Affichage des articles dont le libellé est Armand Robin. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Armand Robin. Afficher tous les articles

lundi 30 novembre 2015

Armand Robin : Sous la lune d'été



Sous la lune d’été
J’ai rêvé de nuits plus claires.
J’aime la vie des hommes comme la vie des doux insectes
Qui ne naissent que pour un seul jour
Et laissent un nom qui tremble.

Proie pour la poésie,
Chaque homme vit des instants d’élite
Et j’ai pour tous admiration, pitié !

Il faut comprendre
Le monde d’émotions
Qu’un seul instant de nous enferme.
Le moins de mots possible et le silence !


© Armand Robin

(in Le cycle du pays natal, p. 46)


Vincent van Gogh, Promenade sous la lune au milieu des oliviers, 1890

lundi 29 décembre 2014

Le vin à la bouche : les “Rubayat” d'Omar Khayam




En ces temps misérables où l’intégrisme nie l’intégrité de chacun, il ne faudrait pas oublier que la parole engage le corps et la vie mêmes ; or, quelques dangereux intégristes agités du bocal, par leurs paroles de destruction n’engagent que mort et néant : en ce sens, ils sont bien les apôtres de la négation. Quand on massacre au nom d’une force d’Amour, on en souille le message en se souillant soi-même irrémédiablement.

L’œuvre poétique d’Omar Khayam, enivrante et ironique, est plus que jamais salutaire en ces temps où l’homme n’en finit pas d’être un loup féroce à l’égard de son semblable : c’est une ode tout entière qui célèbre la vie.

Né au XIIe siècle à Nichapur en Perse et reconnu surtout pour ses travaux de mathématicien, de philosophe et d’astronome, c’est dans le secret que le poète persan chantre du vin écrivit ses Rubayat car, bien tôt, il avait compris qu’en terre hostile à la liberté de l’esprit il faut toujours s’avancer masqué ; et garder sa parole la plus intime par-devers soi. Les Rubayat d’Omar Khayam ont le don de revivifier l’âme et le corps dans un même élan par leur sagesse, leur bon sens, leur sauvagerie dionysiaque et leur irrévérence. La traduction du poète Armand Robin est d’une vigueur exemplaire.

Dans le très beau livre Samarcande (que je recommande chaleureusement à tous ceux qui aiment l’œuvre d’Omar Khayam), le romancier libanais Amin Maalouf nous narre avec passion les quelques éléments connus de l’histoire tumultueuse de ce prince des poètes dont la parole demeure toujours essentielle.

À présent, quoi de mieux pour vous donner le “vin” à la bouche, que de verser dans la coupe de vos lèvres, tel un échanson fidèle, quelques “quatrains” du grand poète de Nichapur (en persan, le mot “rubayat” signifie “quatrains”).


© Thibault Marconnet
le 28 décembre 2014



Edmond Dulac, The Potter, Illustration pour les Rubaiyat d'Omar Khayyam



« Dieu, tu m’as cassé mon pot de vin !
Tu m’as ainsi fermé la porte du plaisir.
C’est moi qui bois, Seigneur, et c’est toi qui es ivre !
Ma terre sur ta bouche ! Es-tu ivre, Dieu ? »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 11, traduction : Armand Robin)

« Tant et tant j’en aurai bu, du vin ! que ce parfum de vin
Sortira de la terre quand je serai sous la terre
Qu’en passant sur ma tombe l’ivrogne à jeun
Tombera frappé de mort par le parfum de mon vin ! »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 13, traduction : Armand Robin)

« Ils disent tous : “Il y aurait, il y a même un enfer !”
Blablabla ! le cœur ne doit pas s’émouvoir !
Si tous ceux qui font l’amour et qui boivent sont de l’enfer,
Demain le Paradis, comme le creux de ma main, est désert. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 14, traduction : Armand Robin)

« Dans la mosquée si, maintien dévot, je viens,
En vérité ce n’est pas pour prier que je viens :
Un jour j’y ai volé un tapis de prière ;
Ce tapis devenant vieux, pour un autre je viens. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 15, traduction : Armand Robin)

« Prends peur ! ton âme de toi va se débarrasser !
Dans les mystérieuses terres de Dieu tu vas entrer !
Bois du vin ! tu ne sais pas d’où tu es venu !
Vis la vie ! sais-tu, vers où t’en iras-tu ? »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 16, traduction : Armand Robin)




