jeudi 7 août 2014

La gloire des insoumis



Roman sépulcral et désespéré, Lauve le pur est une véritable plongée dans le ventre noir et gargouillant de la Capitale – et tout autant dans les entrailles malmenées de Lauve, cet homme perdu qui marche dans Paris sans compagnons, couvert de ses propres excréments : de cela qu’il n’a pu retenir et qui, dans le métro où cet improbable hommage fut rendu à ses semblables, le désigne à être un paria de plus, exilé dans le fruit puant de ses intestins : faible îlot de chair dérivant au cœur de cette nuit parisienne dont les néons criards rappellent à s'y méprendre le fard dégoulinant des vieilles putes sans âge.

Dans les villes, la nuit n'existe plus, elle a été mise à l'index par tous les inquisiteurs de “l’immédiat”, de “l’actuel” : fantômes d’individus qui défendent à cor et à cri le faux, le creux, le toc, les lumières artificielles. Dans ce désert des âmes, Lauve ira seul au plus loin de ses propres ténèbres, éclairé par quelques réverbères qui promènent sur le bitume leur pâle halo de cendres.

Richard Millet nous parle des humbles avec ce qu'il y faut de douceur et de franche rudesse, se faisant le loyal scribe de tous ces êtres que la vie moderne a mutilés par le langage mort qui règne à présent sur toutes choses, dans le vide croissant qui se repaît de chacun ainsi qu'une araignée de mouches ; au cœur enfin de cette prodigieuse bassesse qui proclame tranquillement la haine de toute grandeur.

Cette société n'oblige pas seulement les anciens paysans à “vendre les prés” ainsi que le chante Jean-Louis Murat, mais elle incite tout autant à vendre son âme au veau d'or du médiocre et de la saleté (celle-là même que l’on cache honteusement derrière les cache-misères que sont les réclames publicitaires).

Lauve le pur, ce nom à la fois lisse et rugueux m’évoque une lave endormie au sein de puys auvergnats. L’Auvergne et le Limousin ont d’ailleurs longtemps charrié dans la grisaille de Paris des tombereaux d’hommes besogneux, hâves et fatigués, brisés par le travail des champs, exilés dans cette métropole inconnue qui les repousse sans cesse ainsi que le ferait une vieille fille qui tient à conserver sa virginité pour les vers. Comme seule et maigre consolation, les lèvres usées de ces exclus s’écorchent tant et plus sur des goulots brisés de bouteilles d’alcool.

Héritier de l’exode rural, Lauve suivra l’errance de ses ancêtres. Son sacerdoce consistera à faire résonner dans des salles de classes toujours plus bruyantes le verbe des grands écrivains français afin d’attiser le feu vivant de leurs œuvres et témoigner de cela qui agrandit l’âme. Mais face à ses élèves, Lauve est contraint à professer dans un vide abyssal.

Lauve le pur a grandi dans les vents qui fouettent les genêts et les tourbières du plateau de Millevaches. En cela, il demeure un enfant de la terre acide, des sources ancestrales, de la solitude boisée des origines.
Tel un paysan déchu aux doigts tachés d’encre, Lauve ne laboure pas la terre mais il tient ouverts entre ses paumes des oiseaux de papiers ; et son regard n’a de cesse de creuser plus profond dans le limon noir des mots à la recherche d’une pureté perdue. Comme si les livres étaient de grands draps encore humides que des lavandières viennent tout juste de laver à grande eau.

Dans son exil parmi les fumées de théâtre de la Ville Lumière, Lauve tombera dans le caniveau qui attend toutes les âmes fragiles. Mais avant de chuter et d’être englouti dans le gargouillis des eaux sales, il aura su tutoyer les étoiles, il aura lavé son nom dans la gloire des insoumis.


