« Depuis longtemps j'en avais le désir ; vivre mes opinions, les expérimenter dans la réalité ; voilà ce qui compte pour moi. J'ai connu le malheur, la bien réelle infamie de Paris, une civilisation dégradée ; aussi est-ce en ce monde que je veux ma revanche, sans plus attendre, sans jamais tenir compte des opinions des fatigués de la vie. »
De manière littérale, "sémaphore" signifie "porter un signal". C'est la tâche que je fais mienne à travers ce blog : transmettre des signaux à ceux qui veillent encore dans la grisaille du siècle. Il y sera question d'Art principalement. À savoir que l'Art n'est pas un divertissement futile mais peut-être l'une des meilleures façons de poser des questions aux "animaux parlants" que nous sommes.
vendredi 13 février 2015
François Augiéras : “[...] sans jamais tenir compte des opinions des fatigués de la vie.”
Le dégel
![]() |
| Valerius de Saedeleer, Winter in Flanders, 1931 |
Andreï
s’était levé tôt et un soleil froid s’étendait en minces lignes de lumière sur
le plancher usé de sa chambre. Le samovar attendait près du poêle. Andreï fit
brûler des feuilles de thé et but à petites gorgées le liquide brûlant pour
infuser de la chaleur dans ses membres encore ensommeillés. Il s’étira, bâilla,
bourra sa pipe et regarda les longues volutes de fumée s’élever dans la lumière
blanche et bleutée de la pièce.
Près
de sa cabane de garde forestier, le lac Baïkal reposait dans ses eaux vertes
emmurées par la glace. Andreï s’emmitoufla chaudement et sortit dans l’air
glacial de ce début de matinée. C’était un homme petit et trapu avec des épis
de barbe blonde qui lui piquaient le visage. Voilà plusieurs mois qu’il s’était
retiré dans ce lieu isolé par dégoût des hommes. Vivre loin d’eux quitte à
s’ensauvager, redevenir ours ou mésange, hurler à pleins poumons dans la grande
solitude neigeuse des bois. Sa réserve de bûches venant à manquer, c’est donc
armé d’une lourde hache qu’il s’enfonça au cœur de la forêt.
La
neige étouffait les bruits et l’on eût dit qu’Andreï était absolument seul dans
ce territoire en hibernation. La forêt était composée de multiples sapins ainsi
que de bouleaux, dont la blancheur de lait s’accordait au paysage hivernal. Sa
hache bien en main, Andreï pénétra davantage dans la forêt en quête d’arbres
morts à fendre.
Parvenu
au croisement de deux chemins, il vit un homme et une femme qui marchaient côte
à côte.
« Bon
dieu ! Que venaient-ils bien faire ici, ces deux-là ? N’aurait-on
jamais la paix ? » se dit Andreï avec colère. Il voulut emprunter
rapidement le chemin de gauche pour se dérober à leurs regards mais c’était
peine perdue, l’homme et la femme venaient déjà à sa rencontre avec un sourire
amical aux lèvres.
« Bonjour
l’ami, je m’appelle Dimitri et voici ma femme, Nastasia. Nous ne pensions pas
trouver âme qui vive dans ces lieux. »
Bien
que n’ayant pas parlé depuis des mois, Andreï sentit des mots éclore et mûrir
dans sa bouche, des mots qui lui griffaient le palais pour accéder à l’air
libre.
Mais
il fut incapable de dire quoi que ce soit car des sanglots obstruèrent sa gorge
ainsi que des boules de neige glacée. Des larmes coulèrent dessus ses yeux, qui
eurent tôt fait de se cristalliser au contact du froid ambiant. Andreï était
pétrifié, sa lourde hache tomba à terre dans un bruit sourd.
Dimitri
et Nastasia s’approchèrent doucement de lui et, mus par un instinct venu du
fond des âges, ils l’entourèrent de leurs bras. Andreï se laissa faire. Il ne
voulait plus lutter, fuir ses semblables. Son cœur, jusque là enserré dans une
prison de givre, subissait à présent le dégel. Il voulait sentir jusqu’à l’ivresse
cette chaleur humaine qui l’envahissait, ce feu qui brûlait les peaux mortes de
son âme endormie. C’est là, dans cette forêt et en ce jour, que son ambivalence
éclata comme un fruit trop mûr : il ne pouvait pas se passer des hommes.
Sans
rien dire, il conduisit l’homme et la femme jusqu’à sa cabane où il jeta des
bûches dans la gueule du poêle afin de le faire ronronner. Les mains
tremblantes, il prit des feuilles de thé qu’il déposa dans l’eau bouillante.
