mercredi 29 avril 2015

La vitesse foudroyante du passé

« Amis vous noterez que par le monde y'a beaucoup plus de couillons que d'hommes et de ce vous souvienne. » François Rabelais [Photographie prise au Musée Rabelais en Touraine]

Arsène rencontra Ernest dans une petite rue de Martignac. C’était dimanche et nos deux compères s’ennuyaient ferme. Ensemble, ils déambulèrent dans la rue principale dont les volets étaient encore clos en ce début de matinée.
« Bé alors, mon bon Ernest, tu t’en vas donc pas à la messe ?
- Oh, m’en parle pas, Arsène ! Depuis qu’j’a vu l’gars sur sa croix, j’y fous plus les pieds ! Paraîtrait qu’il a foutu un sacré bordel au marché d’la place du Temple et qu’les ritals d’la rue Golgotha t’l’ont cloué sur une croix pour l’exemple !
- Vindieu, mazette, corne de bouc ! Et ils le laissent pourrir là, c’te pauvre larron ? On f’rait p’t’être bien d’aller l’décrocher, tu crois pas ? demanda Ernest.
- Si c’est pour qui nous z’arrive la même chose, non merci ! J’me suis laissé dire qu’les curés, ils z’y bouffent son corps. Z’en planquent même des morceaux dans l’église, t’imagines un peu ?! On est en 1950 et y’a des cannibales en soutane qui crèchent à Martignac ! » dit Arsène écœuré.
À ce moment-là vint à passer le curé de la paroisse qui, d’un pas alerte et enjoué, s’en allait faire les préparatifs pour l’office.
« Bien le bonjour mes fils ! Alors, la moisson a été bonne ? Je ne vous vois pas souvent dans la demeure de notre Seigneur. Venez donc communier ce matin, le corps du Christ vous attend ! »
Arsène attendit qu’il ait tourné au coin de la rue pour s’exclamer :
« Bon sang ! Tu t’rends compte mon vieux Ernest ! Y s’en cachent même plus d’leur goût pour la viande humaine. J’te l’dis, on est entourés d’sauvages. Et l’café qu’est même pas ouvert l’dimanche, c’t’un monde ça ! On n’a même pas l’droit à notre p’tit blanc du matin alors qu’les curetons eux, y vont t’biberonner du vin d’messe jusque-là et boustifailler d’la chair humaine qui doit être bien faisandée d’puis le temps ! »
C’est alors qu’une machine volante se déposa sans heurt ni fracas sur la petite place de la mairie. Quelques hommes en sortirent. Arsène et Ernest restaient cloués sur place, paralysés par la stupeur. Les hommes de l’espace vinrent à leur rencontre, ils étaient habillés comme au XVIIIe siècle avec perruques blanches, collants de soie et jabot en dentelle.
« Holà mes braves ! Pouvez-vous nous dire en quelle année nous sommes ? Nous avons ici une machine à remonter le temps et nous l’avions réglée pour aller empêcher que notre bon Louis XVI ne soit guillotiné. »
« Ben ça alors mes bons messieurs ! vous z’y êtes pas du tout ! Vous vous gourez d’époque et d’lieu ! Ici, z’êtes à Martignac en 1950 où on s’emmerde comme des rats crevés l’jour du Seigneur ! »
« Par le sang du Christ ! dit l’un des hommes à son voisin. Hâtons-nous de remonter le temps, il nous faut sauver le Roi ! Cette époque de blasphémateurs n’est point pour nous mon cher marquis. »
Disant cela, ils grimpèrent prestement à bord de leur machine qui fila comme l’éclair. Arsène et Ernest étaient médusés.
« J’a encore dû boire trop d’rouge, mon vieux Arsène. J’vois des choses bizarres… T’as vu un peu ces ballerines en collant toi aussi ?
- Un peu qu’j’les ai vues, comme j’te vois ! » répondit Arsène.
Encore sous le choc, nos deux hommes se dirigèrent en titubant vers l’église de Martignac comme des ivrognes.
Arsène plaça sa main sur l’épaule d’Ernest, l’arrêta et lui lança un regard de possédé.
« Après ça, Ernest, on peut plus s’permettre d’être des hérétiques. C’t’un miracle qu’on a vu !
- Pour sûr ! Au diable nos jugements sur les cannibales de la paroisse, allons manger l’bonhomme sur sa croix. On a été touchés par la grâce mon vieux ! » lui répondit Ernest.
Nos deux compagnons avaient vu la vitesse foudroyante du passé symbolisée par cette étrange machine, venue tout droit du XVIIIe dans le but de permettre à Louis XVI de garder sa tête bien campée sur ses épaules.
Le passé est rapide mais il ne “passe” pas toujours aussi vite qu’on le croit. À peu de choses près, les croyances et les mœurs étaient restées les mêmes qu’au temps des hommes en perruque.


