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samedi 18 octobre 2014

Lecture brûlante : "Givre et Sang" de John Cowper Powys




« [...] Nul n'est digne de vivre, cria-t-il d'une voix forte, s'il ne sait pas... s'il ne sait pas... 
 - Quoi donc, Père ? murmura la voix à son côté.
 Rook fit retentir ses paroles d'une voix victorieuse :
 - S'il ne sait pas combien la Vie exige de nous d'être comprise et aimée ! »

John Cowper Powys
(in Givre et Sang, p. 321) 


Alfred Kubin, Le dernier Roi, 1902

 

samedi 31 mai 2014

Parole incendiaire



Le Fumier de Job de Bernard Lazare est un terrible brûlot – et c’est une tâche bien ardue que d’essayer d’en parler.

Pour commencer, il est bon de rappeler certaines choses.

Bernard Lazare fut l’un des premiers chefs de file du mouvement dreyfusard aux côtés d’Emile Zola notamment.

Avant la condamnation inique de Dreyfus, ce juif sécularisé ne savait pas ce que son appartenance juive pouvait impliquer face à la bêtise crasse de l’antisémitisme.

Les juifs non assimilés lui faisaient horreur. Car il se sentait français avant tout.

Il dit lui-même qu’il “ignorait” tranquillement sa judéité, avant de prendre conscience que le seul fait de naître juif était une tache aux yeux de dangereux imbéciles.

Après s’être “réveillé juif”, il ne lui était plus possible de fermer les yeux face à l’ampleur du désastre.

Le Fumier de Job est un livre qui déplaira fortement aux intégristes de tous bords – et c’est tant mieux.

De manière plus générale, toute personne ayant un regard étriqué, maudira ce livre.
Car il n’est pas fait pour les tièdes.

Bernard Lazare a des mots très durs envers un certain catholicisme – ce que je puis parfaitement comprendre.

Dans un passage de son livre, il considère Jésus comme un vagabond pauvre et révolté qui a été souillé et avili en étant élevé au rang d’un dieu.

Ces mots seront durs à entendre pour des chrétiens. J’ai eu moi-même à endurer la brûlure de cette gifle littéraire. Mais il est des moments dans l’Histoire où seul le tonnerre peut être entendu et seule la foudre, être vue.

Pour ma part, j’aime à être réveillé de ma léthargie. Et quand les mots se transforment en fouets pour combattre l’ignorance, l’injustice et la lâcheté, je ne peux que souscrire à cela de toute mon âme.

Bernard Lazare poursuit en affirmant une terrible réalité : à savoir que le Christ sur la croix préfigure toutes les attaques menées depuis contre le peuple Juif ; ce peuple qui fut traité de “déicide”. Car, ne l’oublions pas, cela arrangeait fort bien le clergé que de pouvoir désigner un bouc émissaire afin d’asseoir davantage sa position temporelle et politique.

René Girard, dans son admirable livre La violence et le sacré, montre à quel point l’élection d’une victime émissaire sert à polariser la violence hors de la communauté – en l’établissant sur un individu choisi.

C’est une bien pauvre aubaine, pour les consciences lâches et endormies, que de pouvoir désigner des êtres en tant que coupables de tous les maux.

Charles Péguy – chrétien “hétérodoxe” par excellence –, était un fervent admirateur de Bernard Lazare. Il a d’ailleurs écrit sur lui des pages sublimes dans Notre jeunesse.

Le Fumier de Job est un livre qui crache du feu ; les mots y jaillissent comme des flammes.

Qu’on soit ou non d’accord avec certaines de ses affirmations – qui sont d’ailleurs à replacer dans un contexte particulier –, on ne peut hélas qu’être de son côté quant à la dénonciation des persécutions subies par les juifs après la mise à mort du Christ par les Romains.

L’écriture de Bernard Lazare est une lave de lumière. Nul mieux que lui ne pouvait briser les lignes populistes d’Edouard Drumont.

C’est un livre qui enflamme le bois pourri de toutes les poutres logées dans notre œil.
La paille y reçoit elle aussi le sceau du feu, afin que soit enfin brûlée toute bassesse, d’où qu’elle vienne.

Bernard Lazare a choisi un chemin de chèvre vertigineux, en ne faisant aucune concession aux catholiques intégristes et aux juifs soumis à ceux-là.

Parmi tant de lâches, il s’est élevé contre la froide injustice et sa parole incendiaire a tonné haut et fort.

Qu’une telle voix soit à ce point méconnue ou ignorée de nos jours : voilà qui est une bien grande tristesse.
Ce livre est un incendie pour brûler toutes les langues de bois du mensonge.


© Thibault Marconnet

18/12/2013


Alfred Kubin, Job, 1901

dimanche 16 février 2014

Noires hosties

Alfred Kubin, Black Mass, 1905


« J’exprimerai patiemment toutes les raisons de mon dégoût du genre humain. Quand je serai absolument seul, je chercherai une religion (…) et au moment de la mort, j’abjurerai cette dernière religion pour bien montrer mon dégoût de la sottise universelle. Vous voyez que je n’ai pas changé. »
 Charles Baudelaire


Je suis une fleur de mélancolie,
Et n’ai pour sève qu’un sombre lait ;
Poussant sur des orties,
Un soleil froid baise mes plaies.

Au soir tombé, je me transmue
En homme et mes pas me mènent
Jusqu’à une cathédrale de verdure.
Le dos courbé, les lèvres coulant de pus,
De ma bouche ne sort aucun Amen :
Car je suis un déchu, un parjure.

Des moines, les habits baignés de sang,
Sortent de la nef de lierre
Et boivent la liqueur qui jaillit
De leurs fouets brûlants.
À leur vue, je suis homme de pierre
Et crache sur la clef du Paradis.

Ils processionnent en chantant l’abîme,
Et vomissent de vineuses glaires,
Éclaboussant les arbres sur leur passage.
Ils aiguisent leurs dents avec des limes :
Leurs mâchoires grincent dans un bruit d’enfer
Et je ferme mes yeux par peur de ces images.

Je rampe telle une bête jusqu’à l’autel,
N’y trouvant que des os rongés et la faim
Me fait hurler comme un aveugle dans la nuit.
Les murs de ronces se moquent de mon appel
Et je gémis mon infortune, et je me plains.
Sur mon visage glisse une cendreuse pluie.

Un vieux ciboire repose sur la poussière ;
Mes doigts crochus le touchent avec crainte.
Un feu embrase mes veines que je croyais parti.
Je n’attends plus rien d’une vaine lumière :
Mes yeux luisent des lueurs de la folle absinthe
Et je m’alimente du reste des noires hosties.


© Thibault Marconnet

05/03/2011


Alfred Kubin, La Peste, 1903-1904


Alfred Kubin, The Swamp, 1905