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vendredi 5 février 2016

La bobine

Charles Marion Russell, A Desperate Stand, 1898


Maurice s’installa confortablement dans un fauteuil rouge et les lumières s’éteignirent, plongeant la salle de cinéma dans l’obscurité. L’écran s’alluma. La scène montrait deux hommes à cheval, habillés en cowboys. Leur dialogue commença :
« J’en peux plus, Jack, j’en ai ma claque des westerns.
- Pour moi c’est pareil John, dit l’autre. Faudrait que quelqu’un intervienne et change cette foutue bobine une bonne fois pour toutes ! Ça fait au moins la troisième fois qu’on joue aujourd’hui ! À force de chevaucher, je commence à avoir des crampes. »
Les deux cowboys se turent en voyant arriver un indien.
« Quelle plaie ! dit John, va encore falloir qu’on joue à se tirer dessus ! »
« Salut les gars ! Z’auriez pas une clope ? demanda l’indien.
- Ugh mon vieux James ! répondit Jack. Dis, t’en as pas marre, toi, de jouer cette scène stupide ?
- Ben si, Jack, qu’est-ce que tu crois ? D’ailleurs c’est simple, aujourd’hui je fais grève, dit l’indien. Alors, t’as pas une clope ?
- Si, lui répliqua le cowboy Jack, mais j’ai que des Marlboro : le film est financé par leur firme.
- Par le Ku Klux Klan, tu veux dire ? Encore cette bande de tarés ! Moi j’suis un démocrate bon sang ! et j’veux des Lucky Strike ! tonitrua l’indien James. »
John descendit de cheval l’air courroucé.
« Goddamn it ! Toi, un démocrate ?! J’peux pas vous encadrer, bande de communistes ! Si seulement mon 6 coups avait des vraies balles, crois bien qu’j’te trouerais la peau aussi sec, son of a bitch !
- Du calme, John, dit Jack d’un ton ferme. Les primaires sont pas encore terminées, alors vous allez pas déjà vous étriper comme des bêtes sauvages ! For Christ’s sake ! On est dans un pays civilisé, les mecs. »
Afin de pacifier l’atmosphère, Jack sortit un paquet de Marlboro de sa poche et tendit une cigarette à James déguisé en indien.
« Profites-en, au prix qu’ça coûte maintenant ! Et puis c’est pas dit qu’on puisse continuer à fumer dans les films encore longtemps.
- Normal avec vous autres républicains et votre puritanisme de vieilles filles ! répondit l’indien James.
- Tu parles ! rétorqua Jack en souriant, c’est plutôt un coup des démocrates pour s’faire bien voir des électeurs.
John, qui bouillonnait dans son coin, explosa :
- Répète un peu ce qu’t’as dit, James ! vociféra-t-il d’un ton menaçant. J’vous connais vous autres démocrates, vous êtes qu’une bande de staliniens dégénérés !
- Quoi ?! Tu m’accuses encore de communisme ? C'en est trop ! cria James enragé. Attends un peu mon gars ! »
Sur ces mots, il sortit un fusil caché derrière un faux cactus. Jack essaya d’apaiser les esprits échauffés mais en vain : le coup de feu était déjà parti, blessant John à la jambe. Pour couronner le tout, des hordes de démocrates et de républicains, qui habillés en cowboys, qui en indiens, sortirent de derrière des collines factices et accoururent, tous armés de fusils. Les balles ne tardèrent pas à pleuvoir de part et d’autre.
« Ah ! enfin le film commence ! dit Maurice assis dans la salle. Pendant un temps, j’ai bien cru qu’ils s’étaient trompés de bobine. »


