nourredine sentit un picotement sur ses lèvres et il esquissa un sourire. Une chaîne de montagnes se découpait sur l’horizon : c’était le massif du Hoggar. Sa destination serait bientôt atteinte. Aujourd’hui, le fils allait tenir sa promesse : par-delà l’espace et le temps il communierait avec l’âme de son père, dans le lieu où avait vécu le roumi qui s’appelait Charles de Foucauld et que le vieil Abdel avait tant aimé.

© Thibault Marconnet
le 16 février 2018


Vue de l'ermitage du père de Foucauld - Assekrem / Photographie trouvée sur le site suivant : https://www.alaraby.co.uk/gallery/2b858630-5669-4f6f-919c-85e08f8b8d8c/7/

mardi 3 octobre 2017

Jean Amrouche : Angoisse de la jeunesse

Jean Amrouche en burnous, assis à côté d'un phonographe
















A Paul Gauthier.

Aurai-je le temps d’écrire et de pleurer,
Aurai-je la vie de l’âme et le temps de créer,
Aurai-je encore la force d’agir et de donner ?

Ma jeunesse ivre de sang et d’eau,
Toute forte et trempée des larmes de mon corps
                      Saura-t-elle fendre le temps
                      Pour dormir dans l’Eternité ?

O terre,
Voudrais-tu, avant la mort du corps,
Mon âme glorifiée dans l’Esprit,
Sceller ma joue en fleur à ta lèvre glacée ?
Tes bras se tendront-ils demain,
Tes bras d’amante délaissée,
Dans la nuit dense où la chair meurt dans la chair consolée ?

Non, Terre !
Je ne veux pas me coucher dans ta couche.
Mon âme est la sœur des étoiles qui dansent sur la nuit.
Mon cœur est plein de sang qui brûle et roule une mer de désirs ;
Mon cœur est plein de larmes et de sel
               Et toute l’eau du ciel
               Ne tuera pas la soif qui me consume.

Viens, Nuit,
Ensevelisseuse aux doigts doux et frais comme une sœur
Nuit qui berces, et promènes des caresses d’amante
Sur mon front brûlé.

Dormir, noyé, sur un lit d’algues couleur de mer,
Fondre dans la nuit simple ma chair qui pleure
                        Et mon âme démente,
                        Comme un enfant blessé.

Jean El-Mouhoub Amrouche
Radès, 5 novembre 1928

(in Cendres : poèmes (1928-1934), Écritures arabes, L'Harmattan, 1983, 228 pages)

Jean Amrouche, “cet inconnu” (1906-1962) : Une vie, une oeuvre (2011 / France Culture) :

mardi 20 septembre 2016

Mouloud Mammeri : “L'opium et le bâton” (Extrait)





