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mercredi 5 mars 2014

Les mots (Sylvia Plath)

James Abbott McNeill Whistler, Note in Red: The Siesta, 1883-1884


Haches
Qui cognent et font sonner le bois,
Retentir les échos !
Echos partis
Gagner les lointains comme des chevaux.

La sève
Comme des larmes coule comme
L’eau s’évertue
A rétablir son miroir
Au-dessus du rocher

Effondré, retourné,
Crâne blanc
Que mord la mauvaise herbe.
Après des années je
Les retrouve sur le chemin –

Secs, sans cavalier, les mots
Et leur galop infatigable
Quand
Depuis le fond de l’étang, les étoiles
Régissent une vie.



James Abbott McNeill Whistler, Red and Pink: The Little Mephisto, 1884


James Abbott McNeill Whistler, Nocturne in Blue and Gold - Old Battersea Bridge, 1872-1875



© Sylvia Plath

(in Ariel, p. 105)


Sylvia Plath

Extrémité (Sylvia Plath)

James Abbott McNeill Whistler, Nocturne: Blue and Silver - Chelsea, 1871


Voici parfaite la femme.
Mort,

Son corps arbore le sourire de l’accomplissement ;
L’illusion d’une nécessité grecque

Flotte parmi les volutes de sa toge ;
Ses pieds

Nus semblent dire :
Nous sommes arrivés jusqu’ici, c’est fini.

Chaque enfant mort lové, serpent blanc,
Un à chaque petit

Pichet de lait, vide dorénavant.
Elle les a repliés

Dans son corps comme des pétales
De rose se ferment quand le jardin

Se fige et que les odeurs saignent
Aux gorges douces et profondes de la fleur de nuit.

Rien ne saurait toucher ni attrister la lune
Qui regarde sans broncher depuis sa cagoule d’os.

Elle a l’habitude de ce genre de chose.
Et ses ténèbres craquent, et ses ténèbres durent.


James Abbott McNeill Whistler, The Gold Scab, 1862


 © Sylvia Plath

(in Ariel, p. 103-104)

Coquelicots en juillet (Sylvia Plath)


James Abbott McNeill Whistler, Caprice in Purple and Gold: The Golden Screen, 1864


Petits coquelicots, petites flammes d’enfer,
Vous ne faites pas mal ?

Vous tremblez. Je ne sais pas vous toucher.
Je mets les mains dans les flammes. Rien ne brûle.

Et cela m’épuise de vous regarder
Trembler comme ça, rouge vif et froissés comme une bouche.

Une bouche que l’on vient d’ensanglanter.
Oh petites jupes sanglantes !

Il y a des vapeurs que je ne peux toucher.
Où est votre opium, où sont vos capsules écœurantes ?

Si je pouvais saigner, ou dormir ! –
Si ma bouche pouvait épouser une blessure pareille !

Ou vos sucs distiller pour moi, dans cette capsule de verre,
Une stupeur, un apaisement.

Mais pas de couleur. Pas de couleur.



James Abbott McNeill Whistler, Nocturne in Grey and Gold: Chelsea Snow, 1876


© Sylvia Plath

(in Ariel, p. 100)

Ballons (Sylvia Plath)

James Abbott McNeill Whistler, Nocturne in Black and Gold : The Falling Rocket, 1875


Ils vivent chez nous depuis Noël,
Limpides, candides,
Ovales en leur âme animale,
Ils occupent la moitié de l’espace,
Mouvants, se frottent contre la soie

D’invisibles courants d’air,
Poussent un cri et éclatent
Quand on les attaque, paf, se mettent au repos.
Tête de chat jaune et poisson bleu –
Nous vivons avec de drôles de lunes

Ça vaut mieux que des meubles morts !
Des murs blancs, des paillassons
Et ces globes de légèreté,
Voyageurs, rouges et verts
Qui ravissent

Le cœur comme des bons vœux, des paons
En liberté dont une plume
Forgée dans le métal céleste
Bénit notre vieille terre.
Ton petit frère

Fait couiner
Son ballon comme un chat.
Est-ce parce qu’il voit
De l’autre côté un monde rose qu’il l’amuserait de manger,
Il mord

Et se rassoit,
Cruche rebondie,
Pour contempler un monde clair comme de l’eau.
Un lambeau rouge
Serré dans son petit poing.