© Thibault Marconnet

le 05 février 2016

Charles Marion Russell, The War Party

lundi 1 février 2016

Le peintre et la cartomancienne

Jean-Paul Marcheschi, La constellation du serpent - Photo de Stefan Meyer

Francisco marchait seul dans les rues de Saragosse, la nuit tombait comme une fine pluie noire obscurcissant les ruelles, masquant les visages, amplifiant le son des bruits et des voix. Peintre de son état, il respirait à pleins poumons toutes les couleurs et les parfums de l’Espagne nocturne, afin d’enrichir les futures nuances de sa palette.
La nuit était chaude. Luis, le boucher du quartier, un homme rougeaud et replet, s’épongeait le front, assis à la table d’un café où une vive discussion battait son plein au milieu des rires et des jurons, dans la fièvre rouge du vin brûlé de soleil qui emplissait les verres des hommes réunis là. Francisco aperçut, dans l’embrasure d’une maison basse, la silhouette de Lucia.
« Hé ! le peintre ! viens un peu par ici » chuchota-t-elle à son intention.
Lucia avait une voix et une présence souveraines qui n’admettaient pas de refus. Elle était vêtue d’une robe rouge au tissu fin, laquelle semblait taillée tout exprès pour les formes féminines de sa jeune et flamboyante beauté. Francisco s’approcha d’elle.
« Alors, le peintre, quand est-ce que tu fais mon portrait ? La nuit est en feu ce soir, pas vrai ? Regarde un peu les hommes : ils ont de la lave en fusion plein les yeux. Le désir bout en eux comme l’alcool dans l’alambic.
- Bonsoir Lucia, lui répondit le peintre avec un sourire amusé. Alors c’est signe que le ventre des hommes te réclame, n’est-ce pas ? Et c’est sur un pauvre peintre que tu jettes les flammes de ta chair ardente ? Tu es une fille de la nuit, Lucia, et si je fais ton portrait tu appartiendras au jour, tu perdras ce puissant mystère qui te recouvre ainsi qu’une lune noire.
- Tiens donc ! Dis-moi, le peintre, tu t’intéresses à l’astrologie maintenant ? demanda Lucia.
- Appelle-moi Francisco, lui répondit ce dernier. »
Le visage de Lucia se fit secret.
« Veux-tu que je te tire les cartes ? Ce soir, elles ont la parole, je les entends murmurer au fond de moi, elles appellent.
- Lucia, tu es bien gentille mais je ne suis pas superstitieux, répliqua Francisco. Et puis, mon avenir ne m’intéresse pas. J’ai déjà bien assez à faire avec ma vie présente.
- Tu as tort, Francisco, les cartes ont beaucoup de choses à dire. »
Sur ces mots, elle entraîna Francisco à sa suite dans une cour ténébreuse où elle alluma quelques bougies en cercle. Avant qu’il ait pu dire un mot, elle était déjà accroupie en train d’aligner des cartes unes à unes sur le sol. À la lueur des bougies, son visage s’éclaira soudainement.
« Francisco, écoute bien ce que disent les cartes : Tu seras un grand peintre à la cour du roi puis tu connaîtras la terreur et le sang, des hommes viendront d’un autre pays et ferons du mal à notre peuple ainsi que les banderilles piquent le taureau dans l’arène. À moitié fou de douleur, tu deviendras sourd au fracas de ce monde mais tu continueras à peindre jusqu’au bout de tes dernières forces. Tu enfanteras le noir, lui procurant une lumière jusqu’alors inconnue. Tu cracheras ton âme sur tes toiles comme du feu. Ta mort sera douloureuse mais ta vie se poursuivra longtemps dans le cœur des hommes, lui confia Lucia sous l’effet d’une grande exaltation.
- Balivernes, Lucia ! Tes cartes ont menti. À présent, je dois te laisser, chère fille de la nuit, mes doigts réclament la couleur et le pinceau. Ce soir, la toile sera mon taureau. Adieu, Lucia. »
Ayant dit cela, le peintre s’engouffra dans la nuit. Il s’appelait Francisco de Goya.