Edmond Dulac, Human or Divine, Illustration pour les Rubaiyat d'Omar Khayyam


« Ils disent tous : après la mort il y aura des jolies pour le désir !
Il y aura là-bas du lait, du miel, du sincère vin, pour le désir !
Hé bé ! c’est que donc le vin et les jolies, c’est permis ici
Puisque là-bas il y en a, il n’y a même que cela, pour le désir ! »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 18, traduction : Armand Robin)

« Semblable à l’eau du fleuve, au vent du désert,
Une journée encore a quitté mes jours ;
Dans mes jours deux journées dont je n’ai souci jamais :
La journée passée, la journée à passer. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 18, traduction : Armand Robin)

« Le vin, bien que la sainte loi l’insulte, est délicieux ;
Versé par une jolie, il est tout à fait délicieux ;
Même amer, même interdit, je l’aime beaucoup ;
Puis c’est une vieille loi, ce qui est interdit est délicieux. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 41, traduction : Armand Robin)

« Tiens le verre dans ta main comme tulipe du mois de mai !
Puis avec la jolie aux joues de tulipe sois gai !
Bois du vin ! fais la fête ! parmi les douces journées
Le jour qui rend vieux dans l’argile va t’allonger. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 48, traduction : Armand Robin)

« Au vin ne renonce personne d’esprit résolu !
Le vin, c’est ce qui fortifie l’individu !
Le mois du Jeûne, s’il faut renoncer à quelque chose,
Que ce soit aux prières ! C’est, semble-t-il, la meilleure chose. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 53, traduction : Armand Robin)




Edmond Dulac, The Blowing Rose, Illustration pour les Rubaiyat d'Omar Khayyam


« Puisque ma venue au monde ne fut pas mon choix dès le premier jour,
Que mon départ, irrévocable, est fixé sans mon vouloir
Debout ! sangle tes reins, vive serveuse !
Je veux avec du vin détruire la tristesse de l’univers ! »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 57, traduction : Armand Robin)

« Les journées qui passent font honte à celui
Qui reste là chagrin sur ses jours ;
Bois du vin en écoutant l’élégie de la flûte
Avant que le verre soit brisé contre la pierre ! »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 57, traduction : Armand Robin)

« Cette chair, ce costume corporel, c’est rien !
Cette enceinte, cette voûte tentière des cieux, c’est rien !
Fais la fête ! dans ce tintamarre de vie et de mort
Nous ne tenons que par un souffle, et ce souffle c’est rien. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 58, traduction : Armand Robin)




Edmond Dulac, A new marriage, Illustration pour les Rubaiyat d'Omar Khayyam


« Dieu, tu es Bonté ; or la Bonté, c’est d’être bon !
Alors pourquoi le pécheur est-il tenu loin du Paradis ?
Me vendre ton pardon contre la docilité, ce n’est pas être bon ;
Tout me pardonner, mes péchés et tout ! Cela, selon moi, c’est être bon ! »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 58, traduction : Armand Robin)

« Avant que le sort tombe sur toi comme un voleur dans les ténèbres,
Fais appel au vin couleur de rose épanouie ;
Rêveur ignorant, tu n’es pas un lingot d’or
Qu’on enterre et qu’ensuite on extrait de la terre. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 59, traduction : Armand Robin)

« Ne suis pas la loi de la Sunnah ! ne te soucie d’aucun commandement !
Mais ne refuse pas de communiquer cette religion que tu as :
“Ne médire de personne ! n’attrister le cœur de personne !”
Si tu le fais, l’autre monde est à toi, je te l’assure. Apportez du vin ! »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 67, traduction : Armand Robin)

« Tout homme qui eut une affection, une amitié dans son cœur,
Qu’il soit de ceux qui prient ou de ceux qui jamais en public ne prient,
Tout homme dont le nom a été inscrit sur le livre de l’affection,
Est libéré de l’Enfer, n’a plus besoin du Paradis. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 68, traduction : Armand Robin)

« Si je Te dis mes secrets dans la maison du vin,
C’est mieux que d’aller faire des oraisons sans Toi dans un lieu pieux ;
Ô toi, début et fin de la création,
Brûle-moi, si Tu veux ! aime-moi, si Tu veux ! »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 72, traduction : Armand Robin)




Edmond Dulac, That Spring should vanish with the Rose, Illustration pour les Rubaiyat d'Omar Khayyam


« Dans une main le Livre, le verre dans l’autre main,
Je suis tantôt pour le permis, tantôt pour l’interdit ;
Ainsi, sous la solide voûte lapis-lazuli
Nous ne sommes parfaitement ni avec Dieu ni sans Dieu. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 72, traduction : Armand Robin)