Odilon Redon, Le rêve, 1904



© Sylvia Plath

(in Ariel, p. 98-99)

Les mannequins de Munich (Sylvia Plath)

Odilon Redon, Le vitrail, dit aussi Le jardin mystérieux, 1905


La perfection est atroce, elle ne peut pas avoir d’enfants.
Froide comme une bourrasque de neige, elle colmate les entrailles

Là où les cyprès sifflent comme des hydres.
L’arbre de vie, l’arbre de vie

Libère chaque mois sa lune, en vain.
Le flux de sang est flux d’amour,

Sacrifice absolu.
Cela signifie : il n’y aura d’autre idole que moi,

Moi et toi.
Alors, pris à leur charme sulfureux, leurs sourires,

Ces mannequins font ce soir leur révérence
A Munich, morgue entre Paris et Rome,

Nus et lisses sous leurs fourrures,
Sucettes juchées sur un bâton d’argent,

Insupportables et sans cervelle.
La neige déverse ses lambeaux de ténèbre,

Il n’y a personne alentour. Dans les hôtels
Des mains doivent ouvrir des portes,

Déposer pour qu’on les lustre au cirage noir
Des chaussures où enfouir demain de larges orteils.

Oh l’ennui de ces fenêtres casanières,
Ces dentelles de bébé, ces feuilles de houx en sucre,

Ces gros Allemands qui dorment dans leurs chopes toujours pleines.
Et ces téléphones noirs accrochés à leur clou

Et qui scintillent
Et qui scintillent et qui digèrent

Le silence. La neige n’a pas de voix.


Odilon Redon, Silence, 1900


 © Sylvia Plath

(in Ariel, p. 92-93)



Sylvia Plath et son sourire comme une virgule de lumière

Petite fugue (Sylvia Plath)

Odilon Redon, Tête laurée derrière une grille, 1882



Le cyprès agite ses doigts noirs ;
Des nuages froids glissent par-dessus.
Ainsi les sourds-muets, en pure perte,
Font-ils signe aux aveugles.

J’aime ces appels obscurs.
L’anonymat de ce nuage informe à présent !
Aussi blanc que le blanc de l’œil !
L’œil du pianiste aveugle

Qui partageait ma table pendant cette traversée.
Il cherchait sa nourriture
Du bout des doigts qu’il avait en museaux de fouines.
Je ne pouvais pas ne pas le regarder.

Il entendait parfait Beethoven :
Cyprès noir, nuage blanc,
Toutes ces complications d’horreur.
Les doigts piégés dans un tumulte de clefs.

Ainsi les aveugles ont-ils le sourire
Vide et idiot comme une assiette.
Je suis jalouse de tant de bruit,
De la haie de cyprès de la Grosse Fugue.

La surdité, c’est autre chose.
Quelle sombre cheminée, mon père !
J’ai ta voix plein les yeux,
Noire, entourée d’arbres, comme dans mon enfance,

Les cyprès en rangs de tes ordres,
Gothiques, barbares, allemands.
Les morts en pleurent encore.
Je ne suis coupable de rien.

Le cyprès, mon Sauveur d’alors,
N’est-il pas aussi torturé ?
Et toi, pendant la Grande Guerre
Tu découpais des saucisses

Chez ce traiteur californien !
Leur couleur hante mon sommeil,
Rouge, marbrée comme des cous tranchés.
Il y avait un tel silence !

Le grand silence d’un autre ordre.
J’avais sept ans, je ne savais rien.
Le monde avait lieu.
Toi tu n’avais qu’une jambe, et la pensée prussienne.

Aujourd’hui des nuages semblables
Déploient leurs linceuls vacants.
Tu n’as rien à dire ?
Moi je boite de la mémoire.

Je me souviens d’un œil bleu,
D’une mallette de mandarines.
Alors il y avait quelqu’un !
Et la mort a ouvert, noire comme un arbre noir.

Je survis à tout ce temps-là,
J’organise mes matinées.
Voilà mes doigts, et voici mon bébé.
C’est une robe de mariée si blême, ces nuages.