Dimitri et Nastasia étaient en sa présence comme s’ils le connaissaient depuis
toujours. Andreï sentit le sang revenir en lui, affluer dans ses veines, circuler
dans tout son corps sec : l’arbre mort était redevenu du bois vert. S’entre-regardant
les uns les autres, ils burent le chaud breuvage avec des sourires fraternels. C’est
alors que la parole revint aux lèvres d’Andreï et, tous les trois, ils
rompirent ensemble le pain de l’amitié et du dialogue – pour gagner du temps de
lumière sur la nuit.
© Thibault Marconnet
le 13 février 2015
![]() |
| Valerius de Saedeleer, Printemps à Etikhove |
vendredi 6 février 2015
La dette et l'amour
| Thibault Marconnet, Le rêveur, (pastel et fusain) 2015 |
Dans
un premier temps, suivez la notice comme bon vous semble : ce mode
d’emploi est malléable selon vos souhaits personnels. Vous pouvez ouvrir les
yeux pour commencer et regarder loin devant vous. S’il y a un mur, laissez-le
en l’état ou brisez-le. Si des larmes gonflent sous vos yeux, libre à vous de
les laisser couler. Vous pouvez ne pas y parvenir : vous en avez le droit.
Écoutez
à présent attentivement ce que vous dit votre corps. Si vous avez la gorge
nouée, laissez être ce qui est présent. C’est votre corps qui décide, pas votre
mental. Si vous parvenez cependant à éprouver le lien qui unit votre corps et
votre esprit, vous êtes sur la “bonne” voie. Excusez-nous. Pas la
“bonne” : c’est le mode d’emploi de votre être. À vous seul donc de juger
de ce qui est bon ou mauvais pour lui, pour vous.
Vous
vous sentez abattu ? La pilule est dure à avaler ? Recrachez-la si
vous voulez. Ni indications ni contre-indications particulières, faites selon
ce que vous êtes.
Vous
lisez ce mode d’emploi car vous cherchez des réponses. Sachez qu’il n’y en a
aucune. Quel est le sens de tout cela ? Nous ne le savons pas plus que
vous. Nous sommes vos cellules, nous n’avons pas la prétention d’en savoir
beaucoup sur un hypothétique sens de la vie. Tout ce que nous sentons, c’est
que vous avez mal. Vous aimeriez être touché, qu’une femme, un homme, quelqu’un
vous prenne dans ses bras. Ceci dit, faites bien attention à l’illusion de la
fusion. Vous êtes une personne à part entière, pas une pièce de puzzle.
Vous
arrivez maintenant à la phase du surendettement. Lequel ? Attendez, nous
allons chercher à éclaircir cela ensemble. De qui ou de quoi vous sentez-vous
le “débiteur” ? Quelle est la nature de votre dette ? Peut-être
n’avez-vous pas particulièrement envie de le savoir. Libre à vous. Essayez
quand même de mettre des mots là-dessus, ça pourrait vous soulager. Vous vous
sentez surendetté par la tristesse et l’amertume. Il faut dire que vous êtes
allé au-delà de votre capital. Il y a un excédent : ça pèse en vous comme
un ballon de larmes collées les unes aux autres.
Mais
de qui êtes-vous le débiteur ? Vous le savez bien au fond de vous. Vous
êtes débiteur de vous-même. Observons votre crédit à présent : il est
faible en joie et en amour. Comment inverser la tendance, la courbe ? Nous
ne le savons pas plus que vous. Vous aimeriez effacer cette dette de tristesse
et d’amertume. Comment faire ? En tant que cellules, nous essayons de
prendre soin de vous le plus possible.
La
dette est ce qu’une personne doit à une autre. Cette amertume, c’est à
vous-même que vous la devez. N’aimeriez-vous pas plutôt vous devoir de
l’amour ?
Mais
comment effacer cette dette qui vous ronge ? Nous vous le répétons, nous
sommes vos cellules et nous voulons votre bien. Seulement, nous ne pouvons pas
tout faire. Et si vous essayiez de vous pardonner pour une fois ? Ce sera
dur mais ça en vaut la peine.
Votre
dette est trop lourde à porter et vous seul pouvez l’effacer, l’annuler. Aucune
femme, aucun homme ni qui que ce soit ne le fera à votre place.
Essayez
de retrouver foi et amour en vous-même, c’est tout le bien que nous vous
souhaitons.