« Je suis un esclave rebelle : Ta clémence, où est-elle ?
J’ai l’âme dans les ténèbres : la clarté de Ta pureté où est-elle ?
Si contre notre docilité Tu nous offres le Paradis
Ce n’est qu’un marchandage : la liberté de la grâce et de Ta bonté, où sont-elles ? »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 74, traduction : Armand Robin)

« Je ne suis pas fait pour la mosquée, ni pour une cellule de couvent !
Libertin comme une tulipe ! à la fois infidèle et croyant !
Sans foi, sans destinée, sans espoir du Paradis, sans peur de l’Enfer !
Seul Dieu peut dire : “Je l’ai pétri de telle ou telle argile !” »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 75, traduction : Armand Robin)

« Serveuse, le vin que je bois sur ton visage est brillant de sueur ;
Puisse le mauvais œil ne pas t’atteindre, toi, visage, mon but d’ébène !
Ta bouche aux teintes de vin est une fontaine de grâces ;
Il vaut cent Christs ressuscités celui qui boit le vin que tu es ! »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 84, traduction : Armand Robin)

« Le jour passé, ne le porte pas en ta mémoire !
Le jour à passer, pas encore arrivé, pour lui pas de désespoir !
L’univers, mal ou bien, il faudra qu’il fasse une fin !
Fais la fête ! ne laisse pas en vent s’en aller tes jours ! »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 85, traduction : Armand Robin)

« Ils disent tous : “À la Résurrection il y aura ceci et cela
Et Dieu, ce doux ami, aura le cœur hargneux !”
Non ! du Bien absolu ne vient que du bien.
Sois bon de cœur et bonne sera la fin. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 88, traduction : Armand Robin)

« Chaque jour je me propose de me repentir le soir,
Me repentir du verre et de la brillante bouteille.
Mais c’est le temps de la rose ; qu’on m’accorde de renoncer !
Au temps de la rose, ô Dieu ! j’ai repentir de mon repentir ! »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 88, traduction : Armand Robin)

« Cette nuit qui t’a poussée à m’enivrer ?
Qui t’a menée du harem jusqu’au pré ?
Jusqu’à celui qui est en feu lorsque l’air
Fait flotter ton parfum, qui t’a portée ? »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 89, traduction : Armand Robin)



Edmond Dulac, Where I made one, Illustration pour les Rubaiyat d'Omar Khayyam

mardi 15 avril 2014

La protestation (Armand Robin)

Odilon Redon, Alsace ou Moine lisant, 1914



LE JONC
Avec mes gestes qui se courbent,
Frêlement,
Je proteste contre le japonais.
Je sais que je n’aurai pas d’effet.

LE CHÊNE
J’ai le droit de te gronder :
Je t’avais donné de l’écorce, des feuilles nombreuses et touffues,
Et tu me trahis, tu prends du chinois.

LE ROCHER
Quand il marche sur moi, pieds égarés,
Je sais lui pardonner,
Mais il m’a délaissé
Pour le finlandais, le patagonais.

LE CIEL
Avec mon soleil avec ma lune avec mes étoiles
J’éclairais les ronces qui le cachaient
Et ma grande histoire de nuages passagers
Etait mon alliée.

L’EAU SAUVAGE
Sauvage, je le suis plus que lui ;
Mieux que lui hors de toute main je fuis ;
Mais ces choses dont il s’occupe
Sont plus éphémères que mes eaux.
Qu’il cherche encore dans mes eaux son visage,
Et l’image où les choses s’embellissent
Et flottent sur un courant qui tremble.

LA GRENOUILLE
Jadis il s’allongeait,
Montagne ombreuse, près de mes renflements bleus et verts ;
Toute petite, je sentais en lui bouger
Les immenses, humides prés.
Aujourd’hui il apprend les signes les plus purs pour se dessécher ;
Il fait exprès de ne plus savoir s’incliner,
Il désapprend le vent.

MOI
Le chêne me gronde,
Le monde du vert, du frais
Dur, éphémère,
Me prend dans sa ronde,
M’arrondit pour propriété.

LE MONDE
Toute richesse, spontanément,
Chez lui s’est offerte ;
Nous lui fîmes largesse ;
Lui,
Il prit sanscrit, hébreu,
Se sépara, lépreux,
Sahara monologuant
Avec le vent, le néant.

LA VOIE LACTEE
Sa grande amicale poitrine blessée
Au long de nous s’est courbée avec son lait.

