vendredi 1 mai 2015

L'amour selon François Augiéras : La nuit d'Août



Une nuit d’Août il quitta la salle basse où tous dormaient sur les matelas.
Il vit un château de pierre avec deux ailes plus élevées, chacune terminée par une toiture pointue, et parce que la lune était haute les toits d’ardoise noires brillaient et les sapins donnaient des ombres.
Un prêtre breton dormait ici et possédait à demi le domaine. L’adolescent vit la passerelle de fer qui va d’un étage à l’autre et les girouettes de zinc.
Le ciel éclairait cette belle demeure blanche. Étaient à côté d’elle des arcs d’acier avec des rosiers dessus, aussi un potager et un réservoir en métal avec de l’eau dedans, et l’eau reflétait.
D’un bond l’adolescent traversa les allées bordées de milliers d’œillets, et il distingua ce jardin avec netteté car c’était une nuit claire.
La terre craquelée de chaleur d’un sentier en France résonna au bruit de ses pas.
Il franchit un pré avec des arbres en petit nombre, ronds et verts. Ses chevilles nues s’ensanglantèrent aux tronçons des tiges sèches. L’adolescent marcha à côté du ciel bleu et un sourire étincelant vint sur sa bouche rouge. Ses jambes se raidirent de joie, et voulurent danser, à cause de l’amour.

Une lumière brûlait dans une cour où un juif de son âge travaillait jusqu’à minuit et se cachait. L’adolescent entra dans la porcherie et s’assit près de la lanterne. Les deux se regardèrent et s’embrassèrent tendrement.
Lorsque l’adolescent rentra dans la salle basse, ceux que son passage éveilla dirent : « il connaît une fille, il est allé faire l’amour avec elle. »
D’un matelas à l’autre il parla à son voisin, dans l’obscurité, les mains unies, avec la douceur des confidences qu’échangent les marins avant de s’endormir à bord des navires.

Mais il ne put dormir, se retournant sans cesse, songeant à tant de choses.

Il pensa :

Rien n’est plus beau que l’amour,
rien n’est plus doux,
rien n’est plus fort,
rien ne s’élance plus loin.
Non pas l’amour de tous les hommes,
mais celui des compagnons d’aventure ;
l’amour né dans les bois et dans les camps de travail de ce siècle
l’amour rend immortel
l’amour délivre
l’amour efface toute pensée particulière
l’amour me fait oublier jusqu’au nom de ma naissance
l’amour est pur
l’amour gorge les yeux de larmes
l’amour est ma patrie
l’amour brille dans la nuit.
l’amour me fait haïr mes ennemis et imaginer des tortures.
L’amour est partial
l’amour est un chant de guerre
l’amour oppresse la poitrine
l’amour se moque de la mort.
D’où me viennent mes pensées,
si ce n’est de tous…
que suis-je d’autre que mes pensées ?

Ma vie ne fut qu’un seul amour :
lorsque je m’interroge,
hors de lui je ne m’imagine pas.
Jadis j’ai galopé sur les plaines de l’Orient ;
demain où planterai-je ma tente ?
Quelles villes seront bâties par mes compagnons…
Je ne les abandonnerai pas dans leur marche,
durerait-elle mille ans.

J’ai retrouvé mon frère Abd Allah.
Comme ses joues sont belles et son corps chargé d’odeurs.
Combien nos corps sont semblables.
Nous n’avons pas besoin des mots pour savoir toutes choses.
Me voici de retour après une longue absence.

Nous avons planté nos tentes aux portes de l’Europe.
Nous la convoitons et nous la méprisons.
Nous lui donnerons l’assaut.
Nous n’avons que faire de l’Art, des demeures luxueuses et des dieux !
L’amour nous tient lieu de tout et nous l’emportons dans nos bagages.
L’amour est pareil aux danses autour d’un feu.

Mon cœur n’a été souillé par rien.
Les êtres étrangers à ma patrie
je les ai méprisés et détestés.
J’ai haï les villes.
Nous briserons vos dieux
avec des incantations nouvelles !
Et vos citadelles par la magie et les danses.

