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vendredi 6 avril 2018

Le gâteau aux oranges



Le soleil du matin vient lécher les bâtiments de Palerme. Quelques chats errants fouillent les poubelles à la recherche de nourriture à se mettre sous la dent. L’air est saturé d’odeurs : d’oranges amères, d’urine, d’essence, de linge mouillé, d’aliments en décomposition. Sur le banc d’un des principaux parcs de la grande cité sicilienne le vieux Matteo est enroulé dans une couverture toute trouée. Depuis plusieurs années, il mène la vie rude et impitoyable d’un sans-abri. Il sait que, dans quelques heures, la police va venir faire le ménage et lui donner l’ordre d’aller au diable. En attendant, il pense à ce qu’il va bien pouvoir trouver de comestible aujourd’hui pour nourrir sa vieille carcasse. 
Depuis la fenêtre d’un immeuble des effluves lui parviennent, qui lui mettent l’eau à la bouche. 
« Tiens, on dirait le parfum de ce gâteau aux oranges amères que ma mère Gina préparait chaque dimanche matin. C’était comme un rituel, bien meilleur que le corps du Christ, se dit Matteo. Ça vous fondait dans la bouche et ça vous mettait plein de lumière sucrée dans le corps. Bien entendu, on sentait aussi le goût des oranges amères, mais c’était une douce amertume. Pourquoi ce temps-là n’est plus ? »
Matteo se revoit, petit enfant, s’étirant dans son lit, heureux de ce nouveau dimanche qui s’annonçait. Depuis sa chambre, il entendait sa mère s’activer dans la cuisine et sentait l’odeur du bon gâteau dominical lui chatouiller agréablement les narines. Alors, il se levait, marchait sur la pointe des pieds et se jetait dans les jupes de sa mère pour la taquiner. Gina l’embrassait sur le front.
« Alors, comment a dormi mon petit ange ? As-tu fait de beaux rêves, Matteo ?
- Oui, Maman, mais j’ai fait quelques cauchemars aussi.
- C’est passé maintenant, mon petit agneau. Tu sais, les cauchemars ça n’est pas bien grave, du moment qu’ils ne se réalisent pas. »
Sur ces mots, Gina serrait son petit Matteo dans ses bras, l’installait à la table de la cuisine et lui servait une grosse part de gâteau – ce qui avait pour effet miraculeux de chasser définitivement les restes de cauchemars de la nuit.
Assis sur son banc, le vieux Matteo n’a même plus la force de pleurer au souvenir de cette époque bénie. Il entend la sirène d’une voiture de police, se lève péniblement de son banc, rassemble toutes ses affaires et va chercher un endroit où on le laissera en paix pour la journée. 
Dans une ruelle, des chats errants se régalent des croquettes et du lait que les habitants du quartier ont mis à leur disposition. 
« La vie d’un chat, même errant, est souvent bien plus douce que celle d’un homme », pense Matteo en lui-même. Et il poursuit sa route dans les rues de Palerme avec, sur la langue, le goût ancien, sucré et amer, d’un gâteau aux oranges.

© Thibault Marconnet
le 6 avril 2018








jeudi 13 avril 2017

Pier Paolo Pasolini : Supplique à ma mère



Il est difficile de dire, dans le langage d'un fils à sa mère,
ce qui, en mon for intérieur, ne me ressemble guère.

Tu es la seule au monde à savoir ce qu'il en a toujours
été de mon cœur, avant tout autre amour.

C'est pourquoi je dois te dire ce qu'il est horrible de connaître :
c'est dans ta grâce que je vois mon angoisse naître.

Tu es irremplaçable. C'est pourquoi est condamnée
à la solitude la vie que tu m'as donnée.

Et je ne veux pas être seul. J'ai une faim démesurée
d'amour, de l'amour de corps sans âme demeurés.

Car l'âme est en toi, c'est toi, tu es simplement
ma mère et ton amour est mon asservissement :

j'ai passé asservi à cette sensation toute mon enfance,
sensation élevée, irrémédiable, d'un engagement immense.

C'était le seul moyen de ressentir la vie,
sa nuance absolue, sa forme absolue : voilà, elle est finie.

Nous survivons et c'est la confusion
d'une vie renée hors de la raison.

Je te supplie, ah je te supplie, de ne pas vouloir mourir.
Je suis ici, seul, avec toi, en un avril à venir...