© Thibault Marconnet

le 29 janvier 2016


Jean-Paul Marcheschi, La terre - Photo de Stefan Meyer

vendredi 4 décembre 2015

Le don des eaux, le don du coeur

Emil Nolde, Yellow Sea


Giuseppe se leva avec le soleil. Au-dehors, le ciel bleu était pommelé de quelques nuages clairsemés. Le coq se mit à chanter chez Agostina. Dans ce petit village des Pouilles situé en bord de mer tous les habitants se connaissaient. Andrea, le boulanger, s’activait devant son four, le visage rouge et tout suant. La jeune et belle Giulietta, quant à elle, dormait profondément dans son lit encore enroulée dans la nuit de ses draps, une fine veine bleue faisant palpiter la peau de son cou sur un rythme lent et paisible. Le vieux Giacomo était assis devant sa table de noyer, scrutant les caractères noirs de sa Bible pour y trouver des présages concernant l’avenir.
De son côté Giuseppe, qui était pêcheur, sortit dans l’air frais du matin, un tas de filets enroulé sur ses épaules comme des anguilles mortes. Tout en mettant sa barque à l’eau, il ne cessait de penser à Giulietta dont il était secrètement amoureux ainsi que tous les jeunes hommes du village. Il regarda la maison blanche dans laquelle elle vivait en compagnie de son père, Massimo. Tout semblait endormi dans un sommeil de plomb.
Giuseppe grimpa lestement dans sa barque et, sous la poussée des rames, l’eau lui fit passage. Depuis des jours la pêche ne donnait rien, les poissons semblaient se cacher au plus profond de la mer. L’esprit de Giuseppe fut happé par le souvenir d’un rêve qui le poursuivait depuis des nuits. Un poulpe géant, comme une tache d’encre noire sur la page blanche de l’écume, saisissait Giulietta, nue et sans force, et l’emportait avec lui au fond des eaux de même qu’un voleur cache un bijou de grande valeur dans le ventre en bois d’un coffre secret. Dans son rêve, Giuseppe était comme paralysé, plus fixe qu’un Christ en croix. Les lèvres au-dessus de l’eau, le jeune homme récita des prières à la Vierge et jeta son filet.
Quelques minutes plus tard, celui-ci se mit à bouger brusquement et Giuseppe le remonta. Un poulpe s’était empêtré dedans. Giuseppe eut un sursaut d’effroi mais se ressaisit bien vite : ce poulpe-là n’avait rien à voir avec celui de son cauchemar. Le jeune pêcheur attendit tout le reste de la journée avec le poulpe inanimé dans sa barque. Voyant qu’aucun poisson ne daignerait se montrer, il retourna au village.
Après avoir accosté il souleva le poulpe dans ses bras et c’est alors qu’il vit, dans la lumière du jour qui faiblissait, quelque chose briller sur l’une des tentacules de l’animal. Giuseppe trouva une pierre précieuse coincée entre deux ventouses, laquelle dardait un feu vert. Il la garda longtemps serrée dans la paume de sa main, rempli d’émotion et de joie. Son rêve venait de s’éclairer pour lui : ce cadeau du poulpe serait pour Giulietta.
Le visage illuminé d’un sourire il croisa Andrea qui, ayant fini sa journée, avait le front et les joues parsemés de traces de farine. Giuseppe maintint la pierre précieuse bien cachée dans le creux de sa main et salua le boulanger d’un signe de la tête. Puis le jeune pêcheur s’approcha, le cœur battant, de la maison blanche où vivait celle dont il était épris. Sans filet, mais muni de sa pierre précieuse, il espérait gagner le cœur de Giulietta. Il frappa à la porte.
La nuit venait de tomber mais Giuseppe était baigné dans la lumière verte de la pierre comme dans un manteau de jeunes feuilles printanières. Giulietta ouvrit la porte et lui sourit. On eût dit qu’elle l’attendait, que sa présence n’avait rien d’inaccoutumée à ses yeux. Ce que ne savait pas le jeune pêcheur, c’est que son amour était partagé par celle qu’il aimait.
Giuseppe ouvrit sa main. La pierre précieuse avait disparu mais la main de Giulietta était déjà dans la sienne. Et le cœur de la jeune femme battait dans sa paume comme un cadeau inestimable.


© Thibault Marconnet

le 04 décembre 2015



Marc Chagall, Le paysage bleu, 1949

lundi 30 novembre 2015

Le Vide repeuplé

Thibault Marconnet, Soleil de nuit I, 26 novembre 2015


Chair et Sang
valsent dans mon être.
Dans la nuit permanente
où s’englue notre conscience,
celui qui bavait dans le ventre du Monde
s’est étouffé dans ses langes.

L’homme qui parlait en moi
de la rosée fragile
qui se tient suspendue
aux paupières :
celui-là n’est plus.
Il faudra m’exister à nouveau
et me rompre dans une eau de lune.

Dans les épines de la peau
s’envolent les glaires magnétiques
et que respirent les yeux perdus
sur l’oreiller de la folie
qu’une lèvre inquiète
retrousse.

J’ai longtemps prêché dans le Vide
et me trompais de destination.
Ma parole naît dès lors
dans le sein de mon Vide :
terre d’orages aux fibres de cendres
parcourue de longs tremblements carnassiers
que la plume d’un œil soulève.


