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jeudi 24 décembre 2020

Augiéras, le Grand Vivant













L'œuvre de François Augiéras est une entière approbation de l'existence ; un témoignage fervent des douleurs et des plaisirs gravés à même la chair.


Martyr offert à la joie de la souffrance et de la jouissance, ce Grand Vivant était peau à peau avec les quatre éléments du cosmos.

Il est de ceux qui osèrent présenter leur poitrine nue à l'épée de lumière, afin qu'elle entrouvre les points cardinaux de son âme.

Tour à tour victime et bourreau, il fut un être lumineux, solaire ; une âme burinée dans la forge des volcans.

Par le sexe, il fit corps avec la part d'humus qui gît en tout être.

Il est peu d'hommes qui aventurèrent leur vie aussi loin, qui se piquèrent avec autant de passion aux ronces rougies de l'extase.

Les livres d'Augiéras sont sa semence, donnée aux hommes qui le reconnaîtront pour frère.

Météore, il brûle dans la nuit comme un grand soleil.

© Thibault Marconnet 
le 1er février 2013



vendredi 1 mai 2015

L'amour selon François Augiéras : La nuit d'Août



Une nuit d’Août il quitta la salle basse où tous dormaient sur les matelas.
Il vit un château de pierre avec deux ailes plus élevées, chacune terminée par une toiture pointue, et parce que la lune était haute les toits d’ardoise noires brillaient et les sapins donnaient des ombres.
Un prêtre breton dormait ici et possédait à demi le domaine. L’adolescent vit la passerelle de fer qui va d’un étage à l’autre et les girouettes de zinc.
Le ciel éclairait cette belle demeure blanche. Étaient à côté d’elle des arcs d’acier avec des rosiers dessus, aussi un potager et un réservoir en métal avec de l’eau dedans, et l’eau reflétait.
D’un bond l’adolescent traversa les allées bordées de milliers d’œillets, et il distingua ce jardin avec netteté car c’était une nuit claire.
La terre craquelée de chaleur d’un sentier en France résonna au bruit de ses pas.
Il franchit un pré avec des arbres en petit nombre, ronds et verts. Ses chevilles nues s’ensanglantèrent aux tronçons des tiges sèches. L’adolescent marcha à côté du ciel bleu et un sourire étincelant vint sur sa bouche rouge. Ses jambes se raidirent de joie, et voulurent danser, à cause de l’amour.

Une lumière brûlait dans une cour où un juif de son âge travaillait jusqu’à minuit et se cachait. L’adolescent entra dans la porcherie et s’assit près de la lanterne. Les deux se regardèrent et s’embrassèrent tendrement.
Lorsque l’adolescent rentra dans la salle basse, ceux que son passage éveilla dirent : « il connaît une fille, il est allé faire l’amour avec elle. »
D’un matelas à l’autre il parla à son voisin, dans l’obscurité, les mains unies, avec la douceur des confidences qu’échangent les marins avant de s’endormir à bord des navires.

Mais il ne put dormir, se retournant sans cesse, songeant à tant de choses.

Il pensa :

Rien n’est plus beau que l’amour,
rien n’est plus doux,
rien n’est plus fort,
rien ne s’élance plus loin.
Non pas l’amour de tous les hommes,
mais celui des compagnons d’aventure ;
l’amour né dans les bois et dans les camps de travail de ce siècle
l’amour rend immortel
l’amour délivre
l’amour efface toute pensée particulière
l’amour me fait oublier jusqu’au nom de ma naissance
l’amour est pur
l’amour gorge les yeux de larmes
l’amour est ma patrie
l’amour brille dans la nuit.
l’amour me fait haïr mes ennemis et imaginer des tortures.
L’amour est partial
l’amour est un chant de guerre
l’amour oppresse la poitrine
l’amour se moque de la mort.
D’où me viennent mes pensées,
si ce n’est de tous…
que suis-je d’autre que mes pensées ?

Ma vie ne fut qu’un seul amour :
lorsque je m’interroge,
hors de lui je ne m’imagine pas.
Jadis j’ai galopé sur les plaines de l’Orient ;
demain où planterai-je ma tente ?
Quelles villes seront bâties par mes compagnons…
Je ne les abandonnerai pas dans leur marche,
durerait-elle mille ans.

J’ai retrouvé mon frère Abd Allah.
Comme ses joues sont belles et son corps chargé d’odeurs.
Combien nos corps sont semblables.
Nous n’avons pas besoin des mots pour savoir toutes choses.
Me voici de retour après une longue absence.

