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dimanche 3 juillet 2016

Paul Celan : “Écrire pour rester humain” (Documentaire)




Voici un beau documentaire - consacré au poète germanophone Paul Celan - que j'ai visionné le jour de sa diffusion sur Arte. Le témoignage de son fils Éric m'a beaucoup marqué. J'ai pu notamment apprendre à quel point le Groupe 47 - composé, entre autres, des écrivains Hans Magnus Enzesberger, Heinrich Böll, Peter Handke, etc., - avait fait preuve d'une incommensurable bêtise à l'égard de cet immense poète qui les dépassait tous, se moquant alors du ton de ses lectures : ces petits avant-gardistes de salon ne trouvant rien de mieux que de les comparer aux psalmodies d'un rabbin voire même, ce qui est franchement minable de leur part, à un discours prononcé par Goebbels... Ingeborg Bachmann avait cru bien faire, c'était sans compter avec la surdité imbécile de ses petits camarades. On comprend mieux pourquoi, durant toute sa vie, l'Allemagne ne cessera de rester pour lui une “terre d'angoisse”. J'espérais secrètement qu'une bonne âme publierait ce documentaire sur YouTube. Les documentaires consacrés à Paul Celan, qu'ils soient radiophoniques ou télévisés, sont d'une grande rareté et je me demande même si celui-ci n'est pas le tout premier. Ce partage permettra à chacun de découvrir un peu qui fut Paul Celan et, qui sait, donnera peut-être l'envie à certains de se plonger dans cette poésie sublime qui demeure, plus que jamais, indispensable à notre siècle. Comme l'écrivait Henri Michaux à propos du suicide de celui qui fut l'un de ses amis : « Partir. / De toute façon partir. / Le long couteau du flot de l'eau arrêtera la parole. »

Et voici une poignante interprétation musicale du poème “Todesfuge” par Matthias Fuhrmeister : 




Paul Celan dans son appartement de la rue de Longchamp, à Paris, en 1958. NACHLASS ERIC CELAN

mercredi 29 juillet 2015

L'union

Egon Schiele, Femme en deuil, 1912


« La mort est un maître d’Allemagne »
Paul Celan


Louise, une jeune femme d’une trentaine d’années, marchait dans une épaisse forêt, le souffle court, oppressée par l’atmosphère qu’elle sentait émaner autour d’elle et en soi.
Depuis trop longtemps la nuit avait pris possession de son âme comme un gros ballon de colle noire. Son ombre ne la suivait plus, elle s’était fondue en elle pour prendre toute la place. Le ciel était gris comme la ferraille d’une tôle ondulée et Louise se sentait prisonnière de sa propre peau. Comme elle aurait voulu pouvoir muer ! arracher ce tissu qui l’étouffait et l’abandonner derrière elle ainsi qu’un serpent fait de sa peau morte.
Lorsqu’elle déboucha dans une clairière, le soleil lui sauta au visage ainsi qu’un chat qui, pris de fureur, griffe et mord jusqu’au sang. Où cacher son corps à présent qu’une lumière verte avait envahi toute l’herbe ?
Malgré les javelots d’or du soleil et le chant matinal des oiseaux, tout lui semblait pénétré de mort jusqu’aux plus intimes racines de sa chair. Un fantôme : voilà comment elle imaginait son être, un feu follet dont la lumière blafarde est avalée et mastiquée inlassablement par la bouche morte du ciel. Louise aurait voulu serrer un homme contre elle, se couvrir de ce corps masculin comme d’un manteau protecteur. Alors seulement, peut-être, se sentirait-elle revivre à nouveau, baignée dans la chaleur d’une peau qui aime.
Elle regarda les stèles en bois des arbres muets. Il fallait fuir ce cimetière, s’échapper, courir jusqu’à sentir l’air lui brûler la poitrine, cracher sa mort, pleurer tout le sel de ses yeux, regagner le seuil de la vie. Elle repensa aux nuits d’amour. Cela était-il donc bien fini ? Non ! Il lui fallait d’abord se réconcilier avec ses forces vives, ouvrir son sein pour y laisser entrer la lumière fauve et animale d’un corps qui désire de toute son âme.
Elle sentit la terre chaude à ses pieds, couchée comme une immense femme, lui communiquer le feu ardent de son magma souterrain. Elle allait aimer jusqu’à plus souffle les fleurs, la sève des arbres, l’eau dorée des rivières ; elle allait reprendre vie.
Louise ouvrit son être à toute la beauté vivante qui palpitait autour d’elle. Une vague de pitié la traversa tout entière : elle pleura sur elle-même et ses larmes furent douces. L’amour redevenait peu à peu maître de sa peau de même qu’un renard regagne la paix de son terrier.
Louise faisait enfin corps avec soi. Pour ne rien perdre de cette union solaire retrouvée, elle rentra en elle-même et elle ferma la porte.