J’ai retrouvé mon cœur et mon immortalité.
Ma patrie éternelle m’a envoyé un ambassadeur :
Abd Allah je sais d’où tu viens ;
tu es beau lorsque tu parais au soleil levant.
Je n’ai d’autres dieux que mon frère Abd Allah.

Si je ne chantais pas je mourrais.
J’ai regagné ma patrie, voici le compagnon des années anciennes.
Je sais où sont mes frères et mes ennemis.
J’ai le secret de ne pas mourir.
Je n’oublierai jamais ce que je sais
car je deviendrais comme un cadavre.

J’ai été comblé au-delà de mes désirs.

– Mon cœur, pourquoi pleures-tu ces larmes brûlantes ?
– C’est de joie !

François Augiéras

Les noces avec l’Occident, p. 32-36
Editions Fata Morgana, 1981, 72 pages, livre épuisé


François Augiéras, berger du cosmos, pâtre des étoiles, douceur et violence réconciliés : loup entré dans la bergerie malsaine de l'Occident


François Augiéras, adolescent, les yeux pleins de la matrice du rêve qu'il fomente dans le secret de son âme

François Augiéras est un autre : à propos du film “Los Pasos Dobles” d'Isaki Lacuesta





Los Pasos Dobles est le récit cinématographique d’une quête tout entière tournée vers le désir de la beauté et du mystère car c’est là, finalement, que se prolonge et se propage notre soif d’exister. Son origine est la rencontre entre le réalisateur catalan, Isaki Lacuesta et le peintre espagnol de renommée internationale, Miquel Barceló. Le cinéaste avait alors pour projet initial de réaliser un documentaire autour d’une performance faite à l’aide d’un mur d’argile mouillé et que l’artiste peintre réalisa un peu partout dans le monde avec la collaboration de Josef Nadj, un chorégraphe français d’origine yougoslave. Barceló voulut en faire l’ultime expérience au Mali, auprès de ces hommes qu’il côtoie depuis maintenant une bonne vingtaine d’années. Il en résulte un film intitulé El cuaderno de barro (Le cahier d’argile). C’est au gré de leurs conversations que Miquel Barceló initia Isaki Lacuesta à l’œuvre sans pareille de François Augiéras, son écriture, sa peinture, sa vie, ses multiples transfigurations. Il insuffla dès lors au cinéaste l’enchantement que procure la formidable aventure humaine de cet “apprenti sorcier” pour ceux qui la découvrent fébrilement au cours de lectures passionnées. D’une telle transmission naquit Los Pasos Dobles : film dans lequel le travail pictural de Miquel Barceló semble rejoindre celui de l’auteur du Voyage des Morts et cheminer à son côté - en “pas doubles”. Dans ce conte aux éblouissantes images, rêve et réalité se confondent, mort et vie s’entrecroisent.


Miquel Barceló

Isaki Lacuesta

Isaki Lacuesta et Miquel Barceló, en pèlerins du cosmos affamés de lumière, ont cherché à témoigner de leur amour pour un homme et son œuvre ardente. Leur ligne de fuite ? François Augiéras et sa trajectoire sans égale. Il convient tout d’abord de dire ici quelques mots de ce Grand Vivant, auteur qui demeure encore bien trop méconnu malgré la force visionnaire et la foudre de son verbe. Très tôt nourri à l’âme des rivières du Périgord, ce “fils du soleil” (pour emprunter à Rimbaud une fulgurante image dont lui seul a le secret) fut écrivain, vagabond, peintre, chaman, yogi, amant cosmique, chantre des étoiles, ermite consumé par le magma de ses visions… et tant d’autres avatars qu’il serait vain de vouloir recenser. Car, avant toute chose, François Augiéras demeure un appel à exister hors des limites terrestres, dans l’athanor céleste de la joie retrouvée : au cœur d’un ici-bas transfiguré.