© Thibault Marconnet

2007


Thibault Marconnet, Soleil de nuit II, 26 novembre 2015

vendredi 20 novembre 2015

Lettre à Rūmī

Djalāl ad-Dīn Muhammad Rūmī




« Élève tes mots, pas le son de ta voix. C’est la pluie qui fait pousser les fleurs et non le tonnerre. »
Djalāl ad-Dīn Muhammad Rūmī

           
                        Cher Rūmī,

Peut-être es-tu auprès de tes frères derviches à tournoyer dans la nuit du vin et le feu de la danse pour célébrer la musique des planètes et la ronde des atomes. Quoi qu’il en soit, je t’espère en paix. Ici, les ennemis de l’Homme continuent de tuer et d’éclabousser le soleil de sang. Apôtres de la destruction, leur seul véritable cri de ralliement est : « Vive la mort ! » Ils ne savent même pas qui tu es, quels furent ta sagesse et ton amour, toi le maître soufi, l’homme de paix, le poète du cosmos et le chantre du divin en l’Homme. Que tu sois du XIIIe siècle importe peu : un vivant tel que toi ne meurt pas. Je ne sais où cette lettre te parviendra, sur quelle route poussiéreuse et sous quelle lune, mais je fais confiance aux étoiles d’où nous provenons tous : elles sauront l’acheminer jusqu’à toi.
Un écrivain grec du XXe siècle et que tu ne connais peut-être pas, Níkos Kazantzákis, a écrit quelque part : « Nous humanisons Dieu au lieu de déifier l’Homme. » Voilà qui devrait trouver résonance en toi. À l’heure où je t’écris, beaucoup de peuples vivent dans la peur, la douleur et la peine car les assassins sans foi rôdent et sèment la mort partout où ils le peuvent. Tu dois certainement avoir le cœur déchiré face à une telle ignominie. Le mystique Hallâj, que tu admirais, avait déjà été condamné à mort en son temps parce qu’il avait proclamé en place publique : « Je suis la Vérité (Dieu) ! » Superbe intuition de poète, qui a su relier le Ciel à la Terre dans la compréhension que le créateur et la créature ne font qu’un ! Et la poésie, fille sauvage et libre qui se rit de tous les dogmes religieux, sera toujours une insulte pour ceux qui aiment détruire. Car elle est, au sens le plus ancien, l’acte de créer par excellence.
Vénérable Rūmī, si je m’adresse à toi c’est pour te remercier de tous ces fruits de beauté, toutes ces semailles de lumière que tu as prodigués à tes frères et sœurs en humanité. Pour ma part, je ne suis pas croyant mais je suis pour la liberté de chacun à vivre pleinement sa foi. Et je suis fatigué, assommé par les adversaires de l’humanité qui prennent plaisir dans le meurtre de leurs semblables. Pour parler vrai je me moque bien qu’il y ait ou non des dieux, car ce que je sens au plus profond de ma chair c’est que l’Homme doit retrouver, ici et maintenant, sa place au centre du Soleil.
La paix soit sur toi, cher prince des poètes et digne fils des étoiles.
Puisse-t-elle également régner un jour en nos cœurs meurtris.
Fraternellement, je te salue.