© Thibault Marconnet

le 17 avril 2015


Le peuple écrasé par les privilégiés « â faut esperer q’eu s’jeu la finira ben tôt. Un païsant portant un Prélat, et un Noble. » Eau-forte en couleurs, [Paris, 1789]

samedi 18 avril 2015

Artaud - La Tour Invisible [2007]



Il y a parfois dans l’existence des rencontres imprévues et que nous n’osions pas même espérer. Ce fut le cas pour moi par une belle journée de l’an 2007 lorsque, me promenant dans le rayon disque de la Fnac d’Annecy – qui à cette époque avait encore un minimum d’allure, bien que les téléviseurs, ordinateurs et autres joyeusetés technologiques commençaient sérieusement à tout envahir –, je tombais nez à nez devant une œuvre qui m’était alors totalement inconnue. 

D’abord, c’est par le nom de cet artiste que je fus frappé : Artaud. Peu de temps auparavant, j’avais lu avec beaucoup de fièvre Héliogabale ou l’Anarchiste couronné, œuvre d’un génial homonyme : Antonin Artaud. C’est donc sans trop savoir à quoi m’attendre que je poussai la porte de cette Tour Invisible à l’œil nu et que seuls les yeux de l’esprit peuvent entrevoir ; tour construite par un sacré maître d’œuvre dont j’ignorais encore qu’il s’appelait Vincent de son prénom. C’est un à un que je gravis les escaliers en colimaçon, pénétrant au cœur de cet escargot de pierre. Au sommet, se trouvait une vue imprenable et majestueuse sur un océan musical enivrant. Cet album me fit l’effet d’un maelström. Je fus happé dans son tourbillon marin et en bus l’eau jusqu’à être ivre de sel. Plongé dans l’œil de ce cyclone, ma tête était grisée par les alcools aquatiques. 

Dans cette œuvre, se trouvait réuni tout ce dont je rêvais : une musique sans frontières établies et n’hésitant pas à prendre des chemins de traverse qui poudroient dans une fabuleuse lumière. J’avais trouvé là le levain indispensable pour faire monter le pain de mon âme. Je ne pus m’empêcher de penser à Sibelius, Grieg, Debussy ou encore Ravel. Et puis, il faut dire qu’à cette même époque, j’inondais mes oreilles avec les déferlantes musicales de Charlie Mingus. Vincent Artaud étant lui aussi contrebassiste, je compris alors que ce disque m’attendait sans que je le sache. 

Tout premier morceau de cet opus, le si bien nommé Résurrection de Lazare, me fit l’effet d’une véritable renaissance auditive. Je me sentis errer en divers espaces-temps : cavaler à dos de nuage vers le Walhalla ; pêcher des truites cuivrées dans une rivière d’argent ; chauffer mon visage rougi devant un feu de bivouac au plein cœur d’une ancestrale forêt ; marcher sur une terre moussue le long des Lochs brumeux d’une Écosse fantasmée... Je me suis lavé tout le corps dans la terre, l’eau, l’air et le feu de cet album : j’ai ouvert mon cœur aux quatre points cardinaux, à l’irrésistible invitation au voyage que m’offrait Vincent Artaud. J’avais perdu tout sextant pour me guider dans ma navigation et, à dire vrai, il n’en était nul besoin. La traversée s’annonçait merveilleuse en tous points. 

Si je devais rapprocher cet opus d’une autre œuvre qui m’émeut au plus haut point, c’est incontestablement à l’album Europeana de Michael Gibbs with Joachim Kühn que je pense. Il y a là le même désir, la même quête de mélanger les genres dans une forge incandescente : pour se jouer de toutes les barrières, de toutes les guerres de clocher. « De la musique avant toute chose » aurait dit Verlaine. « Et pour cela préfère l’impair » : voilà une formule qui sonne au diapason avec la structure trinitaire de cet album placé sous les auspices d’un jazz repoussant toujours plus loin la crête enflammée de l’horizon.

