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vendredi 12 décembre 2014

Michel Cloup (Duo) - Notre silence [2011]



Michel Cloup, autre ancien leader du groupe toulousain Diabologum, signe là un album post-rock qui fait la part belle aux envolées de guitares saturées ainsi qu’à des morceaux plus apaisés.
Son talent de guitariste s’affirme encore et toujours, épaulé par un excellent batteur, Patrice Cartier, qui forme le deuxième morceau du puzzle.

Les morceaux montent crescendo, fomentent la tempête et les vagues de douleur se brisent pour libérer le trop plein de poison.
Notre Silence, c’est l’histoire d’une séparation. Cette situation peut sembler banale – mais elle est avant tout profondément universelle. Après tout, qui n’a pas déjà connu cette douleur qui brûle l’âme et la peau ?

De cette histoire perdue, de ce couple désuni, Michel Cloup nous trace le dessin d’une volonté de vivre et de dépasser la douleur : de “recycler cette colère” comme il le déclame.
Car l’homme et la femme en question ne sont pas seuls. Un enfant est là, fruit de leur union passée.
Cet être en devenir n’a rien demandé et surtout pas “d’accepter l’inacceptable”.

C’est pourquoi ce père aimant va tenter de recoller les morceaux brisés, éparpillés çà et là. Il va tracer “un cercle parfait” pour revenir à tous les endroits où il a aimé et vécu – afin d’essayer de se réconcilier avec son passé. C’est une mue, une renaissance à laquelle nous assistons.
« Garder le silence, quel mot étrange ! C’est le silence qui nous garde » écrivait admirablement Georges Bernanos dans son Journal d’un curé de campagne.

Car il faut bien le dire, le silence n’est pas une chose morte. C’est un espace qui demande à être rempli – et dans ce vide passager, Michel Cloup va déverser toute sa colère et tout son amour pour ne pas laisser à l’absence le dernier mot.

Pour paraphraser Maurice Blanchot, je dirais que le silence est avant tout promesse de parole.


© Thibault Marconnet
le 22 janvier 2014


Tracklist :

01 - Mon Histoire
02 - Cette Colère
03 - Le Cercle Parfait
04 - L’Enfant
05 - Plusieurs Fois Cet Après-Midi
06 - Notre Silence
07 - Avant La Fin
08 - Un Film Américain




Michel Cloup (Duo) : Patrice Cartier et Michel Cloup

samedi 6 décembre 2014

Bedhead - WhatFunLifeWas [1993]




Le Texas n’est pas qu’un berceau où naissent des George W. Bush ou bien de sombres béotiens prêts à tirer sur tout ce qui ne ressemble pas de près ou de loin à un “bon” Américain ; à un WASP bien blanc, amateur de bœuf nourri aux hormones, aimant à porter de ridicules habits fantomatiques lors de sinistres “surprises-parties” au mauvais goût d’essence...

Au milieu des prés, vous pourriez trouver un étrange disque appelé WhatFunLifeWas. Créé en 1991 par deux frères, Matt et Bubba Kadane, Bedhead fait partie de ces groupes dont on entend peu parler. Dans leur précieuse collaboration fraternelle, ces deux texans semblent tisser de la dentelle d’or avec leurs mélodies entêtantes. L’ami qui me les a fait connaître avait une formule pour parler d’eux, qui m’a tout de suite plu : « Tu verras, c’est une sorte de rock chuchoté ». Je n’ai pas oublié ses mots et ils résonnent encore en moi.

Voici une voix étouffée qui pourrait provenir depuis des congères ; un chant nuiteux qui brille comme une pépite jaune dans une mer couleur de cendre. Cette pochette grise aux allures de ciel hivernal, est à l’image de l’album : feutré et tempétueux. Cette tête de lit semble être un oreiller de neige où enfouir toutes ses peines, tout ce qu’on ne sait pas dire autrement qu’en le chantant. Ce sont des berceuses pour enfants blessés qu’un souffle subtil caresse comme de hautes herbes. Mais c’est loin d’être du bois vert qui nous est proposé ici. Car ces chansons ont du vécu, et voilà qui est incontestable.