© Thibault Marconnet
05/08/2014


Richard Millet

lundi 4 août 2014

Extraits de "La Plage de Scheveningen" de Paul Gadenne




« Idées sur idées, images sur images, mots sur mots, l’esprit fonctionne comme un moulin, où repasse sans être reconnu le grain déjà broyé. » Paul Gadenne (in La plage de Scheveningen, p. 155)



« Les points saillants d’une vie ne sont pas toujours ceux qu’on suppose. Même l’entourage intime est-il toujours bien renseigné ?... Le plus mal renseigné parfois. » Paul Gadenne (in La plage de Scheveningen, p. 159)



« Comme les enfants qui s’endorment en racontant une histoire, Guillaume avait peu à peu l’impression de tomber dans un trou. Il lui sembla, ayant dit ces mots, que commençait un très long silence, et peut-être un très long sommeil, car il cessa de voir le creux d’ombre entre les deux lits, et le grand bras mutilé que la lune étendait sur eux. 
À Irène qui l’écoutait sa voix parut surgir de l’autre côté d’une rivière. » Paul Gadenne (in La plage de Scheveningen, p. 160-161)



« […] – Je crois, dit-il, que la difficulté vient de ce que je n’arrive pas à considérer les hommes, quels qu’ils soient, comme de purs matériaux de l’histoire… Il me semble, au contraire, que l’histoire ne peut prendre sens qu’à partir d’eux… » Paul Gadenne (in La plage de Scheveningen, p. 169)



« Arnoult pensa aux petits personnages que Ruysdaël avait représentés sur la “Plage de Scheveningen”. Leur mort ne paraissait pas du tout pouvoir faire l’objet d’un problème. Les années, les siècles passent, le même rayon de soleil transperce éternellement les nues, la plage répond au même assaut des vagues, les mêmes petits personnages sont toujours là, noyés dans l’immensité, le poudroiement du sable, et personne ne se demande leur nom. » Paul Gadenne (in La plage de Scheveningen, p. 172)



« La fleur, se dit-il, est chose vivante, et parmi les choses vivantes une des plus exquises, et comme telle une de celles qui pourrit le plus rapidement si on la détache de son sol. Dans cent ans, le soleil brûlera ce ravin comme aujourd’hui, et nos pensées, ces pensées qui nous font nous aimer et nous battre, seront évanouies entre les arbres. » Paul Gadenne (in La plage de Scheveningen, p. 172-173)



« On m’avait assez dit, avant, que nous ne vivions pas pour quelques minutes exceptionnelles : mes rapports toujours incomplets, toujours fulgurants, avec les êtres, m’avaient persuadé du contraire, et je savais qu’il faut édifier sa vie sur des éclairs. On m’avait dit que les êtres changent, qu’une année, que dix années les changent, les marquent, les creusent, qu’on ne retrouve jamais ceux qu’on a quittés, – mais j’avais retrouvé Stéphane enfoncé dans ses habitudes et ses cache-nez, José dans son éternel pardessus, et Irène non pas avancée dans l’épaisse matière des années, mais reculée, rajeunie, libérée ; et j’avais eu tout à coup l’impression, en la conduisant à travers ce bois, vers la grande bâtisse qu’on m’avait signalée à la lisière, de vivre les premières minutes d’une rencontre. Malgré mon grand désir de l’embrasser, je savais que cela eût été aussi sot, ou aussi dangereux, que d’embrasser une femme avec qui l’on vient de faire un trajet en autobus. Pour le moment, rien ne me paraissait plus important, plus urgent, que de faire entendre à Irène le son de ma voix, le son de certaines pensées qu’elle n’avait jamais soupçonnées en moi, qu’elle n’avait jamais soupçonnées peut-être. Ce moment était mon premier sursis, non depuis la guerre, qui avait changé peu de chose à ma vie, mais depuis six ans, et il fallait profiter de ce sursis, qui serait unique, pour me faire entendre. Etais-je sincère quand je déclarais que les explications étaient vaines ? Je n’avais pu me persuader complètement, en six ans, de la vanité de toute explication. La vue, le contact d’Irène ravivaient une douleur : celle de n’avoir pas été compris, d’avoir été jugé à faux. Les coupables ont peur d’être jugés ; pour moi je pouvais me rendre compte que, depuis six ans, je n’avais, consciemment ou non, aspiré qu’à une chose, être mis en présence de mon juge, affronter ou subir son regard, – et je n’avais eu d’autre malheur que de savoir que mon juge me fuyait. J’avais pu, moyennant certaines drogues – et en particulier cette action dont on parle tant – oublier ce besoin central sans quoi je n’étais plus rien qu’un cerveau et un paquet de membres. Maintenant, la vue d’Irène, en me rendant l’enchantement, me rendait la torture ; mon être était restitué à lui-même. Je ne pouvais pas tolérer qu’Irène gardât, comme elle semblait le faire, certaines pensées qu’elle avait eues de moi. Il me semblait que le monde ne pouvait pas continuer ainsi. Ces six ans ne m’avaient pas déshabitué du besoin de la justice. Je voulais qu’on m’entende. J’avais besoin de clamer ; et si ce bois à la lisière duquel nous étions avait été forêt, il n’aurait pas encore suffi à mon cri. » Paul Gadenne (in La plage de Scheveningen, p. 104-105)