Pier Paolo Pasolini

Poésie en forme de rose, traduction par René de Ceccatty, Éditions Payot, Collection Rivages poche, p. 83-85


Vittorio La Verde, Pier Paolo Pasolini con la madre nella sua casa di Monteverde. Roma, 1965

Pier Paolo Pasolini : Qui je suis [1998 / France Culture] :


vendredi 4 décembre 2015

Le don des eaux, le don du coeur

Emil Nolde, Yellow Sea


Giuseppe se leva avec le soleil. Au-dehors, le ciel bleu était pommelé de quelques nuages clairsemés. Le coq se mit à chanter chez Agostina. Dans ce petit village des Pouilles situé en bord de mer tous les habitants se connaissaient. Andrea, le boulanger, s’activait devant son four, le visage rouge et tout suant. La jeune et belle Giulietta, quant à elle, dormait profondément dans son lit encore enroulée dans la nuit de ses draps, une fine veine bleue faisant palpiter la peau de son cou sur un rythme lent et paisible. Le vieux Giacomo était assis devant sa table de noyer, scrutant les caractères noirs de sa Bible pour y trouver des présages concernant l’avenir.
De son côté Giuseppe, qui était pêcheur, sortit dans l’air frais du matin, un tas de filets enroulé sur ses épaules comme des anguilles mortes. Tout en mettant sa barque à l’eau, il ne cessait de penser à Giulietta dont il était secrètement amoureux ainsi que tous les jeunes hommes du village. Il regarda la maison blanche dans laquelle elle vivait en compagnie de son père, Massimo. Tout semblait endormi dans un sommeil de plomb.
Giuseppe grimpa lestement dans sa barque et, sous la poussée des rames, l’eau lui fit passage. Depuis des jours la pêche ne donnait rien, les poissons semblaient se cacher au plus profond de la mer. L’esprit de Giuseppe fut happé par le souvenir d’un rêve qui le poursuivait depuis des nuits. Un poulpe géant, comme une tache d’encre noire sur la page blanche de l’écume, saisissait Giulietta, nue et sans force, et l’emportait avec lui au fond des eaux de même qu’un voleur cache un bijou de grande valeur dans le ventre en bois d’un coffre secret. Dans son rêve, Giuseppe était comme paralysé, plus fixe qu’un Christ en croix. Les lèvres au-dessus de l’eau, le jeune homme récita des prières à la Vierge et jeta son filet.
Quelques minutes plus tard, celui-ci se mit à bouger brusquement et Giuseppe le remonta. Un poulpe s’était empêtré dedans. Giuseppe eut un sursaut d’effroi mais se ressaisit bien vite : ce poulpe-là n’avait rien à voir avec celui de son cauchemar. Le jeune pêcheur attendit tout le reste de la journée avec le poulpe inanimé dans sa barque. Voyant qu’aucun poisson ne daignerait se montrer, il retourna au village.
Après avoir accosté il souleva le poulpe dans ses bras et c’est alors qu’il vit, dans la lumière du jour qui faiblissait, quelque chose briller sur l’une des tentacules de l’animal. Giuseppe trouva une pierre précieuse coincée entre deux ventouses, laquelle dardait un feu vert. Il la garda longtemps serrée dans la paume de sa main, rempli d’émotion et de joie. Son rêve venait de s’éclairer pour lui : ce cadeau du poulpe serait pour Giulietta.
Le visage illuminé d’un sourire il croisa Andrea qui, ayant fini sa journée, avait le front et les joues parsemés de traces de farine. Giuseppe maintint la pierre précieuse bien cachée dans le creux de sa main et salua le boulanger d’un signe de la tête. Puis le jeune pêcheur s’approcha, le cœur battant, de la maison blanche où vivait celle dont il était épris. Sans filet, mais muni de sa pierre précieuse, il espérait gagner le cœur de Giulietta. Il frappa à la porte.
La nuit venait de tomber mais Giuseppe était baigné dans la lumière verte de la pierre comme dans un manteau de jeunes feuilles printanières. Giulietta ouvrit la porte et lui sourit. On eût dit qu’elle l’attendait, que sa présence n’avait rien d’inaccoutumée à ses yeux. Ce que ne savait pas le jeune pêcheur, c’est que son amour était partagé par celle qu’il aimait.
Giuseppe ouvrit sa main. La pierre précieuse avait disparu mais la main de Giulietta était déjà dans la sienne. Et le cœur de la jeune femme battait dans sa paume comme un cadeau inestimable.