Nous avons planté nos tentes aux portes de l’Europe.
Nous la convoitons et nous la méprisons.
Nous lui donnerons l’assaut.
Nous n’avons que faire de l’Art, des demeures luxueuses et des dieux !
L’amour nous tient lieu de tout et nous l’emportons dans nos bagages.
L’amour est pareil aux danses autour d’un feu.

Mon cœur n’a été souillé par rien.
Les êtres étrangers à ma patrie
je les ai méprisés et détestés.
J’ai haï les villes.
Nous briserons vos dieux
avec des incantations nouvelles !
Et vos citadelles par la magie et les danses.

J’ai retrouvé mon cœur et mon immortalité.
Ma patrie éternelle m’a envoyé un ambassadeur :
Abd Allah je sais d’où tu viens ;
tu es beau lorsque tu parais au soleil levant.
Je n’ai d’autres dieux que mon frère Abd Allah.

Si je ne chantais pas je mourrais.
J’ai regagné ma patrie, voici le compagnon des années anciennes.
Je sais où sont mes frères et mes ennemis.
J’ai le secret de ne pas mourir.
Je n’oublierai jamais ce que je sais
car je deviendrais comme un cadavre.

J’ai été comblé au-delà de mes désirs.

– Mon cœur, pourquoi pleures-tu ces larmes brûlantes ?
– C’est de joie !

François Augiéras

Les noces avec l’Occident, p. 32-36
Editions Fata Morgana, 1981, 72 pages, livre épuisé


François Augiéras, berger du cosmos, pâtre des étoiles, douceur et violence réconciliés : loup entré dans la bergerie malsaine de l'Occident


François Augiéras, adolescent, les yeux pleins de la matrice du rêve qu'il fomente dans le secret de son âme

François Augiéras est un autre : à propos du film “Los Pasos Dobles” d'Isaki Lacuesta





Los Pasos Dobles est le récit cinématographique d’une quête tout entière tournée vers le désir de la beauté et du mystère car c’est là, finalement, que se prolonge et se propage notre soif d’exister. Son origine est la rencontre entre le réalisateur catalan, Isaki Lacuesta et le peintre espagnol de renommée internationale, Miquel Barceló. Le cinéaste avait alors pour projet initial de réaliser un documentaire autour d’une performance faite à l’aide d’un mur d’argile mouillé et que l’artiste peintre réalisa un peu partout dans le monde avec la collaboration de Josef Nadj, un chorégraphe français d’origine yougoslave. Barceló voulut en faire l’ultime expérience au Mali, auprès de ces hommes qu’il côtoie depuis maintenant une bonne vingtaine d’années. Il en résulte un film intitulé El cuaderno de barro (Le cahier d’argile). C’est au gré de leurs conversations que Miquel Barceló initia Isaki Lacuesta à l’œuvre sans pareille de François Augiéras, son écriture, sa peinture, sa vie, ses multiples transfigurations. Il insuffla dès lors au cinéaste l’enchantement que procure la formidable aventure humaine de cet “apprenti sorcier” pour ceux qui la découvrent fébrilement au cours de lectures passionnées. D’une telle transmission naquit Los Pasos Dobles : film dans lequel le travail pictural de Miquel Barceló semble rejoindre celui de l’auteur du Voyage des Morts et cheminer à son côté - en “pas doubles”. Dans ce conte aux éblouissantes images, rêve et réalité se confondent, mort et vie s’entrecroisent.


Miquel Barceló

Isaki Lacuesta

Isaki Lacuesta et Miquel Barceló, en pèlerins du cosmos affamés de lumière, ont cherché à témoigner de leur amour pour un homme et son œuvre ardente. Leur ligne de fuite ? François Augiéras et sa trajectoire sans égale. Il convient tout d’abord de dire ici quelques mots de ce Grand Vivant, auteur qui demeure encore bien trop méconnu malgré la force visionnaire et la foudre de son verbe. Très tôt nourri à l’âme des rivières du Périgord, ce “fils du soleil” (pour emprunter à Rimbaud une fulgurante image dont lui seul a le secret) fut écrivain, vagabond, peintre, chaman, yogi, amant cosmique, chantre des étoiles, ermite consumé par le magma de ses visions… et tant d’autres avatars qu’il serait vain de vouloir recenser. Car, avant toute chose, François Augiéras demeure un appel à exister hors des limites terrestres, dans l’athanor céleste de la joie retrouvée : au cœur d’un ici-bas transfiguré.