« […] – Eh bien, je ne crois pas du tout, dit-il, à cette lutte du bien et du mal telle que tu la conçois, à cette répartition des bons et des méchants suivant les camps, à aucune répartition quelle qu’elle soit au cours de notre vie sur terre. Je crois qu’une telle répartition, un tel jugement ne pourraient être que l’œuvre de Dieu, et que c’est parce que nous avons perdu Dieu que nous appliquons ces catégories à tort et à travers. S’il y a une lutte entre le bien et le mal, c’est à l’intérieur de tout homme, voyons, de toute idée, – et, notons-le, de tout parti ! Et c’est bien pour cela, tu le sens, que tout ce qui touche aux partis est suspect. Il serait trop facile, voyons, de s’inscrire ici ou là pour avoir le privilège de toutes les vertus. Crois-moi, le bien ne s’est incarné qu’une seule fois, – il y a deux mille ans. Et si l’Ange vient un jour pour marquer ta porte d’un signe, ce sera pour tes vices ou tes vertus, pour le bien ou le mal absolus, pour le pur ou l’impur de ta conduite, c’est-à-dire, en fin de compte, pour ta relation à Dieu. Et non pour la bannière humaine au service de laquelle tu auras mis tes vices et tes vertus. » Paul Gadenne (in La plage de Scheveningen, p. 175)



« […] – Tu m’excuseras, dit Arnoult, mais même si tu me prouvais en ce moment que l’homme est seul… Oui, néant pour néant, je préfère le néant complet… Si je ne puis compter sur une pensée juste, aimante, connaissant la raison intime de mes faits et gestes, en somme sur la mémoire de Dieu, eh bien, je préfère ne compter sur rien, j’abandonne à l’instant toute prétention, je ne veux pas être autre chose qu’une poussière à la surface d’une poussière, – cette poussière d’astres que du moins j’aurai passionnément aimée. Si ces hommes devant nous n’ont pu compter au moment de mourir sur la mémoire de Dieu, ces noms et ces dates sur leurs tombes sont de trop, ils nous mentent, ils troublent inutilement notre néant. Et ces tombes elles-mêmes sont de trop ! Si le monde continue à être ce qu’il est, Hersent, nous n’aurons plus besoin de cimetières, plus besoin d’aligner des tombes. Nous referons des charniers. […]
– Solitude pour solitude, reprit-il devant le silence d’Hersent, celle de l’humanité entière prise dans le cours de son histoire ne vaut pas mieux que celle d’un homme pris en particulier. Accepterais-tu de passer ta vie dans une prison ? De passer ta vie sans témoin ?... Sans l’espoir d’un témoin, d’un regard sur toi, tu meurs ; et tous les gestes, les pensées de ce prisonnier qu’est chacun de nous ne vont qu’à invoquer, à susciter un témoin hors des murs entre lesquels nous vivons, et quelquefois hors de notre époque. Sans quoi on ne s’apercevrait même plus qu’on est en prison, hein, et il n’y aurait pas de différence entre la vie et la mort. Le bourreau qui viendrait nous appeler au petit matin, qu’est-ce qu’il changerait à notre sort ? Rien. Absolument rien. Une fourmi écrasée, voilà ce que ce serait. Quelque chose de si accablant, de si inexistant qu’il n’y aurait même pas de quoi crier. Si l’humanité sait qu’elle vit sans témoin, elle est à elle-même sa prison. Nous sommes tous prisonniers, Hersent, dans ta perspective. Si Dieu n’existe pas, comprends donc, il faut le faire exister. » Paul Gadenne (in La plage de Scheveningen, p. 176-178)