© Thibault Marconnet
le 24 juillet 2015



Egon Schiele, La rêveuse (Gerti Schiele), 1911

mardi 20 janvier 2015

Giora Feidman & Ben Becker - Paul Celan / Zweistimmig [2013]



Kaddish pour Paul Celan

« Schwarze Milch der Frühe wir trinken sie abends / wir trinken sie mittags und morgens wir trinken sie nachts / wir trinken und triken / wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng » (« Lait noir de l’aube nous le buvons le soir / le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit / nous buvons et buvons / nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré »). Ainsi commence Todesfuge (Fugue de mort) dans l’admirable traduction de Jean-Pierre Lefebvre, l’un des poèmes les plus douloureux qu’un homme ait pu écrire pour parler des camps de la mort : ces points noirs fruits d’une immonde cartographie. Cet habité du langage poétique perdit ses parents qui moururent dans un camp d’internement, après avoir creusé leur propre tombe dans le lait noir de l’aube... Cet homme, ce poète de langue allemande et d’origine roumaine ; ce juif qui échappa aux chambres à gaz grâce à un maigre sursis au sein d’un camp de travail forcé, finit pourtant par se suicider en 1970 à l’âge de 49 ans, après s’être jeté depuis le Pont Mirabeau dans la Seine, ce sale miroir couleur de boue ; son corps de plume, lourd d’une encre ténébreuse, balancé comme un boulet d’amertume dans ce Styx parisien qui lui ouvrit ses bras ainsi qu’une mère embrasse un enfant au cœur gonflé de larmes. Cet homme hanté par le sang de sa mémoire et qui avait choisi de rejoindre la cendre des siens, c’était Paul Celan : le plus grand poète de langue allemande que connut le XXe siècle. 

Alors que le philosophe Theodor Adorno proclamait le fait qu’« écrire un poème après Auschwitz est barbare » ; de sa lance poétique, celui qui n’était alors qu’un inconnu, remua la poussière des morts pour témoigner de ce qui fut, pour qu’une parole puisse apporter un peu de présence aux absents dont la seule tombe fut l’implacable vide du ciel. Et cet homme tourmenté, traînant avec peine son âme ainsi qu’un éternel drap noir de deuil, à force de former dans sa bouche des mots de fantôme pour tenter d’exprimer l’indicible, devint à son tour un absent : la vie s’écoula de son sein comme l’eau qui file entre les doigts d’une main. Mais sa parole avait fendu la mer sanglante du passé et désormais rien ne serait plus comme avant. 

Le comédien allemand, Ben Becker, incarne de sa voix grave et chaude la parole d’outre-tombe de ce poète unique. Et qui mieux que l’immense clarinettiste Giora Feidman pour l’accompagner dans cette tâche, pour attiser le feu vivant des mots de Paul Celan avec le souffle prodigieux de sa clarinette ? Outre des poèmes issus du recueil Pavot et mémoire, Ben Becker déclame également des extraits de la correspondance du poète, entre autres celle qu’il entretint avec Ingeborg Bachmann, femme tant aimée, sœur de lait en écriture. Dans le plein silence résonne la voix du comédien. Quant à la musique jouée par Giora Feidman et ses deux acolytes (contrebasse et guitare), elle fait son entrée, la plupart du temps, après que soient prononcés les derniers mots du texte. Et, par moments, musique et voix s’entremêlent sans aucun accroc telles deux fumées blanches qui se mélangent harmonieusement. 