MOI
Les arbres pour toujours m’ont couvert d’un langage
De feuilles, de printemps, de fraîcheur, de rosée
Infini, inlassé
Mais aujourd’hui
Je veux être avec les signes du monde entier,
Je veux être avec les hommes partout dans le monde entier.


Odilon Redon, Le fanal, dit aussi La balise, 1883-1893


 © Armand Robin

(in Le cycle du pays natal, p. 41-43)

mardi 8 avril 2014

Prière (Armand Robin)

Thibault Marconnet, Christ ressuscité, 2012



Mère qui fus si sainte dans ta simple vie
De bruyère ignorée,
J’ai besoin que tes doigts harassés mais vaillants
Me montrent le Christ,
Ce bon seigneur qui fleurissait sur les vitraux.

Mère, si le Christ existe, tu es près de lui,
Là-haut sur ce ciel courbe,
Tu te penches près de lui comme un trèfle.

S’il existe, dis-lui
Que ton fils dans un enfer mène sa vie,
Qu’il a besoin de passer humblement près de lui.

Dis-lui
Que je voulais n’avoir pas besoin de lui.


© Armand Robin
(in Le cycle du pays natal, p. 72)

L'homme qui fit tous les tours (Armand Robin)




Quand j’aurai rendu visite aux hommes du monde entier,
Quand à travers leurs mots, leurs chants, leurs plaintes j’aurai partout passé, ayant comme laissez-passer
Auprès d’eux tous ma fatigue et mon effort de nuit et de jour

Quand, pour comprendre un mot de plus d’un frère éloigné,
J’aurai donné mes aurores, mon sommeil, mes songes pendant dix années,
            (Que fait-il en Chine, cet homme-là
            Et celui-là, que fait-il dans l’Arabie ?
            Qu’ont-ils fait dans tous les temps, dans tous les pays ?

Lorsque j’aurai servi les plus grands de tous,
Pouchkine, Ady, Fröding, Imroulqaïs, Tou Fou,
Essénine, Maïakovsky, Palamas,
Lorsque j’aurai vécu sans sommeil, sans lit,

            Je déboucherai sur un grand désert,
            Sans personne,
            N’ayant plus que moi-même ;
            Je devrai m’expliquer avec les étoiles,
M’en aller tout petit sous la grande clarté de la nuit,
            Très âgé,
Comme un qui a traversé les pays et les âges.

Mais je me sentirai jeune de la terre traversée, aimée,
J’aurai pour m’apaiser toute la terre consolée.





© Armand Robin

(in Le cycle du pays natal, p. 86-87)

lundi 10 février 2014

LE PROGRAMME EN QUELQUES SIECLES [1945] (Armand Robin)




On supprimera la Foi
Au nom de la Lumière,
Puis on supprimera la lumière.

On supprimera l’Âme
Au nom de la Raison,
Puis on supprimera la raison.

On supprimera la Charité
Au nom de la Justice,
Puis on supprimera la justice.

On supprimera l’Amour
Au nom de la Fraternité,
Puis on supprimera la fraternité.

On supprimera l’Esprit de Vérité
Au nom de l’Esprit critique,
Puis on supprimera l’esprit critique.

On supprimera le Sens du Mot
Au nom du Sens des mots,
Puis on supprimera le sens des mots.

On supprimera le Sublime
Au nom de l’Art,
Puis on supprimera l’art.

On supprimera les Ecrits
Au nom des Commentaires,
Puis on supprimera les commentaires.

On supprimera le Saint
Au nom du Génie,
Puis on supprimera le génie.

On supprimera le Prophète
Au nom du Poète,
Puis on supprimera le poète.

On supprimera les Hommes du Feu
Au nom des Eclairés,
Puis on supprimera les éclairés.

On supprimera l’Esprit
Au nom de la Matière,
Puis on supprimera la matière.

AU NOM DE RIEN ON SUPPRIMERA L’HOMME ;
ON SUPPRIMERA LE NOM DE L’HOMME ;
IL N’Y AURA PLUS DE NOM ;

NOUS Y SOMMES.


Armand Robin (in Les Poèmes Indésirables)

David Olère, Leurs derniers pas, 1945

dimanche 2 février 2014

Ruisseaux du langage




Dans son unique roman, le poète et immense traducteur Armand Robin, bretonnise son âme couleur de bruyère. Il fait part de son héritage paysan, de son âpre vie de traducteur : laborieuse existence marquée du sceau de l’insomnie pour qui la nuit – porteuse d’un fruit qui a pour nom “sommeil” –, est considérée comme la plus grande ennemie qui soit. Car elle arrache le poète et l’homme à sa quête fiévreuse pour le coucher dans le noir, endormir la foudre du sens et le faire tomber dans la nuit de la parole.