Paul Gadenne

L'ombre portée de Caïn




Dans La Plage de Scheveningen de Paul Gadenne, je ne puis oublier les personnages de clair-obscur que sont Irène et Guillaume : ces deux êtres esseulés qui cherchent une langue commune pour ne pas choir dans la nuit de la parole.

Au-dessus de cet ouvrage plane l'ombre portée de la figure de Caïn au travers du personnage de Hersent (double littéraire de Robert Brasillach). Irène et Guillaume sont en quête d'une impossible réponse concernant l'action de collaboration du personnage de Hersent (Brasillach) et ne peuvent pour autant hurler avec la meute. Ils savent trop à quel point il n'est pas de chose plus difficile que de condamner un homme.

La vision de Paul Gadenne n’est pas tant pessimiste que terriblement lucide (au sens étymologique de ce mot : “brillant”, et de ce fait éclairant sur la nature humaine). Gadenne creuse au sein des relations entre les êtres : il donne à voir l’infranchissable tranchée qui nous sépare tous les uns des autres.

Son livre entier est une sorte de “plaidoirie” : le personnage de Guillaume recherche Irène parce qu'il estime qu'elle l'a mal jugé ; Guillaume et Irène s'interrogent sur la légitimité de la justice française à condamner à mort le personnage de Hersent (Brasillach) ; sans parler du magistral monologue de Caïn à la fin du livre où les mots semblent littéralement vomir une bile noire sur le blanc du papier. D'ailleurs, ce n'est pas innocemment que Paul Gadenne a placé en exergue au seuil de son livre, cette phrase que Caïn dit à Dieu dans la Genèse : « Quiconque me trouvera, me tuera. » La justice des hommes ne convainc pas Paul Gadenne.

Caïn (autrement dit l’homme) ne peut accepter ceci : à savoir que « le vent souffle où il veut ».
Et si l’offrande de son bûcher n’est pas dûment reconnue, alors il n’aura de cesse d’avoir brûlé tous ses frères humains dans le noir brasier de sa folie destructrice.
Peut-être n’avons-nous inventé notre faible représentation humaine du Créateur de toutes choses que pour nous chercher en fait une excuse au mal que nous faisons : une manière de nous exempter de nos propres fautes. Orgueilleux que nous sommes, nous avons soif de détruire ce que nous n’avons pu créer de nos propres mains.
Depuis la Nuit des Temps, nous ne cessons de perpétuer « le Temps de la Nuit » comme pour mieux voiler la lumière vivante du soleil, éclabousser de sang son ardent visage de sel.

Paul Gadenne / Guillaume Arnoult ne veut pas juger un homme même s'il ne soutient pas son action. C'est cette prise de position qui est la plus troublante et la plus noble au sein d’une époque où l'on condamnait à tour de bras, coupables et innocents mélangés. Gadenne écrira d’ailleurs une lettre à Robert Brasillach… qu’il ne lui enverra jamais.

Ce livre de Paul Gadenne est au fond comme un douloureux écho aux mots prononcés par le Fils de l’Homme sur sa croix de douleurs. Car notre lot commun est de ne jamais vraiment savoir pleinement ce que nous faisons ni même pourquoi nous le faisons. Et qui pourra bien nous pardonner cela ? Dans ce procès métaphysique, nous sommes juge et partie.


