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lundi 2 juillet 2018

Pas de printemps pour les morts en sursis

Jakub Schikaneder (1855-1924), Posledni pomazani (Extrême-onction), 1897


Assis dans la tranchée boueuse, Frédéric se balançait d’avant en arrière comme pour se bercer. Une barbe noire de plusieurs semaines mangeait le visage de ce jeune homme appelé sous les drapeaux quelques mois auparavant pour combattre dans une guerre qu’il n’avait pas choisie. Les doigts tremblants, il alluma une cigarette. Fernand, l’Auvergnat, le héla :
« Alors, mon gars, c’est la permission pour toi aujourd’hui. Tant mieux, ça te permettra de souffler un peu à l’arrière. Tiens, les Boches nous bombardent pas aujourd’hui, ils se sont endormis ou quoi ? J’aime pas ce silence… C’est sournois. »
Frédéric écoutait à peine son aîné, mais il hocha la tête à ses propos. Deux mains caressaient son visage d’enfant apeuré. C’était sa mère qui, les soirs de gros orage, venait rassurer son petit garçon, accoudée au bord du lit. Il revoyait son sourire entrecoupé d’éclairs. Quand reverrait-il sa mère ailleurs que dans ses souvenirs ? Il n’en savait rien. Si la pauvre femme apprenait dans quel endroit terrible son fils survivait à grand-peine, elle en serait bouleversée. Et c’est lui qui aurait alors pour tâche de la réconforter.
« Saloperie de guerre ! Pas même moyen de savoir quelle saison on est, avec ce paysage dévasté. Vivement la relève ! », pensa-t-il.
Le commandant Lestrac passa dans les rangs et s’arrêta devant Frédéric.
« Alors, Burgeat, c’est aujourd’hui que vous prenez vos quartiers d’hiver ? Vous faites bien. Y a de l’orage dans l’air, et je m’y connais. Votre paquetage est prêt ? Parfait ! Allez-y. Vous avez deux jours de permission dans une ferme, loin de la ligne de front. Tâchez d’en profiter ! »
Frédéric s’extirpa de la boue, salua son officier, fit un signe de la main en direction de Fernand, sortit des lignes françaises et rejoignit la gare la plus proche où il monta dans un train. Cinq heures plus tard, il était arrivé à la ferme des Magnoux, une famille qui lui fit bon accueil. 
Frédéric se débarrassa de son paquetage sur le foin de la grange et sortit prendre l’air. Au début, il marchait à pas lents et aux aguets, comme si une bombe ou une balle ennemie pouvaient le faucher à n’importe quel moment. Il prit un chemin en lisière d’un petit bois. C’est alors qu’il vit une fleur qui semblait sortie de terre comme par magie.
« Le printemps s’annonce », pensa-t-il.
Mais comment profiter de cette saison de renaissance et de renouveau quand la mort vous tourne autour à chaque instant ?
« J’ai pas envie de crever avant d’avoir revu l’été. Je veux pas finir avec de la terre et des vers plein la bouche », dit Frédéric tout haut. 
Le jour commençait à décroître quand le jeune homme retourna en direction de la ferme passer deux pauvres jours loin de l’enfer et de la boucherie. Il n’y a pas de printemps pour les morts en sursis.

© Thibault Marconnet
le 29 juin 2018

Jakub Schikaneder (1855-1924), Stmívání, 1909


jeudi 27 août 2015

À votre santé !