Thibault


© Thibault Marconnet

le 20 novembre 2015


« Le Cantique des oiseaux » d’Attar – « Sceau salomonique », vers 1645

samedi 14 novembre 2015

Les mots

Thibault Marconnet, Déchirure des mots, avril 2010

Depuis des milliers d’années les mots doux sont en guerre avec les gros mots. Et, comme les mots doux ont un caractère résolument pacifiste, ils lancent des fleurs qui sont souvent piétinées par les lourds sabots des gros mots. Les mots lourds, austères et rigides, essayent tant bien que mal de faire respecter un minimum d’ordre au sein de ces conflits qui font couler beaucoup d’encre.
Sur le fil d’une plume les mots légers, quant à eux, s’épanouissent au soleil et fraternisent bien souvent avec les mots doux que les bouches des amants s’échangent entre deux étreintes, entre deux baisers. Les mots légers sont habillés d’un fin manteau de soie bleue et dorée. Les mots doux, d’un léger voile. De leur côté, les gros mots sont toujours nus et sales : ils aiment à se rouler dans la crasse et la boue, laquelle éclabousse bien souvent ceux qui les reçoivent. D’ailleurs, les gros mots s’introduisent chez les gens sans aucune délicatesse et plus ils font mal, mieux ils se portent.
Les mots lourds sont vêtus avec la pompe et le sérieux des habits de magistrats. Les mots graves, plus anciens, ont pour but de les seconder dans leur tâche afin que la loi de la jungle soit contrecarrée le plus possible. Ce qui est loin d’être aisé avec la brutalité et le sans-gêne dont font preuve les gros mots. 
Dans ces différentes communautés, il ne faudrait pas confondre les mots crus avec les gros mots car leurs intentions ne sont pas les mêmes. Les mots crus vivent également nus mais tiennent à garder une certaine élégance et ne sont pas là pour salir. Il arrive même qu’ils accompagnent les mots doux pour mettre un peu de piment au corps à corps torride et épicé des amants. Tout est question de dosage et d’accord entre les individus. Pour ce qui est des mots légers, ils flottent dans l’air avec l’ivresse des bulles de champagne et sont un réconfort pour les affligés. 
Il y a aussi les mots dits et les mots tus. Et les mots tus, comme leur nom l’indique, tuent bien souvent à force de n’être pas dits. Et puis, dans cette farandole bigarrée, on trouve également les mots faux et les mots vrais. Ils ne sont pas toujours faciles à distinguer les uns des autres. Les mots faux vivent sur des langues de bois tandis que les mots vrais ont leur place dans le cœur. 
Au sein de cette foule de mots divers, il est parfois difficile de choisir lesquels prononcer et, comme pour l’intention, c’est surtout le ton qui compte, la façon de les dire et la situation présente dans laquelle ils sont formulés.
Dans ce monde de brutes, les mots doux ont la vertu de faire du bien à l’âme. Alors, faisons en sorte de les offrir plus souvent à ceux que nous aimons. Le mot de la fin viendra bien assez tôt.


© Thibault Marconnet

le 13 novembre 2015

Thibault Marconnet, Déchirure des mots II, avril 2010

samedi 7 novembre 2015

La sirène

Lisbonne, la sirène sortie des eaux du Tage, octobre 2015



Au soleil poudreux du matin le Tage brillait, blanc et bleuté comme le ventre d’une baleine endormie. Manoel marchait sur la colline du Bairro Alto, traversant des ruelles dont les murs s’effritaient ainsi que des poissons qu’on écaille. La faïence des azulejos portait d’ailleurs témoignage du proche océan : bleu de l’eau et blancheur de l’écume. Du linge bariolé pendait aux fenêtres, des femmes se saluaient d’une maison à l’autre, étouffant un bâillement sur la paume de leurs mains rongées par les lessives. Manoel, narines grandes ouvertes, aspirait à pleins poumons les odeurs de café, de tabac, de sel, de linge mouillé, de savon, de friture qui s’étendaient dans ce quartier populaire de la vieille Lisbonne.








Il avait rendez-vous avec José, le vieil anarchiste de la Praça das Flores. Ce dernier, assis sur son banc coutumier, la pipe aux lèvres, interpella le promeneur matinal :
« Hé, Manoel ! J’ai bien cru que tu n’allais jamais venir. Suis-moi, on va aller boire un bon café bien noir histoire de nous remettre les idées en place.
- Salut José ! Comment vas-tu, vieux frère ? »
Les deux hommes se serrèrent la main avec chaleur.







« Dis-moi Manoel, est-ce que tu as vu la sirène ce matin ? Ça fait des jours que je guette son apparition.
- Tu veux parler d’Ofélia, la sirène du Tage ? Non, je ne l’ai pas vue. Elle doit sans doute se cacher, répondit l’autre.
- C’est embêtant quand même, marmonna le vieux José en grattant sa tignasse ébouriffée du bout des ongles. J’ai l’impression qu’elle ne veut plus se montrer. Tu crois qu’on lui a fait peur ? demanda José.
- Possible, avec les hurlements stridents des sirènes de la police, ça ne doit pas vraiment lui donner envie de sortir sa tête hors de l’eau.
- N’empêche, Manoel, son chant me manque sacrément… Qui va offrir de la poésie aux gens si elle a décidé de ne plus chanter ? Ah ! bougres de satanés flics avec leurs maudites sirènes du diable ! tempêta le vieil anarchiste. Ma parole, on se croirait à New York ! m’a dit mon frère Luis la dernière fois qu’il est venu me voir depuis les États-Unis.
- C’est bien malheureux José, mais que veux-tu qu’on y fasse ?
- Viens Manoel, toi et moi on va s’asseoir sur ce banc et on va rêver si fort que la sirène finira bien par revenir. »




Sous un arbre centenaire, à défaut du chant tant attendu de la sirène, Manoel et José eurent droit comme concert au barrissement laid et vulgaire d’un gros paquebot de plaisance qui mouillait dans le port. Alors, d’un accord tacite, nos deux amis se bouchèrent les oreilles pour continuer de rêver en paix.