© Thibault Marconnet

03/08/2014


Caspar David Friedrich, Le Moine au bord de la mer, 1808-1810

lundi 14 juillet 2014

Le “livre” de Pandore






« Souvent femme varie, bien fol est qui s’y fie. » Cette fameuse maxime du roi François Ier pourrait, à juste titre, figurer en exergue d’Auto-da-fé, unique roman d’Elias Canetti incontestablement placé sous le signe de la folie.
Peter Kien, sinologue d’un immense renom et gardien d’un trésor livresque de 25 000 ouvrages, va voir sa tranquille existence de philologue bouleversée de fond en comble, mise cul par-dessus tête à cause d’une femme qui n’est autre que Thérèse, sa pieuse domestique dont l’unique soin est de choyer les précieux livres du professeur.
Car ce grand savant – qui se rassasie bien plus de mots que d’une nourriture solide –, vit exclusivement pour sa bibliothèque. Et tout ce qui porte jupon ou qui contient en soi le germe d’un possible émoi sexuel, est une véritable abjection pour celui qui « n’est pas un homme » ainsi que n’aura de cesse de le claironner Thérèse par la suite.

Pour quelle raison la douce et patiente domestique en viendra-t-elle à prononcer ce jugement sans appel ? Parce qu’un jour Kien, pensant accommoder les choses au mieux, aura la funeste idée d’épouser cette femme afin qu’elle puisse se livrer tout entière à son rôle de ménagère et de protectrice de ses livres chéris.
L’habit ne fait pas la nonne et Kien s’en apercevra bientôt. En passant l’anneau au doigt de cette furie, c’est une véritable boîte de Pandore qu’il ouvrira… Et, dès lors, des événements catastrophiques vont pleuvoir en masse sur la pauvre tête du professeur ainsi qu’une pluie de feu. Peter Kien, “l’asexué”, va payer au prix fort sa paisible existence passée et, si l’on ose dire, “expier” littéralement son rejet des femmes et de la sexualité. Il semblerait d’ailleurs qu’Éros lui-même ait décidé de lui décocher maintes flèches empoisonnées afin de lui faire amèrement payer son affront. Détaché de tout ce qui n'est pas science ou métaphysique, Kien va être brutalement rappelé au monde. Le “pur esprit” va sentir (à son insu), qu’il a bel et bien un corps, jusque-là tranquillement ignoré.

Roman fou et indescriptible, Auto-da-fé est un “éloge de la folie” qui devient insoutenable réalité. Au sein de cet ouvrage, raison et déraison se livrent une guerre sans merci, dont seule la déraison sortira victorieuse. Elias Canetti manie un humour tragique qui n’est pas sans rappeler le génie d’un Kafka. Tous les personnages qui se coudoient abruptement dans ces pages, vivent uniquement nichés dans leurs propres fantasmes, nourrissant eux-mêmes copieusement leurs folles chimères – ce qui n’est pas sans entraîner plusieurs malentendus fantastiques et d’une grande bouffonnerie !

« All the world’s a stage » ainsi que le proclamait le grand Shakespeare ; et les histrions de cette cauchemardesque “comédie humaine” semblent créer leurs rôles de toute pièce au fur et à mesure que se déroulent leurs déraisonnables péripéties. Est-il seulement une morale à ce récit “plein de bruit et de fureur” ? Très certainement aucune.
À moins de forger la suivante par pure boutade : « Soyez une brute à la sexualité débridée ou bien ne vous mariez jamais ! »

Il se peut qu’au sortir de ce roman vous ayez le tournis tant cette histoire semble marcher la tête à l’envers. Et ce signe serait de fort bon augure car un grand livre a toujours soin de déboussoler son lecteur.


© Thibault Marconnet

14/07/2014


Félix Vallotton, La haine, 1908

Elias Canetti à Vienne en 1928

mercredi 9 juillet 2014

Attila József, le coeur pur









Le livre-CD Attila József / À cœur pur est paru aux Éditions du Seuil en 2008. C’est la regrettée Kristina Rády qui fut l’initiatrice de ce formidable projet. Sœur de langue de cet immense poète hongrois méconnu, elle voulut lui faire remonter le Danube jusques en France.


Attila József


Comme elle le rappelle, « […] le hongrois est, dit-on, la seule langue que même le diable respecte… mais ne parle pas ». Cet ouvrage comporte 22 poèmes retraduits pour l’occasion par Kristina Rády elle-même. La poésie d’Attila József est un cœur battant, un cœur battu. En 1937, alors âgé de 32 ans, le poète s’en alla faire rouler son corps sous le train de la mort. Et ce n’est point ici une creuse métaphore puisqu’il s’allongea littéralement sur des rails devant une de ces machines en partance vers l’au-delà du verbe. 