Robert Doisneau, Le Manège de Monsieur Barré, 1955


Ce matin-là, il pleuvait à verse sur Paris et les promeneurs du dimanche couraient s’abriter dans les quelques cafés ouverts. Albert était parmi eux et s’essorait comme une serpillière devant un café de la rive gauche rempli à craquer, dans lequel il lui était impossible d’entrer. Il pensa au conte d’Andersen “La petite fille aux allumettes” et se prit à sourire.
« Pour sûr, avec un temps pareil, c’te foutue histoire s’rait tombée à l’eau ! » se dit-il en son for intérieur.
C’est alors qu’il aperçut son ami Émile qui marchait dans la rue, ruisselant, sautillant de droite à gauche pour éviter les énormes flaques qui recouvraient le bitume comme une mer grise. Il avait l’air apitoyé d’un vieux chien mouillé.
« Salut vieux ! T’es pas resté chez toi avec c’qui tombe ? lui dit Albert.
- Salut Albert, vieux sacripant ! et toi qu’est-ce tu peux bien fiches là ? demanda Émile.
- Comme tous les dimanches matin, j’aime à prendre ma douche écossaise. Hélas, j’ai oublié mon kilt et ma cornemuse dans ma mansarde. »
Là-dessus, il se mit à claironner un air de musique écossaise à vous briser toutes les vitres de la capitale.
« Tu t’rappelles comme ils nous ont abrutis, ces vaches, en 1916 dans les tranchées ? Il pleuvait aussi dru qu’aujourd’hui ! M’enfin c’est d’la race des escargots ces bougres-là, ça craint pas la pluie, ça s’y sent chez soi, dit Albert.
- À qui l’dis-tu, vieux frère ! N’empêche, dès qu’on avait la tremblote à cause du vent et de la boue gelée, y nous r’filaient d’leur visqui, les bonnes âmes ! déclara Émile en se léchant les lèvres à ce souvenir.
- Tu veux qu’j’te dise, Émile ? T’es bien plus spirituel que tous les spiritueux du monde ! » lui lança Albert avec un sourire de connivence.
Ils regardèrent l’intérieur du café infranchissable, rempli de la fumée des cigarettes et de l’haleine fatiguée des hommes entassés.
« J’ai pas fait quatre ans dans leurs foutues tranchées pour rester à la porte d’un rade sous la flotte ! grogna Albert.
- C’est comme tu l’dis bibi ! Qu’ils aillent se faire ! Viens donc, vieille branche, on va se chercher un autre abri » répliqua Émile en le saisissant amicalement par le bras.
Ils partirent en courant sous une pluie battante. Apparut à ce moment-là un vieux monsieur en costume de velours gris perle qui croisa leur chemin et les arrêta brusquement.
« Bien le bonjour, mes gaillards !
- Merci, z’êtes bien gentil mais on n’a pas d’temps pour rester à vous parler, dit Émile d’un ton brutal.
- Ces messieurs cherchent un abri contre cette pluie du diable ? Suivez-moi. »
Albert et Émile se regardèrent, un peu surpris par ce vieil homme débarqué d’on ne sait où, et décidèrent finalement, sur un signe de tête commun, de lui emboiter le pas.
Étrangement, ce monsieur chenu et élégant semblait parfaitement sec bien qu’il n’eût pas de parapluie. Voyant qu’Émile et Albert le scrutaient avec des yeux ronds, il leur dit :
« Mes bons garçons, laissez-moi faire les présentations d’usage : je me nomme Charles Beausserant et je suis comme qui dirait tout ce qu’il y a de plus mort ! »
Albert et Émile n’eurent pas même le temps de réagir qu’une trappe s’ouvrit toute grande sous leurs pieds et qu’ils tombèrent dans un luxueux salon orné de meubles “modern style”. Là, des femmes en fines robes de soirée, un verre d’absinthe à la main et le teint affreusement pâle les gratifièrent d’un regard vague et absent. On eût dit des cadavres maquillés pour la noce.
Charles Beausserant s’adressa à l’assemblée :
« Mesdames, faites-moi l’honneur d’accueillir ces petits gredins qui ont cru pouvoir traîner encore longtemps leurs guêtres dans le monde d’en haut, loin de la maison des morts ! »
Se tournant vers Albert et Émile interloqués, il leur déclara tout à trac :
« Eh oui, mes braves, vous êtes morts il y a de cela trois ans sur les champs de bataille de la Marne en 1918. Mais, petits polissons que vous êtes, vous n’avez pas rejoint bien sagement votre bercail, là où est votre vraie place, c’est-à-dire ici parmi les morts vos camarades ! »
Émile sentit un frisson lui parcourir l’échine et dit à Albert :
« Bon sang, mon vieux, dire qu’on est allés faire les zouaves dans leur satané guerre ! Tu crois qu’le jeu en valait la chandelle ?
- Pas sûr, répondit Albert (sur quoi il ajouta), mais y’a p’t’être moyen d’s’amuser dans c’te turne, qui sait ! J’ai les os gelés pire que si j’étais couché six pieds sous terre ! Puisqu’on est macchab pour de bon, viens, on n’a plus à s’en faire pour la morale et on va aller trinquer avec ces dames ; un peu pâlichonnes tu m’diras : raison d’plus pour leur redonner des couleurs ! À la santé des morts ! »