Odilon Redon, Les yeux fermés, 1899

 © Sylvia Plath

(in Ariel, p. 87-89)

La lune et le cyprès (Sylvia Plath)


Odilon Redon, Prophète, 1895



Cette lumière est celle de l’esprit, froide et planétaire,
Et bleue. Les arbres de l’esprit sont noirs.
L’herbe murmure son humilité, dépose son fardeau de peine
Sur mes pieds comme si j’étais Dieu.
Une brume capiteuse s’est installée en ce lieu
Qu’une rangée de pierres tombales sépare de ma maison.
Je ne vois pas du tout où cela peut mener.

La lune n’offre aucune issue, c’est un visage morne
D’une blancheur d’os effroyable.
Elle traîne derrière elle l’océan comme un crime obscur ; elle est calme,
Trou béant de désespoir total. J’habite ici.
Deux fois tous les dimanches les cloches ébranlent le ciel –
Huit langues puissantes annoncent la Résurrection.
A la fin, seul vibre le son grave de leur renommée.

Le cyprès se dresse alors, gothique.
Aux yeux levés sur lui, il désigne la lune.
La lune est ma mère. Elle n’a pas la patience de Marie.
Son vêtement bleu laisse échapper chauves-souris et hiboux.
Je voudrais tellement pouvoir croire à la tendresse –
Au visage de cette effigie, adouci par la lueur des cierges,
Qui poserait sur moi son regard bienveillant.

Je suis tombée de trop haut. Des nuages fleurissent,
Mystiques et bleus, à la face des étoiles.
Dans l’église les saints doivent être tout bleus,
A frôler les bancs glacés de leurs pieds délicats,
Et leurs mains et leur visage tout engourdis de sainteté.
La lune ne voit rien de tout cela. Elle est chauve, elle est cruelle.
Et le message du cyprès n’est que ténèbres – ténèbres et silence.


Odilon Redon, Fleur du marécage, 1884-1885


Odilon Redon, L'enfant prédestinée, dit aussi Ophélie, 1904-1905


© Sylvia Plath

(in Ariel, p. 56-57)


Sylvia Plath en 1954

Méduse (Sylvia Plath)


Odilon Redon, Chaudron de la sorcière, 1879


Loin de cette langue de terre obstruée de cailloux,
Tournant de l’œil à la vue des cannes blanches,
Recueillant l’incohérence de l’océan au creux de l’oreille,
Tu héberges le trouble en ta tête – sphère divine,
Cristallin charitable,

Pendant que tes doublures
S’accrochent frénétiquement à l’ombre de ma coque,
Pressantes comme des cœurs,
Stigmates rouges en plein centre,
Et chevauchent les flots déchirés jusqu’au plus près du point de départ,

Laissant flotter leur chevelure de Sauveur.
Me suis-je vraiment tirée d’affaire ?
Le fil de ma pensée s’entortille autour de toi,
Vieil ombilic ventouse, câble transatlantique,
Et mon esprit se préserve, il semblerait, par pur miracle.

En tout cas, tu es toujours là,
Souffle fébrile au bout de ma ligne,
Rondeur aqueuse qui se précipite,
Ravie, reconnaissante, sur la perche que je n’ai pas tendue,
Et tu touches et tu suces.

Je ne t’ai pas appelée.
Je ne t’ai même jamais sonnée du tout.
Pourtant, pourtant,
Tu t’es lancée sur moi à toute vapeur,
Avec ton rouge gluant, placenta

Paralysant les ardeurs des amants.
Cobra illuminé
Du souffle arraché aux cloches sanglantes
Des fuchsias. Je ne respirais plus,
Morte, fauchée.

Surexposée comme un rayon X.
Pour qui donc te prends-tu ?
Une hostie, une ortie, une adipeuse Marie ?
Tu ne me feras plus rien avaler,
Bouteille dans quoi je vis,

Vatican de malheur.
Ce bain chaud salé me rend malade à crever.
Tes désirs verts comme des eunuques
Sifflent mes péchés.
De l’air, va-t-en, tu poisses, tentacule !

Il n’y a rien entre nous.