© Thibault Marconnet
le 22 mai 2014





Tracklist :

01 - Résurrection De Lazare
02 - Émeutes
03 - El Gabar
04 - Five
05 - La Tour Invisible
06 - La Pensée Ne Me Lâchait Pas
07 - Mes Pleurs
08 - Le Songe De Macsen
09 - It’s Over
10 - Le Sortilège Impossible
11 - Guerre Et Paix
12 - Le Prophète

Vincent Artaud

mardi 31 mars 2015

Johnny Cash - American IV: The Man Comes Around [2003]





Comme j’aime à le dire : mieux vaut passer une nuit noire à broyer du blanc qu’une nuit blanche à broyer du noir. Et quoi de mieux que de lacérer la nuit avec la foudre d’un riff acéré de Johnny Cash ? Pour m’évader loin des sentiers battus du morose et du médiocre, je prends la route avec “l’homme en noir” et ce fabuleux disque de reprises – le dernier à être paru de son vivant, avant que la camarde ne vienne faire siffler sa faux sous son nez. 

C’était inévitable : à force de chanter la mort, il fallait bien que celle-ci le coince un jour au détour d’un chemin sombre. Mais avant que la dernière filandière ne tranche le fil de sa vie, il a su lui faire un sublime pied de nez. Cet album est une morsure au flanc de la mort, un chant de vie incandescent. 

Dans sa voix qui crépite comme un feu sacré, je m’offre une bouffée d’air pur, j’agrandis mon horizon à la mesure des étendues immenses et désertiques de l’Ouest Américain. Je fais peau neuve. Cet album est truffé de pépites comme autant de balles argentées. 

Johnny Cash reprend les chansons des autres comme Michel-Ange peint le plafond de la chapelle Sixtine, avec de la peinture qui lui dégouline plein le visage et le besoin d’aller à l’essentiel, de faire vibrer une dernière fois la corde de son âme. Il insuffle à chacune de ces reprises sa propre griffe, à tel point qu’on les croirait sorties tout droit de sa forge personnelle. Sa voix martèle le fer chauffé à blanc. La vertu de l'art réside dans le fait de nous aider à vivre, à porter toujours plus loin ce cœur battant et ému qui est le nôtre.

Frères, je vous le dis, Johnny Cash est un alchimiste. Avec lui, le plomb se change en or pur. Et le monde devient subitement moins laid.

© Thibault Marconnet
le 19 février 2014


Tracklist :

01 - The Man Comes Around
02 - Hurt
03 - Give My Love To Rose
04 - Bridge Over Troubled Water
05 - I Hung My Head
06 - First Time Ever I Saw Your Face
07 - Personal Jesus
08 - In My Life
09 - Sam Hall
10 - Danny Boy
11 - Desperado
12 - I’m So Lonesome I Could Cry [Feat. Nick Cave]
13 - Tear Stained Letter
14 - Streets Of Laredo
15 - We’ll Meet Again


Johnny Cash is Startled into Dropping his Copy of Macbeth

jeudi 19 mars 2015

Werner Herzog : La foi pour seul bagage

Sur le chemin des glaces, petit livre dense et fabuleux, est le récit véritable d’un pèlerinage de la Bavière jusqu'à Paris commencé le 23 novembre 1974 et achevé le 14 décembre de la même année. À l'annonce de la mort imminente de son amie Lotte Eisner, grande critique et historienne de cinéma, Werner Herzog décide de faire à pied un long trajet qui doit lui permettre de relier Munich à la capitale française, où Lotte Eisner vit (mais pour combien de temps encore ?). Les préparatifs sont brefs : c'est avec son âme et son corps tout entiers que Werner Herzog se doit d'accomplir ce cheminement – et résolument seul.

