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vendredi 5 février 2016

La bobine

Charles Marion Russell, A Desperate Stand, 1898


Maurice s’installa confortablement dans un fauteuil rouge et les lumières s’éteignirent, plongeant la salle de cinéma dans l’obscurité. L’écran s’alluma. La scène montrait deux hommes à cheval, habillés en cowboys. Leur dialogue commença :
« J’en peux plus, Jack, j’en ai ma claque des westerns.
- Pour moi c’est pareil John, dit l’autre. Faudrait que quelqu’un intervienne et change cette foutue bobine une bonne fois pour toutes ! Ça fait au moins la troisième fois qu’on joue aujourd’hui ! À force de chevaucher, je commence à avoir des crampes. »
Les deux cowboys se turent en voyant arriver un indien.
« Quelle plaie ! dit John, va encore falloir qu’on joue à se tirer dessus ! »
« Salut les gars ! Z’auriez pas une clope ? demanda l’indien.
- Ugh mon vieux James ! répondit Jack. Dis, t’en as pas marre, toi, de jouer cette scène stupide ?
- Ben si, Jack, qu’est-ce que tu crois ? D’ailleurs c’est simple, aujourd’hui je fais grève, dit l’indien. Alors, t’as pas une clope ?
- Si, lui répliqua le cowboy Jack, mais j’ai que des Marlboro : le film est financé par leur firme.
- Par le Ku Klux Klan, tu veux dire ? Encore cette bande de tarés ! Moi j’suis un démocrate bon sang ! et j’veux des Lucky Strike ! tonitrua l’indien James. »
John descendit de cheval l’air courroucé.
« Goddamn it ! Toi, un démocrate ?! J’peux pas vous encadrer, bande de communistes ! Si seulement mon 6 coups avait des vraies balles, crois bien qu’j’te trouerais la peau aussi sec, son of a bitch !
- Du calme, John, dit Jack d’un ton ferme. Les primaires sont pas encore terminées, alors vous allez pas déjà vous étriper comme des bêtes sauvages ! For Christ’s sake ! On est dans un pays civilisé, les mecs. »
Afin de pacifier l’atmosphère, Jack sortit un paquet de Marlboro de sa poche et tendit une cigarette à James déguisé en indien.
« Profites-en, au prix qu’ça coûte maintenant ! Et puis c’est pas dit qu’on puisse continuer à fumer dans les films encore longtemps.
- Normal avec vous autres républicains et votre puritanisme de vieilles filles ! répondit l’indien James.
- Tu parles ! rétorqua Jack en souriant, c’est plutôt un coup des démocrates pour s’faire bien voir des électeurs.
John, qui bouillonnait dans son coin, explosa :
- Répète un peu ce qu’t’as dit, James ! vociféra-t-il d’un ton menaçant. J’vous connais vous autres démocrates, vous êtes qu’une bande de staliniens dégénérés !
- Quoi ?! Tu m’accuses encore de communisme ? C'en est trop ! cria James enragé. Attends un peu mon gars ! »
Sur ces mots, il sortit un fusil caché derrière un faux cactus. Jack essaya d’apaiser les esprits échauffés mais en vain : le coup de feu était déjà parti, blessant John à la jambe. Pour couronner le tout, des hordes de démocrates et de républicains, qui habillés en cowboys, qui en indiens, sortirent de derrière des collines factices et accoururent, tous armés de fusils. Les balles ne tardèrent pas à pleuvoir de part et d’autre.
« Ah ! enfin le film commence ! dit Maurice assis dans la salle. Pendant un temps, j’ai bien cru qu’ils s’étaient trompés de bobine. »