© Thibault Marconnet

le 04 décembre 2015



Marc Chagall, Le paysage bleu, 1949

vendredi 25 septembre 2015

Le poète sans dieu

Camille Corot, L'Étoile du berger, 1864


Les feuilles des oliviers frémissaient comme des pièces d’argent dans la brise du soir, les hauts cyprès se découpaient sur un ciel de pleine lune ainsi que des veilleurs immobiles ; et un parfum de jeune vigne se répandait dans la verte Toscane. La ville de San Gimignano bruissait de mille sons : parlers chantants des habitants, résonance des pavés, abois de chiens, cris d’amour des chats en rut ; et chants nocturnes des moines dans la vieille église aux vitraux à demi éclairés par quelques cierges, dont la fumée noircissait les murs. En cette heure vespérale, Castagno, le poète, cheminait sur une colline avoisinante, égrenant des vers dans sa tête comme d’autres des chapelets au bout de leurs doigts raides.
Aux abords de cette ville chrétienne, Castagno gardait ses distances car, n’étant pas croyant, il savait trop bien à quel danger il s’exposait dans cette Toscane du XVIe siècle, où ses poèmes licencieux étaient mal vus par le pouvoir ecclésiastique.
« Qu’ils chantent donc pour leur crucifié ! disait Castagno dans son for intérieur. Lorsque les inquisiteurs allument des bûchers, ils ne pleurent pas sur les hommes dont ils brûlent la chair en toute impunité au nom même de celui qu’ils adorent. Et moi qui ai le malheur d’écrire des poésies sur la prodigieuse nature, sans jamais parler de leur dieu, ils me feraient payer cher ma présence en ces lieux. Païen ! hérétique ! j’en ai assez entendu comme cela. »
Ce disant, il but une rasade de Carmignano, ce vin toscan fort réputé pour son arôme et son ancienneté. À la lueur de la lune, Castagno sortit des feuillets de son vieux sac de voyage, installa sa plume et son encrier près de lui et, assis dans l’herbe, se mit à écrire :

« Le vin des hommes
C’est le sang répandu
Au pied des étoiles
Par les inquisiteurs de Rome

L’herbe rouge veut son dû
Et face aux cadavres les yeux se voilent
Moi je chante la nature
Avec l’âme païenne de ma lyre

Car seule l’énergie des pensées
A vertu d’élargir l’azur
Et de célébrer la beauté du délire

Lune pleine comme le pain rond de mon village
Je te salue, sœur de lait de la nuit
Femme au généreux corsage
Dans mon cœur déraciné
Ta lumière blanche est un fruit. »

Après avoir écrit ces vers, Castagno se sentit en paix avec l’univers. Il mit son sac sur ses épaules, écouta avec un vague sourire les derniers chants des moines dont le son se perdait dans la nature. L’âme de Castagno était rouge comme le vin de Carmignano dont le feu réchauffait sa poitrine. Il prit son bâton de pèlerin sans dieu, de poète païen, et marcha longtemps dans la lumière laiteuse comme un enfant boit à longs traits au sein de sa mère.


© Thibault Marconnet

le 25 septembre 2015


Camille Corot, Souvenir de Toscane, eau-forte, 1845

jeudi 27 août 2015

La neige est sale : À propos du livre “Le Soleil est aveugle” de Curzio Malaparte



La découverte de Malaparte a été pour moi une révélation : il y aura désormais un avant et un après. L'écriture hautement poétique - “baroque” selon certains -, de l'écrivain toscan me transporte et me bouleverse. Il a des métaphores saisissantes que je n'ai lues chez aucun autre auteur. Le Soleil est aveugle est un petit livre dense et hallucinatoire, dans lequel Malaparte fait éclater la langue comme des obus fracasseraient la glace des hauts sommets aux teintes vertes. L'écrivain italien nous relate ici un épisode de la “drôle de guerre” dont il fut le témoin bien plus que l'acteur, relégué à l'arrière des combats en tant que correspondant de guerre : ce douloureux épisode a pour nom la “bataille des Alpes”, qui vit l’armée italienne attaquer la France et cela malgré la profonde et étroite amitié qui unissait les Alpins à leurs voisins Français. Cet homme qui, dès l'âge de 16 ans, était allé volontairement s'engager pour combattre auprès de la France lors de la guerre de 14-18 ne peut qu'être écœuré par une telle trahison qui mutile tout ce qu'il y a de plus noble dans la belle complicité qui lie deux peuples l’un à l’autre. De même que dans La Peau, Malaparte montre à quel point la victoire est parfois plus sale et déshonorante que la défaite, sale comme la neige souillée par le sang répandu. Voilà un ouvrage qui n'est pas sans rappeler le flamboyant et terrible Malraux du récit Les noyers de l'Altenburg.
Je suis ressorti de cette lecture comme d’une fièvre, l’esprit déboussolé par la bourrasque du verbe malapartien. Mais assez glosé, laissons désormais la parole à Malaparte lui-même :

« - Ce qui corrompt les hommes, ce qui les rend méchants, lâches, égoïstes, c'est la conscience de la mort. Les bêtes n'ont que l'instinct de conservation, peut-être un pressentiment lointain. Mais elles n'ont pas la conscience de la mort. Elles savent qu'elles peuvent mourir mais non qu'elles doivent mourir.
- Si elles apprenaient un jour qu'elles doivent mourir, dit Zanelli en penchant en avant son visage de braque, tu ne crois pas que les bêtes se révolteraient contre les hommes ?
Le Capitaine saisit Zanelli par un bras, le regarde avec une espèce de triomphe dans les yeux :
- Elles nous accuseraient de l'avoir inventée, la mort. Oui, nous. Est-ce que ce n'est pas nous peut-être qui l'avons inventée, la mort ? et il se met à rire, regardant fixement Zanelli avec une lueur de triomphe dans les yeux. » (in Le Soleil est aveugle, p. 128)