Statue de Attila József à Budapest



Son compatriote Arthur Koestler, écrira d’ailleurs ces mots quelques jours après le suicide du poète (la citation suivante est extraite de la préface de cet ouvrage) : « […] Attila József fut considéré comme un grand poète dès l’âge de 17 ans, nous savions tous qu’il était un génie et pourtant nous l’avons laissé s’effondrer sous nos yeux… Je parle de cette affaire, car elle est caractéristique de par son acuité. Elle s’est passée dans cette Hongrie “exotique”, au milieu de ce petit peuple qui est le seul à n’avoir aucun parent de langue en Europe et qui se trouve ainsi le plus solitaire sur ce continent. Cette solitude exceptionnelle explique peut-être l’intensité singulière de son existence… et la fréquence avec laquelle ce peuple produit de tels génies sauvages. Pareils à des obus, ils explosent à l’horizon restreint du peuple, et puis on ramasse leurs éclats […] Ses véritables génies […] naissent sourds-muets pour le reste du monde. Voilà pourquoi c’est à peine si j’ose affirmer […] que cet Attila József dont le monde […] ne va pas entendre beaucoup parler […] fut le plus grand poète lyrique d’Europe. C’est un stupide sentiment du devoir qui m’oblige à déclarer cette mienne conviction, bien que cela ne profite à personne. Cela n’arrêtera pas le train non plus. » 

Le comédien Denis Lavant incarne la parole toujours vivante de cet homme tourmenté, de ce frère humain qui, du fond de la terre, a tant de choses essentielles à nous clamer. Quant à Serge Teyssot-Gay, sa guitare est une clef de voûte : elle exhausse la voix du poète transvasée dans la bouche habitée du comédien. Et c’est alors qu’il nous semble battre encore à nos oreilles l’incomparable chant de ce « cœur pur ».






© Thibault Marconnet

09/07/2014





jeudi 19 juin 2014

La voix de François Augiéras




Pour tout lecteur passionné de François Augiéras, entendre la voix de cet écrivain à nul autre pareil est un moment d'intense émotion.

François Augiéras ou Le Théâtre des Esprits est un livre CD qui comprend deux enregistrements dans lesquels on peut entendre la voix hantée et incantatoire d'Augiéras déclamer des passages de ses livres Le Vieillard et l'Enfant ainsi que Le Voyage des morts.

Certains extraits sont inédits, Augiéras ne les ayant pas gardés pour les versions définitives de ses récits.

Sa voix craque comme du bois que l'on brûle et vous saisit le cœur à pleine main.

“Mais qui lira jamais les livres que j'ai écrits ? Dans l'obscurité où je vis, ils sont encore comme enfoncés dans le ciel noir et menacés quand ce ne serait que par ma mort.”

“Cette nuit, j'irai jusqu'à l'océan et j'emporterai ma voix.”

Pour ajouter à l'émerveillement, le lecteur pourra découvrir six petits films inédits, réalisés par François Augiéras à l'aide d'une caméra 8 mm et accompagné de son ami Paul Placet.


Il est troublant de voir François Augiéras et Paul Placet s'empoigner tous deux comme de jeunes chiens fous et lutter au sol devant l'église de St Amand de Coly ; ainsi que de voir Paul Placet tentant d'étrangler, par jeu, son ami.

Ceux qui ont lu La Chasse fantastique, petit ouvrage écrit avec Paul Placet, reconnaîtront dans ces images filmées, les moments de contemplation et de violence sourde évoqués dans ce beau livre.

À cet ouvrage, s'ajoutent de belles photographies prises par François Augiéras ; des lettres issues de ses diverses correspondances ; et last but not least, des lettres du capitaine Augiéras lui-même, l'oncle de l'écrivain, adressées à la mère de celui-ci.
Cet oncle fantasmé qui n'est autre que le fameux vieillard évoqué dans Le Vieillard et l’Enfant.