© Thibault Marconnet

le 06 novembre 2015













samedi 10 octobre 2015

Aux yeux de tous

David Low, Rendezvous, 20 septembre 1939


Isaac Steinowicz était un juif athée. Natif de Varsovie, ce vieil homme avait connu l’invasion de la Pologne par les armées soviétiques et nazies ; puis, après la chute du IIIe Reich, il avait vécu sous la botte communiste. Nous le rencontrâmes plusieurs fois dans des cafés de la capitale polonaise au cours des années 90 où il aimait parler de son passé, en dérouler l’étonnante pelote devant nos yeux de jeunes intellectuels occidentaux qui n’avions pas connu la guerre et qui rêvions bêtement de sensations fortes comme un puceau songe à perdre son encombrante virginité mais sans oser se mettre nu. Isaac était un vieillard digne et élégant, respecté par la plupart et secrètement haï par certains, ce dont il se moquait éperdument. Chaque fois que nous le rencontrions, à la terrasse ou dans la salle de son café habituel, il nous accueillait avec un sourire vigoureux et franc, se tenant bien droit. Il avait toujours avec lui un vieux cartable élimé, usé jusqu’à la corde, qu’il trimballait et qui contenait divers carnets de survivance tenus sous l’occupation nazie. Quand il nous contait son histoire, il arrivait qu’il y piochât quelques passages pour illustrer son propos et le rendre plus vivant à nos yeux. C’est ainsi que, peu à peu, nous apprîmes le récit de sa vie.
Lorsque les troupes hitlériennes édifièrent le mur honteux du ghetto de Varsovie, Isaac Steinowicz, quant à lui, avec l’insoumission qui le caractérisait, avait refusé d’obéir aux occupants nazis et, plutôt que de se laisser enfermer dans ce faubourg de l’enfer, il avait pu se cacher dans la ville même, chez Anita, sa compagne de l’époque qui n’avait pas hésité une seconde à accueillir l’homme qu’elle aimait pour qu’il s’abritât de ses adversaires déloyaux. Isaac avait vécu là durant toute l’occupation nazie, le ventre constamment noué par la peur d’être découvert. Car, s’il était forte tête, il n’en demeurait pas moins un homme soumis aux mêmes émotions que ses semblables. Isaac aimait la vie par-dessus tout et pour rien au monde il n’aurait voulu qu’on la lui retirât. Son seul réconfort, durant ces années de cache-cache avec l’occupant, avait été de tenir scrupuleusement un “journal de survie en milieu hostile” ainsi qu’il se plaisait à nous le définir. Alors nous avions droit, entre deux cognacs avalés d’un trait, à la lecture de quelques morceaux savoureux. Chez lui, la légèreté l’emportait toujours sur la gravité. Il avait ce secret de savourer pleinement une vie qui aurait pu lui être ôtée à plusieurs reprises. Alors, alerte et enjouée, sa voix se réveillait et résonnait dans tout le café :

« Quelle plaie que d’être enfermé alors que la lune est pleine et que la ville est là devant mon regard, étendue comme une femme voluptueuse… Les rats, eux, peuvent au moins sortir la nuit, faire la noce parmi les poubelles et se dégourdir les pattes. Il n’y a pas encore de nazis dans la confrérie des chats pour leur imposer un stupide couvre-feu ou tout simplement pour vouloir les exterminer jusqu’au dernier. Entre eux, l’équilibre naturel est tout instinctif. Tandis que moi, Isaac Steinowicz, qui ne croit même pas au dieu d’Abraham et de Moïse, je dois me cacher, plus craintif qu’une souris. Et, qui plus est, en plein cœur de la souricière ! Mais peut-être est-ce finalement la meilleure cachette possible : vivre au nez et à la barbe de tous dans le centre de Varsovie, chez une jeune femme polonaise qui m’aime pour ce que je suis, à savoir un homme dont elle se moque bien qu’il soit “casher” ou “aryen” : un homme qui aime le goût fruité de sa peau blonde et qui lui fait l’amour pour le simple plaisir de s’unir à elle. Car j’aime Anita, malgré toutes ses petites manies, comme celle de me faire éteindre brutalement ma cigarette et de fermer à toute volée la fenêtre une fois la nuit tombée. Oh, je sais que c’est pour mon bien alors je suis prêt à tout lui pardonner. Et pourtant, malgré cette fichue peur qui me tenaille, envoyer ma fumée de cigarette à la face des esprits faibles qui se dandinent au pas de l’oie, voilà qui me ferait bien rire ! Mais cela signifie mourir et je m’y refuse totalement. Alors j’essaie d’être sage et prudent pour ma petite Anita, et surtout pour moi-même car je n’ai pas une vocation de martyr. Oh, qu’on n’aille pas croire par ces mots que je n’éprouve aucune compassion envers ceux de ma “race” qui, parqués dans le ghetto de Varsovie au milieu du froid, de la boue, de la désespérance et de la neige, attendent leur mort du jour au lendemain. Je pense souvent à eux, et j’ai le cœur qui se serre comme si un infect salopard me le broyait entre ses deux mains gelées. Mais qu’y puis-je ? “Suis-je le gardien de mon frère” comme dirait l’autre ? Ce n’est tout de même pas de ma faute si la Société des Nations tremble de peur devant ce morveux hystérique qu’on appelle le Führer. À eux de venir nous aider, plutôt que de parler de paix à ceux qui meurent sous les coups. Chez Anita, je suis un peu dans la même situation que “la lettre volée” dans la nouvelle éponyme d’Edgar Allan Poe : tellement exposé aux regards qu’on ne me remarque même pas. »