© Thibault Marconnet

le 18 août 2015

Curzio Malaparte

Le don des larmes : À propos de “La Peau” de Curzio Malaparte





La Peau de Curzio Malaparte est une lecture bouleversante dont on ne ressort pas indemne. L'histoire se déroule pendant le débarquement des forces alliées sur le sol de l'Italie en 1943. Malaparte ne nous épargne rien de ce qui fait la beauté et la laideur tragiques de l'humaine condition. Narrateur et auteur sont incarnés en une seule et même personne : Curzio Malaparte, lequel s'était engagé auprès des Américains pour combattre la Wehrmacht et les “Chemises noires” de Mussolini afin de libérer l'Italie du joug fasciste.
Il assiste alors, impuissant, à l'effondrement du peuple italien atteint par “la Peste” des vaincus : perdant toute dignité face aux vainqueurs ceux-ci n'hésitent pas à leur prostituer femmes, filles et même jusqu'aux enfants... Car les Italiens, au lieu de sauver leur âme, ne pensent qu'à sauver leur “peau”, d'où le titre du livre. Malaparte nous montre également à quel point les Américains débarqués en Italie font preuve, pour la plupart, d'une inculture crasse et traitent à tout propos les Italiens de “dirty, bastard people !”, se croyant en cela infiniment supérieurs aux hommes de la vieille Europe. Durant ses nombreuses discussions avec des officiers américains, Malaparte tentera de rehausser l'image de son peuple - en vain. Il aura même, je crois, une formule assez fracassante, disant à des officiers (je cite de mémoire et si quelque lecteur retrouve le passage je lui en saurais gré) : « Vous les Américains, vous êtes un peuple bon et noble car vous êtes heureux. Mais vous ne serez pas un grand peuple tant que vous ne saurez pas pleurer. »
La Peau est un livre qui m'a brûlé les paupières : le sel des larmes, comme un ressac, s'est emparé de mon âme et de mes yeux à maintes reprises.
Voici un passage du livre :

« Vous ne pouvez pas imaginer de quoi est capable un homme, de quels héroïsmes, de quelles infamies il est capable, pour sauver sa peau. Cette sale peau. (Ce disant, je saisis avec deux doigts la peau du dos de ma main, et la tiraillai en tous sens.) Jadis on endurait la faim, la torture, les souffrances les plus terribles, on tuait et on mourait, on souffrait et on faisait souffrir, pour sauver l'âme, pour sauver son âme et celle des autres. On était capable de toutes les grandeurs et de toutes les infamies, pour sauver son âme. Aujourd'hui on souffre et on fait souffrir, on tue et on meurt, on fait des choses merveilleuses et des choses terribles, non pour sauver son âme, mais pour sauver sa peau. On croit lutter et souffrir pour son âme, mais en réalité on lutte et on souffre pour sa peau, rien que pour sa peau. Tout le reste ne compte pas. C'est pour une bien pauvre chose qu'on devient un héros, aujourd'hui ! Pour ça, pour une sale chose. La peau humaine est bien laide ! » Curzio Malaparte (in La Peau, p. 171)

© Thibault Marconnet



Curzio Malaparte

dimanche 14 décembre 2014

Impressions de Rome

Thibault Marconnet, Envol, Rome - 2014 



Comme une femme aux différentes saisons de sa vie, Rome dévoile de multiples charmes. Le matin, c'est une petite fille espiègle et joueuse qui émerge du sommeil, les yeux encore noirs de nuit ; au zénith, voici que s'avance la séduisante courtisane qui embrase les regards avec le feu de ses dessous ; et, au son grave et pénétrant des vêpres, le rouge du couchant plein les lèvres, voilà la vieille dame usée par les ans qui recouvre son visage d'une mantille violette puis s'en retourne à l'épaisseur de son mystère. Chaque jour, ce sont ces différents visages que j'embrasse à plaisir.