© Thibault Marconnet

le 05 février 2016

Charles Marion Russell, The War Party

vendredi 18 décembre 2015

La mémoire et l'oubli

René Magritte, La Reproduction interdite, 1937


Madame Mémoire est une très vieille femme dont le visage est ridé comme celui d’une pomme flétrie. Toujours vêtue de noir, pour garder à l’esprit les pages sombres de l’histoire humaine, elle aime à fréquenter le cimetière de l’Histoire. C’est d’ailleurs là qu’elle fit un jour la rencontre d’un personnage étrange.
C’était un jeune homme qui marchait d’un pas vif entre les allées, habillé de vêtements de couleurs vives. Il déambulait au hasard de son pas, regardant à droite et à gauche d’un air insouciant. Madame Mémoire l’interpella :
« Bonjour Monsieur, quelle tombe cherchez-vous ? Je connais ce cimetière par cœur, comme si j’y étais née.
- Bien le bonjour Madame ! En fait, je ne sais absolument pas ce que je fais là, j’ai certainement dû m’égarer. Comment vous appelez-vous ? lui demanda-t-il.
- Madame Mémoire, enchantée. Et vous, Monsieur, quel est votre nom ?
- Eh bien, mais c’est… comment dire… euh… attendez voir, ça va me revenir, bafouilla-t-il.
- Je vois, je vois, dit Madame Mémoire d’un ton sentencieux. Avec pareille tête de linotte, je parierai que vous êtes Monsieur l’Oubli en personne.
- Bon sang ! c’est ça ! Mais comment l’avez-vous su, Madame… euh… comment déjà ?
- Madame Mémoire ! répliqua celle-ci d’un ton agacé.
- Ah oui, c’est exact, je suis confus, j’oublie tout.
- Ce n’est pas bien d’oublier les choses ainsi, Monsieur l’Oubli, répondit Madame Mémoire de manière professorale. Savez-vous au moins où nous sommes en ce moment même ?
- Ah ça ! Un peu que je le sais ! Nous sommes tout bonnement dans le jardin de ma tante Jonquille.
- Eh bien, à l’heure qu’il est, votre tante Jonquille doit certainement manger les pissenlits par la racine car nous sommes dans le cimetière de l’Histoire, Monsieur l’Oubli ! dit Madame Mémoire avec des airs d’importance.
- Non mais ! Vous délirez ma pauvre vieille ! Ici c’est la forêt de Fontainebleau, assura Monsieur l’Oubli.
- Décidément, rétorqua Madame Mémoire, vous êtes bien perdu mon petit Monsieur. Et vous insultez les morts par-dessus le marché ! Sachez que c’est moi qui veille à ce qu’ils ne soient pas oubliés.
- Eh ben ! Je comprends mieux maintenant pourquoi vous êtes si rigide, vous devez finir par leur ressembler, aux morts.
- Je ne vous permets pas ! Vous vous croyez peut-être plus vivant parce que vous oubliez tout ? Mais, mon pauvre Monsieur, si tout le monde était comme vous nous marcherions tous sur la tête !
- Et alors ? Vous avez quelque chose contre les poiriers ? »
Sur ces mots, Monsieur l’Oubli se mit sur la tête et demeura ainsi, les jambes droites et tendues vers le ciel.
« Ça ne tourne vraiment pas rond chez vous, Monsieur l’Oubli, pas étonnant que vous oubliiez tout dans une telle position : le sang vous monte à la tête !
- Hé ho ma p’tite dame ! C’est vous qui aimez le sang, pas moi. Vous vous nourrissez de la mort comme une plante de terre grasse, tandis que moi je croque dans la vie à pleines dents comme dans un fruit, sans souci du passé ou de l’avenir. »
Madame Mémoire était rouge de colère. Elle ne savait plus que dire. D’un geste rapide, elle essuya une larme de rage au coin de ses yeux gris.
« Sachez, Monsieur l’Oubli, que c’est grâce à moi si les hommes tirent des leçons de leurs erreurs passées.
- Mais bien sûr ! Et ils recommencent les mêmes le lendemain, on connaît la chansonnette ! Ils se passent très bien de vous, les hommes, vous leur encombrez la tête inutilement avec des choses tristes et du coup ils sont malheureux comme les pierres. Tu parles d’une bienfaitrice ! lança Monsieur l’Oubli sur un ton moqueur.
- Mais dites donc, pour quelqu’un de tête en l’air vous semblez plutôt bien vous souvenir de ce que je suis, répliqua Madame Mémoire avec un accent de triomphe dans la voix.
- Un peu ouais ! C’est contagieux à force de vous fréquenter. Allez, je vous laisse avec vos soucis et vos morts, Madame, et moi je retourne me baigner dans la vie comme dans ce fleuve qui fait tout oublier, vous savez, celui qu’on appelle… euh…
- Le Léthé, vous voulez dire ? demanda Madame Mémoire d’un ton sarcastique. Autrement dit le fleuve de l’oubli, dans la mythologie grecque.
- Oh, vous m’embêtez à la fin avec vos grands airs d’institutrice ! C’est dit, je m’en vais ! »
Et Monsieur l’Oubli partit en marchant sur la tête.
Un peu décontenancée par cette brusque rupture, Madame Mémoire, pour se changer les idées, alla déposer des chrysanthèmes sur toutes les tombes. Et c’est au moment de finir sa tournée qu’elle se rendit compte qu’elle avait complètement oublié où se trouvait la sortie du cimetière. Alors elle continua d’errer, oscillant tour à tour entre la mémoire et l’oubli.
La vie a parfois besoin d’un peu d’oubli pour être plus légère. Et la mémoire est également bonne si elle nous enseigne à être meilleurs.


