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lundi 19 mai 2014

Plaidoyer lucide pour la matière poétique

Thibault Marconnet, Echardes, 2012


Je ne demande qu’une chose à ceux qui m’apprécient : qu’on ne me fasse surtout pas passer pour un “poète maudit”. Ce serait donner trop de grain à moudre à ceux qui dédaignent la matière poétique. Et puis, soyons honnêtes : la prétendue “malédiction” qui frapperait les poètes, c'est de la vaste foutaise !

Je pense souvent à une phrase de Léon Bloy, issue de son Exégèse des lieux communs. À la suite d'une entrevue avec un pâle individu, Léon Bloy, pour mieux lui signifier son départ, eut cette phrase cinglante : « Au revoir, Monsieur, vous aurez eu l'honneur de me connaître. » Dès que j'ai tendance à tomber dans la mésestime de moi-même, je m'évoque ces mots. Et ceux de Julien Gracq également : « Vous voulez savoir ce que je pense de mes livres ? Infiniment plus de bien et plus de mal que vous. » 

Ce que j'accomplis, je le fais dans le don de moi-même. Et j’ai vite compris que je ne devais pas trop en attendre en retour.

Et puis, il faut bien le dire, c'est un fait, un constat établi que la plupart des gens, ainsi que bon nombre de lecteurs passionnés ne lisent pas (ou très peu) de poésie.


Thibault Marconnet, Lune captive, 2013


Le Printemps des Poètes et autres bondieuseries festives ne peuvent, à mon sens, que donner une image assez bébête et “cuculisante” de la poésie – pour emprunter un terme à ce cher Gombrowicz qui n'aurait, au fond, jamais rien pu écrire sans la poésie qui le précédât à travers les millénaires. Et d'ailleurs, il ne faut jamais trop prendre au pied de la lettre ce bon Witold quant à ses désamours car Dieu sait qu'il adorait être de mauvaise foi ! Et ce ne sont pas ses lecteurs qui pourraient, en toute bonne foi, me soutenir le contraire.

Le constat de notre monde moderne est là, sans appel : les lecteurs renâclent à l'idée d'ouvrir un recueil.
À cela, plusieurs raisons : la poésie a son langage propre et ne peut pas se lire comme un roman ou un essai. C'est un art de la concision : de la plus grande densité possible au sein même de la concision. C'est pourquoi lire de la poésie demande un certain effort – ou plutôt, de mon point de vue, un “lâcher prise” quant au fait de vouloir tout comprendre. Voilà bien d'ailleurs une manie stérile de notre siècle scientiste : le fait de croire que l'on pourra tout expliquer ainsi que son corollaire immédiat qui n'est autre que la peur de ne pas détenir un savoir absolu – au final bien niveleur.


Thibault Marconnet, Cercles, 2011


« Nous crevons de la nostalgie de l'Être » disait encore Léon Bloy. Notre société, au-delà de la poésie – et c'est pire –, se fout surtout comme de sa première poussette de tout ce qui peut avoir trait au Sacré, à la Transcendance, à l'essence divine de chaque être humain : notre XXe siècle de triste mémoire et la litanie sanglante de ses charniers n'en est que la triste concrétisation, l’écœurant point d’orgue... Transcendance et Immanence se tiennent étroitement la main tant que l'on ne tombe pas dans l'écueil d'ignorer l'une au profit de l'autre.


Thibault Marconnet, Feu!, 2012


Et puis, la poésie, ça ne vous tombe pas tout cuit dans le bec. Quand je lis de la poésie brûlante – qu’il s’agisse d’Anna de Noailles, Charles Péguy, Paul Claudel, Marceline Desbordes-Valmore, Cécile Sauvage, Anna Akhmatova, Vladimir Maïakovski, Nâzim Hikmet, Pericle Patocchi ou encore Sylvia Plath, etc. –, c'est tout mon corps qui entre en jeu : Chair et Esprit tendus. C'est une implication totale – d'où peut-être le désintérêt prononcé de certains à l’égard de cette “langue de feu”. Je n'établis aucun jugement de valeur, mais il faut bien reconnaître qu'écouter de la musique, regarder une peinture ou voir un film, est souvent chose bien plus “facile” que de s’aventurer dans une lecture poétique – j’oserai dire dans une lecture tout court. Et c'est encore plus vrai de l'image, quelle qu'elle soit : son pouvoir de fascination demande, au fond, assez peu d'efforts aux ruminants que nous sommes devenus.


Thibault Marconnet, Gosier de la terre, 2012


Après tout, ce n'est que justice : nous nous promenons vainement dans le siècle en pâles copies de nous-mêmes et le regard pétrifié par toutes les Gorgones publicitaires.
Décidément, il faut bien le dire que ce monde est à dégueuler.
Dès lors, un contrepoison s’impose de toute urgence : infuser de la beauté dans les veines malades de notre société. 
La beauté ne sauvera pas le monde mais il se peut qu’elle contribue à le rendre moins laid.


Thibault Marconnet, Gargouillis, 2013



© Thibault Marconnet

19/05/2014


Thibault Marconnet, Lucide, 2014