© Thibault Marconnet
Rome, le 28 octobre 2014


Thibault Marconnet, Chute, Rome - 2014

jeudi 20 novembre 2014

André Suarès : “Voyage du Condottière” [Extraits]



« […] Musique qu’on ne peut trop aimer ! Amour, le premier et le dernier ! Charme du cœur, aile de la chair, sensualité qui se dépouille ; vraie province de l’âme, quand elle s’abandonne à son propre mouvement et cherche la pure volupté. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 52)

« […] Monteverde a été nourri dans la vieille Crémone, où rien ne le rappelle. […] Son harmonie a découvert un monde. Tous les musiciens de son temps lui ont rendu les armes ; il n’y a guère eu que les critiques pour lui disputer son rang. En tout siècle, les sourds sont les juges rigoureux de la musique, de celle qui est légale et de celle qui ne l’est pas. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 52-53)

« […] Lui aussi, Monteverde, a souffert, toute sa vie, de la gêne et des sots. Lui aussi, une religion profonde l’a seule soutenu : il était catholique à la façon de ce siècle fort, où les voluptueux ont un pied à la Trappe. […] L’amour de la musique lui rend encore des forces, quand il croit n’en avoir plus à perdre. Sa vie intérieure n’est jamais tarie. […] Et ce n’est pas à dire qu’il n’y ait en lui que la puissance de l’instinct : tout au contraire, avec plus de don naturel, pas un artiste n’a eu plus conscience de son art que Monteverde. En vérité, Monteverde est l’un des plus nobles fils que la vieille Italie ait donnés au monde. Et plus je le connais, plus je l’admire. Dans une médiocre estampe, sans goût et sans accent, on le voit qui médite, vers la cinquantaine : il ressemble à saint Vincent de Paul et au bon marquis de Peiresc, ce vaste esprit. Qu’il est triste et pensif ! Certes, il a le front brûlant. Une lueur de fièvre modèle ses traits, et les lime. Il a l’air égaré et calme ; sa rêverie tient du délire. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 53)

« […] Chaque grand musicien passe pour le dernier. Et l’art, dit-on, ne peut aller au-delà. Monteverde fut le Wagner de son temps ; il a été le magicien de la tendre septième, cette fée. Mais toute musique est pauvre d’émotion, et paraît vide après quelque cent ans. Pourtant, l’idée n’est qu’endormie sous la poussière. Car enfin tout art, quel qu’il soit, n’est qu’un moyen pour l’homme d’exprimer sa pensée et sa passion. Où sont-elles, si l’expression ne nous en émeut plus ? Et ne cesse-t-on pas d’y être sensible ? Trop de chair en cet art : il périt avec la chair. Tant de passion s’épuise et se refroidit avec ceux que passionna la même idole. Rien ne demeure qu’un accord, une note, un souvenir. Ce qui fut une conquête enivrante, devient une habitude. Les musiciens s’en vont, et la musique reste. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 54-55)

« […] Le violon est le roi du chant. Il a tous les tons et une portée immense : de la joie à la douleur, de l’ivresse à la méditation : de la profonde gravité à la légèreté angélique, il parcourt tout l’espace du sentiment. L’allégresse sereine ne lui est pas plus étrangère que la brûlante volupté ; le râle du cœur et le babil des sources, tout lui est propre ; et il passe sans effort de la langueur des rêves à la vive action de la danse. […] Qu’il est beau, ce violon, de couleur et de forme.
Ses lignes sont un poème de grâce : elles tiennent de la femme et de l’amphore ; elles sont courbes, comme la vie. Et tant de grâce exprime l’équilibre de toutes les parties, la fleur de la force.
Dans un violon, tout est vivant. Si je prends un violon dans mes mains, je crois tenir une vie. Tout est d’un bois vibrant et plastique, aux ondes pressées : ainsi l’arbre, le violon brut de la forêt, rend en vibrations tous les souffles du ciel et toutes les harmonies de l’eau. C’est pourquoi il ne faut qu’un rien pour changer la sonorité du violon : le chevalet un peu plus haut ou un peu plus bas, plus étroit ou plus large, et le son maigrit ou s’étouffe, s’altère et pâlit. Le grand Stradivarius en a réglé la forme et la place pour toujours. Les luthiers de Crémone voyageaient dans le Tyrol, pour y choisir les bois les plus purs, les plus belles fibres, et l’érable le plus sonore. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 55-56)

« […] Le Stradivarius est géant, la passion même. Un son si puissant, si ardent qu’il vous brûle et vous emplit. L’élégance s’efface sous la force : le feu est ce qu’il y a de plus élégant ; mais qui y pense, tandis qu’il dévore ? C’est le mâle, le ton d’or : le crépuscule de juin. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 58)

« O divins violons, bruns enfants de Crémone,
Plus beaux que l’or du soir, vous etes faits de sang
Et de chair, et d’amour et de tout ce qui sent
La passion qui chante et follement raisonne.

Votre voix est une âme, un feu d’ardeur naissant,
Le baiser de l’Aurore aux vergers de Pomone,
Le soupir de Didon, le cri de Desdémone,
Un grand désir blessé, un grand désir blessant.

Pétales d’harmonie, ô claires chanterelles,
L’archet vous fait gémir comme des tourterelles,
Et vous penchez le col, violettes des pleurs.