© Thibault Marconnet

le 18 décembre 2015


René Magritte, La Mémoire, 1948

samedi 14 novembre 2015

Les mots

Thibault Marconnet, Déchirure des mots, avril 2010

Depuis des milliers d’années les mots doux sont en guerre avec les gros mots. Et, comme les mots doux ont un caractère résolument pacifiste, ils lancent des fleurs qui sont souvent piétinées par les lourds sabots des gros mots. Les mots lourds, austères et rigides, essayent tant bien que mal de faire respecter un minimum d’ordre au sein de ces conflits qui font couler beaucoup d’encre.
Sur le fil d’une plume les mots légers, quant à eux, s’épanouissent au soleil et fraternisent bien souvent avec les mots doux que les bouches des amants s’échangent entre deux étreintes, entre deux baisers. Les mots légers sont habillés d’un fin manteau de soie bleue et dorée. Les mots doux, d’un léger voile. De leur côté, les gros mots sont toujours nus et sales : ils aiment à se rouler dans la crasse et la boue, laquelle éclabousse bien souvent ceux qui les reçoivent. D’ailleurs, les gros mots s’introduisent chez les gens sans aucune délicatesse et plus ils font mal, mieux ils se portent.
Les mots lourds sont vêtus avec la pompe et le sérieux des habits de magistrats. Les mots graves, plus anciens, ont pour but de les seconder dans leur tâche afin que la loi de la jungle soit contrecarrée le plus possible. Ce qui est loin d’être aisé avec la brutalité et le sans-gêne dont font preuve les gros mots. 
Dans ces différentes communautés, il ne faudrait pas confondre les mots crus avec les gros mots car leurs intentions ne sont pas les mêmes. Les mots crus vivent également nus mais tiennent à garder une certaine élégance et ne sont pas là pour salir. Il arrive même qu’ils accompagnent les mots doux pour mettre un peu de piment au corps à corps torride et épicé des amants. Tout est question de dosage et d’accord entre les individus. Pour ce qui est des mots légers, ils flottent dans l’air avec l’ivresse des bulles de champagne et sont un réconfort pour les affligés. 
Il y a aussi les mots dits et les mots tus. Et les mots tus, comme leur nom l’indique, tuent bien souvent à force de n’être pas dits. Et puis, dans cette farandole bigarrée, on trouve également les mots faux et les mots vrais. Ils ne sont pas toujours faciles à distinguer les uns des autres. Les mots faux vivent sur des langues de bois tandis que les mots vrais ont leur place dans le cœur. 
Au sein de cette foule de mots divers, il est parfois difficile de choisir lesquels prononcer et, comme pour l’intention, c’est surtout le ton qui compte, la façon de les dire et la situation présente dans laquelle ils sont formulés.
Dans ce monde de brutes, les mots doux ont la vertu de faire du bien à l’âme. Alors, faisons en sorte de les offrir plus souvent à ceux que nous aimons. Le mot de la fin viendra bien assez tôt.


© Thibault Marconnet

le 13 novembre 2015

Thibault Marconnet, Déchirure des mots II, avril 2010

jeudi 27 août 2015

À votre santé !