Pour cet hommage à Paul Celan, Giora Feidman reprend des thèmes musicaux provenant du terreau de la féconde tradition ashkénaze ainsi que des airs de Joseph Haydn, une composition de Chick Corea et la Gnossienne No. 1 d’Erik Satie. Bien que je ne sache pas saisir un traître mot de la langue allemande, il ressort de cette œuvre dans laquelle vers et musique se croisent et s’entrecroisent avec beauté, une mélancolie qui me serre le cœur et l’emprisonne dans des barbelés. Mais cet album, de même que la poésie de Paul Celan, n’est pas dépourvu pour autant d’une certaine lumière qui vient sautiller en instants de grâce ainsi que pattes d’oiseau sur un lac gelé. 

Quand la glace fondra et que l’eau reprendra ses droits, alors l’oiseau-poète s’envolera pour trouer le silence obstiné de la bouche morte du ciel. Pour finir, je tiens à laisser la parole à Henri Michaux, autre grand poète, qui écrivit ces vers pour exprimer le suicide de son ami : « Partir. / De toute façon partir. / Le long couteau du flot de l’eau arrêtera la parole. »

© Thibault Marconnet

Tracklist :

01 - Prayer
02 - Ingeborg Bachmann An Paul Celan
03 - Corona
05 - Espenbaum
07 - Todesfuge
09 - Mein Lieber Eric
10 - Der Von Den Ungeschriebenen
11 - Für Eric
12 - Denk Dir
13 - Coagula
14 - Schreib Dich Nicht
15 - Psychiatrische Klinik Und »Ein Wort«
16 - 15. Mai
17 - In Eins
18 - Gisèle Celan-Lestrange An Paul Celan
19 - 14. Januar 1970
20 - Fadensonnen
22 - Armbanduhr
23 - Es Wird
24 - Paris, 20. März 1970
25 - Pont Mirabeau
26 - Rebleute
27 - Er Hatte In Der Stadt Paris
28 - Stimmen
29 - Worte Von Paul Celan



Giora Feidman & Ben Becker

lundi 8 décembre 2014

SINAÏ - Sinaï [2014]




»Niemand knetet uns wieder aus Erde und Lehm,
niemand bespricht unsern Staub.
Niemand.
[…] Gelobt seist du, Niemand.«

(« Personne ne nous pétrira de nouveau de terre et d’argile,
personne ne soufflera la parole sur notre poussière.
Personne.
[…] Loué sois-tu, Personne. »)

Paul Celan
(in Psalm / Psaume, traduction de Jean-Pierre Lefebvre)


« La griffe du désert est tatouée dans mon cœur / En mal de grands espaces / Au jour le jour prise de terre… » C’est sur ces mots que s’ouvre l’album intense et nécessaire de Sinaï : projet de Guillaume Chevreau (à la voix) et Alexandre Zaré (à la guitare).
Si je devais partir en exil pour le Mont Sinaï, je sais quelle musique accompagnerait mes pas, quelle pulsation résonnerait dans mes oreilles ainsi que des artères de tambours frottées les unes contre les autres. Au milieu du sable du désert, la peau brûlée, passée au fer rouge et jaune du soleil, j’aurais une voix amie pour me tenir compagnie, pour n’être pas seul.