Odilon Redon, La mort verte, 1905


 © Sylvia Plath

(in Ariel, p. 54-55)


Sylvia Plath avec ses deux enfants, Nicolas et Frieda, en 1963

mardi 4 mars 2014

Mort & Cie (Sylvia Plath)


Léon Spilliaert, La nuit



Deux, bien sûr, ils sont deux.
Ça paraît tout à fait évident maintenant –
Il y a celui qui ne lève jamais la tête,
L’œil comme une œuvre de Blake,
Et affiche

Les taches de naissance qui sont sa marque de fabrique –
La cicatrice d’eau bouillante,
Le nu
Vert-de-gris du condor.
Je suis un morceau de viande rouge. Son bec

Claque à côté : ce n’est pas cette fois qu’il m’aura.
Il me dit que je ne sais pas photographier.
Il me dit que les bébés sont tellement
Mignons à voir dans leur glacière
D’hôpital : une simple

Collerette,
Et leur habit funèbre
Aux cannelures helléniques,
Et leurs deux petits pieds.
Il ne sourit pas, il ne fume pas.

L’autre si,
Avec sa longue chevelure trompeuse
Salaud
Qui masturbe un rayon lumineux,
Qui veut qu’on l’aime à tout prix.

Je ne bronche pas.
Le givre crée une fleur,
La rosée une étoile,
La cloche funèbre,
La cloche funèbre.

Quelqu’un quelque part est foutu.


Odilon Redon, Le Monstre



© Sylvia Plath

(in Ariel, p. 45-46)

Odilon Redon, La mort d'Ophélie, 1905



Sylvia Plath, 1953

Berck-Plage (Sylvia Plath)



I


C’est donc cela, la mer, cette immensité hors d’usage.
Le cataplasme du soleil ne peut rien contre ma brûlure.

Dans l’air fusent les couleurs électriques de sorbets
Puisés dans la glace par les mains gercées de filles blêmes.

Pourquoi est-ce si calme, que veut-on nous cacher ?
J’ai mes deux jambes et le sourire pour avancer.

Une épaisse couche de sable étouffe les vibrations ;
Elle s’étend sur des kilomètres et des kilomètres,

Et les voix flottent, immatérielles, diminuées de moitié.
Le regard vient heurter contre ces surfaces lisses

Qui renvoient comme un boomerang leur vision blesser l’œil.
Faut-il s’en étonner si lui porte des lunettes noires ?

Faut-il s’en étonner s’il a opté pour une soutane ?
Ceux qui s’occupent de rassembler leur butin de sardines

Lui présentent la muraille de leur dos.
Ils manipulent les losanges vert et noir comme les morceaux d’un corps.

La mer aux serpents nombreux qui avait créé ces cristaux
Se retire en rampant et siffle longuement sa détresse.


Odilon Redon, Les épines rouges, 1899


 II


Cette botte noire n’a aucune pitié pour personne,
C’est le corbillard d’un pied mort,

Le noble pied mort et amputé de ce prêtre
Qui sonde maintenant le puits de son livre,

Le paysage en relief des caractères imprimés.
Des bikinis obscènes se cachent dans les dunes,

Des seins, des fesses : une confiserie
Dont les cristaux de sucre titillent la lumière.

Alors qu’une eau verte ouvre un œil
Malade de tout ce qu’il a englouti –

Des bras, des jambes, des images, des cris. Derrière les bunkers de béton
Deux amants se décollent de leur étreinte.

Oh faïence blanche de la mer,
Que de soupirs ravalés, que de sel au fond de la gorge…

Et celui qui regarde, tremblant,
Tendu comme une longue étoffe

Entre une virulence immobile
Et une herbe touffue comme une toison pubienne.


Odilon Redon, La naissance de Vénus, 1910


 III


Aux balcons de l’hôtel les choses brillent.
Les choses, les choses –

Des fauteuils roulants aux tubes d’acier, des béquilles en aluminium.
Et la grande douceur du sel. Pourquoi devrais-je marcher

Plus loin que le brise-lames jonché de coquillages ?
Je ne suis pas une infirmière serviable en blouse blanche,

Je ne suis pas un sourire.
Ces enfants cherchent quelque chose, ils lancent des cris, des hameçons,

Mais mon cœur est trop petit pour panser leur terrible faute.
Voici le flanc d’un homme : les côtes rouges.

Les nerfs qui jaillissent comme des arbres, et voici le chirurgien :
Son œil est un miroir –

Une facette de savoir.
Dans une des chambres, sur un matelas rayé,

Un vieil homme est en train de s’éteindre.
Sa femme qui pleure ne peut plus rien pour lui.

Où sont les pierres des yeux, jaunes et précieuses,
Et la langue, saphir de cendre.