Voilà le genre de considérations qui se trouvaient consignées dans ses carnets de reclus et dont Isaac nous faisait part, le visage animé par les verres de cognac, oscillant toujours entre la plus noire tristesse et la joie la plus éclatante : celle que constituait pour lui le fait d’être encore en vie et d’avoir déjoué tous les pièges ; d’avoir, en somme, fait mentir les prétentions destructrices de l’ennemi, cette grande tabula rasa à l’égard de tous ceux qui leur déplaisaient : prisonniers politiques, droits communs, juifs, tziganes, homosexuels, témoins de Jéhovah, etc. Ses mains s’activaient, dessinant des arabesques dans l’air et, cigarette aux lèvres, il nous lisait d’autres extraits de ses carnets :

« Le mieux, mon bonhomme, ce serait d’être dans le soleil, en plein dans la boule de feu. Personne ne peut le regarder en face, alors s’il existe un endroit idéal pour se cacher de tous c’est bien celui-là. Seulement voilà, toi, Isaac, dans ta faible condition d’homme tu ne peux pas te cacher dans le soleil, mais tu as pour toi la chance de vivre parmi un troupeau d’aveugles. Il faut croire que je compte beaucoup aux yeux d’Hitler pour que moi, petit juif athée de Varsovie, caché dans le lit ou le grenier d’une femme (quand ce n’est pas dans son sein), je lui sois si insupportable qu’il veuille à ce point me faire la peau. Après tout, qu’est-ce que je lui ai fait à ce moustachu nerveux pour qu’il gueule comme ça ? Est-ce ma seule existence qui te constipe à ce point, toi le nouvel empereur de l’Allemagne, toi le guide des brebis égarées ? À d’autres ! Je ne savais pas que j’avais un tel pouvoir : chaque fois que j’allume le poste de radio, je t’entends aboyer comme un roquet à qui l’on aurait écrasé la queue. T’ai-je donc marché sur la queue pour que tu couines à ce point, toi le pigeon déguisé en aigle impérial ? »