Vous êtes l’accent pur, le parfum des paroles,
Et dans les prés du ciel, c’est vous qui chantez, fleurs,
Oiseaux du paradis, violons et violes ! »

André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 58-59)

« […] Il faudrait accepter cet art pour ce qu’il est (à propos de la Chartreuse de Pavie) : c’est là comprendre. Mais on ne peut se borner à comprendre : vivre va bien au-delà. Ni philosophe, ni historien, je suis homme. J’aime ou n’aime pas. L’art est une passion ; et l’on vit en art, comme on vit en passion : le goût est le tact délicat de ce qui nous flatte ou de ce qui nous blesse. Peut-être le goût est-il le sens le plus subtil de la vie. On me prend le cœur, si on l’émeut ; et faute de l’émouvoir, on le dégoûte. Qui a goûté de l’émotion, ne se plaît plus à rien, sinon à être ému. En art, l’émotion, c’est l’amour. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 60-61)

« […] La façade qui ne révèle pas le monde intérieur est un masque. Les façades sont des visages. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 62)

« […] La grande beauté surprend ; mais elle nous contente. La beauté des traits seuls ne me touche point : elle est sotte ; elle est bête, et souvent même sans bonhomie. C’est le caractère qui fait la beauté. Du moins, pour nous. En d’autres termes, c’est l’expression de la vie.
De là, que tant de beautés vantées, dans la nature et dans l’art, nous ennuient. On les appelle classiques, pour ne pas dire qu’elles sont mortes. J’entends rire les Grecs de ce classique-là.
Ce qui ne m’émeut point, ou ne fait pas penser, m’ennuie.
Je n’ai point encore vu en Italie une femme vraiment séduisante, je dis une Italienne. Beaucoup de beautés bêtes, ou très charnelles : pas une qui induise en passion. Pas une femme longue, souple, aux seins menus, au teint de fleur, aux cheveux d’herbe solaire et d’or changeant. Une foule de dahlias et de fortes roses rouges : pas un narcisse, pas un grand iris féminin, ou l’un de ces œillets qui mettent du délire dans les rêves et qui, je crois, rendent folles les roses elles-mêmes.
La défaite de Pavie, ce n’est pas la bataille où François 1er fut pris, et où il a sauvé l’honneur, mais le champ de la Chartreuse, où l’architecture est en déroute. La façade de Pavie est un masque sur une œuvre non faite pour vivre, le masque de la Renaissance. Elle ne répond à rien qu’à un désastre. Mais il faut l’avoir vue.
Je rentre à Milan. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 62-63)

« […] L’intelligence est la passion des jeunes gens. Mais la vie est la passion de l’homme. C’est le cœur seul qui fait vivre. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 63)

« […] Si elle ne dure, qu’est-ce que la lumière ? Plus que personne, en Italie, Léonard a poursuivi la lumière ; plus que personne, il a cru la saisir ; et pensant l’avoir prise entre ses mains, elle s’est évanouie. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 64)

« [...] La vérité profonde, c’est l’émotion. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 68)

« […] L’art est le drame de la nature, le caractère rendu par le sentiment du poète qui reçoit la vie et la crée. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 71-72)

« […] L’arbre, c’est l’eau chevelue qui se condense : l’eau qui s’est faite corps et qui, délivrée de la pesanteur, libre enfin de se fixer et de laisser sa pente, s’élève vers la lumière. L’arbre est un essai de l’homme vers le ciel ; mais il reste prisonnier de la terre. Il est tenu par les pieds ; il ne peut se mouvoir ; il paie ainsi rançon de la solidité ; il faut que sa tête, si haut qu’il la porte, sente toujours l’esclavage des racines. L’arbre est une espérance ; l’arbre est vert et ne doit pas être blanc. Dans le frémissement de la feuillée, que le murmure de l’eau m’accueille ! Je veux boire aux branches. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 138-139)

« […] La puissance de l’artiste, je ne la reconnais qu’à la profondeur du coup qu’il frappe ; et de même, à la beauté de la mélodie, qu’il révèle une fois pour toutes ; à l’intensité de l’harmonie qu’il est capable de produire. Un petit tableau y suffit, sur un chevalet. Mille lieues de peinture y peuvent échouer. La couleur de Tintoret est noire, lourde, monotone. Son style, plus que l’éloquence, est l’emphase continue. On n’est pas puissant parce qu’on lance cinq cents figures sur une muraille : un seul visage qui ne s’oublie plus, telle est la force. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 152-153)

« […] Au tard d’une journée humide et chaude, j’entrai dans l’étuve de Ravenne, sous un ciel ouaté d’orage. Le vent pluvieux, mol et doux comme les lèvres sans dents d’un enfant à la mamelle, pressait les nuages rouges. La planure infinie des champs et des marécages, la plaine de l’Adriatique et le firmament vaste, trois espaces immenses dérobent les abords de la métropole ensevelie. Quand il pleut, l’eau tiède tombe sur cette terre, comme un marais sur un marais. Le sol trempé se jalonne d’arbres mouillés ; les saules blancs ruissellent comme des noyés, et les peupliers gris font une herse, fichés entre deux mares pensives. Mais trois rayons de soleil parent, soudain, de flammes les rizières qui scintillent. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 156-157)

