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vendredi 4 décembre 2015

Le don des eaux, le don du coeur

Emil Nolde, Yellow Sea


Giuseppe se leva avec le soleil. Au-dehors, le ciel bleu était pommelé de quelques nuages clairsemés. Le coq se mit à chanter chez Agostina. Dans ce petit village des Pouilles situé en bord de mer tous les habitants se connaissaient. Andrea, le boulanger, s’activait devant son four, le visage rouge et tout suant. La jeune et belle Giulietta, quant à elle, dormait profondément dans son lit encore enroulée dans la nuit de ses draps, une fine veine bleue faisant palpiter la peau de son cou sur un rythme lent et paisible. Le vieux Giacomo était assis devant sa table de noyer, scrutant les caractères noirs de sa Bible pour y trouver des présages concernant l’avenir.
De son côté Giuseppe, qui était pêcheur, sortit dans l’air frais du matin, un tas de filets enroulé sur ses épaules comme des anguilles mortes. Tout en mettant sa barque à l’eau, il ne cessait de penser à Giulietta dont il était secrètement amoureux ainsi que tous les jeunes hommes du village. Il regarda la maison blanche dans laquelle elle vivait en compagnie de son père, Massimo. Tout semblait endormi dans un sommeil de plomb.
Giuseppe grimpa lestement dans sa barque et, sous la poussée des rames, l’eau lui fit passage. Depuis des jours la pêche ne donnait rien, les poissons semblaient se cacher au plus profond de la mer. L’esprit de Giuseppe fut happé par le souvenir d’un rêve qui le poursuivait depuis des nuits. Un poulpe géant, comme une tache d’encre noire sur la page blanche de l’écume, saisissait Giulietta, nue et sans force, et l’emportait avec lui au fond des eaux de même qu’un voleur cache un bijou de grande valeur dans le ventre en bois d’un coffre secret. Dans son rêve, Giuseppe était comme paralysé, plus fixe qu’un Christ en croix. Les lèvres au-dessus de l’eau, le jeune homme récita des prières à la Vierge et jeta son filet.
Quelques minutes plus tard, celui-ci se mit à bouger brusquement et Giuseppe le remonta. Un poulpe s’était empêtré dedans. Giuseppe eut un sursaut d’effroi mais se ressaisit bien vite : ce poulpe-là n’avait rien à voir avec celui de son cauchemar. Le jeune pêcheur attendit tout le reste de la journée avec le poulpe inanimé dans sa barque. Voyant qu’aucun poisson ne daignerait se montrer, il retourna au village.
Après avoir accosté il souleva le poulpe dans ses bras et c’est alors qu’il vit, dans la lumière du jour qui faiblissait, quelque chose briller sur l’une des tentacules de l’animal. Giuseppe trouva une pierre précieuse coincée entre deux ventouses, laquelle dardait un feu vert. Il la garda longtemps serrée dans la paume de sa main, rempli d’émotion et de joie. Son rêve venait de s’éclairer pour lui : ce cadeau du poulpe serait pour Giulietta.
Le visage illuminé d’un sourire il croisa Andrea qui, ayant fini sa journée, avait le front et les joues parsemés de traces de farine. Giuseppe maintint la pierre précieuse bien cachée dans le creux de sa main et salua le boulanger d’un signe de la tête. Puis le jeune pêcheur s’approcha, le cœur battant, de la maison blanche où vivait celle dont il était épris. Sans filet, mais muni de sa pierre précieuse, il espérait gagner le cœur de Giulietta. Il frappa à la porte.
La nuit venait de tomber mais Giuseppe était baigné dans la lumière verte de la pierre comme dans un manteau de jeunes feuilles printanières. Giulietta ouvrit la porte et lui sourit. On eût dit qu’elle l’attendait, que sa présence n’avait rien d’inaccoutumée à ses yeux. Ce que ne savait pas le jeune pêcheur, c’est que son amour était partagé par celle qu’il aimait.
Giuseppe ouvrit sa main. La pierre précieuse avait disparu mais la main de Giulietta était déjà dans la sienne. Et le cœur de la jeune femme battait dans sa paume comme un cadeau inestimable.