Accompagné par le froid, la solitude, la pluie, l'exaltation, la rage, Herzog marche avec, chevillée au corps, la pensée que s'il accomplit cet acte de foi pure jusqu'au bout Lotte Eisner ne mourra pas. Le cinéaste nous raconte les nuits à pénétrer par effraction dans des chalets isolés de la Forêt-Noire, afin de prendre un peu de repos et s'abriter pour un temps du froid mordant ; et les jours gris et maussades à piétiner dans une boue jaune, à l'affût de quelque soleil évanoui ou noyé. Ce qui anime Werner Herzog au cours de ce long et dangereux périple peut s'apparenter à de la pensée magique, laquelle a souvent été mise à mal par le christianisme et, plus récemment par la psychanalyse qui n’y a vu qu’une sorte de résidu primitif, la scorie d’une époque lointaine où l’homme vivait dans des grottes et n’avait ni chauffage ni eau courante : une ère très ancienne où l’homme ne croyait pas encore au dieu “Progrès”, vénérait les dieux de la nature, faisait corps avec la terre et n’avait que faire des joyeusetés de notre technologie moderne… bref, un monde de cinglés ni plus ni moins ! Dès qu'une chose nous dépasse, notre société étriquée et froidement rationaliste, ne peut s'empêcher de vouloir à toute force l'enclore dans un symptôme, une pathologie. De même que l’historien romain Tacite déclarait : « Plus une société est corrompue, plus elle multiplie le nombre de ses lois », je dirais que plus une société est malade, plus elle invente de symptômes pour créer davantage de confusion.


Thibault Marconnet, Fenêtre, (pastel), 2015


Baste ! Après maintes embûches, Werner Herzog parvient à Paris et son amie - qui selon la médecine occidentale omnisciente aurait dû trépasser depuis longtemps -, est encore en vie. Quelques années plus tard, c'est toujours le cas. Ce sont des choses qui ne s'expliquent pas, qui appartiennent au mystère le plus insondable. Épuisée, Lotte Eisner dit un jour à son ami réalisateur : « Werner, vous avez jeté un sort sur moi, vous m’avez interdit de mourir, aujourd’hui j’ai près de 90 ans, je suis aveugle, je ne peux plus lire, donc il faut enlever ce sort pour que je puisse mourir. » Par jeu, Herzog acquiesce. Et, 15 jours plus tard, Lotte Eisner meurt enfin.

Où s'arrête la vie et où commence la mort ? Vaste question, pour laquelle nous ne possédons aucune réponse.
Dans un monde gelé jusqu'à l'os, voici un petit livre qui réchauffe, des mots qui coulent dans la gorge ainsi qu'une eau-de-vie brûlante.
Au bout du chemin des glaces, il y a un cœur qui bat toujours, aussi rougeoyant qu'une braise.


© Thibault Marconnet

le 19 mars 2015

Werner Herzog, Sur le chemin des glaces, Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs, septembre 2009, 112 pages, 6,60 €


Werner Herzog

mercredi 4 mars 2015

Paraphe de la foudre : “Les enfants de la foudre” de Francesca Y. Caroutch



Pour bien pénétrer dans l’univers de Francesca Y. Caroutch, sans doute est-ce d’une traite qu’il convient de lire Les enfants de la foudre (paru aux éditions Rougerie, en 2011), comme une course à la poursuite de l’orage. Cette poétesse a le don rare d’exhausser les mots, de leur donner une présence réelle, de forger une matière poétique qui se dévore par les yeux. Avec cette “femme de l’être”, la poésie est une langue bien vivante. Plusieurs poèmes bouleversent jusqu'au vertige. Le sentiment le plus troublant est certainement celui de la “dépossession” : l'impression très forte, à la lecture de ces testaments de feu, de rejoindre cette vacuité de lumière où tout est réconcilié, évanoui, fondu dans l’Athanor de l’Unité ; sensation de s'abîmer dans le Cosmos, au sein de cette cosmogonie poétique qui est à la fois profondément singulière et éminemment universelle. Chacun est Tout. Lire Francesca Y. Caroutch, c’est escalader des cimes où l'air est si pur qu'il brûle les poumons, et où le plexus solaire est plus d’une fois traversé par la pointe d'une épée de feu. C’est de tout son corps et de toute son âme qu’il importe d’entrer dans ce recueil car, au détour de chaque page, l'émotion tient sa parole. Ici, rien qui ne mente.

Lire, c'est entrer nu dans la chair vivante du silence ; autrement dit, c'est vivre ce que nous lisons. Pas de véritable lecture qui n'ait d’abord été vécue au sens plein du terme. Et il en va de même pour toute écriture qui prétend parler vrai. Dans Les enfants de la foudre, une incandescence parcourt les mots ; et une morsure blanche fouille notre torse à la recherche du cœur ainsi qu’un oiseau cherche à picorer une baie rouge au milieu de la neige. Il suffit d’ouvrir grand son âme pour être frappé par la foudre verbale de ces poèmes. Et voici bien un livre dont on ne ressort pas indemne.