Le Temps qu’il fait est le récit sensible et rude d’une famille paysanne qui regarde la vie alentour avec un effroi teinté d’émerveillement. Ce sont gens de grande pudeur, de réserve et de fragile ténacité face aux éléments et au temps qui ruisselle entre leurs paumes comme une eau courante que nulle digue ne peut arrêter.

Le point central, l’axe de cette famille est le fils, Yann, dont la personnalité présente de fortes ressemblances avec celle d’Armand Robin.

Le père et la mère nourrissent une sorte de vénération muette et timide pour ce fils qui se sent si peu à sa place dans cet univers de paysannerie.
Car, plutôt que fréquenter filles de ferme ou cuir de vaches, Yann préfère soulever la robe blanche des livres pour chercher le mystère qui s’y cache comme le motif inscrit dans le tapis.
Et il traverse l’existence, l’esprit enroulé dans ces draps d’aubes piquetés par les signes noirs de l’humanité la plus ancienne.
C’est en poète qu’il habite le monde, voyant dans les fougères des mains tendues vers le ciel, des doigts verts qui cherchent à en saisir toute l’immensité.

L’écriture d’Armand Robin est toute tissée de matière poétique. Fils de la matière de Bretagne, Armand Robin s’est désaltéré très tôt à l’abreuvoir des légendes du peuple celtique.
Son verbe est une aiguille avec laquelle il coud à même le papier des images d’une grande beauté, alternant narration en prose et en vers.

La mère de Yann meurt au début de l’ouvrage mais son invisible présence continue de planer au-dessus de ses deux hommes follement aimés : ces deux êtres de labeur et de labour qui sillonnent leur vie comme on retourne des paquets de terre grasse – pour tenter d’y déposer une semence féconde.
Père et fils sont deux muets qui peinent à dialoguer, le Père à cause d’une profonde pudeur mêlée de la crainte de blesser, de mal dire ; le fils, Yann, comme étouffé sous un excès de paroles.
Car il est apiculteur du langage et, dans les ruches qu’il ouvre, les mots fusent, bourdonnant essaim d’abeilles venu des quatre points cardinaux pour se loger dans son être.

Le Temps qu’il fait est un livre ouvert sur l’horizon infini des langues humaines.
De cette œuvre émane une sensibilité vive, aigüe : celle d’un jeune homme pour qui la connaissance est un refuge, un élargissement de l’âme et une fatigue sans cesse remise sur l’ouvrage.
Armand Robin a puisé sa sève – de même que Yann, son double de papier – dans quarante langues. Sa gorge fut un vivier où s’est coudoyé toute une population de signes divers. Il s’est enterré vivant dans cette masse de mots noirs, dans la multiplicité du sens.

Le savoir est capricieux comme le temps – comme “le temps qu’il fait”. C’est un trésor auquel on accède avec peine et éblouissement – de même qu’un orpailleur sue sang et eau dans sa mine, espérant récolter quelques tessons d’un métal jaune et lumineux qui brille dans la nuit comme un grand soleil.
Si le langage est une bouche d’or, le silence en est la promesse.

Père et fils finiront par s’étreindre dans la parole. Le père parviendra à déclouer sa bouche et déposera ses mots au pied de son fils, comme une croix de douleur trop longtemps portée (p. 170-171) :

« LE PERE
Mon fils, je te parle, m’entends-tu enfin. Maintenant je t’entends, je t’écoute m’aimer. Je sais, je vois.

LE FILS
Oui, Père, tous tes mots viennent, je t’écoute m’aimer. Je sais, je vois, je t’entends. Moi aussi, je le dis. O père, je t’embrasse, raconte-moi.
Parle, parle vite !

LE PERE
Ce sera long mon fils. Ne veux-tu pas fumer ? Ce qu’il est beau ton livre. Je n’ose commencer, ce sera tellement long. Et tellement dur. Il est des choses que rien ne lave, pas même la mort, pas même l’Océan, pas même toute une Bretagne de pluie à senteur d’ajoncs. Ce sera si long, crois-moi !

LE FILS
Moins long que mon attente, que notre attente, ô Père qui a tant pleuré, Père qui ne voulais rien dire, Père qui préférais être mauvais. Oui, je veux bien fumer. »



© Thibault Marconnet

29/01/2014

William Turner, La plage de Calais, à marée basse, 1830