Dès les premières images de Los Pasos Dobles, nous sommes fixés par le visage d’un homme à la peau d’ébène qu’un militaire gifle plusieurs fois en vociférant : « Comment t’appelles-tu ? » L’homme au regard de braise noire finira par répondre d’un ton tranchant : « Je m’appelle François Augiéras et un jour, je te tuerai. » Dès lors l’aventure peut commencer tambour battant, qui nous mène en pays Dogon dans l’envoûtante lumière ocre et sablonneuse du Mali : terre de légendes où le soleil semble inscrire ses runes de feu à même le sol, dessinant des lézardes qui sinuent comme autant de serpents d’argile. Augiéras connut les grottes qui cernaient le Périgord Noir, ici les habitations troglodytes font office de cavernes où poursuivre sans fin l’aventure intérieure.
La chasse au trésor fantastique est lancée. Déjà, des hommes partent à la recherche d’un blockhaus que le temps a ensablé et dans lequel François Augiéras réalisa des fresques murales avec la ferveur d’un homme de Lascaux. Jugeant qu’il ne pouvait faire confiance aux hommes de son temps, il scella le plafond à l’aide d’un gros rocher, confiant pour mémoire ce testament pictural aux hommes de demain : « On retrouvera mes fresques dans un siècle ! Faire confiance aux hommes, oui ! À ceux de l’Avenir ! À l’Homme actuel, non. » ainsi qu’il l’écrit à la p. 358 de ses Mémoires intitulés Une Adolescence au temps du Maréchal.




D’abord pressenti pour incarner François Augiéras, Miquel Barceló sera finalement le guide qui, du bout de son pinceau, tracera la carte de cette épopée magique.
Augiéras se glisse alors dans la peau d’un homme noir : métamorphose singulière qui aurait certainement plu à cet “esprit farceur”.
Si « tout grand art est un art d’apparition », comme ce dernier l’affirme, alors il doit exister aussi un art autre : celui de la “disparition”. Ou, pour mieux dire, de la démultiplication, du fourmillement. Un jeu de masques, le « je est un autre » de Rimbaud. C’est là sans doute que se situe l’art des “pas doubles” dont les différentes significations nous sont livrées tout au long du film. Se créer des doubles afin de les envoyer de par le monde accomplir nos différentes tâches humaines. Mais alors, si doubles il y a, où se trouve l’Unité de chacun ? Peut-être bien dans la réconciliation du Multiple et de ses contraires. Car il arrive un moment où le labyrinthe des paradoxes, vu d’en haut, nous apparaît absolument nécessaire et sans contradiction aucune, tout à son tracé clair.


François Augiéras




Dans Los Pasos Dobles, Augiéras connaîtra plusieurs mutations : le jeune homme aimé par son oncle colonel deviendra Abdallah Chaamba ; il sera l’amant d’une prostituée, l’amant d’un albinos, un brigand qui danse ainsi que l’étoile de Nietzsche (« Il faut beaucoup de chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse »), un devin perché sur son baobab comme la vigie d’un mât planté à même la terre. Celui qui avait connu « l'apparition de la joie en avance de cinquante ans sur l'histoire humaine » et qui, jamais, ne voulut « tenir compte des opinions des fatigués de la vie », apparaît ici dans une présence d’une grande magnitude. La fabuleuse musique de Gerard Gil, située quelque part entre celle de Paris, Texas et Le Bon, la Brute et le Truand (la première signée de Ry Cooder, l’autre du grand Ennio Morricone), ponctue les superbes plans du film par des mélodies d’où se déversent des cataractes de lumière. Par bien des aspects, ce film d’Isaki Lacuesta peut être rapproché de certains opus du réalisateur chilien, Alejandro Jodorowsky, tels que El Topo ou encore La Montagne sacrée.




Voyage halluciné, égarement des sens, violence et présence brute des corps, une telle expérience cinématographique nous déboussole. Au bout, c’est la promesse du soleil, de celui qui rend fou, ivre de joie et de douleur, et dont la boule de chaleur cogne aux tempes ainsi qu’un gong tibétain. Un rébus est posé plusieurs fois par les protagonistes de l’histoire : « Quelle est la seule chose qui se détruit quand on la partage ? » Le sésame se trouve au bout de cette longue et folle traversée.




Car enfin, ce film est là pour nous convier à une quête essentielle : continuer de porter l’existence à son plus haut degré d’intensité, creuser en nous la faim de l’Absolu, cette coupe “d’or vivant” dans laquelle boire le feu de l’infinie lumière.





© Thibault Marconnet
le 1er mai 2015

Thibault Marconnet, Arbre bleu et soleil rouge (pastel), 2015

vendredi 13 février 2015

François Augiéras : “[...] l'apparition de la joie en avance de cinquante ans sur l'histoire humaine...”


