| Thibault Marconnet, Echardes, 2012 |
Je ne
demande qu’une chose à ceux qui m’apprécient : qu’on ne me fasse surtout
pas passer pour un “poète maudit”. Ce serait donner trop de grain à moudre à
ceux qui dédaignent la matière poétique. Et puis, soyons honnêtes : la prétendue “malédiction” qui frapperait les poètes, c'est de la vaste foutaise !
Je pense
souvent à une phrase de Léon Bloy, issue de son Exégèse des lieux communs. À la suite d'une entrevue avec un pâle
individu, Léon Bloy, pour mieux lui signifier son départ, eut cette phrase
cinglante : « Au revoir, Monsieur, vous aurez eu l'honneur de me connaître. »
Dès que j'ai tendance à tomber dans la mésestime de moi-même, je m'évoque ces
mots. Et ceux de Julien Gracq également : « Vous voulez savoir ce que je
pense de mes livres ? Infiniment plus de bien et plus de mal que vous. »
Ce que
j'accomplis, je le fais dans le don de moi-même. Et j’ai vite compris que je ne
devais pas trop en attendre en retour.
Et puis,
il faut bien le dire, c'est un fait, un constat établi que la plupart des gens,
ainsi que bon nombre de lecteurs passionnés ne lisent pas (ou très peu) de poésie.
| Thibault Marconnet, Lune captive, 2013 |
Le
Printemps des Poètes et autres bondieuseries festives ne peuvent, à mon sens, que donner une image assez bébête et “cuculisante” de la poésie – pour
emprunter un terme à ce cher Gombrowicz qui n'aurait, au fond, jamais rien pu écrire
sans la poésie qui le précédât à travers les millénaires. Et d'ailleurs, il ne
faut jamais trop prendre au pied de la lettre ce bon Witold quant à ses
désamours car Dieu sait qu'il adorait être de mauvaise foi ! Et ce ne sont pas
ses lecteurs qui pourraient, en toute bonne foi, me soutenir le contraire.
Le constat
de notre monde moderne est là, sans appel : les lecteurs renâclent à l'idée
d'ouvrir un recueil.
À cela,
plusieurs raisons : la poésie a son langage propre et ne peut pas se lire comme
un roman ou un essai. C'est un art de la concision : de la plus grande
densité possible au sein même de la concision. C'est pourquoi lire de la poésie
demande un certain effort – ou plutôt, de mon point de vue, un “lâcher prise”
quant au fait de vouloir tout comprendre. Voilà bien d'ailleurs une manie stérile
de notre siècle scientiste : le fait de croire que l'on pourra tout expliquer
ainsi que son corollaire immédiat qui n'est autre que la peur de ne pas détenir
un savoir absolu – au final bien niveleur.
| Thibault Marconnet, Cercles, 2011 |
« Nous
crevons de la nostalgie de l'Être » disait encore Léon Bloy. Notre société,
au-delà de la poésie – et c'est pire –, se fout surtout comme de sa première
poussette de tout ce qui peut avoir trait au Sacré, à la Transcendance, à
l'essence divine de chaque être humain : notre XXe siècle de triste
mémoire et la litanie sanglante de ses charniers n'en est que la triste concrétisation,
l’écœurant point d’orgue... Transcendance et Immanence se tiennent étroitement
la main tant que l'on ne tombe pas dans l'écueil d'ignorer l'une au profit de
l'autre.
| Thibault Marconnet, Feu!, 2012 |
Et puis,
la poésie, ça ne vous tombe pas tout cuit dans le bec. Quand je lis de la poésie
brûlante – qu’il s’agisse d’Anna de Noailles, Charles Péguy, Paul Claudel,
Marceline Desbordes-Valmore, Cécile Sauvage, Anna Akhmatova, Vladimir Maïakovski,
Nâzim Hikmet, Pericle Patocchi ou encore Sylvia Plath, etc. –, c'est tout mon
corps qui entre en jeu : Chair et Esprit tendus. C'est une implication
totale – d'où peut-être le désintérêt prononcé de certains à l’égard de cette “langue
de feu”. Je n'établis aucun jugement de valeur, mais il faut bien reconnaître
qu'écouter de la musique, regarder une peinture ou voir un film, est souvent
chose bien plus “facile” que de s’aventurer dans une lecture poétique – j’oserai
dire dans une lecture tout court. Et c'est encore plus vrai de l'image, quelle
qu'elle soit : son pouvoir de fascination demande, au fond, assez peu d'efforts
aux ruminants que nous sommes devenus.
| Thibault Marconnet, Gosier de la terre, 2012 |
Après
tout, ce n'est que justice : nous nous promenons vainement dans le siècle en pâles
copies de nous-mêmes et le regard pétrifié par toutes les Gorgones
publicitaires.
Décidément,
il faut bien le dire que ce monde est à dégueuler.
Dès lors,
un contrepoison s’impose de toute urgence : infuser de la beauté dans les
veines malades de notre société.
La beauté ne sauvera pas le monde mais il se peut qu’elle contribue à le rendre moins laid.
La beauté ne sauvera pas le monde mais il se peut qu’elle contribue à le rendre moins laid.
| Thibault Marconnet, Gargouillis, 2013 |
© Thibault Marconnet
19/05/2014
| Thibault Marconnet, Lucide, 2014 |