Dès les premières images de Los Pasos Dobles, nous sommes fixés par le visage d’un homme à la peau d’ébène qu’un militaire gifle plusieurs fois en vociférant : « Comment t’appelles-tu ? » L’homme au regard de braise noire finira par répondre d’un ton tranchant : « Je m’appelle François Augiéras et un jour, je te tuerai. » Dès lors l’aventure peut commencer tambour battant, qui nous mène en pays Dogon dans l’envoûtante lumière ocre et sablonneuse du Mali : terre de légendes où le soleil semble inscrire ses runes de feu à même le sol, dessinant des lézardes qui sinuent comme autant de serpents d’argile. Augiéras connut les grottes qui cernaient le Périgord Noir, ici les habitations troglodytes font office de cavernes où poursuivre sans fin l’aventure intérieure.
La chasse au trésor fantastique est lancée. Déjà, des hommes partent à la recherche d’un blockhaus que le temps a ensablé et dans lequel François Augiéras réalisa des fresques murales avec la ferveur d’un homme de Lascaux. Jugeant qu’il ne pouvait faire confiance aux hommes de son temps, il scella le plafond à l’aide d’un gros rocher, confiant pour mémoire ce testament pictural aux hommes de demain : « On retrouvera mes fresques dans un siècle ! Faire confiance aux hommes, oui ! À ceux de l’Avenir ! À l’Homme actuel, non. » ainsi qu’il l’écrit à la p. 358 de ses Mémoires intitulés Une Adolescence au temps du Maréchal.




D’abord pressenti pour incarner François Augiéras, Miquel Barceló sera finalement le guide qui, du bout de son pinceau, tracera la carte de cette épopée magique.
Augiéras se glisse alors dans la peau d’un homme noir : métamorphose singulière qui aurait certainement plu à cet “esprit farceur”.
Si « tout grand art est un art d’apparition », comme ce dernier l’affirme, alors il doit exister aussi un art autre : celui de la “disparition”. Ou, pour mieux dire, de la démultiplication, du fourmillement. Un jeu de masques, le « je est un autre » de Rimbaud. C’est là sans doute que se situe l’art des “pas doubles” dont les différentes significations nous sont livrées tout au long du film. Se créer des doubles afin de les envoyer de par le monde accomplir nos différentes tâches humaines. Mais alors, si doubles il y a, où se trouve l’Unité de chacun ? Peut-être bien dans la réconciliation du Multiple et de ses contraires. Car il arrive un moment où le labyrinthe des paradoxes, vu d’en haut, nous apparaît absolument nécessaire et sans contradiction aucune, tout à son tracé clair.


François Augiéras




Dans Los Pasos Dobles, Augiéras connaîtra plusieurs mutations : le jeune homme aimé par son oncle colonel deviendra Abdallah Chaamba ; il sera l’amant d’une prostituée, l’amant d’un albinos, un brigand qui danse ainsi que l’étoile de Nietzsche (« Il faut beaucoup de chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse »), un devin perché sur son baobab comme la vigie d’un mât planté à même la terre. Celui qui avait connu « l'apparition de la joie en avance de cinquante ans sur l'histoire humaine » et qui, jamais, ne voulut « tenir compte des opinions des fatigués de la vie », apparaît ici dans une présence d’une grande magnitude. La fabuleuse musique de Gerard Gil, située quelque part entre celle de Paris, Texas et Le Bon, la Brute et le Truand (la première signée de Ry Cooder, l’autre du grand Ennio Morricone), ponctue les superbes plans du film par des mélodies d’où se déversent des cataractes de lumière. Par bien des aspects, ce film d’Isaki Lacuesta peut être rapproché de certains opus du réalisateur chilien, Alejandro Jodorowsky, tels que El Topo ou encore La Montagne sacrée.




Voyage halluciné, égarement des sens, violence et présence brute des corps, une telle expérience cinématographique nous déboussole. Au bout, c’est la promesse du soleil, de celui qui rend fou, ivre de joie et de douleur, et dont la boule de chaleur cogne aux tempes ainsi qu’un gong tibétain. Un rébus est posé plusieurs fois par les protagonistes de l’histoire : « Quelle est la seule chose qui se détruit quand on la partage ? » Le sésame se trouve au bout de cette longue et folle traversée.




Car enfin, ce film est là pour nous convier à une quête essentielle : continuer de porter l’existence à son plus haut degré d’intensité, creuser en nous la faim de l’Absolu, cette coupe “d’or vivant” dans laquelle boire le feu de l’infinie lumière.