© Thibault Marconnet

le 31 juillet 2015


Honoré Daumier, À la santé des pratiques, Lithographie publiée dans “Le Charivari” le 26 mai 1840

dimanche 15 juin 2014

Ernst Jünger - La guerre comme expérience intérieure (Extraits)





« Que servait de répandre sur les plus proches du sable et de la chaux, de jeter sur eux une toile de tente pour échapper au spectacle constant des visages noirs et enflés. Il y en avait trop ; partout la bêche heurtait de la chair ensevelie. Tous les mystères du tombeau s’étalaient dans une hideur à faire pâlir les rêves les plus fous. Les cheveux tombaient des crânes par touffes, comme le feuillage pâli des arbres à l’automne. Plus d’un se défaisait en verdâtre gelée de poisson qui luisait dans les nuits sous les lambeaux des uniformes. Quand on marchait sur eux, le pied laissait des traces phosphorescentes. D’autres se desséchaient en momies calcifiées qui se desquamaient lambeau par lambeau. Chez d’autres encore, les chairs coulaient des os en gélatine brun rougeâtre. Dans les nuits lourdes, des cadavres boursouflés s’éveillaient à une vie de fantôme lorsque les gaz comprimés s’échappaient des blessures à grands sifflets et gargouillis. Mais le plus terrifiant était le grouillement frénétique où se dissolvaient les corps qui ne se composaient plus que de vers innombrables.
À quoi bon ménager vos nerfs ? Ne sommes-nous pas restés une fois, quatre jours de suite, dans un chemin creux entre des cadavres ? N’étions-nous pas tous, morts et vivants, recouverts d’un épais tapis de grandes mouches bleu sombre ? Peut-on encore aller plus loin ? Oui : plus d’un gisait là avec qui nous avions partagé mainte veille nocturne, mainte bouteille de vin, maint quignon de pain. Qui peut parler de la guerre, qui n’a point été dans nos rangs ?
Lorsque après de telles journées le soldat du front traversait les villes de l’arrière, en colonnes grises et muettes, voûté, dépenaillé, sa vue parvenait à figer sur place l’insouciant train-train des écervelés de ces lieux. “On les a sortis des cercueils”, chuchotaient-ils à l’oreille de leur bonne amie, et tous ceux qu’effleuraient le vide des yeux morts se mettaient à trembler. Ces hommes étaient saturés d’horreur, ils eussent été perdus sans l’ivresse. Qui peut mesurer cela ? Un poète seul, un poète maudit dans le voluptueux enfer de ses rêves. » Ernst Jünger (in La guerre comme expérience intérieure, p. 47-48)



Otto Dix, Assaut sous les gaz, 1924



« Une autre fois, alors que je tuais le temps interminable d’une veille nocturne en compagnie d’un vieux briscard, dans l’angle sombre d’un épaulement, je m’enquis, au cours d’une conversation chuchotée, de son expérience la plus horrible. Sa cigarette rougeoyait à brefs intervalles sous le casque d’acier, inondant le visage décharné d’un rouge éclat. Il raconta :
“Au début de la guerre, nous avons pris d’assaut une maison qui avait été une auberge. Nous avons envahi la cave barricadée, luttant dans le noir comme des bêtes qui se prennent à la gorge, alors que déjà la maison brûlait au-dessus. Soudain, déclenché sans doute par la chaleur de l’incendie, on entendit là-haut le piano mécanique qui démarrait comme un automate. Jamais je n’oublierai, mêlés aux rugissements des hommes aux prises et aux râles des mourants, les flonflons insouciants de cette musique de danse.”
Il y aurait encore beaucoup à raconter : ces hommes qui n’arrêtaient pas de pousser des rires stridents, alors qu’un projectile venait de leur fracasser le crâne ; cet autre qui, en pleine bataille d’hiver, se dépouilla de son uniforme et courut ricanant par les champs de neige rougie ; l’humour satanique des grands postes de secours, et bien d’autres choses. Mais nous autres, fils de ce temps, nous avons bien soupé des faits bruts. Tellement soupé.
Et ce ne sont pas tant les faits que précisément l’incertain, l’indescriptible, les sourds pressentiments dont le feu jaillit parfois au grand jour comme la fumée d’un incendie qui couvait au creux d’un navire. Peut-être tout cela n’est-il qu’élucubration. Et pourtant c’était tellement palpable, pesant sur les sens d’un tel plomb, lorsqu’une troupe abandonnée sous la voûte de la nuit patrouillait en terre inconnue, dans le fracas des masses de métal qui s’écrasaient lointaines et proches. Si tout à coup, en plein milieu, un jet de feu s’arrachait à la terre, on entendait jaillir dans l’infini le cri bouleversant d’une prise de conscience intégrale. Peut-être, dans les derniers feux de ces cerveaux, le noir rideau de l’horreur s’était-il envolé à fins bruissements : mais ce qui restait tapi derrière, la bouche pétrifiée ne pouvait plus en donner le message. » Ernst Jünger (in La guerre comme expérience intérieure, p. 51-52)