« […] O révélation du monde intérieur. Au-delà de la pourriture, au-delà du sépulcre, voici le trésor de l’âme, la toison d’or chrétien, le rêve : la couleur. Passé les murs moroses, Ravenne est un prisme dansant une ronde sacrée, d’un mouvement si lent qu’elle semble immobile. Cette nonne, enfoncée dans la boue, prie en cachant ses monceaux de pierreries : voluptueuse, extatique, son sourire ambigu a presque le dessin de la souffrance. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 158)

« […] Telle est la grandeur de cette invention : le Christ de Ravenne révèle la beauté dans la douleur, et à quelle profondeur inconnue peut aller la tristesse. Le nouvel homme est né : il sera douloureux, et n’aura pas honte de l’être ; il sera dans les pleurs, sans être avili ; il pourra souffrir et n’en sera pas accablé. La beauté demeure et se renouvelle. Un monde sépare le Christ ravennate des dieux romains. Avec tant de douceur, la divine figure est sans faiblesse. Que ce Christ est près de nous. Combien sa triste gravité me touche. Il nous ressemble par la méditation sur soi-même, et par les pensées qu’il endure. Il est bien loin de tous les jeux. Voilà l’homme en qui s’est faite la conscience d’être homme entre les hommes. La tristesse mortelle est en lui d’avoir la vie, d’être né pour la mort, de le savoir, et enfin, dis-je, la douleur d’être un homme. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 165)

« J’ai fini la journée, cherchant la mer, à travers la forêt.
La mer là-bas, la mer, toujours plus loin, toujours plus près. Enfin, c’est elle, l’Adriatique verte. O flot tragique. […] Des voiles latines vont contre le vent. J’épouse la querelle de Rome contre les Barbares. Je revendique cette mer pour la grande Rome, avec elle et contre eux. Flot tragique, et surtout d’avoir laissé derrière soi la dernière capitale, morte, invisible et muette. Une frange d’écume ourle les vagues glauques. Un long nuage noir coupe le ciel par le travers, du nord au sud. Je suis tenté par la négation. Un rire amer me prend, qui moque l’espoir de toute la terre. Un rire contre leur vaine antiquité, et même contre Rome. Où donc est-elle plus qu’ici enfoncée jusqu’aux cheveux ? En tous leurs triomphes, ils n’oublient que la fin. Ici donc, ont fini les consuls, les légions, le Sénat, les Augustes. Ils ont reculé devant le roi de la cendre et l’empereur de la poussière : une éminente dignité, s’il en fut, et qui brave les révolutions. Une ville vue de haut, un empire, tout un monde, qu’est-ce après tout ? Ce n’est qu’un homme, un rien, un peu de fièvre, le souffle d’une ombre, une mousse sur un pan de décombres. On est toujours assez haut, sur le bord désert de la mer. N’ont-ils pas cru noyer la mort, aussi, en la faisant chrétienne ? La mer, la pleine eau de l’oubli, son règne est bien à l’horizon de Ravenne. L’écume meurt sur le sable hagard ; les serpents endormis des algues roulent paresseusement de la grève à la vague.
Mais je ne ferai pas séjour dans la pensée qui nie. Le plus vaste et le plus désolé des espaces, même aux portes de Ravenne, et sur le seuil visible de la mort, ce n’est pas pour me livrer au flot que je retrouve la mer. Sublime, elle n’est pas sans espoir. Car l’heure, non plus que l’action, ne s’arrête pas. Voici que l’ombre se charge d’écarlate : la mer attend le soleil ; et pour le moment prescrit, infaillible, le soleil viendra. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 166)

« […] Toute la main des branches, en son duvet d’aiguilles innombrables, s’offre en miroir au firmament. Et quand l’heure du soir s’avance, le ciel est sur le dos de ces mains vertes ; et par-dessous, la paume voûtée retient le feu du soleil rouge. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 168)

« […] Le soleil me tient par la nuque ; il me mord au cou, comme le lion d’Assyrie enfonce ses crocs dans la nuque du roi. Je n’ai pas mangé depuis trente heures. La lumière nourrit. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 176)

« […] Cependant, le vieux Carme, épanouissant son tranquille sourire, me confie que le nouveau maître de l’Italie rend les cloîtres aux moines et les moines aux antiques demeures de la religion. […] Soudain, ses yeux s’éteignent. Une sorte de cendre se répand sur son regard et sur son front. Il baisse un peu la tête ; il serre la clef entre ses doigts et ramène sa large manche jusque sur ses ongles. On dirait d’une eau qui se retire. Il n’est plus là : il a rejoint le lieu réel de la présence. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 306-307)