François Augiéras ou Le Théâtre des Esprits est un livre propice au recueillement et à l'exaltation.
Il permet de coller son âme à la vie qui palpitait dans le sein broussailleux de cet éternel sauvage, de ce “dernier païen”, mort dans l’indifférence générale le 13 décembre 1971 à l’âge de 46 ans. Chacun de ses livres est une pierre de feu qui nous éclabousse les yeux de lumière.
Sa tombe se trouve au cimetière de Domme (dans le Périgord Noir). C’est Paul Placet qui inscrivit sur la stèle le nom de son ami, dans une graphie presque runique :

Augi
Éra
S

Et depuis, chaque nuit le tonnerre gronde dans le ventre de la terre. Car son cœur de lave est toujours vivant : la brûlante empreinte en est gravée dans chacun de ses mots.
Par deux fois je fis pèlerinage à Domme, vers ce terreau de légendes, ce vivier dans lequel nagent les poissons fabuleux du mystère.

Ce livre CD est une mine d'or pour tous les augiérassiens (dont je fais partie) : maigre communauté d’individus solitaires, éparpillés aux quatre vents de la terre.


© Thibault Marconnet

06/12/2013

François Augiéras (1925-1971) : Une vie, une oeuvre [2000 / France Culture] :



François Augiéras


Thibault Marconnet, Tombe de François Augiéras dans le cimetière de Domme, 2012

mardi 17 juin 2014

La noblesse d'un tigre




En plein XVIIIe siècle et contre toute attente, naquit un poète aux doigts de feu. Son chant a tout bu, le ciel et la terre réunis. Aigle du verbe, il inscrivit de ses serres aiguisées sa poésie en lettres vivantes sur le parchemin de l’Eternité. Son pari (bien plus fou que celui de Pascal) : passer l’alliance aux doigts du Ciel et de l’Enfer. Autant vouloir unir l’eau et le feu sans que ces deux éléments ne s’annulent ! Mais les poètes, c’est bien connu, ne se satisfont pas des terres étroites du réel : ce sont gens de la démesure qui étirent l’imaginaire à l’infini, repoussant toujours plus loin les limites du langage.

Cet homme flamboyant, ce poète au front de comète se nommait William Blake : créature éclose d’on ne sait quelle fleur astrale, monolithe enflammé chu dans notre bas monde, il vint brûler la pâle raison tremblante au sein de sa faible bergerie. D’abord voué tout entier à la peinture, il se tourna ensuite vers cette langue de feu qu’est la poésie. Puissant tigre, il a fait sa proie de toute hypocrisie, bassesse et médiocrité. Dans sa bouche, gueule de cheminée, des braises fusaient. Homme lucide, Blake enflamma la paille moisie du mensonge, incendia la lâcheté et réduisit en cendres une morale chrétienne mortifère.

Avec le phosphore de son regard félin, cet insulaire né en 1757 et grand moraliste hétérodoxe, ne pouvait que foudroyer son époque de libertins minuscules, de petits dévots sans grandeur. Nyctalope visionnaire et poète viril, il a regardé s’enfuir dans la grisaille, oreilles basses et queue entre les jambes, le troupeau des couards emperruqués qui abandonnaient le navire. Orateur prophétique, sa chaire fut l’écritoire où il traça les lettres charbonneuses de ses terribles visions. Sa plume, griffe rétractile, a creusé au sein du langage des vers d’une puissance sans égale. Égaré au milieu de vilains gnomes et de ridicules nabots poudrés, ce Titan n’hésita pas à défier la vanité de toutes les idoles. Tel un nouveau Prométhée, il s’est avancé au milieu de la poltronnerie environnante avec pour seule torche la braise de ses yeux.

Bien que le “traducteur” soit toujours un “traître” ainsi que le veut le proverbe italien : “traduttore, traditore” ; la traduction de Pierre Boutang me semble en tous points admirable : seul un poète peut transvaser dans sa propre langue la fertile semence donnée au monde par un autre habitant de la matière poétique. Car, ainsi que le disait le peintre Raphaël, cité par Ernest Hello dans L’Homme : « Comprendre, c’est égaler. »


© Thibault Marconnet
17/06/2014


Thomas Phillips, William Blake in a portrait, 1807