Bedhead n’est plus. Il faut parfois changer de lit. Les deux frères Kadane continuent cependant la traversée au cœur de leurs espaces intimes. A l’aube de l’an 2000, ils s’étaient reformés pour s’intituler The New Year. Et puis, comme le bug prévu n’eut pas lieu, ils ont fini par enterrer ce nouveau nom après environ trois albums. A ce que j’ai pu lire dernièrement, les voici qui ont choisi de franchir les océans et une nouvelle formation vient de voir le jour en 2013, intitulée Overseas. Je ne saurai parler de cette toute fraîche mouture, n’ayant pas encore eu l’occasion de me plonger dans ces eaux-là.

Quoi qu’il en soit, je vous laisse à présent vous allonger délicatement sur cette tête de lit comme en des draps frais. Et que vos rêves soient aussi fous et libres que flocons dans le vent.


© Thibault Marconnet
17/03/2014


Tracklist :

01 - Liferaft
02 - Haywire
05 - Crushing
07 - Powder
11 - Wind Down




Les frères Kadane

lundi 20 octobre 2014

Ulan Bator - Végétale [1997]



Ulan Bator n’est pas seulement le nom de la lointaine capitale mongole. C’est aussi un groupe parisien aux riches aventures sonores, fondé en 1993. Végétale est une volée de bois vert qui nous cingle le visage. Il faudra être « paré pour la douleur » ainsi que nous en avertit le chanteur dès Lumière Blanche. Une jungle luxuriante nous attend. Des tigres guettent, à l’abri des feuillages. Les riffs grognent, le chanteur crache ses mots ainsi que des ronces et la batterie se montre implacable. 

Végétale fait penser à des enfants sauvages qui viendraient saccager un jardin à la française pour nous ramener dans la fiévreuse forêt des origines. C’est une chaleur tropicale, moite et étouffante qui nous saisit à la gorge. Rien n’est lisse ni propret dans la musique d’Ulan Bator : on sent les herbes suinter un alcool vert sous les doigts blancs du soleil et les plantes carnivores salivent à l’idée de nous engloutir. Ces gars-là ne font pas dans la dentelle et ne sont pas marchands de sommeil pour deux sous, vous pouvez m’en croire. Dans leur univers, le chaos est roi – un chaos maîtrisé, cela va de soi. 

Tel un Petit Poucet égaré, une fois dans ces bois vous ne retrouverez plus votre chemin. Une lourde sève, épaisse et poisseuse semble dégouliner du ciel ainsi qu’une pluie rousse. Vénéneux, brûlant et inspiré, cet album n’est pas sans m’évoquer l’atmosphère du terrible roman fantastique de Michel Bernanos : La Montagne morte de la vie. Pour vous en faire un très court résumé, après un violent naufrage dont ils sont les seuls survivants, deux marins échouent sur une île désertée par toute forme de vie humaine. D’amères découvertes les attendent : la nature n’est pas cette bonne mère aimante que certains prétendent glorifier. Cette louve n’a que faire de nous donner à téter son sein féroce. Quand elle a choisi de reprendre ses droits, son verdict est impitoyable. Funambules au-dessus des gouffres, nous cheminons jusqu’au sommet de la montagne. Au fond du cratère, un œil fixe nous regarde et la minéralité s’infiltre dans nos veines. Et tant pis pour ceux qui n’auront pas su fuir à temps de cette île où la mort rôde derrière l’ombre de chaque feuillage. 

Dans la grisaille parisienne, entre deux méphitiques fumées de pots d’échappement, Ulan Bator se fait un rail de chlorophylle afin de pouvoir mieux respirer. Poudre végétale, suc capiteux et colérique, cet album a le don d’enserrer son auditeur dans la profusion de ses lianes électriques. Quand l’oxygène viendra à manquer pour de bon sur ce vieux globe vert et bleu, il ne nous restera plus qu’à nous pendre au ciel – en espérant que celui-ci veuille bien nous accueillir.

Tracklist :

01 - Lumière Blanche
02 - Céphalopode
03 - Pekisch Organ
04 - Fièvre Hectique
05 - Hart
06 - Fuite
07 - Embarquement






© Thibault Marconnet
le 06 juin 2014


Ulan Bator

samedi 18 octobre 2014

Michel Cloup Duo - Minuit dans tes bras [2014]





« Je suis rentré / je suis revenu / la nuit venait de baisser / son rideau de fer / sur des milliers de paupières / je suis rentré / je suis revenu / chez nous / dans notre vie commune / comme à mon habitude / je l’avoue / je t’ai trompée / avec ma solitude… » Michel Cloup nous revient, « ivre de fatigue / un peu perdu » et fermement décidé à exprimer tout ce qui bouillonne en lui, à déverser au sol toutes les gouttes de l’ancien poison qui restaient encore dans la fiasque. 