© Thibault Marconnet
le 06 février 2015
| Thibault Marconnet, La sylve rose, (pastel et fusain) 2015 |
jeudi 5 février 2015
Poème des tisserands cosmiques
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| Nicolas de Staël, Mer et nuages, 1953 |
À Adonis et Mahmoud Darwich, tisserands cosmiques de l'ici-bas
Poudre d'or de l'Orient,
miel rouge des mots de l'amour
chuchotés ;
échappée du corps brûlant
vers les caravanes du désir
jusqu'au bout des forces jusqu'au bout du
cœur
Quand feu et eau s'épousent entre les bouches unies
de l'amant et de l'aimée
alors, dans la réconciliation des contraires,
dans l’entremêlement de leurs boucles
se réveille enfin l'oasis de l'univers
Entends grincer le sable du désert
dans sa voix de sauterelles.
Il conserve en sa nuit
la mémoire de sel
des anciens océans
Le monde renaît au sein gonflé de chaque aube.
Dans les yeux de la femme, deux fruits verts :
le printemps de tout ce qui commence
et qui n'en finit jamais
Avant le grand partage de la nuit
toi, l'ami seul et égaré
écoute donc battre en ta poitrine
l’étreinte des tisserands cosmiques
qui, dans la robe claire de l'Éternité
retissent le Ciel à la Terre
l'un à l'autre infiniment tressés
© Thibault Marconnet
le 05 février 2015
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| Nicolas de Staël, Paysage de Provence, 1953 |
Libellés :
Adonis,
Ecrits Personnels,
Hommage,
Mahmoud Darwich,
Musique,
Nicolas de Staël,
Peinture,
Poème des tisserands cosmiques,
Poésie,
Rodolphe Burger,
Thibault Marconnet
Dialogue bestial
La
souris Médor avait la particularité de fumer la pipe ; le chat Brutus
fumait des Blondes depuis qu’il avait perdu sa brune et le chien Mistigri,
quant à lui, tirait sur des barreaux de chaises qui le faisaient tousser à s’en
décrocher la mâchoire.
Ces
trois compagnons, pas bêtes du tout au demeurant, étaient attablés à la table
ronde de leur troquet favori : “La Souricière”.
« Ma,
qué pensez-vous dé la pétite poule qui arrive, les amis ? Yé voudrais bien
être son coq pour la réveiller aux aurores ! » dit le chat Brutus
avec des éclairs lubriques dans le regard, tout en lissant les longues moustaches
qui faisaient sa fierté.
Mistigri,
comme à son habitude, toussa comme un volcan enrhumé qui s’apprête à éternuer
dans une immense éruption.
De
sa petite voix de souris, Médor lui dit sentencieusement :
« Mais
arrête donc un peu de fumer tes barreaux de chaises, ça pue et puis tu sais
bien qu’ça m’indispose ! »
Mistigri
le chien lui répondit de sa voix traînante et pâteuse :
« Oh,
toi alors… tu vas pas t’y mettre… tu sais bien que j’ai toujours eu un faible
pour Fidel Castro…
-
Peut-être, m’enfin question choper la gastro, avec ta fumée des enfers on est
servi ! » rétorqua Médor de sa voix haut perchée.
« Ma,
régardez-moi cette grosse dinde qui s’avance : elle a trop bouffé d’OGM ma
parole ! » déclara Brutus avec son franc-parler coutumier.
« Toi
et tes histoires de volaille, ça commence à bien faire ! Arrête un peu
avec tes noms d’oiseaux, j’suis allergique aux plumes ! » cria Médor.
« Bon,
les copains… on va pas s’bouffer le museau pour si peu, voyons… Et si on
parlait plutôt affaires ? Demain, j’organise un concours d’humains dans un
hangar… place du Pékinois… Faudrait voir à lancer les paris… » annonça le
chien Mistigri.
« Moi,
yé né peux pas, ces combats d’hommes, ça mé dégoûte… et puis, quoi que yé
fasse, yé suis touyours mal placé ! » lança le chat Brutus, d’un air
écœuré.
« Ben
alors, qu’est-ce donc qui t’arrive, chat Guevara, tu t’mets en
dissension ?! Tu sais bien qu’on n’aime pas trop ça nous
autres ! » déclara la souris Médor d’un ton menaçant.
« Vous
faites cé qué vous voulez, moi yé rendez-vous avec oune belle pétite
poupée ! »
Médor,
excédé, allait réagir quand le placide Mistigri intervint :
« Laisse
tomber, Médor… tu sais bien que Brutus pense qu’à ça… N’empêche, ça va être
sanglant demain… Ce serait dommage de rater ça… »
« Et
les droits des zhoumains, alors ? Moi yé dis que cé dé l’esclavage ! »
« Eh,
minute mon minet ! Et la traite des poules et dindes en tous genres, c’est
une œuvre de bienfaisance, peut-être ?!