© Thibault Marconnet

le 04 décembre 2015



Marc Chagall, Le paysage bleu, 1949

vendredi 4 septembre 2015

Les filets du pêcheur

Emil Nolde, Colored sky above the Marais, 1940


Johannes sortit de chez lui au matin, l’air était encore humide et froid de la nuit passée ; la rosée s’étendait en fins colliers translucides au cou des herbes endormies. Sa maison, au bord de la mer Baltique, avec ses murs rouges et blancs, faisait partie d’un hameau de pêcheurs. Johannes lui-même était pêcheur et sa vieille barque au bois écaillé l’attendait toujours fidèlement sur la jetée de gravier. L’automne commençait à prendre place au sein du paysage, des nappes de brume recouvraient l’eau ainsi qu’une robe argentée, les feuilles des arbres se coloraient de teintes fauves et quelques cheminées fumaient sur le ciel semblable à une croûte de givre bleue. Johannes souffla dans ses mains engourdies pour les réchauffer, tâta les volets de sa maison qui avaient besoin d’une nouvelle couche de peinture et sortit de la large poche de son pantalon une flasque d’eau-de-vie qu’il porta à ses lèvres sèches. Le feu prenait bien dans sa gorge et sa poitrine avec ce breuvage incolore qu’on eût dit fait de flammes liquides et transparentes.


Emil Nolde, Mer d'automne VII, 1910


Johannes s’avança sur la grève en étirant les membres de son corps, accompagnant le tout de plusieurs bâillements sonores. Ingrid, la femme du pasteur Hans, était à sa fenêtre et le salua d’un sourire amical tandis qu’elle faisait chauffer du thé sur le vieux poêle en fonte de la cuisine. Elle ouvrit la fenêtre et le héla :
« Quand tu rentreras de la pêche, viens donc boire le thé chez nous, Johannes, ça fera plaisir à Hans.
- Merci, Ingrid, je n’y manquerais pas. La journée promet d’être belle. Espérons que les poissons seront au rendez-vous. »
Sur ces mots, Johannes grimpa dans sa barque et ses mains de vieux loup de mer empoignèrent fermement les rames. La résistance de l’eau lui plaisait, elle réveillait les muscles de ses bras fatigués. Quelques minutes plus tard, il était déjà loin du rivage, laissant derrière lui un sillage bleuté.


Emil Nolde, The Sea at Dusk


Emil Nolde, Frau T. with Red Necklace, 1930


Dans son lit, la jeune Frida luttait contre un cauchemar. Elle rêvait que Karl, son amoureux, se noyait dans les flots tumultueux et gris de la mer vociférant comme une harpie déchaînée. En fait, ce cauchemar était bien réel : Karl était mort noyé trois ans auparavant et Frida ne se remettait pas de sa perte ; pas plus que Johannes dont Karl était le fils unique.
Le vieil homme avait beau être dévasté par ce drame, il continuait d’aller pêcher avec obstination et revenait toujours la barque vide ; c’est son fils qu’il aurait voulu repêcher, l’arracher à l’étreinte de la mer jalouse, le serrer dans les filets de ses bras noueux, lui dire qu’il ne pouvait plus vivre sans lui, que l’existence lui gelait la peau sans sa présence.


Emil Nolde, Sailors and the Sinking Sun, 1946


Frida couvrit ses épaules d’un châle de laine rouge et sortit dans le petit matin froid et bleu. Depuis la mort de Karl, Johannes refusait de lui parler, elle lui rappelait trop la mort de son fils que tous deux aimaient tant. Mais aujourd’hui, Frida en avait assez, il fallait que Johannes acceptât de rompre enfin ce silence qui pesait plus lourd qu’une pierre attachée au pied d’un noyé. Elle attendit toute la journée près du feu de cheminée. Quand elle vit Johannes revenir les mains vides et l’air hagard, elle se précipita au-dehors et, sans dire un mot, se jeta dans ses bras. Johannes, désarmé, se laissa faire ; il sentit le gel quitter son cœur, fondre peu à peu et il se mit à pleurer tout le sel de son corps. C’était la première fois en trois ans. À son tour, il serra Frida dans ses bras et leurs sanglots se mêlèrent, les délivrant tous deux du filet de silence qui, jusqu’à présent, leur ligotait le cœur. Johannes pensa :
« Si j’ai perdu mon fils, toi, Frida, tu es bien là. Et je t’avais oubliée. Bonne, douce et gentille Frida ! serre-moi fort dans tes bras de jeune femme. Aujourd’hui est jour de délivrance et ma peine va couler au fond des eaux. Mon lien à la vie semblait rompu pour toujours et voilà que, grâce à toi, de nouveau le lien s’est fait. »


© Thibault Marconnet
le 04 septembre 2015


Emil Nolde, Mer avec nuages violets et trois bateaux jaunes, 1946