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mercredi 13 avril 2016

Curzio Malaparte et le vin de Bourgogne



« Aucun vin n’est aussi terrestre que le rouge vin de Bourgogne ; dans le reflet blanc de la neige, il avait la couleur de la terre, cette couleur pourpre et or des collines de la Côte-d’Or au coucher du soleil. Son souffle était profond, parfumé d’herbes et de feuilles comme un soir d’été bourguignon. Et aucun vin n’accompagne aussi intimement l’approche du soir que le vin de Nuits-Saint-Georges, n’est autant l’ami de la nuit que le vin de Nuits-Saint-Georges, nocturne jusque dans son nom, profond et semé d’éclairs comme une nuit d’été en Bourgogne. Il brille d’un éclat sanglant au seuil de la nuit comme, au bord cristallin de l’horizon, le feu du couchant. Il allume des lueurs rouges et bleues dans la terre couleur de pourpre, dans l’herbe et dans les feuilles d’arbres, encore chaudes des saveurs et des arômes du soleil mourant. Les bêtes sauvages, à la tombée de la nuit, s’acagnardent profondément dans la terre, le sanglier rentre dans sa bauge avec des claquements précipités de branchages, le faisan au vol court et silencieux nage dans l’ombre qui déjà flotte au-dessus des bois et des prés, le lièvre agile se laisse glisser sur le premier rayon de la lune comme sur une corde raide d’argent. C’est là l’heure du vin de Bourgogne.
À ce moment-là, par cette nuit d’hiver, dans cette pièce éclairée du lugubre reflet de la neige, l’odeur profonde du Nuits-Saint-Georges nous rappelait le souvenir des soirées d’été en Bourgogne, des nuits endormies sur une terre encore chaude de soleil. »

Curzio Malaparte

(in Kaputt, p. 300-301, Folio/Gallimard, traduction de l’italien par Juliette Bertrand)

Curzio Malaparte (1898-1957)

jeudi 27 août 2015

La neige est sale : À propos du livre “Le Soleil est aveugle” de Curzio Malaparte



La découverte de Malaparte a été pour moi une révélation : il y aura désormais un avant et un après. L'écriture hautement poétique - “baroque” selon certains -, de l'écrivain toscan me transporte et me bouleverse. Il a des métaphores saisissantes que je n'ai lues chez aucun autre auteur. Le Soleil est aveugle est un petit livre dense et hallucinatoire, dans lequel Malaparte fait éclater la langue comme des obus fracasseraient la glace des hauts sommets aux teintes vertes. L'écrivain italien nous relate ici un épisode de la “drôle de guerre” dont il fut le témoin bien plus que l'acteur, relégué à l'arrière des combats en tant que correspondant de guerre : ce douloureux épisode a pour nom la “bataille des Alpes”, qui vit l’armée italienne attaquer la France et cela malgré la profonde et étroite amitié qui unissait les Alpins à leurs voisins Français. Cet homme qui, dès l'âge de 16 ans, était allé volontairement s'engager pour combattre auprès de la France lors de la guerre de 14-18 ne peut qu'être écœuré par une telle trahison qui mutile tout ce qu'il y a de plus noble dans la belle complicité qui lie deux peuples l’un à l’autre. De même que dans La Peau, Malaparte montre à quel point la victoire est parfois plus sale et déshonorante que la défaite, sale comme la neige souillée par le sang répandu. Voilà un ouvrage qui n'est pas sans rappeler le flamboyant et terrible Malraux du récit Les noyers de l'Altenburg.
Je suis ressorti de cette lecture comme d’une fièvre, l’esprit déboussolé par la bourrasque du verbe malapartien. Mais assez glosé, laissons désormais la parole à Malaparte lui-même :