« Je te découvre en t’écrivant
Je me découvre en te lisant » (“Futur antérieur”)

Dans ces deux vers, la poétesse, exprime parfaitement le sentiment de se “dé-voiler”, de se “dé-couvrir” au contact de l’autre. L’écriture est vie, au même titre que la nature de tous nos actes. Triste dichotomie mortifère que celle de vouloir mettre d’illusoires barrières rassurantes entre “l’écrire” et le “vivre”. Car, du “livre” au “vivre” il n’y a qu’un pas, qui se franchit aisément à condition de plonger tout entier dans la Parole hautement vivante du poète.

Par moments, le souffle est court à cavaler auprès des mots. Et il serait difficile de dire combien de paysages cette poésie convoque en nous, combien d’endroits nous traversons à ses côtés (« voyages fous dans des villes vues en rêves ») : prés d’ivresses vertes, étables chaleureuses, montagnes escarpées, lacs aux ondes étales, déserts où se dessinent à l’horizon des Fata Morgana fabuleuses, monastères blancs de givre, vallons jaunes que le brasier du soleil enflamme… C’est un transport à dos de comète dans la caravane du désir, dans le bain amniotique des souvenirs les plus anciens, quand le langage n’était encore qu’un balbutiement dans la gorge des hommes. Et alors, comme dans un habit de lumière, des vers de paix viennent enlacer le lecteur et une joie brutale délivrer notre poitrine de ses vieilles oppressions.

« L’olivier rendra la lumière qu’il dévore
dans la suavité de son huile » (“Le Samouraï de la vacuité”)

« Purifiés par le silence
les mots neufs tintent sans bruit » (“Voie sèche”)

« Ce soir je te retrouve
plus vivant que jamais
au bord du lac subjugué
par ses propres scintillements » (“Point du jour”)

« Refus d’être gisants sculptés
ou ossements plus blancs
que les cases d’un djebel » (“Veillée d’armes”)

« Psaume de chair
transmutée en lumière » (“Au Veilleur du grand matin”)

« L’extase du vide
vous guérira
de la maladie du temps » (“Constellations de nomades”)

« La clé du jardin clos
se cache dans sa fontaine » (“Clef”)

Et ce point d’orgue, qui ouvre à l’Infini du Commencement :

« Je te salue dans la lumière » (“Mort et Résurrection d’un Poète”)

La poésie de Francesca Y. Caroutch est une enfant qui court dans le rire des blés jaunes, dans la verdeur des herbes folles, car, comme aurait pu le dire Armel Guerne, elle est une “femme de plein vent”.

Plus que jamais, il appartient aux poètes de rallumer les grands Alambics de la Beauté – pour célébrer les noces avec la vie !


© Thibault Marconnet



Thibault Marconnet, L'homme-fleur, 2015

jeudi 19 février 2015

Ulver - Themes from William Blake’s The Marriage of Heaven and Hell [1998]




En plein XVIIIe siècle et contre toute attente, naquit un poète aux doigts de feu. Son chant a tout bu, le ciel et la terre réunis. Aigle du verbe, il inscrivit de ses serres aiguisées sa poésie en lettres vivantes sur le parchemin de l’Eternité. Son pari (bien plus fou que celui de Pascal) : passer l’alliance aux doigts du Ciel et de l’Enfer. Autant vouloir unir l’eau et le feu sans que ces deux éléments ne s’annulent ! Mais les poètes, c’est bien connu, ne se satisfont pas des terres étroites du réel : ce sont gens de la démesure qui étirent l’imaginaire à l’infini, repoussant toujours plus loin les limites du langage. 