© Thibault Marconnet
le 1er mai 2015

Thibault Marconnet, Arbre bleu et soleil rouge (pastel), 2015

mercredi 29 avril 2015

La vitesse foudroyante du passé

« Amis vous noterez que par le monde y'a beaucoup plus de couillons que d'hommes et de ce vous souvienne. » François Rabelais [Photographie prise au Musée Rabelais en Touraine]

Arsène rencontra Ernest dans une petite rue de Martignac. C’était dimanche et nos deux compères s’ennuyaient ferme. Ensemble, ils déambulèrent dans la rue principale dont les volets étaient encore clos en ce début de matinée.
« Bé alors, mon bon Ernest, tu t’en vas donc pas à la messe ?
- Oh, m’en parle pas, Arsène ! Depuis qu’j’a vu l’gars sur sa croix, j’y fous plus les pieds ! Paraîtrait qu’il a foutu un sacré bordel au marché d’la place du Temple et qu’les ritals d’la rue Golgotha t’l’ont cloué sur une croix pour l’exemple !
- Vindieu, mazette, corne de bouc ! Et ils le laissent pourrir là, c’te pauvre larron ? On f’rait p’t’être bien d’aller l’décrocher, tu crois pas ? demanda Ernest.
- Si c’est pour qui nous z’arrive la même chose, non merci ! J’me suis laissé dire qu’les curés, ils z’y bouffent son corps. Z’en planquent même des morceaux dans l’église, t’imagines un peu ?! On est en 1950 et y’a des cannibales en soutane qui crèchent à Martignac ! » dit Arsène écœuré.
À ce moment-là vint à passer le curé de la paroisse qui, d’un pas alerte et enjoué, s’en allait faire les préparatifs pour l’office.
« Bien le bonjour mes fils ! Alors, la moisson a été bonne ? Je ne vous vois pas souvent dans la demeure de notre Seigneur. Venez donc communier ce matin, le corps du Christ vous attend ! »
Arsène attendit qu’il ait tourné au coin de la rue pour s’exclamer :
« Bon sang ! Tu t’rends compte mon vieux Ernest ! Y s’en cachent même plus d’leur goût pour la viande humaine. J’te l’dis, on est entourés d’sauvages. Et l’café qu’est même pas ouvert l’dimanche, c’t’un monde ça ! On n’a même pas l’droit à notre p’tit blanc du matin alors qu’les curetons eux, y vont t’biberonner du vin d’messe jusque-là et boustifailler d’la chair humaine qui doit être bien faisandée d’puis le temps ! »
C’est alors qu’une machine volante se déposa sans heurt ni fracas sur la petite place de la mairie. Quelques hommes en sortirent. Arsène et Ernest restaient cloués sur place, paralysés par la stupeur. Les hommes de l’espace vinrent à leur rencontre, ils étaient habillés comme au XVIIIe siècle avec perruques blanches, collants de soie et jabot en dentelle.
« Holà mes braves ! Pouvez-vous nous dire en quelle année nous sommes ? Nous avons ici une machine à remonter le temps et nous l’avions réglée pour aller empêcher que notre bon Louis XVI ne soit guillotiné. »
« Ben ça alors mes bons messieurs ! vous z’y êtes pas du tout ! Vous vous gourez d’époque et d’lieu ! Ici, z’êtes à Martignac en 1950 où on s’emmerde comme des rats crevés l’jour du Seigneur ! »
« Par le sang du Christ ! dit l’un des hommes à son voisin. Hâtons-nous de remonter le temps, il nous faut sauver le Roi ! Cette époque de blasphémateurs n’est point pour nous mon cher marquis. »
Disant cela, ils grimpèrent prestement à bord de leur machine qui fila comme l’éclair. Arsène et Ernest étaient médusés.
« J’a encore dû boire trop d’rouge, mon vieux Arsène. J’vois des choses bizarres… T’as vu un peu ces ballerines en collant toi aussi ?
- Un peu qu’j’les ai vues, comme j’te vois ! » répondit Arsène.
Encore sous le choc, nos deux hommes se dirigèrent en titubant vers l’église de Martignac comme des ivrognes.
Arsène plaça sa main sur l’épaule d’Ernest, l’arrêta et lui lança un regard de possédé.
« Après ça, Ernest, on peut plus s’permettre d’être des hérétiques. C’t’un miracle qu’on a vu !
- Pour sûr ! Au diable nos jugements sur les cannibales de la paroisse, allons manger l’bonhomme sur sa croix. On a été touchés par la grâce mon vieux ! » lui répondit Ernest.
Nos deux compagnons avaient vu la vitesse foudroyante du passé symbolisée par cette étrange machine, venue tout droit du XVIIIe dans le but de permettre à Louis XVI de garder sa tête bien campée sur ses épaules.
Le passé est rapide mais il ne “passe” pas toujours aussi vite qu’on le croit. À peu de choses près, les croyances et les mœurs étaient restées les mêmes qu’au temps des hommes en perruque.


