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samedi 28 avril 2018

Six haïkus (Impressions japonaises)



À André Malraux et Tadao Takemoto

Et la cascade
Dedans son bol de pierre
Boit l’éternité 

*

Les grands pins courbés
Le vent à saute-mouton
Sur les collines

*

Un moine assis
Un bol de thé qui fume
Et Bouddha qui rit

*

À Kii-Katsuura
Le kimono noir du ciel
La lune qui luit

*

Jardin zen au loin
Soleil rouge sur fond blanc
Un vieil homme meurt

*

Sous le cerisier
Pétales d’or dans le vent
Les enfants vivent

© Thibault Marconnet 
Kii-Katsuura, le 16 avril 2018








































vendredi 6 avril 2018

Le gâteau aux oranges



Le soleil du matin vient lécher les bâtiments de Palerme. Quelques chats errants fouillent les poubelles à la recherche de nourriture à se mettre sous la dent. L’air est saturé d’odeurs : d’oranges amères, d’urine, d’essence, de linge mouillé, d’aliments en décomposition. Sur le banc d’un des principaux parcs de la grande cité sicilienne le vieux Matteo est enroulé dans une couverture toute trouée. Depuis plusieurs années, il mène la vie rude et impitoyable d’un sans-abri. Il sait que, dans quelques heures, la police va venir faire le ménage et lui donner l’ordre d’aller au diable. En attendant, il pense à ce qu’il va bien pouvoir trouver de comestible aujourd’hui pour nourrir sa vieille carcasse. 
Depuis la fenêtre d’un immeuble des effluves lui parviennent, qui lui mettent l’eau à la bouche. 
« Tiens, on dirait le parfum de ce gâteau aux oranges amères que ma mère Gina préparait chaque dimanche matin. C’était comme un rituel, bien meilleur que le corps du Christ, se dit Matteo. Ça vous fondait dans la bouche et ça vous mettait plein de lumière sucrée dans le corps. Bien entendu, on sentait aussi le goût des oranges amères, mais c’était une douce amertume. Pourquoi ce temps-là n’est plus ? »
Matteo se revoit, petit enfant, s’étirant dans son lit, heureux de ce nouveau dimanche qui s’annonçait. Depuis sa chambre, il entendait sa mère s’activer dans la cuisine et sentait l’odeur du bon gâteau dominical lui chatouiller agréablement les narines. Alors, il se levait, marchait sur la pointe des pieds et se jetait dans les jupes de sa mère pour la taquiner. Gina l’embrassait sur le front.
« Alors, comment a dormi mon petit ange ? As-tu fait de beaux rêves, Matteo ?
- Oui, Maman, mais j’ai fait quelques cauchemars aussi.
- C’est passé maintenant, mon petit agneau. Tu sais, les cauchemars ça n’est pas bien grave, du moment qu’ils ne se réalisent pas. »
Sur ces mots, Gina serrait son petit Matteo dans ses bras, l’installait à la table de la cuisine et lui servait une grosse part de gâteau – ce qui avait pour effet miraculeux de chasser définitivement les restes de cauchemars de la nuit.
Assis sur son banc, le vieux Matteo n’a même plus la force de pleurer au souvenir de cette époque bénie. Il entend la sirène d’une voiture de police, se lève péniblement de son banc, rassemble toutes ses affaires et va chercher un endroit où on le laissera en paix pour la journée. 
Dans une ruelle, des chats errants se régalent des croquettes et du lait que les habitants du quartier ont mis à leur disposition. 
« La vie d’un chat, même errant, est souvent bien plus douce que celle d’un homme », pense Matteo en lui-même. Et il poursuit sa route dans les rues de Palerme avec, sur la langue, le goût ancien, sucré et amer, d’un gâteau aux oranges.