Dans cette œuvre, pas de nouvelles Tables de la Loi à briser, mais le rayonnement de six morceaux de jour et de nuit, six offrandes de chair. Car, pour reprendre les mots pénétrants du poète mystique persan Djalâl ad-Dîn Rûmî, “la parole est un morceau de chair”. Six jours pour escalader Sinaï et contempler un horizon de ruines. Six escales pour partir en quête d’un espace où reprendre corps – et conjurer la froideur d’un monde en cendres. Nul ne sait quand se lèvera l’aurore du septième jour. Qu’importe. Sinaï n’est pas là pour attendre la venue d’un incertain soleil levant mais bien pour marteler jusqu’à plus souffle l’enclume du silence. Comme l’écrivait Ernest Hello : « La Parole est un acte. C’est pourquoi j’essaye de parler. »

La voix de Guillaume Chevreau, je la sens incarnée, présente, là, toute proche. Malgré le climat tourmenté des morceaux qui jaillissent dans un fracas de tessons de verre, son timbre est rassurant : c’est la voix d’un grand frère qui, dans le noir le plus complet, nous dirait que la lumière finira bien par percer la robe sale des ténèbres et boutera le feu à la nuit des âmes mortes.

Les doigts littéralement saisis dans leur “prise de terre”, je sens un courant électrique m'émouvoir au plus profond. Passe un souffle de colère, un élan vital, quelque chose de très ancien comme d'avant la venue du langage dans la bouche des hommes : ce sentiment est tout particulièrement sensible avec Your Mind (où Guillaume fait hululer ses cordes vocales ainsi que la gorge habitée d’un chaman).

Il y a dans Sinaï comme un appel à l'existence, une envie de cogner dans l'indifférence d'un monde froid et déshumanisé. C'est sans concession, à prendre ou à laisser, à accueillir ou à rejeter, à boire ou à cracher. Et je l'accueille pleinement cet univers, parce que je m'en sens infiniment proche.

Par associations, les noms de quelques pairs, quelques frères sont venus s’imposer à mon esprit : Michel Cloup, Arnaud Michniak, Serge Teyssot-Gay, Bertrand Cantat, Mendelson... On a sans doute déjà dû leur citer ces noms. Il n’y a là en tout cas aucune “assimilation” ou “réduction” quant au monde musical qu'Alexandre et Guillaume construisent avec Sinaï : cosmos qui n'appartient qu'à eux et qui ne peut nullement être réduit à des comparaisons (aussi flatteuses soient-elles).

Nous avons tous des êtres, des artistes dont nous nous sentons particulièrement proches, comme s'ils faisaient partie d'une famille secrète au sein de laquelle nous éprouvons le sentiment d'être enfin écoutés, compris. Parmi les membres de cette famille cités plus haut, Sinaï a trouvé sa place. C’est une matrice dans laquelle je puise un second souffle pour continuer d'avancer encore et toujours… pour que le Lever du corps soit, chaque matin, un peu moins pénible. Car, ce qui importe n’est pas le départ ni même l’arrivée. L’essentiel est dans le mouvement précaire et passionnant de toute traversée. Belle et longue route à vous, frères humains !


© Thibault Marconnet

le 08 décembre 2014


Tracklist : 

01 - Griffe
02 - Le Chien
03 - Exil
04 - Your Mind
05 - Lever du corps
06 - [Grif]


vendredi 17 octobre 2014

Élégie pour l'absent




Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas est une sorte de long poème en prose qu’Imre Kertész déroule comme un parchemin aux lettres couvertes de cendre.
Le thrène, l’élégie qui constitue l’ossature de ce texte bouleversant est le poème Todesfuge de Paul Celan. « Lait noir de l’aube nous le buvons le soir / le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit / nous buvons et buvons /nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré… » Œuvre véritablement musicale, ce thème surgit tout le long du récit ainsi que les lèvres d’une plaie qui s’entrouvrent, la mélodie sourde et obsédante d’une âme blessée à mort.

Il existe plusieurs versions du Kaddish au sein de la tradition juive. Certains sont chants de sanctification, d’autres expriment la peine qui s’exhale de la bouche des vivants endeuillés pour tenter d’accompagner les morts dans leur traversée inconnue. Mais ici, Kertész fait le deuil impossible d’un “enfant qui ne naîtra pas”, qui ne verra jamais la lumière du jour. Car cette lumière, pour l’auteur d’Être sans destin est froide et fuligineuse : c’est cette aube glacée au visage souillé de suie qui émane d’Auschwitz, de ce lieu “sans destin” où Imre Kertész a laissé une partie de lui-même qui, pour le dire avec les mots de Charlotte Delbo, n’est sans doute “pas revenue”.