© Thibault Marconnet

le 17 avril 2015


Le peuple écrasé par les privilégiés « â faut esperer q’eu s’jeu la finira ben tôt. Un païsant portant un Prélat, et un Noble. » Eau-forte en couleurs, [Paris, 1789]

samedi 18 avril 2015

Artaud - La Tour Invisible [2007]



Il y a parfois dans l’existence des rencontres imprévues et que nous n’osions pas même espérer. Ce fut le cas pour moi par une belle journée de l’an 2007 lorsque, me promenant dans le rayon disque de la Fnac d’Annecy – qui à cette époque avait encore un minimum d’allure, bien que les téléviseurs, ordinateurs et autres joyeusetés technologiques commençaient sérieusement à tout envahir –, je tombais nez à nez devant une œuvre qui m’était alors totalement inconnue. 

D’abord, c’est par le nom de cet artiste que je fus frappé : Artaud. Peu de temps auparavant, j’avais lu avec beaucoup de fièvre Héliogabale ou l’Anarchiste couronné, œuvre d’un génial homonyme : Antonin Artaud. C’est donc sans trop savoir à quoi m’attendre que je poussai la porte de cette Tour Invisible à l’œil nu et que seuls les yeux de l’esprit peuvent entrevoir ; tour construite par un sacré maître d’œuvre dont j’ignorais encore qu’il s’appelait Vincent de son prénom. C’est un à un que je gravis les escaliers en colimaçon, pénétrant au cœur de cet escargot de pierre. Au sommet, se trouvait une vue imprenable et majestueuse sur un océan musical enivrant. Cet album me fit l’effet d’un maelström. Je fus happé dans son tourbillon marin et en bus l’eau jusqu’à être ivre de sel. Plongé dans l’œil de ce cyclone, ma tête était grisée par les alcools aquatiques. 

Dans cette œuvre, se trouvait réuni tout ce dont je rêvais : une musique sans frontières établies et n’hésitant pas à prendre des chemins de traverse qui poudroient dans une fabuleuse lumière. J’avais trouvé là le levain indispensable pour faire monter le pain de mon âme. Je ne pus m’empêcher de penser à Sibelius, Grieg, Debussy ou encore Ravel. Et puis, il faut dire qu’à cette même époque, j’inondais mes oreilles avec les déferlantes musicales de Charlie Mingus. Vincent Artaud étant lui aussi contrebassiste, je compris alors que ce disque m’attendait sans que je le sache. 

Tout premier morceau de cet opus, le si bien nommé Résurrection de Lazare, me fit l’effet d’une véritable renaissance auditive. Je me sentis errer en divers espaces-temps : cavaler à dos de nuage vers le Walhalla ; pêcher des truites cuivrées dans une rivière d’argent ; chauffer mon visage rougi devant un feu de bivouac au plein cœur d’une ancestrale forêt ; marcher sur une terre moussue le long des Lochs brumeux d’une Écosse fantasmée... Je me suis lavé tout le corps dans la terre, l’eau, l’air et le feu de cet album : j’ai ouvert mon cœur aux quatre points cardinaux, à l’irrésistible invitation au voyage que m’offrait Vincent Artaud. J’avais perdu tout sextant pour me guider dans ma navigation et, à dire vrai, il n’en était nul besoin. La traversée s’annonçait merveilleuse en tous points. 

