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| Buchenwald Crematorium, Weimar by right-angle (on deviantART) |
Une
pluie froide labourait la terre comme pour en laver la mémoire boueuse et
Thomas attendait devant le camp. Quelques silhouettes grises passaient autour
de lui ainsi que des fantômes. La pluie donnait des gifles sur les têtes. Le
camp se tenait immobile et glacé : on eût dit un vieillard squelettique au
regard hébété, figé par l’horreur. Seule la pluie chantait ses murmures
mouillés. Dans le silence de mort, le camp de Buchenwald ressemblait à un
déporté.
Thomas
était venu dans ce lieu en pèlerinage. Mais il n’attendait aucun miracle ;
et dans sa bouche pas la moindre prière. Il était là, non pas pour comprendre
l’incompréhensible mais pour se libérer, faire chuter au sol une vieille croix
de fer rouillé : cette histoire que ses parents lui avaient légué.
Dans
ce camp un Français était mort, déporté pour faits de résistance et, plus tard,
un officier allemand retraité y avait été fait prisonnier par les Russes. Dans
les veines de Thomas coulaient ces deux sangs au goût de fer comme un sombre héritage.
Entre eux, un lieu, ou plutôt devrait-on dire une sorte de “non-lieu” ; un
enfer terrestre qui liait ces deux hommes dans le temps et l’espace, le
Français et l’Allemand, Maurice et Rudolf.
Lorsqu’ils
se rencontrèrent, les parents de Thomas ignoraient tout de ce point de
jonction, de ce fil barbelé qui passait entre eux avec l’haleine noire des
bouches mortes. Durant son adolescence, ils en informèrent leur fils qui reçut cette connaissance comme un coup de botte dans le ventre.
Alors
Thomas était là, planté devant ce camp où la folie des hommes avait lié ses
parents par leurs ancêtres respectifs, d’une bien étrange façon.
Buchenwald : le nom même évoquait la boue, le sang et le désespoir le plus
absolu. Les lanières de la pluie continuaient de fouetter Thomas qui, dans
cette ambiance de désastre, se sentait plus seul qu’un enfant abandonné. Puis
un chien couleur de cendre, famélique et le poil tout trempé vint coller sa
truffe humide contre la paume de Thomas : un chien vivant au milieu des
ruines de l’humanité. Thomas le caressa avec reconnaissance : dans ce
désert de boue, une présence se joignait à lui.
Le
chien s’avança, franchit le seuil du camp et se tourna vers le jeune homme. Et Thomas
suivit ce guide, tel Dante précédé de Virgile, pénètre dans le givre des enfers.
Il entra dans Buchenwald avec dans le corps tout un héritage à enterrer :
pour clore le cercle vicieux et enfin renaître de la mort.
© Thibault Marconnet
le 10 octobre 2014