Robert Doisneau, Le Manège de Monsieur Barré, 1955


Ce matin-là, il pleuvait à verse sur Paris et les promeneurs du dimanche couraient s’abriter dans les quelques cafés ouverts. Albert était parmi eux et s’essorait comme une serpillière devant un café de la rive gauche rempli à craquer, dans lequel il lui était impossible d’entrer. Il pensa au conte d’Andersen “La petite fille aux allumettes” et se prit à sourire.
« Pour sûr, avec un temps pareil, c’te foutue histoire s’rait tombée à l’eau ! » se dit-il en son for intérieur.
C’est alors qu’il aperçut son ami Émile qui marchait dans la rue, ruisselant, sautillant de droite à gauche pour éviter les énormes flaques qui recouvraient le bitume comme une mer grise. Il avait l’air apitoyé d’un vieux chien mouillé.
« Salut vieux ! T’es pas resté chez toi avec c’qui tombe ? lui dit Albert.
- Salut Albert, vieux sacripant ! et toi qu’est-ce tu peux bien fiches là ? demanda Émile.
- Comme tous les dimanches matin, j’aime à prendre ma douche écossaise. Hélas, j’ai oublié mon kilt et ma cornemuse dans ma mansarde. »
Là-dessus, il se mit à claironner un air de musique écossaise à vous briser toutes les vitres de la capitale.
« Tu t’rappelles comme ils nous ont abrutis, ces vaches, en 1916 dans les tranchées ? Il pleuvait aussi dru qu’aujourd’hui ! M’enfin c’est d’la race des escargots ces bougres-là, ça craint pas la pluie, ça s’y sent chez soi, dit Albert.
- À qui l’dis-tu, vieux frère ! N’empêche, dès qu’on avait la tremblote à cause du vent et de la boue gelée, y nous r’filaient d’leur visqui, les bonnes âmes ! déclara Émile en se léchant les lèvres à ce souvenir.
- Tu veux qu’j’te dise, Émile ? T’es bien plus spirituel que tous les spiritueux du monde ! » lui lança Albert avec un sourire de connivence.
Ils regardèrent l’intérieur du café infranchissable, rempli de la fumée des cigarettes et de l’haleine fatiguée des hommes entassés.
« J’ai pas fait quatre ans dans leurs foutues tranchées pour rester à la porte d’un rade sous la flotte ! grogna Albert.
- C’est comme tu l’dis bibi ! Qu’ils aillent se faire ! Viens donc, vieille branche, on va se chercher un autre abri » répliqua Émile en le saisissant amicalement par le bras.
Ils partirent en courant sous une pluie battante. Apparut à ce moment-là un vieux monsieur en costume de velours gris perle qui croisa leur chemin et les arrêta brusquement.
« Bien le bonjour, mes gaillards !
- Merci, z’êtes bien gentil mais on n’a pas d’temps pour rester à vous parler, dit Émile d’un ton brutal.
- Ces messieurs cherchent un abri contre cette pluie du diable ? Suivez-moi. »
Albert et Émile se regardèrent, un peu surpris par ce vieil homme débarqué d’on ne sait où, et décidèrent finalement, sur un signe de tête commun, de lui emboiter le pas.
Étrangement, ce monsieur chenu et élégant semblait parfaitement sec bien qu’il n’eût pas de parapluie. Voyant qu’Émile et Albert le scrutaient avec des yeux ronds, il leur dit :
« Mes bons garçons, laissez-moi faire les présentations d’usage : je me nomme Charles Beausserant et je suis comme qui dirait tout ce qu’il y a de plus mort ! »
Albert et Émile n’eurent pas même le temps de réagir qu’une trappe s’ouvrit toute grande sous leurs pieds et qu’ils tombèrent dans un luxueux salon orné de meubles “modern style”. Là, des femmes en fines robes de soirée, un verre d’absinthe à la main et le teint affreusement pâle les gratifièrent d’un regard vague et absent. On eût dit des cadavres maquillés pour la noce.
Charles Beausserant s’adressa à l’assemblée :
« Mesdames, faites-moi l’honneur d’accueillir ces petits gredins qui ont cru pouvoir traîner encore longtemps leurs guêtres dans le monde d’en haut, loin de la maison des morts ! »
Se tournant vers Albert et Émile interloqués, il leur déclara tout à trac :
« Eh oui, mes braves, vous êtes morts il y a de cela trois ans sur les champs de bataille de la Marne en 1918. Mais, petits polissons que vous êtes, vous n’avez pas rejoint bien sagement votre bercail, là où est votre vraie place, c’est-à-dire ici parmi les morts vos camarades ! »
Émile sentit un frisson lui parcourir l’échine et dit à Albert :
« Bon sang, mon vieux, dire qu’on est allés faire les zouaves dans leur satané guerre ! Tu crois qu’le jeu en valait la chandelle ?
- Pas sûr, répondit Albert (sur quoi il ajouta), mais y’a p’t’être moyen d’s’amuser dans c’te turne, qui sait ! J’ai les os gelés pire que si j’étais couché six pieds sous terre ! Puisqu’on est macchab pour de bon, viens, on n’a plus à s’en faire pour la morale et on va aller trinquer avec ces dames ; un peu pâlichonnes tu m’diras : raison d’plus pour leur redonner des couleurs ! À la santé des morts ! »