Celui qui, dans le judaïsme est l’Innommable par excellence et que nous autres chrétiens nommons Dieu, dit à son peuple (Deutéronome 30, 19) : « Choisis donc la vie pour que toi et ta postérité vous viviez… » Et Kertész s’y oppose en décidant, en son âme et conscience, de ne pas faire acte de descendance.  Il refuse de donner la vie, lui qui a trop connu la mort.
Celle qui à l’époque, accompagnait sa douloureuse existence, ne comprendra pas ce refus car elle croit encore que la vie peut renaître du sein froid des cendres. Et cet enfant qui ne naîtra pas, dans son absence irrévocable entraînera la lente et inexorable rupture du couple.

Ce livre est le récit d’un deuil étrange car l’être pleuré n’est sorti d’aucun ventre de femme : il n’est littéralement jamais venu au monde. Me vient à l’esprit que ce “Kaddish”, Imre Kertész le déclame avant tout pour lui-même, au nom de cette adolescence morte dans les camps et sur laquelle personne n’a pleuré. Dans cette prière funèbre, Kertész se fait accompagner de Paul Celan, tel Dante conduit par Virgile dans le givre des enfers.
Et la morsure du froid le plus intense est aussi douloureuse que celle du feu.
Ce livre est d’une “terrible beauté” : son chant s’inscrit dans l’âme du lecteur aussi sûrement qu’un tatouage de déporté.


© Thibault Marconnet
le 17 octobre 2014

Imre Kertész : Entretien avec Laure Adler (Hors-champs) [2010] 



Anselm Kiefer, Twilight of the West [Abendland], 1989

mardi 17 juin 2014

Fugue de mort (Paul Celan)

Anselm Kiefer, Sefer Hechaloth, 2002


Lait noir de l'aube nous le buvons le soir
le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit
nous buvons et buvons
nous creusons dans le ciel une tombe où l'on n'est pas serré
Un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit
il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes cheveux d'or
écrit ces mots s'avance sur le seuil et les étoiles tressaillent il siffle ses grands chiens
il siffle il fait sortir ses juifs et creuser dans la terre une tombe
il nous commande allons jouez pour qu'on danse

Lait noir de l'aube nous te buvons la nuit
te buvons le matin puis à midi nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
Un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit
il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes cheveux d’or
Tes cheveux cendre Sulamith nous creusons dans le ciel une tombe où l'on n'est pas serré

II crie enfoncez plus vos bêches dans la terre vous autres et vous chantez jouez
il attrape le fer à sa ceinture il le brandit ses yeux sont bleus
enfoncez plus les bêches vous autres et vous jouez encore pour qu'on danse

Lait noir de l'aube nous te buvons la nuit
te buvons à midi et le matin nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
un homme habite la maison Margarete tes cheveux d'or
tes cheveux cendre Sulamith il joue avec les serpents

II crie jouez plus douce la mort la mort est un maître d'Allemagne
il crie plus sombres les archets et votre fumée montera vers le ciel
vous aurez une tombe alors dans les nuages où l'on n'est pas serré

Lait noir de l'aube nous te buvons la nuit
te buvons à midi la mort est un maître d'Allemagne
nous te buvons le soir et le matin nous buvons et buvons
la mort est un maître d'Allemagne son œil est bleu
il t'atteint d'une balle de plomb il ne te manque pas
un homme habite la maison Margarete tes cheveux d'or
il lance ses grands chiens sur nous il nous offre une tombe dans le ciel
il joue avec les serpents et rêve la mort est un maître d’Allemagne

tes cheveux d’or Margarete
tes cheveux cendre Sulamith.