Otto Dix, Le soldat blessé, 1924



« La tranchée. Le travail, l’horreur et le sang ont riveté le mot en tour d’acier pesant sur cerveaux anxieux. Rempart et bastion entre mondes qui se combattent, mais pas seulement cela : rempart et antre de ténèbres pour les cœurs qu’elle aspirait et rejetait en incessante alternance. Moloch brûlant qui lentement réduit en scories la jeunesse des peuples, réseau de veines recouvrant de ses entrelacs ruines et champs avilis, d’où le sang des hommes a coulé dans la terre à fort giclement.
Même de loin, elle restait emprise d’un poing glacé, lors des réglages d’armes et des beuveries dans les villages aux rives de l’horreur, là où le combattant reprenait pied, recommençait à trimer le jour et dormir la nuit. Sans trêve les fenêtres tressautaient comme des enclumes quand le char de l’écrasement grondait à longueur de front, broyant tout de son indifférence. Chez nous autres blasés du sanglant, personne ou presque ne l’entendait plus. Parfois seulement, lorsque l’œil rouge de l’âtre béait stupide sur la chambre obscurcie, et qu’au cerveau vagabondant s’ouvraient toutes les fleurs du monde, à force couleurs vives et parfums entêtants, mégalopoles en marées de lumière, rivages du Midi ourlés de ressacs bleus et d’écumes perlantes, femmes gainées de soie, reines du boulevard : c’est alors que ça se mettait à tinter, tout doux, mais bien coupant comme une lame de sabre, et que la menace bruissait noire à travers les vitres. C’est là qu’on frissonnait, et qu’on criait d’apporter de la lumière et du vin.
Parfois aussi tout se mettait à bouillir, lave cuisant en chaudrons gigantesques ; à l’ouest, une rougeur sombre entamait les brouillards matinaux, ou c’étaient des écharpes de fumée sale qui flottaient devant un soleil en déclin. Alors tous, jusque bien avant dans les terres, se tenaient prêts à bondir, colons du bas pays dans l’angoisse du mascaret rugissant. Tout comme on bourre de madriers et de sacs de sable la gueule des digues éclatées, on lançait bataillons et régiments dans la brèche en flamme des tranchées rompues. Quelque part, un homme était au téléphone, visage de granit au-dessus du col écarlate, et proférait le nom d’un tas de ruines qui avait été un village. Suivait le cliquetis des ordres et du métal des harnachements, et une fièvre sombre tremblait dans des milliers de prunelles.
Et même lorsque le laminoir de la guerre allait moins fort, toujours le poing osseux de la camarde restait suspendu sur les espaces dévastés. Dans le large ourlet de terrain de part et d’autre des tranchées, elle régnait avec rigueur, et point ne valaient jeunesse, humilité ni talent lorsque son martinet de plomb faisait pleuvoir les coups sur la chair et les os. Parfois même il semblait qu’elle ménageât avec prédilection l’insolent qui tendait la main, le rire à la bouche, vers son masque qu’il prétendait arracher. » Ernst Jünger (in La guerre comme expérience intérieure, p. 52-53-54)



Otto Dix, Cadavre dans les barbelés, 1924



« La bravoure est comparable à la danse. La personne du danseur est forme, est accessoire, seul compte ce qui sous le voile de ses mouvements se hausse et retombe. La bravoure n’est jamais que l’expression d’un savoir ancré au plus profond des consciences : l’être humain se sait réceptacle de valeurs éternelles et indestructibles. Comment sinon y’en aurait-il un seul pour marcher sciemment à la rencontre de la mort ? » Ernst Jünger (in La guerre comme expérience intérieure, p. 91-92)