© Thibault Marconnet
le 6 avril 2018








vendredi 29 septembre 2017

L'île déserte

Athènes vue depuis l'Acropole, le 27 août 2017
L'Érechthéion, sur l'Acropole d'Athènes, le 27 août 2017

À Kóstas Mourselás, écrivain grec décédé à Athènes le 15 juillet 2017

Une petite fumée blanche monte dans les airs, et se mêle au bleu du ciel grec. C’est la cigarette du vieux Manolis. Assis sur un banc, il regarde la mer étendue devant lui, comme la longue chevelure verte d’une femme rêvée.
Son cher pays est exsangue, à l’agonie, plus criblé de dettes que le corps d’un homme qu’on vient de fusiller. Ses créanciers, tels des vautours, semblent planer au-dessus d’Athènes. D’une main, Manolis joue à faire s’entrechoquer les grains de son komboloï, et il ressasse dans son esprit toutes les plaies dont sa patrie est couverte. À quelques pas de lui, deux musiciens, armés d’un bouzouki et d’une guitare, chantent des rébétika à faire pleurer toutes les pierres de la capitale ; et leurs complaintes déchirantes, si elles grimpaient jusque-là, pourraient même embuer les yeux morts des cariatides de l’Acropole. Le vieil homme accueille ces chants tragiques dans le temple en ruines de son âme. Puis, il ferme les yeux et laisse les souvenirs l’envahir, comme des abeilles qui regagnent leur ruche.
Il se revoit à la table d’une taverne, buvant du raki avec ses compagnons d’hier : Markos, Níkos, Stélios et Ioánnis. C’était peu de temps après la fin de la guerre civile, qui endeuilla profondément la Grèce. En ce temps-là, il était encore jeune et vigoureux comme le bois d’un olivier. L’avenir semblait ouvert à l’espoir, ainsi qu’à la floraison de nouveaux soleils. 
Un jour, Manolis confia à ses camarades son ardent désir de solitude. Ses amis se moquèrent gentiment de lui, jusqu’à ce qu’ils comprennent que c’était du sérieux. Manolis avait décidé de se retirer sur une de ces nombreuses petites îles inhabitées, qui peuplent la Méditerranée. Il en trouva une à son goût, se construisit une petite maison en pierre, et acheta un caïque pour s’approvisionner sur le continent, ou sur d’autres îles de plus grandes envergures. Ses journées se passaient dans l’activité de la pêche, la lecture et la contemplation. Manolis se sentait reverdir sur son île déserte. Son seul compagnon était un chat tigré, qu’il avait baptisé Ulysse.
Quelques années s’écoulèrent dans cette vie simple et sereine. Mais, un jour qu’il était allongé sur son lit à écouter le ressac de l’eau, l’homme sentit poindre en lui une douleur lancinante : la compagnie de ses semblables lui manquait. Son pain avait un goût de larmes, à force de n’être pas partagé avec d’autres frères humains. Il dit adieu à sa maison de pierre, fit grimper Ulysse dans le caïque, et rejoignit le continent.
À peine était-il retourné parmi les hommes, que survint la sanglante dictature des colonels. « Ce pays pourra-t-il jamais connaître la paix ? », se demandait Manolis. Il prit une femme, avec laquelle il eut trois beaux garçons et une fille. Mais Sotiría, son épouse, partit pour des rives inconnues des hommes après trente ans de mariage ; ses jolis yeux pareils à des olives noires s’éteignirent sous l’étreinte glacée de la mort.
Et Manolis rouvre les siens sur le présent. Sa cigarette est consumée et son komboloï gît, immobile, entre ses doigts. Ses enfants vivent tous à l’étranger désormais, et lui est resté sur sa terre, plus seul que sur son île déserte. Il écoute le son du bouzouki et la complainte du chanteur. « Ils veulent nous faire crever, pense-t-il, mais ils ne savent pas ce qu’est le peuple grec. On ne nous tue pas si facilement ! Et même quand nous sommes morts, nos ombres continuent de chanter et de danser dans l’Hadès. »
Manolis se lève, étire sa carcasse chenue et va joindre sa vieille voix, effritée par les ans, à celle du rébète. « Ils peuvent bien nous prendre tout notre argent et ronger jusqu’à la moelle de nos os, mais ils n’auront pas notre âme », se dit le vieil homme. Et il se met à chanter comme au temps de sa jeunesse, sous le regard inaltérable de l’éternité.

