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samedi 28 avril 2018

Six haïkus (Impressions japonaises)



À André Malraux et Tadao Takemoto

Et la cascade
Dedans son bol de pierre
Boit l’éternité 

*

Les grands pins courbés
Le vent à saute-mouton
Sur les collines

*

Un moine assis
Un bol de thé qui fume
Et Bouddha qui rit

*

À Kii-Katsuura
Le kimono noir du ciel
La lune qui luit

*

Jardin zen au loin
Soleil rouge sur fond blanc
Un vieil homme meurt

*

Sous le cerisier
Pétales d’or dans le vent
Les enfants vivent

© Thibault Marconnet 
Kii-Katsuura, le 16 avril 2018








































mercredi 29 juin 2016

Pascal Bouaziz, portrait d'un caméléon en chanteur



Pascal Bouaziz n’en finira pas de nous étonner. Après le corrosif et misanthropique album de sa nouvelle formation Bruit Noir, paru en 2015 – un régal d’humour noir et d’autodérision –, le fondateur de Mendelson nous revient avec des “haïkus” bien personnels. Ici, pas de sensation d’oppression ou d’étouffement, comme ce pouvait être le cas pour le long morceau de presque 55 minutes intitulé “Les heures” ; et qui occupe à lui tout seul le deuxième disque du triple album “Mendelson” paru en 2013. Avec “Haïkus”, Bouaziz respire plus amplement et prend son temps pour nous accompagner dans son univers poétique.

Il a voulu tomber le masque et se présenter à nous en toute simplicité, « honnêtement » comme il le dit lui-même lors d’un entretien accordé à France Culture le 17 juin 2016, pour l’émission “Poésie et ainsi de suite”. Et plutôt que de nous parler comme il sait si bien le faire, avec cette voix caressante et feutrée même lorsqu’elle énonce des horreurs, Pascal Bouaziz a décidé de chanter. D’ailleurs, « chanter est façon d’être nu » ainsi que le suggère Jean-Louis Murat dans les paroles de “Chanter est ma façon d’errer”. Au cours de cet entretien radiophonique, Bouaziz explicite ce besoin de se “découvrir” : « Dans les hétéronymes ou dans les pseudonymes, il y a des manières d’être beaucoup plus libre, de dire les choses beaucoup plus crûment et beaucoup plus fortement ; on a recours au pseudonyme pendant longtemps pour s’aider à advenir à soi-même, à être soi-même. Et, au bout d’un moment le pseudonyme tombe de lui-même, comme si le masque qui nous aidait à être sur scène devenait trop collant sur la peau et qu’on avait envie de l’arracher pour pouvoir respirer plus librement. » « Take the blue mask down from my face and look me in the eye », dixit Lou Reed. Au moins, une chose est sûre et certaine, Pascal Bouaziz ne fera jamais d’album avec Metallica (petit clin d’œil au morceau “Joy Division”, qui figure dans l’opus de Bruit Noir).

En quelques touches, Bouaziz nous offre à voir des paysages intimes issus du quotidien. Son écriture s’est adoucie : elle semble à présent effleurer les choses et les êtres, les caresser même. Et bien que parfois il « embrasse une joue qu’il préférerait arracher », il nous reste au moins le « miracle de la vie civilisée » pour éviter de s’entre-dévorer les uns les autres. De lycanthrope, Bouaziz ne s’est pas fait doux agneau pour autant. Çà et là son ironie affleure, comme le sourire d’un homme fatigué qui a malgré tout « encore envie de vivre. » Et ça, c’est une très bonne nouvelle !
Bruit Noir dressait le constat d’un dégoût viscéral du monde tel qu’il va, le tout contrebalancé fort heureusement par un humour irrésistible. Avec “Haïkus”, les barres HLM sont tombées pour laisser la place à un monde où, même « avec la peur ancienne, nouvelle et éternelle » collée au ventre, il est possible de « rester dans la lumière » ; ce qui est peut-être même indispensable.
Et Bouaziz de se laisser presque aller à « croire en l’être humain ». Autant dire que nous sommes bien loin de l’univers sombre et terrible de la chanson “Le sens commun”, qui figure sur “Personne ne le fera pour nous”.
La couverture de l’album “Haïkus” semble évoquer une espèce de gros bloc de bitume, que l’on imaginerait volontiers lancé à toute volée dans la vitrine d’une réalité amère et dégueulasse. À moins qu’il ne représente la réalité elle-même. En ce cas, il suffit parfois d’apposer par-dessus un tampon rond et doré pour adoucir un peu la violence de notre monde.