-
Ma yé né souis absoloument pas d’accord, ça n’a rien à voir ! Si y’aime
fourrer des dindes et les faire bosser pour moé, ça mé régarde ! »
répliqua Brutus, agacé par ces piques quotidiennes.
« Sérieux
les potes… z’êtes graves… on n’est pas là pour s’bouffer les rognons… Viendra
qui veut… De toute façon, que vous soyez là ou pas, les humains s’étriperont
quand même… c’est une manie chez eux, à croire qu’ils savent faire que
ça… » dit le chien Mistigri d’un ton philosophe.
« Yé
souis une natoure sensible, moé ! Tou peux faire le coq avec tes combats
d’homme, mais y’a pas de quoi fouetter un chat ! »
« Tout
doux, mon minou ! Si tu la fermes pas, Brutus, on va finir par t’prendre
au mot ! Les hommes aiment se battre, c’est comme ça, et puis nous ça nous
rapporte du pognon : tout l’monde est content ! » déclara
brutalement Médor de sa voix suraigüe.
Chacun
termina solennellement sa conso : lait fraise pour Brutus le chat
séducteur, Bourbon pour Mistigri le chien pataud et jus de carottes pour Médor
la souris survoltée.
Nos
trois compères sortirent de “La Souricière” avec des allures sournoises de
voyous et de conjurés qui préparent un bon coup. Après maints sourires et clins
d’yeux complices tout en se frottant les pattes, ils finirent par se donner rendez-vous
pour le lendemain à la même heure.
© Thibault Marconnet
le 30 janvier 2015
![]() |
| George Bellows, Rencontre de boxe chez Sharkey, 1909 |
Adonis : Mon corps est mon pays
extrait de Le théâtre et les miroirs,
traduit par André Velter et l’auteur
1
Dans mes veines
dans mes cendres vient l’éveil,
je me lève, le
monde est une maison autour de mon visage,
chaque fleur est
poème.
L’histoire
vacille comme une proie
l’histoire se
fait plus vive –
quel feu as-tu
éteint,
lequel as-tu
ravivé, ô Mihyar ?
- Je suis
descendu dans un minaret
je me suis mis
dans une guitare
où chaque corde
saignait sa blessure ouverte,
la vie était un
tapis aux marches du palais
l’histoire une
guenille emportée par l’Euphrate,
tout ce que ciel
et terre comptent d’oiseaux se changeait
en fruits mûrs,
mon visage est
passé dans le visage de la rue
dans celui des
cavaliers, dans celui des remparts,
temps serré
contre les hommes comme une touffe de laine
et mosquée
dressée immobile
pour que dérive
la nature et l’espace
ou que revienne
l’appel à la prière.
Quelqu’un
dit : - J’ai lu Platon,
j’ai percé à
jour tout ce qui sera :
la maîtresse des
palais est une régisseuse,
le croissant de
lune est un régisseur
qui loge dans
une échoppe
qui naît et
meurt entre ses jambes…
Le déluge a
commencé
l’estuaire s’est
enlisé dans l’invisible –
Kassaïoun devenu
fleuve
sous Barada va
un chemin
pour l’ermite
Bouhaïrah,
la parole s’est
peuplée d’arbres
les pas
s’inventent une nostalgie
Allah frissonne
comme une houle
dans les maisons.
L’histoire a
commencé
et nous, nous
avons commencé –
ô acteur caché,
ô notre grand soufi
nous voici en
partance
et Allah sait
quand serons de retour,
car si demeure
la nuit
si demeure le
soleil
nous ignorons ce
qu’adviendra de Kassaïoun –
de Kassaïoun
prophète jaune,
et que sera la
dernière scène
ô croissant du
Ghouta, ô notre grand soufi.
Je crie au fond
d’un corridor
d’une citadelle
de cendres –
je suis devenu
blessure au corps de la citadelle,
nuage enlaçant
la terrasse et l’auvent,
je crie du fond d’un corridor :
je hais la terre
pareille à une perle jetée
dans un trou de
cristal,
je rêve aux
frontières, aux pays sans fins comme la mer
et voués à
l’amour,
le badigeon de
toute barrière est servitude
lèpre solaire et
mutisme
pesanteur froide
dans le corps de l’homme.
2
Tu m’as posé une
question ?
Meurs d’abord ou
flambe telle une blessure,
descends dans
mes cendres et demande…
Tu me demandes
quel est mon pays ?
Mon corps est
mon pays.
Qui es-tu ?