© Thibault Marconnet 
Écrit le 29 septembre 2017

Graffiti dans une rue d'Athènes, le 27 août 2017

Greek musicians in Plaka, Athens, the 27th of August 2017 :

vendredi 8 septembre 2017

Grain de sel



La vie a un goût de sel, se disait le vieux pêcheur Yórgos, assis au petit matin dans son caïque qui flottait doucement sur la mer Égée. À quelque distance, l’île d’Hydra resplendissait comme une pierre précieuse sous le feu du soleil levant. La vie a un goût de sel et c’est ça qui lui donne sa saveur, pensait Yórgos en lui-même. Il aimait ces dialogues matinaux avec son âme, lorsqu’il était seul sur l’eau à attendre que les poissons viennent se prendre dans ses filets. Seulement, du sel il n’en faut pas trop, sinon c’est écœurant. C’est comme la vieille Eléni, qui en met toujours beaucoup trop dans ses plats. Ce n’est pas la mer à boire, mais presque ! Pas étonnant qu’on se rince autant le gosier avec le raki de sa taverne, histoire de noyer tout le sel de sa cuisine.
Je me souviens d’un jour où j’étais enfant. C’était en 1941 ou 1942. Mon père, Kostas, avait mis tout son barda sur le dos, pour aller faire la guerre dans les montagnes contre l’envahisseur allemand. Sur le seuil de la porte de notre maison je le regardai intensément qui embrassait ma mère, et lui couvrait le visage des baisers rugueux de sa barbe noire. Ma mère, la belle Ariádni, pleurait tout le sel de son corps en se serrant contre son époux, comme un poulpe étire ses tentacules autour de sa proie. Mon père caressait à pleines mains ses longs cheveux défaits en essayant de la rassurer, ce ne serait pas long, on aurait vite fait de les foutre à l’eau, et puis ensuite la vie reprendrait son cours normal.
Comme il devait rejoindre d’autres partisans qui l’attendaient, il embrassa une dernière fois sa femme en pleurs puis il me regarda du coin de l’œil, moi, son fils unique, le petit Yórgos. Je ne savais pas au juste dans quelle tragédie mon père allait se fourrer mais, au regard grave qu’il me lança, je compris instinctivement qu’il me confiait la tâche d’être le nouveau capitaine de notre embarcation, et me demandait silencieusement de veiller sur ma mère désormais. Un vague sourire se dessina dans sa barbe de charbon, et il se pencha vers moi. Dans sa large paume ouverte, quelques grains de sel blanchissaient la peau brune de sa main. Il m’en tendit un et me dit : « Regarde, Yórgos, ça c’est l’or blanc de la mer, c’est ce qui donne du goût à la vie. Si jamais tu la trouves trop fade, ajoute donc un grain de sel. Mais fais attention, il faut bien savoir mesurer la quantité qu’on en met, autrement ça gâche tout. C’est comme les forces de l’homme et de la femme, il ne faut pas en excéder les limites, car la vie est dure et impitoyable parfois. Et il faut toujours garder de quoi tenir jusqu’au bout de la traversée. » Disant ces mots, il déposa un grain de sel sur ma langue avant de m’embrasser le front et de partir au loin.
Je n’ai jamais revu mon père. Mais j’ai toujours dans la bouche le goût de ce dernier grain de sel, qui fait que je ne l’oublierai jamais. Sois tranquille, Papa, je prends soin de tes filets et de ton caïque. Repose en paix avec Maman auprès de toi, qui t’a rejoint dans la nuit des âmes il y a dix ans de cela. Ton fils est vieux maintenant et je sens que mon voyage prendra bientôt fin. Mais tant qu’il me restera des forces j’irai le plus loin que je peux, avec ton grain de sel dans ma poitrine, comme un petit soleil blanc.


© Thibault Marconnet
Écrit le 8 septembre 2017










mercredi 2 novembre 2016

Théâtre-musée Dalí à Figueres


Entretien de Salvador Dalí avec Georges Charbonnier dans les années 1950 :



Entretien de Salvador Dalí avec Jacques Chancel en 1971 :



Salvador Dalí (1904-1989) : Une vie, une oeuvre (France Culture) :