« - Ce qui corrompt les hommes, ce qui les rend méchants, lâches, égoïstes, c'est la conscience de la mort. Les bêtes n'ont que l'instinct de conservation, peut-être un pressentiment lointain. Mais elles n'ont pas la conscience de la mort. Elles savent qu'elles peuvent mourir mais non qu'elles doivent mourir.
- Si elles apprenaient un jour qu'elles doivent mourir, dit Zanelli en penchant en avant son visage de braque, tu ne crois pas que les bêtes se révolteraient contre les hommes ?
Le Capitaine saisit Zanelli par un bras, le regarde avec une espèce de triomphe dans les yeux :
- Elles nous accuseraient de l'avoir inventée, la mort. Oui, nous. Est-ce que ce n'est pas nous peut-être qui l'avons inventée, la mort ? et il se met à rire, regardant fixement Zanelli avec une lueur de triomphe dans les yeux. » (in Le Soleil est aveugle, p. 128)





© Thibault Marconnet

le 18 août 2015

Curzio Malaparte

Le don des larmes : À propos de “La Peau” de Curzio Malaparte





La Peau de Curzio Malaparte est une lecture bouleversante dont on ne ressort pas indemne. L'histoire se déroule pendant le débarquement des forces alliées sur le sol de l'Italie en 1943. Malaparte ne nous épargne rien de ce qui fait la beauté et la laideur tragiques de l'humaine condition. Narrateur et auteur sont incarnés en une seule et même personne : Curzio Malaparte, lequel s'était engagé auprès des Américains pour combattre la Wehrmacht et les “Chemises noires” de Mussolini afin de libérer l'Italie du joug fasciste.
Il assiste alors, impuissant, à l'effondrement du peuple italien atteint par “la Peste” des vaincus : perdant toute dignité face aux vainqueurs ceux-ci n'hésitent pas à leur prostituer femmes, filles et même jusqu'aux enfants... Car les Italiens, au lieu de sauver leur âme, ne pensent qu'à sauver leur “peau”, d'où le titre du livre. Malaparte nous montre également à quel point les Américains débarqués en Italie font preuve, pour la plupart, d'une inculture crasse et traitent à tout propos les Italiens de “dirty, bastard people !”, se croyant en cela infiniment supérieurs aux hommes de la vieille Europe. Durant ses nombreuses discussions avec des officiers américains, Malaparte tentera de rehausser l'image de son peuple - en vain. Il aura même, je crois, une formule assez fracassante, disant à des officiers (je cite de mémoire et si quelque lecteur retrouve le passage je lui en saurais gré) : « Vous les Américains, vous êtes un peuple bon et noble car vous êtes heureux. Mais vous ne serez pas un grand peuple tant que vous ne saurez pas pleurer. »
La Peau est un livre qui m'a brûlé les paupières : le sel des larmes, comme un ressac, s'est emparé de mon âme et de mes yeux à maintes reprises.
Voici un passage du livre :

« Vous ne pouvez pas imaginer de quoi est capable un homme, de quels héroïsmes, de quelles infamies il est capable, pour sauver sa peau. Cette sale peau. (Ce disant, je saisis avec deux doigts la peau du dos de ma main, et la tiraillai en tous sens.) Jadis on endurait la faim, la torture, les souffrances les plus terribles, on tuait et on mourait, on souffrait et on faisait souffrir, pour sauver l'âme, pour sauver son âme et celle des autres. On était capable de toutes les grandeurs et de toutes les infamies, pour sauver son âme. Aujourd'hui on souffre et on fait souffrir, on tue et on meurt, on fait des choses merveilleuses et des choses terribles, non pour sauver son âme, mais pour sauver sa peau. On croit lutter et souffrir pour son âme, mais en réalité on lutte et on souffre pour sa peau, rien que pour sa peau. Tout le reste ne compte pas. C'est pour une bien pauvre chose qu'on devient un héros, aujourd'hui ! Pour ça, pour une sale chose. La peau humaine est bien laide ! » Curzio Malaparte (in La Peau, p. 171)

© Thibault Marconnet



Curzio Malaparte