Si je devais rapprocher cet opus d’une autre œuvre qui m’émeut au plus haut point, c’est incontestablement à l’album Europeana de Michael Gibbs with Joachim Kühn que je pense. Il y a là le même désir, la même quête de mélanger les genres dans une forge incandescente : pour se jouer de toutes les barrières, de toutes les guerres de clocher. « De la musique avant toute chose » aurait dit Verlaine. « Et pour cela préfère l’impair » : voilà une formule qui sonne au diapason avec la structure trinitaire de cet album placé sous les auspices d’un jazz repoussant toujours plus loin la crête enflammée de l’horizon.

© Thibault Marconnet
le 22 mai 2014





Tracklist :

01 - Résurrection De Lazare
02 - Émeutes
03 - El Gabar
04 - Five
05 - La Tour Invisible
06 - La Pensée Ne Me Lâchait Pas
07 - Mes Pleurs
08 - Le Songe De Macsen
09 - It’s Over
10 - Le Sortilège Impossible
11 - Guerre Et Paix
12 - Le Prophète

Vincent Artaud

mardi 31 mars 2015

Johnny Cash - American IV: The Man Comes Around [2003]





Comme j’aime à le dire : mieux vaut passer une nuit noire à broyer du blanc qu’une nuit blanche à broyer du noir. Et quoi de mieux que de lacérer la nuit avec la foudre d’un riff acéré de Johnny Cash ? Pour m’évader loin des sentiers battus du morose et du médiocre, je prends la route avec “l’homme en noir” et ce fabuleux disque de reprises – le dernier à être paru de son vivant, avant que la camarde ne vienne faire siffler sa faux sous son nez. 

C’était inévitable : à force de chanter la mort, il fallait bien que celle-ci le coince un jour au détour d’un chemin sombre. Mais avant que la dernière filandière ne tranche le fil de sa vie, il a su lui faire un sublime pied de nez. Cet album est une morsure au flanc de la mort, un chant de vie incandescent. 

Dans sa voix qui crépite comme un feu sacré, je m’offre une bouffée d’air pur, j’agrandis mon horizon à la mesure des étendues immenses et désertiques de l’Ouest Américain. Je fais peau neuve. Cet album est truffé de pépites comme autant de balles argentées. 

Johnny Cash reprend les chansons des autres comme Michel-Ange peint le plafond de la chapelle Sixtine, avec de la peinture qui lui dégouline plein le visage et le besoin d’aller à l’essentiel, de faire vibrer une dernière fois la corde de son âme. Il insuffle à chacune de ces reprises sa propre griffe, à tel point qu’on les croirait sorties tout droit de sa forge personnelle. Sa voix martèle le fer chauffé à blanc. La vertu de l'art réside dans le fait de nous aider à vivre, à porter toujours plus loin ce cœur battant et ému qui est le nôtre.

Frères, je vous le dis, Johnny Cash est un alchimiste. Avec lui, le plomb se change en or pur. Et le monde devient subitement moins laid.

© Thibault Marconnet
le 19 février 2014


Tracklist :

01 - The Man Comes Around
02 - Hurt
03 - Give My Love To Rose
04 - Bridge Over Troubled Water
05 - I Hung My Head
06 - First Time Ever I Saw Your Face
07 - Personal Jesus
08 - In My Life
09 - Sam Hall
10 - Danny Boy
11 - Desperado
12 - I’m So Lonesome I Could Cry [Feat. Nick Cave]
13 - Tear Stained Letter
14 - Streets Of Laredo
15 - We’ll Meet Again


Johnny Cash is Startled into Dropping his Copy of Macbeth

jeudi 19 mars 2015

Werner Herzog : La foi pour seul bagage

Sur le chemin des glaces, petit livre dense et fabuleux, est le récit véritable d’un pèlerinage de la Bavière jusqu'à Paris commencé le 23 novembre 1974 et achevé le 14 décembre de la même année. À l'annonce de la mort imminente de son amie Lotte Eisner, grande critique et historienne de cinéma, Werner Herzog décide de faire à pied un long trajet qui doit lui permettre de relier Munich à la capitale française, où Lotte Eisner vit (mais pour combien de temps encore ?). Les préparatifs sont brefs : c'est avec son âme et son corps tout entiers que Werner Herzog se doit d'accomplir ce cheminement – et résolument seul.