Paul Celan 
(in Choix de poèmes, Pavot et mémoire © Poésie/Gallimard 1998, p. 53)
Traduction : Jean-Pierre Lefebvre



Anselm Kiefer, Il Mistero delle Cattedrali, 2010-11, Oil, acrylic, terracotta, steel, salt, wire and minerals on canvas

lundi 16 juin 2014

Trouer la bouche morte du ciel




« Schwarze Milch der Frühe wir trinken sie abends / wir trinken sie mittags und morgens wir trinken sie nachts / wir trinken und triken / wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng » (« Lait noir de l’aube nous le buvons le soir / le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit / nous buvons et buvons / nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré »). Ainsi commence Todesfuge (“Fugue de mort”) dans l’admirable traduction de Jean-Pierre Lefebvre, l’un des poèmes les plus douloureux qu’un homme ait pu écrire pour parler des camps de la mort : ces points noirs fruits d’une immonde cartographie. Cet habité du langage poétique perdit ses parents qui moururent dans un camp d’internement, après avoir creusé leur propre tombe dans le lait noir de l’aube... Cet homme, ce poète de langue allemande et d’origine roumaine ; ce juif qui échappa aux chambres à gaz grâce à un maigre sursis au sein d’un camp de travail forcé, finit pourtant par se suicider en 1970 à l’âge de 49 ans, après s’être jeté depuis le Pont Mirabeau dans la Seine, ce sale miroir couleur de boue ; son corps de plume, lourd d’une encre ténébreuse, balancé comme un boulet d’amertume dans ce Styx parisien qui lui ouvrit ses bras ainsi qu’une mère embrasse un enfant au cœur gonflé de larmes. Cet homme hanté par le sang de sa mémoire et qui avait choisi de rejoindre la cendre des siens, c’était Paul Celan : le plus grand poète de langue allemande que connut le XXe siècle.

Alors que le philosophe Theodor Adorno proclamait le fait qu’« écrire un poème après Auschwitz est barbare » ; de sa lance poétique, celui qui n’était alors qu’un inconnu, remua la poussière des morts pour témoigner de ce qui fut, pour qu’une parole puisse apporter un peu de présence aux absents dont la seule tombe fut l’implacable vide du ciel. Et cet homme tourmenté, traînant avec peine son âme ainsi qu’un éternel drap noir de deuil, à force de former dans sa bouche des mots de fantôme pour tenter d’exprimer l’indicible, devint à son tour un absent : la vie s’écoula de son sein comme l’eau qui file entre les doigts d’une main. Mais sa parole avait fendu la mer sanglante du passé et désormais rien ne serait plus comme avant.

Paul Celan avait su trouer le silence obstiné de la bouche morte du ciel. Pour finir, je tiens à laisser la parole à Henri Michaux, autre grand poète, qui écrivit ces vers pour exprimer le suicide de son ami : « Partir. / De toute façon partir. / Le long couteau du flot de l’eau arrêtera la parole. »


© Thibault Marconnet

16/06/2014






Anselm Kiefer, Steigend, steigend sinke nieder, 2006



Paul Celan, Passphoto, 1938

lundi 26 mai 2014

Le jour, les jours, la fin des jours (Henri Michaux)

Anselm Kiefer, "Für Paul Celan: Rutengänger" (For Paul Celan: Diviner), 2005-2007


Méditation sur la fin de Paul Celan


Sans qu'ils parlent, lapidé par leurs pensées
Encore un jour de moindre niveau. Gestes sans ombres
À quel siècle faut-il se pencher pour s'apercevoir ?
Fougères, fougères, on dirait des soupirs, partout, des soupirs
Le vent éparpille les feuilles détachées
Force des brancards, il y a dix-huit cent mille ans on naissait
déjà pour pourrir, pour périr, pour souffrir
Ce jour, on en a déjà eu de pareils
quantité de pareils
jour où le vent s'engouffre
jour aux pensées insoutenables
Je vois les hommes immobiles
couchés dans les chalands
Partir.
De toute façon partir.
Le long couteau du flot de l'eau arrêtera la parole.


© Henri Michaux

(in Moments, traversées du temps)


Anselm Kiefer, Melancholia, 2004