© Thibault Marconnet

le 31 juillet 2015


Honoré Daumier, À la santé des pratiques, Lithographie publiée dans “Le Charivari” le 26 mai 1840

vendredi 26 juin 2015

Le chien zen

Ma Yuan (XII-XIIIe siècle), Marcher sur un chemin de montagne au printemps


Le chien Ping-Chan vivait dans une belle demeure chinoise auprès de son maître : un poète réputé dans l’art du haïku. Chaque matin, son bol de thé fumant à la main, le maître s’asseyait dans son jardin pour contempler la beauté de l’éternelle et immuable nature. La fumée du thé s’élevait, blanche et bleue, ainsi qu’un bâtonnet d’encens brûle dans la paisible atmosphère d’un monastère bouddhiste.
Le maître, assis en tailleur, buvait le ciel des yeux et avalait tous les délicats parfums des arbres, des fleurs, de l’herbe mouillée, de la terre, de son bol de thé. Pendant ce temps de contemplation, Ping-Chan, son chien dévoué, était censé garder la maison contre tout importun. Mais celui-ci, fidèle aux enseignements du Tao, avait pour devise : « Le faible vainc le fort, le souple vainc le dur » et, outre cela, il se déclarait fervent partisan du “non-agir”. Il va donc sans dire qu’il faisait peu de cas de son rôle de gardien car lui aussi, secrètement, composait des haïkus canins. Ce matin-là quelques-uns lui trottaient dans la tête :

« Le chat est monté dans l’arbre, le chien ne peut pas
Coupez le tronc, alors le chat tombera
Et c’est le chien qui s’en réjouira »

Ou encore celui-ci :

« Quand la gamelle est pleine le chien mange
Quand elle est vide il pleure :
La modération est le secret du bonheur »

Il était justement en train d’en formuler un nouveau dans son esprit lorsqu’on frappa avec fermeté à la porte : c’était un jeune homme qui, depuis des mois, insistait pour devenir l’élève du maître, lequel refusait à chaque fois car il ne voulait pas faire école. Il faut dire aussi qu’il était un peu orgueilleux de son art.
Ping-Chan, comme à son habitude, n’aboya pas. Les coups se répétèrent sur le panneau en bois laqué de la porte. Le maître, dans la sérénité matinale de son jardin, commençait tout juste à sentir fleurir un haïku dans son âme. Perturbé par cette visite intempestive, il en formula un en toute hâte :

« Dans sa sagesse Lao Tseu aurait dû le dire :
Un chien qui professe le non-agir
Est un fardeau pour son maître car jamais il ne l’alerte »

Il se leva péniblement et, par un mouvement brusque, renversa sur lui son bol de thé :

« Plus tôt le maître aura bu son thé
Plus sûrement le bol sera vidé
Qui, en tombant, ne risque pas de le mouiller »

Pestant dans son for intérieur contre ce malheureux incident il entendit, provenant de l’étang, le coassement moqueur des grenouilles :

« La grenouille rit et se moque
Mais une fois qu’elle est bien bouillie
Le maître vengé retrouve son appétit »

Le maître alla ouvrir au jeune homme et, d’un coup de pied, chassa Ping-Chan de la maison. Celui-ci pleura toutes les larmes de son corps poilu en geignant à cœur fendre. Le maître, regardant le jeune homme de haut, dit alors d’un ton sentencieux :
« Écoutez : “Tout chien est fort à la porte de son maître.” »
Ce à quoi l’aspirant répondit : « Tout chien pleure à la porte de son maître. »
Évidence fait loi et l’élève venait de dépasser le maître. Quant à Ping-Chan, profitant de la consternation du poète, il rentra dans la maison s’allonger à sa place favorite.