Accompagné par le froid, la solitude, la pluie, l'exaltation, la rage, Herzog marche avec, chevillée au corps, la pensée que s'il accomplit cet acte de foi pure jusqu'au bout Lotte Eisner ne mourra pas. Le cinéaste nous raconte les nuits à pénétrer par effraction dans des chalets isolés de la Forêt-Noire, afin de prendre un peu de repos et s'abriter pour un temps du froid mordant ; et les jours gris et maussades à piétiner dans une boue jaune, à l'affût de quelque soleil évanoui ou noyé. Ce qui anime Werner Herzog au cours de ce long et dangereux périple peut s'apparenter à de la pensée magique, laquelle a souvent été mise à mal par le christianisme et, plus récemment par la psychanalyse qui n’y a vu qu’une sorte de résidu primitif, la scorie d’une époque lointaine où l’homme vivait dans des grottes et n’avait ni chauffage ni eau courante : une ère très ancienne où l’homme ne croyait pas encore au dieu “Progrès”, vénérait les dieux de la nature, faisait corps avec la terre et n’avait que faire des joyeusetés de notre technologie moderne… bref, un monde de cinglés ni plus ni moins ! Dès qu'une chose nous dépasse, notre société étriquée et froidement rationaliste, ne peut s'empêcher de vouloir à toute force l'enclore dans un symptôme, une pathologie. De même que l’historien romain Tacite déclarait : « Plus une société est corrompue, plus elle multiplie le nombre de ses lois », je dirais que plus une société est malade, plus elle invente de symptômes pour créer davantage de confusion.


Thibault Marconnet, Fenêtre, (pastel), 2015


Baste ! Après maintes embûches, Werner Herzog parvient à Paris et son amie - qui selon la médecine occidentale omnisciente aurait dû trépasser depuis longtemps -, est encore en vie. Quelques années plus tard, c'est toujours le cas. Ce sont des choses qui ne s'expliquent pas, qui appartiennent au mystère le plus insondable. Épuisée, Lotte Eisner dit un jour à son ami réalisateur : « Werner, vous avez jeté un sort sur moi, vous m’avez interdit de mourir, aujourd’hui j’ai près de 90 ans, je suis aveugle, je ne peux plus lire, donc il faut enlever ce sort pour que je puisse mourir. » Par jeu, Herzog acquiesce. Et, 15 jours plus tard, Lotte Eisner meurt enfin.

Où s'arrête la vie et où commence la mort ? Vaste question, pour laquelle nous ne possédons aucune réponse.
Dans un monde gelé jusqu'à l'os, voici un petit livre qui réchauffe, des mots qui coulent dans la gorge ainsi qu'une eau-de-vie brûlante.
Au bout du chemin des glaces, il y a un cœur qui bat toujours, aussi rougeoyant qu'une braise.


© Thibault Marconnet

le 19 mars 2015

Werner Herzog, Sur le chemin des glaces, Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs, septembre 2009, 112 pages, 6,60 €