« […] On n’aime vraiment rien où l’on se donne l’air de tout aimer. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 334)

« […] La mystique est la quatrième dimension : que sont les hommes qui ne se soucient pas de Dieu ? et que savent-ils de l’Amour ? » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 378)

« […] Quel est le péché des hommes ? Qu’ils aiment et qu’ils vivent. Ainsi ils donnent l’aliment à la mort. Pureté des enfants, où es-tu, illusion ? innocence ? Ils ignorent l’amour et la mort. Ils sont la vie encore éphémère, l’herbe fraîche qui n’a pas senti la faux. Heureux l’enfant mort dans les bras et les baisers de sa mère, avant d’avoir grandi. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 381)

« […] “Ne vous livrez pas à la tentation du néant, dernier refuge du feu sans aliment et de ceux que rien ne rassasie. Ami plein de beauté, ne t’égare pas. O triste saint celui qui se lance à la poursuite d’un plus beau que lui-même. Cruelle sainteté sans paradis, celle qui n’exige et ne conquiert rien qu’elle ne dédaigne. Il n’est pas de mort pour une âme toute vivante. Si tu meurs, c’est que tu ne veux pas assez vivre : tu n’es plus assez fort pour créer la vie. Tu ne succombes qu’à toi-même. Vous n’entendez pas comme il faut la voix de François (Saint François d’Assise). Son conseil n’est pas glacé ni de tout perdre : son renoncement ne sort pas de l’inerte Asie ni du Thibet. François fait à la mort un accueil d’amant, parce qu’il n’y croit pas : elle n’est que le manteau d’hiver de la vie : il l’en dépouillera dans la suprême étreinte, quand elle le serrera sur elle, pour embrasser à jamais, dans sa divine nudité, la vie éternelle.” » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 383)

« […] Tout art tend à la musique, dès qu’il cherche à se passer lui-même. Au-delà de ses moyens propres, chaque art a une expression musicale, par où l’artiste aspire à donner aux autres l’émotion pure qui l’anime.
Un langage est d’autant plus celui de l’art que le concept inerte en est absent : tout ainsi qu’un objet est d’autant plus vivant qu’il s’éloigne plus du cristal. Le concept n’est jamais tout à fait banni : comme le cristal, il peut ne plus être que le squelette invisible et le plan.
Voilà tel vers, telles chansons de Shakespeare qui restent suspendus pour le sens : l’idée se retire et tout s’achève en émotion. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 533)

« […] J’appelle amour une présence suprême, qui est la mélancolie de la joie, et la joie dans la souffrance : la présence de Dieu, en somme, au centre de l’universel néant, le bonheur d’être enfin, pour combler une pensée et un cœur d’homme. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 544-545)

« […] Notre croix est en nous et nous y naissons cloués pour la vie. À nous de nous en défaire. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 546)

« […] Ce monde marche par nous et marchera bien sans nous. Que l’esprit persévère dans son combat pour l’harmonie et la beauté. Mais nous n’avons que faire de jeter encore un geste discordant au milieu de la cohue, une autre vague dans le désordre de cette mer orpheline du calme. Bienheureuse l’action qui défend les hommes de se faire machines. Mais la pensée, en lutte perpétuelle avec le train mécanique de la vie, est une action suprême : l’esprit de beauté est l’arme divine qui défend l’homme de l’automate. […] La vie ne se justifie que par la grandeur et la beauté. Tout le reste est bassesse et sombre farce. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 549)

« […] Pour retrouver son chemin dans la forêt du monstre qui doit lui dévorer ses frères, le Poucet le plus frêle de tous, mais qui voit le plus loin, sème des cailloux tout le long de la route. Pierres de beauté, qu’on laisse tomber, qu’on égrène dans la nuit et qu’on reconnaît le matin, pour s’éloigner toujours plus sûrement de l’ogresse opinion et du monstre vulgarité. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 549)

« […] O désert du mystère, plan fatal de l’univers, le seul où notre esprit se meut, et le seul qu’animent nos passions : sans elles, le vide est l’envers des ténèbres. Rien ne peuple le désert ; rien ne comble l’abîme que notre pensée, le rêve renouvelé de notre vie intérieure. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 550)

« […] O nuits des lucioles à Sienne, où tout est amour, tout est lumière, tout est jeunesse. La ville du rêve est levée par la puissante main de la terre, vers le ciel, en calice d’ardeur. Toute nécessité, alors, s’efface : la vie passionnée est la vie nécessaire. Tout ce qui est médiocre ou nul, ici comme ailleurs, se retire dans les fossés, et n’est plus que les ténèbres d’en bas, d’où la gerbe de feu s’envole, d’où les lucioles s’élancent. » André Suarès (in Voyage du Condottière, p. 554)



Georges Rouault, Portrait d'André Suarès