© Thibault Marconnet

le 26 juin 2015


Liang Kai, Un immortel, à l'encre éclaboussée, XIIIe siècle

vendredi 12 juin 2015

Le code de la croûte

Gustave Courbet, Renard dans la neige, 1860


Un lynx affamé errait dans la montagne depuis des jours sans trouver sa pitance. C’était le plein cœur de l’hiver ; un hiver particulièrement rude. Notre lynx avait pour nom Tarkesh et, sa vue étant d’une grande acuité, il ne manqua pas de voir qu’une avalanche se préparait. L’air sifflait, la neige remuait et les poils de Tarkesh étaient en alerte.
Il courut pour s’éloigner de ce lieu dangereux et vit le panneau “Risque d’avalanche”. Car, bien que cela soit peu connu, les animaux ont, eux aussi, leurs panneaux de signalisation - fort pratiques comme nous l’allons voir ! Tarkesh emprunta rapidement un chemin sous les arbres lorsque l’ours Grignou lui fit face.
« Salut Tarkesh, y’en a une grosse qui s’prépare mais ici c’est une voie sans issue : je l’sais, j’en r’viens.
- Bien l’bonjour à toi, Grignou. Tu m’pardonneras de t’dire ça, mais t’as une haleine de phoque aujourd’hui.
- Je sais, m’en parle pas Tarkesh, hier j’ai bouffé un blaireau tellement j’avais faim. Alors, forcément, tu penses bien si ça pue ces bêtes-là ! C’est simple, j’arrive plus à m’sentir.
- Et moi j’me suis rien mis sous les crocs depuis une semaine, ça peut plus durer ! » vociféra Tarkesh.
À cet instant parut Filoux, le renard, qui tenait un corbeau mort dans sa gueule. Il le posa à terre.
« Salut les potes ! Regardez un peu c’que j’ai trouvé ! Quel abruti c’piaf, y m’a pris pour un manche : y voulait  me r’filer un camembert pourri en échange de la vie sauve. J’ai laissé l’frometon à Grignette et Rosie, vous savez, les deux hermines qui crèchent près d’l’arbre mort : elles se sont régalées !
- Mais comment t’as pu l’attraper c’corbac ? demandèrent d’une seule voix Tarkesh et Grignou que la faim tenaillait.
- C’est simple comme bonjour, merci, circulez y’a rien à voir !  J’lui ai fait savoir qu’il était sur un stationnement interdit. “La fontaine, ça coule de source !” qui m’dit. C’t’empaffé, il a voulu m’voler dans les plumes, mais j’ai sorti ma carte d’animal forestier. Là, le zouave, il a plus moufté. Sous l’coup d’la surprise, il en a lâché son fromage puant et il est tombé avec son camembert droit dans ma gueule, en sens unique ! Ah ! y’a pas à dire, les gars, la signalisation ça a du bon ! »
C’est alors qu’une harde de bouquetins déboula à toute allure.
« Cédez le passage ! » hurla leur chef Biquet.
Tarkesh, Grignou et Filoux s’écartèrent rapidement car, se faire écraser par un troupeau de bouquetins, c’est c’qui s’appelle mal commencer la saison !
« - Ah les cons ! s’esclaffa Grignou. Y z’ont même pas vus l’panneau “Brouillard fréquent” ! Et puis après tout on s’en fout, tant pis pour eux ! »
Nos trois camarades firent une bouchée du corbeau, fronçant le museau à cause de l’odeur du camembert. Rien à faire : ils avaient encore une faim de loup.
D’ailleurs, quand on parle de lui, ce frimeur arrive aussitôt, il ne peut pas s’en empêcher. Rojax, le loup, fit donc son apparition.
« Salut les gars ! Alors comme ça, vous aussi vous crevez la dalle ? Suivez-moi : malgré toute cette neige, j’ai enfin trouvé l’panneau “Attention passage d’animaux sauvages”. Y sortent pas beaucoup en c’te période mais j’ai r’péré quelques bêtes isolées. »
Nos quatre compères se mirent à l’affût à l’endroit indiqué.
Un vieux monsieur maigre comme un brin d’herbe arriva.
« Y doit pas être bien bon à becqu’ter çui-là ! » grogna Tarkesh.
« M’en fous, j’ai faim ! gronda Grignou. Certes, j’ai d’jà vu d’autres animaux d’son espèce plus dodus mais y f’ra bien l’affaire ! »
C’était jour de chance pour nos quatre affamés, car un homme, une femme et leurs enfants suivaient le vieil homme à quelques mètres seulement. Tarkesh, Grignou, Filoux et Rojax se jetèrent sur leurs proies, toutes babines retroussées, et firent un festin de roi. Y’a pas à dire, c’est quand même bien beau la signalisation quand il gèle à pierre fendre et qu’un joli panneau indique le gibier ! “La fin de toutes les interdictions” ne signifie pas “l’interdiction de la faim”. Ventre affamé n’a point d’oreilles. Souhaitons donc bon appétit à nos quatre convives. Et vive le code de la croûte !


© Thibault Marconnet
le 12 juin 2015


Qui c'est qui va s'faire croquer tout cru ?