Werner Herzog

mercredi 4 mars 2015

Paraphe de la foudre : “Les enfants de la foudre” de Francesca Y. Caroutch



Pour bien pénétrer dans l’univers de Francesca Y. Caroutch, sans doute est-ce d’une traite qu’il convient de lire Les enfants de la foudre (paru aux éditions Rougerie, en 2011), comme une course à la poursuite de l’orage. Cette poétesse a le don rare d’exhausser les mots, de leur donner une présence réelle, de forger une matière poétique qui se dévore par les yeux. Avec cette “femme de l’être”, la poésie est une langue bien vivante. Plusieurs poèmes bouleversent jusqu'au vertige. Le sentiment le plus troublant est certainement celui de la “dépossession” : l'impression très forte, à la lecture de ces testaments de feu, de rejoindre cette vacuité de lumière où tout est réconcilié, évanoui, fondu dans l’Athanor de l’Unité ; sensation de s'abîmer dans le Cosmos, au sein de cette cosmogonie poétique qui est à la fois profondément singulière et éminemment universelle. Chacun est Tout. Lire Francesca Y. Caroutch, c’est escalader des cimes où l'air est si pur qu'il brûle les poumons, et où le plexus solaire est plus d’une fois traversé par la pointe d'une épée de feu. C’est de tout son corps et de toute son âme qu’il importe d’entrer dans ce recueil car, au détour de chaque page, l'émotion tient sa parole. Ici, rien qui ne mente.

Lire, c'est entrer nu dans la chair vivante du silence ; autrement dit, c'est vivre ce que nous lisons. Pas de véritable lecture qui n'ait d’abord été vécue au sens plein du terme. Et il en va de même pour toute écriture qui prétend parler vrai. Dans Les enfants de la foudre, une incandescence parcourt les mots ; et une morsure blanche fouille notre torse à la recherche du cœur ainsi qu’un oiseau cherche à picorer une baie rouge au milieu de la neige. Il suffit d’ouvrir grand son âme pour être frappé par la foudre verbale de ces poèmes. Et voici bien un livre dont on ne ressort pas indemne.

« Je te découvre en t’écrivant
Je me découvre en te lisant » (“Futur antérieur”)

Dans ces deux vers, la poétesse, exprime parfaitement le sentiment de se “dé-voiler”, de se “dé-couvrir” au contact de l’autre. L’écriture est vie, au même titre que la nature de tous nos actes. Triste dichotomie mortifère que celle de vouloir mettre d’illusoires barrières rassurantes entre “l’écrire” et le “vivre”. Car, du “livre” au “vivre” il n’y a qu’un pas, qui se franchit aisément à condition de plonger tout entier dans la Parole hautement vivante du poète.

Par moments, le souffle est court à cavaler auprès des mots. Et il serait difficile de dire combien de paysages cette poésie convoque en nous, combien d’endroits nous traversons à ses côtés (« voyages fous dans des villes vues en rêves ») : prés d’ivresses vertes, étables chaleureuses, montagnes escarpées, lacs aux ondes étales, déserts où se dessinent à l’horizon des Fata Morgana fabuleuses, monastères blancs de givre, vallons jaunes que le brasier du soleil enflamme… C’est un transport à dos de comète dans la caravane du désir, dans le bain amniotique des souvenirs les plus anciens, quand le langage n’était encore qu’un balbutiement dans la gorge des hommes. Et alors, comme dans un habit de lumière, des vers de paix viennent enlacer le lecteur et une joie brutale délivrer notre poitrine de ses vieilles oppressions.

« L’olivier rendra la lumière qu’il dévore
dans la suavité de son huile » (“Le Samouraï de la vacuité”)

« Purifiés par le silence
les mots neufs tintent sans bruit » (“Voie sèche”)

« Ce soir je te retrouve
plus vivant que jamais
au bord du lac subjugué
par ses propres scintillements » (“Point du jour”)

« Refus d’être gisants sculptés
ou ossements plus blancs
que les cases d’un djebel » (“Veillée d’armes”)

« Psaume de chair
transmutée en lumière » (“Au Veilleur du grand matin”)

« L’extase du vide
vous guérira
de la maladie du temps » (“Constellations de nomades”)

« La clé du jardin clos
se cache dans sa fontaine » (“Clef”)

Et ce point d’orgue, qui ouvre à l’Infini du Commencement :

« Je te salue dans la lumière » (“Mort et Résurrection d’un Poète”)

La poésie de Francesca Y. Caroutch est une enfant qui court dans le rire des blés jaunes, dans la verdeur des herbes folles, car, comme aurait pu le dire Armel Guerne, elle est une “femme de plein vent”.

Plus que jamais, il appartient aux poètes de rallumer les grands Alambics de la Beauté – pour célébrer les noces avec la vie !


© Thibault Marconnet



Thibault Marconnet, L'homme-fleur, 2015