Notre Silence, son précédent opus était le témoignage d’une déchirure, de la brutale séparation d’un couple. Minuit Dans Tes Bras, par certains côtés, se veut une réconciliation, une étreinte nouvelle sur des draps dont les larmes peinent encore à sécher tout à fait. La guerre de tranchée s’est arrêtée pour un temps. Mais la trêve s’annonce parsemée de doutes et d’errances. Lucide, l’artiste oscille ici entre fièvre amoureuse et désespoir latent. La batterie de Patrice Cartier, son indispensable acolyte, semble une masse qui martèlerait l’enclume du silence. Quant au jeu de guitare de Michel Cloup, il se fait plus acéré que sur le précédent album, moins frileux et plus déchaîné en quelque sorte : il n’hésite pas à prendre des chemins de traverse pour mieux nous surprendre encore. C’est particulièrement flagrant avec Ma Vieille Cicatrice, où les sautes d’humeur ponctuent le morceau ainsi qu’une plaie à vif dont la douleur viendrait par moments électriser tout le corps et mettre les nerfs à rude épreuve. 

Et tant pis s’il faut tenter de « calmer le feu avec un incendie » : le remède vient parfois de la source même du mal. Nul doute que cet album devrait parler à beaucoup d’êtres sensibles. La nuit est une porte qui nous claque au nez. Alors on reste seul dehors, à étreindre la peau noire des ténèbres en priant le fantôme d’une femme de nous recueillir sur son sein ; en cherchant d’un regard apeuré quelque frère humain qui se serait échoué là, lui aussi, le corps lourd et boiteux, la gueule pleine d’échardes de bois. On reste seul dans le froid, à porter sa croix sous la morsure du vent, à « boire et tomber » sans même savoir si l’on pourra se relever... Mais peut-être qu’au petit matin, d’autres bras, d’autres mains viendront nous soutenir le long de notre calvaire, nous épauler, nous embrasser, nous aider à porter plus loin ce pauvre cœur fatigué, cette pendule au verre ébréché, au tic tac essoufflé. 

Un réverbère s’allume dans la grisaille : c’est la voix de Françoise Lebrun qui s’avance, grande sœur de charité. Sur leur album #3, Diabologum avait ciselé une musique puissante pour exhausser le poignant monologue du personnage qu’elle incarnait dans le film de Jean Eustache : La Maman et la Putain. La voici maintenant, en chair et en parole sur Minuit Dans Tes Bras #2 ; et de son timbre calme, elle nous invite à la méditation, à une paix retrouvée. 

Notre Silence était porteur d’un feu blanc et noir : c’est un album qui cherchait son équilibre, son yin et son yang jusqu’au jour où la coupe déborderait avec toute son amertume. Le vin de la souffrance a été bu jusqu’à plus soif. Et dès lors, Minuit Dans Tes Bras nous annonce la couleur : Michel Cloup va tout repeindre en rouge ; il a vidé le calice jusqu’à la lie comme pour reprendre des forces neuves et cracher du feu au visage pâle de sa peur. 

Nous Vieillirons Ensemble résonne ainsi qu’une nuit chaude où l’on se chuchote de maigres phrases d’amour bancal pour conjurer la détresse ; une nuit où l’on réapprend à lire sur les paumes de l’autre pour accepter enfin l’espace qui nous séparera toujours, quoi que l’on fasse. Le lit est là, qui attend les deux amants. Ils chuteront ensemble pour mieux s’oublier dans leur corps à corps, pour brûler aux flammes de l’amour renaissant leurs souvenirs douloureux. Un trou noir semble aspirer parfois Michel Cloup et c’est les yeux cernés qu’il relève la tête pour mieux s’enfoncer dans la vie, à corps perdu. Parce qu’il ne peut pas s’avouer vaincu. Parce que, comme le clamait Léo Ferré : « Les hommes debout ne se couchent que pour mourir. » Et basta !    

© Thibault Marconnet
le 15 mai 2014