« Une autre fois, alors que la petite ville de Combles s’écroulait sous une canonnade écrasante, dans une averse de pierres et d’acier, nous vîmes deux hommes courir parmi les décombres tournoyants, affublés de robes de femmes, des ombrelles rouges à la main. Ces gens étaient de la même trempe que le groupe de choc qui remonta toute une tranchée à coups de chopines vides, que les Ecossais d’une troupe d’assaut montant à l’attaque en poussant leur ballon de football vers les lignes ennemies, ou que le sous-lieutenant allemand dont on racontait sur le front qu’il avait trouvé une manière de faire exploser les grenades à manche au-dessus de sa tête, droites comme une torche, sans qu’un seul éclat le touchât.
Libre à d’aucuns de se signer devant de tels exemples de divine insolence ; pour moi, je serais chagrin de m’en priver. C’est justement aux heures où le poids terrifiant des choses menaçait de ramollir l’âme de ses coups de masse que des hommes se trouvaient pour aller leur chemin sans y prendre garde, d’un pas dansant comme sur des vétilles. Et cette seule idée qui convienne à des hommes : que la matière n’est rien et que l’esprit est tout, cette idée sur laquelle repose tout entière la grandeur humaine, ils l’exaspéraient jusqu’au paradoxe. On sentait bien alors que ces mousqueteries accumulées, ces orages d’acier mugissants qui se cabraient jusqu’aux nues pour dévorer tout n’étaient jamais que machinerie, que décors de théâtre, qu’il leur fallait pour prendre sens le jeu que l’humain jouait sur ce fond de scène.
Il est profondément significatif que ce soit justement l’existence la plus forte qui se sacrifie le plus volontiers. Mieux vaut s’abîmer comme un météore, dans une gerbe d’étincelles, que s’éteindre à petit feu vacillant. Le sang des lansquenets ne cessait d’écumer sous les pales tournoyantes de la vie, et pas seulement lorsque l’ivresse de fer du combat les emportait sur la crête des vagues. Il leur fallait exprimer et façonner une vie sauvage et violente, telle qu’elle sourdait continûment en eux depuis les profondeurs. Si jeunesse et virilité leur tenaient lieu d’ivresse et de flamme, le combat, le vin et l’amour les chauffaient à blanc, jusqu’à courir follement à la mort. Chaque heure exigeait d’être remplie, les jours leur coulaient entre les doigts colorés et brûlants, comme les perles d’un chapelet de feu qu’il leur fallait égrener jusqu’au bout pour remplir leur propre mesure. Tout l’être jaillissait flamboyant d’une seule et même source, qu’il se reflétât dans un verre rempli, dans les yeux fous de l’adversaire ou le doux sourire d’une fille. L’ivresse réveillait leur âme de vainqueurs, les cimes de la bataille leur versaient l’ivresse, dans les bras de l’amour tous deux ne leur étaient plus qu’un.
Comme d’autres dans l’art ou dans la vérité, ils cherchaient leur accomplissement dans la lutte. Nos voies sont diverses, chacun porte en son cœur une autre boussole. Pour chacun, vivre veut dire autre chose, pour l’un le chant du coq au matin clair, pour l’autre l’étendue qui dort au midi, pour un troisième les lueurs qui passent dans les brumes du soir.
Pour le lansquenet, c’était le nuage orageux qui couvre au loin la nuit, la tension qui règne au-dessus des abîmes. » Ernst Jünger (in La guerre comme expérience intérieure, p. 104-106)



Otto Dix, Machine Gunners Advancing, 1924



« Que l’on tue des hommes, cela n’est rien, il faut bien qu’ils meurent un jour, mais on n’a pas le droit de les nier. Non, on n’en a pas le droit. Le plus terrible, pour nous, ce n’est pas qu’ils veuillent nous tuer, c’est qu’ils ne cessent pas de déverser sur nous des flots de haine, qu’ils ne sachent nous nommer autrement que boches, Huns, barbares. Cela rend amer. C’est pourtant vrai, tout peuple a son sale type, et c’est justement celui-là que les voisins aiment à prendre pour norme. Nous ne sommes pas meilleurs que les autres, tout Anglais nous est un Shylock, tout Français un marquis de Sade. On en rira peut-être dans cent ans, à moins qu’on ne soit encore en guerre, pour changer. A toute contemplation, il faut du recul. Du recul dans l’espace, dans le temps, dans l’esprit. » Ernst Jünger (in La guerre comme expérience intérieure, p.107)