Isaac Steinowicz aimait nous voir sourire à la lecture de ces saillies. Aussi fou que cela puisse paraître aux yeux de tous, ce vieillard au regard de jeune homme avait survécu à l’occupation nazie, dans des conditions pour le moins risquées. Après la débâcle des hordes hitlériennes, Staline avait pu installer durablement son pouvoir totalitaire en Pologne. Ayant un don certain pour l’écriture, Isaac trouva du travail dans divers journaux car sa plume satiriste réjouissait les lecteurs et les vengeait de cette nouvelle oppression qui voulait faire le bonheur de l’humanité à grand renfort d’exécutions sommaires. À cette époque, il valait mieux s’avancer masqué pour ne pas finir au goulag ou une balle logée droit dans la nuque. Alors Isaac raillait le capitalisme pour donner le change : c’était sa monnaie de singe pour berner le pouvoir en place. Mais les lecteurs avertis savaient lire entre les lignes tous les traits d’esprit dont Isaac faisait preuve envers le “petit père des peuples” qu’il n’épargnait guère, mais avec une subtilité qui mystifiait jusqu’aux plus zélés des agents communistes.
Puis, comme tout doit finir un jour, survint l’effondrement du grand colosse rouge aux pieds d’argile. Isaac Steinowicz avait défié la folie de deux hommes sans faire de vagues et il était encore en vie. Il arrivait parfois que, passant par là, une des ses connaissances le coupât dans son élan en lui disant amicalement : « Alors mon vieux Isaac, toi tu as vraiment la berakha pour t’être sorti de tout ce fourbi. Ma parole, c’est Yahvé en personne qui t’a élu ! » Et le vieux juif athée de répondre tranquillement : « Non, Moishe, je ne suis pas un élu et puis comme tu le sais je ne suis pas croyant. Seulement j’ai été plus rusé que mes ennemis et durant toutes ces années je n’ai fait confiance qu’en moi-même. Alors j’ai vécu comme un renard dans leur basse-cour et aujourd’hui la volière est vide et ils sont tout déplumés. Ils étaient trop bêtes, voilà tout. On ne parie pas au poker quand on n’a en mains qu’une paire de valets ! »
Voici ce que répondait Isaac Steinowicz à son interlocuteur en nous lançant un clin d’œil complice, avec sur les lèvres le sourire malicieux de celui qui ne croit en rien si ce n’est en sa simple force de vivre.


© Thibault Marconnet
le 09 octobre 2015


David Low, The Harmony Boys, 02 mai 1940

vendredi 25 septembre 2015

Le poète sans dieu

Camille Corot, L'Étoile du berger, 1864


Les feuilles des oliviers frémissaient comme des pièces d’argent dans la brise du soir, les hauts cyprès se découpaient sur un ciel de pleine lune ainsi que des veilleurs immobiles ; et un parfum de jeune vigne se répandait dans la verte Toscane. La ville de San Gimignano bruissait de mille sons : parlers chantants des habitants, résonance des pavés, abois de chiens, cris d’amour des chats en rut ; et chants nocturnes des moines dans la vieille église aux vitraux à demi éclairés par quelques cierges, dont la fumée noircissait les murs. En cette heure vespérale, Castagno, le poète, cheminait sur une colline avoisinante, égrenant des vers dans sa tête comme d’autres des chapelets au bout de leurs doigts raides.
Aux abords de cette ville chrétienne, Castagno gardait ses distances car, n’étant pas croyant, il savait trop bien à quel danger il s’exposait dans cette Toscane du XVIe siècle, où ses poèmes licencieux étaient mal vus par le pouvoir ecclésiastique.
« Qu’ils chantent donc pour leur crucifié ! disait Castagno dans son for intérieur. Lorsque les inquisiteurs allument des bûchers, ils ne pleurent pas sur les hommes dont ils brûlent la chair en toute impunité au nom même de celui qu’ils adorent. Et moi qui ai le malheur d’écrire des poésies sur la prodigieuse nature, sans jamais parler de leur dieu, ils me feraient payer cher ma présence en ces lieux. Païen ! hérétique ! j’en ai assez entendu comme cela. »
Ce disant, il but une rasade de Carmignano, ce vin toscan fort réputé pour son arôme et son ancienneté. À la lueur de la lune, Castagno sortit des feuillets de son vieux sac de voyage, installa sa plume et son encrier près de lui et, assis dans l’herbe, se mit à écrire :

« Le vin des hommes
C’est le sang répandu
Au pied des étoiles
Par les inquisiteurs de Rome

L’herbe rouge veut son dû
Et face aux cadavres les yeux se voilent
Moi je chante la nature
Avec l’âme païenne de ma lyre

Car seule l’énergie des pensées
A vertu d’élargir l’azur
Et de célébrer la beauté du délire

Lune pleine comme le pain rond de mon village
Je te salue, sœur de lait de la nuit
Femme au généreux corsage
Dans mon cœur déraciné
Ta lumière blanche est un fruit. »

Après avoir écrit ces vers, Castagno se sentit en paix avec l’univers. Il mit son sac sur ses épaules, écouta avec un vague sourire les derniers chants des moines dont le son se perdait dans la nature. L’âme de Castagno était rouge comme le vin de Carmignano dont le feu réchauffait sa poitrine. Il prit son bâton de pèlerin sans dieu, de poète païen, et marcha longtemps dans la lumière laiteuse comme un enfant boit à longs traits au sein de sa mère.


© Thibault Marconnet

le 25 septembre 2015


Camille Corot, Souvenir de Toscane, eau-forte, 1845