Dans la suite de l’entretien donné sur France Culture, Pascal Bouaziz évoque le parlé-chanté :

« Le parlé-chanté, ça vient du fait qu’on ne peut pas chanter n’importe quoi sans être ridicule. Il y a des chansons qui doivent être parlées-chantées, et donc éloigner le lyrisme, l’enthousiasme qui est forcément impliqué par le chant ; même la volonté de faire joli qui est une très belle préoccupation. Et il y a certains textes qui ne peuvent pas s’embarrasser de cette préoccupation parce que ce serait malhonnête. Le chant, ça peut être malhonnête. Il faut faire attention avec le chant. Je cite souvent cet exemple de Brel : dans une chanson que j’aime beaucoup, qui s’appelle “Ces gens-là”, il y a tout le début où il fait la description d’une famille et il ne peut pas la chanter cette description, il la dit. Et c’est seulement à la fin, quand il rêve de sa vie future, imaginaire et impossible avec son amour Frida que, là, il se laisse aller au chant dans une sorte d’espérance lyrique. Pour la description très noire et très crue de cette famille catastrophique – la famille de Frida –, il ne peut pas le faire et c’est tant mieux qu’il ne le fasse pas. On ne peut pas tout chanter. Et là, en l’occurrence (concernant l’album “Haïkus”), c’est des chansons qui pouvaient être chantées, donc ça me faisait très plaisir de pouvoir me laisser aller à chanter des choses. Le chant est un plaisir très sensuel, c’est presque impudique d’en parler. »

Il y a des choses qui sont faites pour être chuchotées, et ce sont « les plus belles ». Peut-être aussi « les plus simples », si l’on en croit Gabriel Yacoub. Après le bruit vient le chuchotement des choses. Et le silence qui suit est d’or, bien entendu.

Pascal Bouaziz, « Haïkus », Ici D’ailleurs, 2016.


© Thibault Marconnet

le 29 juin 2016







Pascal Bouaziz © Emmanuel BACQUET

vendredi 26 juin 2015

Le chien zen

Ma Yuan (XII-XIIIe siècle), Marcher sur un chemin de montagne au printemps


Le chien Ping-Chan vivait dans une belle demeure chinoise auprès de son maître : un poète réputé dans l’art du haïku. Chaque matin, son bol de thé fumant à la main, le maître s’asseyait dans son jardin pour contempler la beauté de l’éternelle et immuable nature. La fumée du thé s’élevait, blanche et bleue, ainsi qu’un bâtonnet d’encens brûle dans la paisible atmosphère d’un monastère bouddhiste.
Le maître, assis en tailleur, buvait le ciel des yeux et avalait tous les délicats parfums des arbres, des fleurs, de l’herbe mouillée, de la terre, de son bol de thé. Pendant ce temps de contemplation, Ping-Chan, son chien dévoué, était censé garder la maison contre tout importun. Mais celui-ci, fidèle aux enseignements du Tao, avait pour devise : « Le faible vainc le fort, le souple vainc le dur » et, outre cela, il se déclarait fervent partisan du “non-agir”. Il va donc sans dire qu’il faisait peu de cas de son rôle de gardien car lui aussi, secrètement, composait des haïkus canins. Ce matin-là quelques-uns lui trottaient dans la tête :

« Le chat est monté dans l’arbre, le chien ne peut pas
Coupez le tronc, alors le chat tombera
Et c’est le chien qui s’en réjouira »

Ou encore celui-ci :

« Quand la gamelle est pleine le chien mange
Quand elle est vide il pleure :
La modération est le secret du bonheur »

Il était justement en train d’en formuler un nouveau dans son esprit lorsqu’on frappa avec fermeté à la porte : c’était un jeune homme qui, depuis des mois, insistait pour devenir l’élève du maître, lequel refusait à chaque fois car il ne voulait pas faire école. Il faut dire aussi qu’il était un peu orgueilleux de son art.
Ping-Chan, comme à son habitude, n’aboya pas. Les coups se répétèrent sur le panneau en bois laqué de la porte. Le maître, dans la sérénité matinale de son jardin, commençait tout juste à sentir fleurir un haïku dans son âme. Perturbé par cette visite intempestive, il en formula un en toute hâte :

« Dans sa sagesse Lao Tseu aurait dû le dire :
Un chien qui professe le non-agir
Est un fardeau pour son maître car jamais il ne l’alerte »

Il se leva péniblement et, par un mouvement brusque, renversa sur lui son bol de thé :

« Plus tôt le maître aura bu son thé
Plus sûrement le bol sera vidé
Qui, en tombant, ne risque pas de le mouiller »

Pestant dans son for intérieur contre ce malheureux incident il entendit, provenant de l’étang, le coassement moqueur des grenouilles :

« La grenouille rit et se moque
Mais une fois qu’elle est bien bouillie
Le maître vengé retrouve son appétit »

Le maître alla ouvrir au jeune homme et, d’un coup de pied, chassa Ping-Chan de la maison. Celui-ci pleura toutes les larmes de son corps poilu en geignant à cœur fendre. Le maître, regardant le jeune homme de haut, dit alors d’un ton sentencieux :
« Écoutez : “Tout chien est fort à la porte de son maître.” »
Ce à quoi l’aspirant répondit : « Tout chien pleure à la porte de son maître. »
Évidence fait loi et l’élève venait de dépasser le maître. Quant à Ping-Chan, profitant de la consternation du poète, il rentra dans la maison s’allonger à sa place favorite.


© Thibault Marconnet

le 26 juin 2015


Liang Kai, Un immortel, à l'encre éclaboussée, XIIIe siècle

samedi 15 février 2014