Otto Dix, Meal Time In the Trenches, 1924



« Oui, j’ai passé des heures, hier encore, à fixer tel un paquet de nerfs pétrifié la paroi de glaise en train de s’ébouler en face de moi. Je l’ai encore très précisément devant les yeux, cette paroi brune, parsemée de silex noirs et de blocs de craie, dont le bas tournait en bouillie d’où émergeaient des douilles et des têtes rouillées de grenades à manche. Il y avait aussi un mort dont on ne voyait qu’une jambe. Il devait être couché là depuis longtemps. Le pied n’avait pu soutenir la lourde botte et s’était détaché à hauteur de la cheville. On voyait distinctement l’os dégagé de sa gangue de chair brune et gangrenée. Puis venaient le caleçon de grossier tricot et le pantalon gris que la pluie avait déjà lavé de sa glaise.
À vrai dire, il y a beau temps qu’on devrait être couché de la sorte. Avec un crâne de nègre tout noir, dont la pluie a arraché les cheveux par touffes, et de petits yeux de poisson, desséchés dans leurs orbites cireuses. Quelque part à se faire manger les chairs, par les corbeaux en terrain libre, par les rats puants d’un abri éboulé, par les essaims de balles qui ne cessaient de fouailler le no man’s land. Ça n’est jamais tombé bien loin. Hier encore. Chaque jour où je respire encore est un don, un grand don, divin, immérité, dont il faut jouir à longs traits enivrés, comme d’un vin de prix. » Ernst Jünger (in La guerre comme expérience intérieure, p.109-110)



Otto Dix, Crâne, 1924



« Au régiment qui nous flanque à gauche, une tempête de feu se déchaîne. C’est une manœuvre de diversion pour déconcerter l’artillerie adverse et disperser ses feux. Ça va être à nous tout de suite. À présent il faut se concentrer. Certes, c’est peut-être dommage pour nous. Peut-être aussi nous sacrifions-nous pour quelque chose d’inessentiel. Mais notre valeur à nous, on ne peut pas nous la prendre. L’essentiel n’est pas ce pour quoi nous nous battons, c’est notre façon de nous battre. Droit sur l’objectif, jusqu’à vaincre ou rester sur le carreau. L’esprit combatif, l’engagement de la personne, et quand ce serait pour l’idée la plus infime, pèse plus lourd que toute ratiocination sur le bien et le mal. Cela commande le respect, confère l’auréole du saint, même chez le Chevalier de la Triste Figure. Nous allons montrer ce que nous avons dans le ventre, et dussions-nous tomber, nous aurons vécu notre soûl. » Ernst Jünger (in La guerre comme expérience intérieure, p.123-124)



Otto Dix, La Guerre, 1929-1932




« Oui, le soldat, dans son rapport à la mort, dans le sacrifice de sa propre personne pour une idée, ignore à peu près tout des philosophes et de leurs valeurs. Mais en lui, en ses actes, la vie trouve une expression plus poignante et plus profonde qu’elle ne peut l’avoir dans aucun livre. Et toujours, de tout le non-sens d’un processus extérieur parfaitement insensé, ressort une vérité rayonnante : la mort pour une conviction est l’achèvement suprême. Elle est proclamation, acte, accomplissement, foi, amour, espérance et but ; elle est, en ce monde imparfait, quelque chose de parfait, la perfection sans ambages. La cause n’y fait rien, tout est dans la conviction. On peut bien mourir enfoncé dans une erreur indubitable : c’est ce que l’on pouvait faire de plus grand. L’aviateur de Barbusse peut bien voir, loin au-dessous de lui, deux armées harnachées prier un Dieu unique pour la victoire de leur juste cause, l’une ou l’autre, à coup sur, et probablement les deux, arborent une erreur sur leurs drapeaux ; et pourtant Dieu les accueillera toutes deux d’une même étreinte en son être. La folie et le monde ne font qu’un, et qui mourut pour une erreur n’en reste pas moins un héros. » Ernst Jünger (in La guerre comme expérience intérieure, p. 160)

Traduction : François Poncet


Félix Vallotton, Verdun, 1917