Léon Spilliaert, Le couple


 IV


Sa tête sur la dentelle semble un gâteau de noces.
C’est un être bien supérieur maintenant.

On se croirait devenu propriétaire d’un saint.
Les infirmières ne sont plus si belles sous leurs coiffes ailées ;

Leur teint s’est rembruni comme des gardénias qui roussissent.
On a roulé le lit au milieu de la pièce.

C’est donc cela être complet. C’est horrible.
Porte-t-il un pyjama ou une tenue de soirée

Sous ce drap collé à lui d’où sort son bec paisible,
Poudré de blanc immaculé ?

On lui a calé la mâchoire avec un livre, croisé les mains
Qui ne savent plus en serrer d’autres pour dire : au revoir, au revoir.

On a lavé les draps, ils volent dans le soleil
Et les taies d’oreiller retrouvent leur douceur.

C’est une bénédiction, c’est une bénédiction :
Le long cercueil de chêne clair comme du savon,

Les étranges porteurs, la date toute nue
Qui grave dans l’argent ses chiffres sans colère.


Odilon Redon, Fleurs de sang, 1905


 V


Le ciel s’est assombri, les collines comme les vagues d’une mer verte
Déroulent au loin leurs plis et dissimulent leurs creux,

Les creux où les pensées de l’épouse se bercent –
Barques pratiques et sans histoires,

Pleines de robes et de chapeaux, de vaisselle et de filles mariées.
Un rideau vacille à la fenêtre ouverte

Au salon de la maison de pierre,
Vacille et dégouline, cierge pitoyable.

Et c’est la langue du mort : souviens-toi, souviens-toi.
Il est si loin maintenant, et ses gestes passés

Figés autour de lui comme des meubles, un décor.
Et la pâleur se joint à la pâleur –

La pâleur des mains et des visages familiers,
La pâleur déployée des iris fiers,

Fleurs envolées vers le néant lointain : souvenez-vous de nous.
Les bancs vides de la mémoire veillent les pierres.

Les dalles de marbre aux veines bleues, les bocaux remplis de jonquilles.
C’est tellement beau ici, c’est tellement reposant.


Odilon Redon, Réflexion, 1900-1905


 VI


Ces feuillages aux rondeurs incroyables des tilleuls! –
Boules vertes en files impeccables, les arbres se rendent à l’église.

La voix du prêtre accueille le corps,
Lui parle dans l’air ténu,

Et les collines renvoient l’écho des cloches qui se sont tues,
Un éclat lumineux de blé et de terre grasse.

Quel est le nom de cette couleur ? –
Couleur du sang séché des vieux murs au soleil,

Du sang des vieux moignons, des cœurs carbonisés.
La veuve, avec son portefeuille noir et ses trois filles,

La veuve nécessaire au milieu des bouquets,
Enveloppe son visage comme du linge délicat

Qu’elle ne dépliera plus.
Un ciel, infesté de sourires réservés pour plus tard,

Ecoule tous ses nuages.
Les fleurs des fiançailles épuisent leur fraîcheur,

Et l’âme est fiancée, fiancée en ce lieu paisible,
Et le fiancé est rouge et négligent, il n’a pas de visage.


Odilon Redon, Tête d'Orphée, 1910


 VII


Derrière la vitre de la voiture
C’est un monde aimable et inoffensif qui ronronne.

Je suis en noir, je ne bouge pas, dans ce cortège
Qui glisse au ralenti derrière le fourgon.

Et le prêtre est un vaisseau navré,
Une morne toile de goudron

Qui suit le cercueil fleuri comme une jolie femme,
Une armure à ses couleurs, lèvres, seins et paupières

A l’assaut de la colline.
Alors, à travers les barreaux de la cour de l’école,

Les enfants sentent monter l’odeur du cirage noir,
Et tournent leurs visages, lentement, sans un mot,

Et ouvrent grands leurs yeux
Sur une merveille inouïe –

Six chapeaux melons noirs dans l’herbe et un losange de bois,
Un losange de bois et une bouche à nu très rouge et monstrueuse.

En un instant le ciel se déverse dans le trou comme du plasma.
C’est sans appel, il n’y a plus d’espoir.


Odilon Redon, L'Ange du Destin



© Sylvia Plath
(in Ariel, p. 35-42)


Sylvia Plath sur une plage