Cet homme flamboyant, ce poète au front de comète se nommait William Blake : créature éclose d’on ne sait quelle fleur astrale, monolithe enflammé chu dans notre bas monde, il vint brûler la pâle raison tremblante au sein de sa faible bergerie. D’abord voué tout entier à la peinture, il se tourna ensuite vers cette langue de feu qu’est la poésie. Puissant tigre, il a fait sa proie de toute hypocrisie, bassesse et médiocrité. Dans sa bouche, gueule de cheminée, des braises fusaient. Homme lucide, Blake enflamma la paille moisie du mensonge, incendia la lâcheté et réduisit en cendres une morale chrétienne mortifère. Avec le phosphore de son regard félin, cet insulaire né en 1757 et grand moraliste hétérodoxe, ne pouvait que foudroyer son époque de libertins minuscules, de petits dévots sans grandeur. Nyctalope visionnaire et poète viril, il a regardé s’enfuir dans la grisaille, oreilles basses et queue entre les jambes, le troupeau des couards emperruqués qui abandonnaient le navire. Orateur prophétique, sa chaire fut l’écritoire où il traça les lettres charbonneuses de ses terribles visions. Sa plume, griffe rétractile, a creusé au sein du langage des vers d’une puissance sans égale. Egaré au milieu de vilains gnomes et de ridicules nabots poudrés, ce Titan n’hésita pas à défier la vanité de toutes les idoles. Tel un nouveau Prométhée, il s’est avancé au milieu de la poltronnerie environnante avec pour seule torche la braise de ses yeux. 

Pour toutes ces raisons, il semblait assez évident que les féroces loups norvégiens du groupe Ulver, ne manqueraient pas de croiser la route étoilée de cet enfant des météores. Après avoir bu jusqu’à la lie le calice de leur haine, ces anciens rejetons du black metal ont fait peau neuve. Ils se sont rassemblés autour du Mariage du Ciel et de l’Enfer : vaste cercle de feu en forme de livre dont ils décidèrent de faire tonner à nouveau la parole au cœur de notre siècle de notoire petitesse. Pour assumer et porter haut la folie d’un tel projet, il leur fallait forger un athanor capable d’endurer les plus improbables fusions. Nos trois alchimistes se mirent donc à la tâche avec ardeur et le résultat est pour le moins inattendu et envoûtant. Leur album est un alliage de métaux hétéroclites : y sont célébrées les noces des guitares électriques enroulées dans les boucles de sonorités électroniques et expérimentales. Le chant n’est plus éraillé, il brille haut et clair comme l’acier d’une épée nouvellement trempée. Voilà un disque qui risque d’en scalper plus d’un ! Pour cet opus, les turbulents fils du norrois fêtent leur entrée dans de nouveaux horizons. Leurs haches de vikings gisent à l’abandon, plantées dans les arbres de leur ancienne forêt maléfique. Ils ont mis à la voile et leurs drakkars fendent les flots à la découverte d’un Nouveau Monde qu’ils n’ont pas fini d’explorer dans tous ses fabuleux recoins. Avec un tel mélange de sèves fertiles, il va sans dire que le mariage est bel et bien consommé !

© Thibault Marconnet
le 16 juin 2014

Tracklist :

CD1

01 - The Argument, Plate 2
02 - Plate 3
03 - Plate 3, Following
04 - The Voice Of The Devil, Plate 4
05 - Plates 5-6
06 - A Memorable Fancy, Plates 6-7
07 - Proverbs Of Hell Plates, 7-10
08 - Plate 11
09 - Intro
10 - A Memorable Fancy, Plates 12-13
11 - Plate 14
12 - A Memorable Fancy, Plate 15
13 - Plates 16-17

CD2

01 - A Memorable Fancy, Plates 17-20
02 - Intro
03 - Plates 21-22
04 - A Memorable Fancy, Plates 22-24
05 - Intro
06 - A Song Of Liberty, Plates 25-27







Thomas Phillips, William Blake in a portrait, 1807

Ulver

vendredi 13 février 2015

François Augiéras : “[...] l'apparition de la joie en avance de cinquante ans sur l'histoire humaine...”


François Augiéras, vagabond du désert, amant des étoiles


« À nouveau la vie murmure en moi, couché sur le dos face au ciel étoilé. Une santé jamais altérée soulève ma poitrine vers la navigation des astres. L'air de la nuit sèche mes blessures, les cicatrise. Un instinct infaillible dicte ma conduite, accorde mon cœur à l'univers. Le hasard, ma rencontre avec ce lieu à l'écart des autres hommes, le silence, ont déclenchés en moi l'apparition de la joie en avance de cinquante ans sur l'histoire humaine. Cette nuit, j'irai jusqu'à l'océan et j'emporterai ma voix. »


François Augiéras  





François Augiéras, prêt à sonner les cloches pour réveiller les âmes endormies