« Bachir tira le rideau sur l'arc de la baie d'Alger. En bas c'était chaque soir la même représentation. De ces hauteurs d'El-Biar, on voyait tout Alger jusqu'au point où le ciel et la mer se confondent vers le cap Matifou, et, par temps clair, on distinguait jusqu'aux crêtes bleues du Djurdjura. Au printemps, le rideau se tirait vers sept heures, quand les petits points de lumière d'abord épars sur une toile de collines parmi les pins, les oliviers, les gratte-ciel et les maisons à tuiles rouges soudain se multipliaient, grouillaient, se relayaient pour éclater comme des fleurs, ici, puis là, puis plus loin, puis giclant de partout, éclaboussaient la toile, la laissant molle de clarté diffuse, précieuse d'être enchâssée dans l'écrin noir de la nuit. Vers le bas, la légion serrée des petites lumières avides butait sur la ligne de la mer d'un noir encore plus intense. De temps à autre, le phare du cap Matifou déroulait autour d'un centre invisible la lente danse monotone, circulaire et vite lassée de son faisceau blanc - et après chaque éclat, la nuit déferlait plus froide sur le grain minuscule de conscience éphémère.
Parallèles à la côte, une queue de lumières orange, sagement rangées les unes derrière les autres, progressait à petites étapes vers Alger. Le défilé était ininterrompu et, le dimanche, durait deux à trois heures. C'était les promeneurs au bois qui s'en revenaient après avoir joué aux boules entre amis à Fort-de-l'Eau, Aïn-Taya quelquefois jusqu'au Corso ou à Dellys. Tous des Européens naturellement ! Un Algérien là-dedans, c'était plus qu'une indécence, un crime de lèse-européanité, quelque chose qui n'a pas de nom et dont aucun code ne peut fixer le châtiment. Bachir essaya de faire le calcul : combien d'Algériens dans la file ? Un sur cent, peut-être moins, les courageux, les inconscients, les peaux tannées, ou ceux qui comme lui croyaient passer inaperçus. Les autres les repéraient vite d'ailleurs et aussitôt, sans qu'ils se disent rien, par entente tacite, ils commençaient la manœuvre de défense ou d'élimination : l'indifférence calculée, le mépris laborieux, la provocation délibérée, dans le meilleur des cas, la fuite loin du virus et de la contagion.
Et cet idiot de Ramdane qui dit qu'en réalité c'est une façon de nous considérer, de nous estimer, pourquoi pas de nous aimer tant qu'il y est. Je le vois d'ici, avec ses raisonnements un pied plus court que l'autre : pour quatre-vingt-dix pour cent des pieds-noirs qui sont pauvres (qu'est-ce que nous devrions dire, nous, alors ?), qui triment, font des enfants et les élèvent tant bien que mal, l'Algérien est une justification d'existence. Car voir comme ils sont méprisés et vils, misérables et inexistants, éprouver comme eux peuvent les avilir et les mépriser, faire leur misère et leur inexistence donne un sens à leur vie. La misère des autres leur rend la leur supportable, bien plus ils ne la sentent plus. Avec le petit train-train de leur vie de Méditerranéens sans épaisseur, sans passé, sans charme, sans espoir, que feraient-ils dans ce pays sans les Algériens ? C'est à en crever. Un Arabe sur cent promeneurs au bois c'est le grain de sel, la manne céleste, ce qui va donner goût à cette sortie du dimanche qui, sans cela, serait d'un ennui mortel comme toutes les joies mesurées. Un jour sur sept, cinquante kilomètres autour d'Alger, pas plus, à cause du prix de l'essence, de l'usure des pneus, de la peur des Arabes (plus loin c'est leur domaine, ils y grouillent). Un Arabe sur cent, ils le haïssent cordialement, jusqu'à la mort s'il le faut, mais comme c'est bon, quand on n'a rien, d'avoir quelqu'un à haïr et à mépriser. L'État, s'il était bien fait, devrait désigner chaque semaine des Arabes du dimanche de corvée au bois, sur les plages, dans les cinémas. Pas au bal naturellement, parce que là, il s'agit de nos sœurs, de nos femmes : eux voilent les leurs ou les entôlent toute leur vie. »


Mouloud Mammeri (in L'opium et le bâton, Points, p. 31-33)



Mouloud Mammeri (1917-1989)

vendredi 24 janvier 2014

Funérailles du soleil



Le Soleil assassiné nous conte l'histoire vraie de Jean Sénac, poète pied-noir qui a voulu, au sein d'un pays en pleine mutation dictatoriale, parler librement, écrire comme un feu qui ne veut pas s'éteindre.
Notoirement connu pour son attirance envers les hommes, peu d'éléments plaidaient en sa faveur sur une terre qui voyait repousser les racines pourries du fanatisme religieux.

Autour de ce personnage ardent, se sont réunis de jeunes adolescents en quête d'écriture. Mais écrire encore en français, au début des années 70 – dans un pays qui avait reconquis sa liberté face à la France coloniale –, c'était en quelque sorte tracer des signes tout emplis de sang ; signer son arrêt de mort.

Tous les acteurs y sont excellents et Charles Berling y incarne un "homme révolté" (pour reprendre le titre d'un très beau livre d'Albert Camus). Un homme qui, après avoir combattu aux côtés du FLN afin que l'Algérie accède à l'indépendance, est renié par ceux-là mêmes auxquels il prêta main-forte au plein coeur de la bataille ; car son souhait le plus vif était de pouvoir ériger le socle d'une nouvelle poésie algérienne – sans pour cela en exclure la langue française.

Dans la chambre d'un sous-sol miteux où Jean Sénac se cache de ceux qui pourraient lui nuire, une feuille est placardée sur un mur. On y peut lire ces mots d'Antonin Artaud :

"Et en guise de choix d'un corps, je dis merde à tout et je m'endors."

Artaud, l'autre prophète du soleil qui conta, dans le petit livre admirable qu'est Héliogabale ou l’Anarchiste couronné, l'histoire terrible du jeune empereur romain Héliogabale, qui vouait un culte au Sol Invictus, au Soleil Invaincu. Ce jeune empereur romain, pour diverses raisons, fut mis à mort par la plèbe romaine.
Artaud, dans ces pages brûlantes, y a cette formule lapidaire : "La poésie c'est de la multiplicité broyée et qui rend des flammes."

Dans le jardin de la poésie, on n'étouffe pas la lumière : cette lumière teintée d'ombres, ce chant du coeur insoumis.
Avec ce beau film, il faut espérer que le combat de Jean Sénac ne soit pas oublié.

Dans les dernières images, on voit l'un de ses jeunes amis algériens, écrire le début d'un poème :

"Un jour eux aussi auront peur,
Parce que la liberté les guette,
Parce qu'on ne peut pas assassiner le soleil."


© Thibault Marconnet

07/04/2013