François Augiéras, vagabond du désert, amant des étoiles


« À nouveau la vie murmure en moi, couché sur le dos face au ciel étoilé. Une santé jamais altérée soulève ma poitrine vers la navigation des astres. L'air de la nuit sèche mes blessures, les cicatrise. Un instinct infaillible dicte ma conduite, accorde mon cœur à l'univers. Le hasard, ma rencontre avec ce lieu à l'écart des autres hommes, le silence, ont déclenchés en moi l'apparition de la joie en avance de cinquante ans sur l'histoire humaine. Cette nuit, j'irai jusqu'à l'océan et j'emporterai ma voix. »


François Augiéras  





François Augiéras, prêt à sonner les cloches pour réveiller les âmes endormies

François Augiéras : “[...] sans jamais tenir compte des opinions des fatigués de la vie.”



« Depuis longtemps j'en avais le désir ; vivre mes opinions, les expérimenter dans la réalité ; voilà ce qui compte pour moi. J'ai connu le malheur, la bien réelle infamie de Paris, une civilisation dégradée ; aussi est-ce en ce monde que je veux ma revanche, sans plus attendre, sans jamais tenir compte des opinions des fatigués de la vie. »


François Augiéras (in Une adolescence au temps du Maréchal, p. 144)


François Augiéras, fusil en travers des épaules, prêt à tirer à bout portant sur le vieux monde

jeudi 19 juin 2014

La voix de François Augiéras




Pour tout lecteur passionné de François Augiéras, entendre la voix de cet écrivain à nul autre pareil est un moment d'intense émotion.

François Augiéras ou Le Théâtre des Esprits est un livre CD qui comprend deux enregistrements dans lesquels on peut entendre la voix hantée et incantatoire d'Augiéras déclamer des passages de ses livres Le Vieillard et l'Enfant ainsi que Le Voyage des morts.

Certains extraits sont inédits, Augiéras ne les ayant pas gardés pour les versions définitives de ses récits.

Sa voix craque comme du bois que l'on brûle et vous saisit le cœur à pleine main.

“Mais qui lira jamais les livres que j'ai écrits ? Dans l'obscurité où je vis, ils sont encore comme enfoncés dans le ciel noir et menacés quand ce ne serait que par ma mort.”

“Cette nuit, j'irai jusqu'à l'océan et j'emporterai ma voix.”

Pour ajouter à l'émerveillement, le lecteur pourra découvrir six petits films inédits, réalisés par François Augiéras à l'aide d'une caméra 8 mm et accompagné de son ami Paul Placet.


Il est troublant de voir François Augiéras et Paul Placet s'empoigner tous deux comme de jeunes chiens fous et lutter au sol devant l'église de St Amand de Coly ; ainsi que de voir Paul Placet tentant d'étrangler, par jeu, son ami.

Ceux qui ont lu La Chasse fantastique, petit ouvrage écrit avec Paul Placet, reconnaîtront dans ces images filmées, les moments de contemplation et de violence sourde évoqués dans ce beau livre.

À cet ouvrage, s'ajoutent de belles photographies prises par François Augiéras ; des lettres issues de ses diverses correspondances ; et last but not least, des lettres du capitaine Augiéras lui-même, l'oncle de l'écrivain, adressées à la mère de celui-ci.
Cet oncle fantasmé qui n'est autre que le fameux vieillard évoqué dans Le Vieillard et l’Enfant.

François Augiéras ou Le Théâtre des Esprits est un livre propice au recueillement et à l'exaltation.
Il permet de coller son âme à la vie qui palpitait dans le sein broussailleux de cet éternel sauvage, de ce “dernier païen”, mort dans l’indifférence générale le 13 décembre 1971 à l’âge de 46 ans. Chacun de ses livres est une pierre de feu qui nous éclabousse les yeux de lumière.
Sa tombe se trouve au cimetière de Domme (dans le Périgord Noir). C’est Paul Placet qui inscrivit sur la stèle le nom de son ami, dans une graphie presque runique :

Augi
Éra
S

Et depuis, chaque nuit le tonnerre gronde dans le ventre de la terre. Car son cœur de lave est toujours vivant : la brûlante empreinte en est gravée dans chacun de ses mots.
Par deux fois je fis pèlerinage à Domme, vers ce terreau de légendes, ce vivier dans lequel nagent les poissons fabuleux du mystère.

Ce livre CD est une mine d'or pour tous les augiérassiens (dont je fais partie) : maigre communauté d’individus solitaires, éparpillés aux quatre vents de la terre.


© Thibault Marconnet

06/12/2013

François Augiéras (1925-1971) : Une vie, une oeuvre [2000 / France Culture] :



François Augiéras


Thibault Marconnet, Tombe de François Augiéras dans le cimetière de Domme, 2012