As-tu convoyé le galop des étoiles,
as-tu dévalé le
cours des torrents,
es-tu fleur
éclose aux lèvres du mur ?
As-tu revêtu les
ailes d’un papillon,
es-tu allé te
cacher au-dedans d’un rocher,
as-tu ouvert ta
paume,
fait un lit du
soleil,
es-tu devenu le
murmure d’une forêt,
as-tu entendu le
tocsin des montagnes
sonner au cou
d’un nuage ?
Qui es-tu ?
Ah ! Ha !... Une fois on était,
une fois on s’en
est allé :
tu es l’esclave
de la route, une guenille sur la route,
tu es cimetière,
tu es habitude…
moi je suis
découverte, conquête,
il y a sous mes
cils un espace de chevaux fantômes –
les plantes, les
fleurs, les rivières, les plaines
sont des chevaux
fantômes
et les
hennissements : des blessures,
et les montagnes
sont pleines de tentations murmurées.
Avec mes
échelles j’ai tissé des ailes à la patience,
j’ai enlacé la
source, la perle blanche et les miroirs :
ô vous les
arbres des jours, de quel soleil
vous êtes-vous
vêtus sous mon tropique,
ô vous les
arbres du vertige ?
Et j’ai dit,
voici notre feu, voici l’emblème de la fraternité.
Ce temps
décharné est pareil à la corne d’un taureau
qui meurt, et la
prophétie –
ô pauvres de ce
monde, la prophétie est pauvreté,
pauvreté avec
l’espace pour commencement.
… « Accompagne-le,
étoile des questions,
enseigne-lui
l’ouragan et la chute vers le haut… »
Je ne possède
que mon visage et mon sang
et n’ai de
nostalgie qu’au brasero des rêves…
« Es-tu
rentré dans ton trou ? Qui es-tu ?
Ah !
Ha !... une fois… meurs d’abord. »
Je suis né sous
le manteau du prophète,
mon visage est
le feu d’une épouse qui rêve :
« Comment
tombent les épées, comment le soldat
revient-il ?... »
Mon visage est
comme un astre
qui étreint la
vie, la mort, les choses inanimées.
Je rêve au nom
de l’herbe
quand le pain
devient enfer,
quand les
feuilles sèches en leur ancien livre
deviennent cité
de terreur,
je rêve au nom
de la glaise
pour abolir les
ruines, recouvrir le temps,
pour appeler le
secours du souffle premier
récupérer ma
flûte première
et changer la
parole.
Après les
cendres de l’univers,
le rêve est la
couleur et l’arc de la couleur,
il secoue ce
temps qui dort dans l’épaisseur du givre,
muet comme un
clou,
et le verse
comme une urne
et l’abandonne
au feu, à l’instant bondissant
du germe des
âges et de l’avancée des enfants –
des enfants qui
sèment le grain pur
et portent
l’étincelle, la lumière.
Je me suis lavé
les mains de ma vie
fragile comme un
papillon,
j’ai réconcilié
l’éternité et l’éphémère
pour déserter
les jours, pour accueillir les jours,
les pétrir comme
du pain, les purifier des rouilles
de l’histoire et
de la parole,
pour me glisser
dans leurs châles
comme une
chaleur ou un symbole,
car il est dans
mon sang une éternité de captive,
une éternité
d’expiation colportée par ma mort
et autour de ma
face une civilisation en agonie.
Me voilà pareil
au fleuve
et je ne sais
comment en tenir les rivages
moi qui ne sais
rien excepté la source
l’errance où
vient le soleil comme magique herbe noire
où se cabre le
soleil comme une jument rouge
voyante du
bonheur du malheur, devin ou lion
ou aigle qui
dort comme un collier
au front de
l’éternité.
© Adonis
(in Mémoire du vent, Poèmes 1957-1990, Poésie/Gallimard p. 85-89)
Entretien radiophonique : Adonis iconoclaste (Cultures d'Islam)
Entretien radiophonique : Adonis iconoclaste (Cultures d'Islam)
![]() |
| Adonis |
Le “vivre ensemble” comme expression de la laideur langagière de notre temps
![]() |
| Honoré Daumier, Le Défenseur, 1860 |
Il faut être sourd pour ne pas avoir en horreur cette scie musicale du “vivre ensemble”, cache-misère de la défaite du langage. Une telle expression montre bien la pauvreté de ceux qui l'emploient, leur profonde inaptitude à accéder à la simple et suprême beauté du mot “convivence”. Même quand elle essaie de retrouver un semblant de courtoisie, notre époque n'en continue pas moins de crier sa laideur, son langage taillé pour les âmes mortes.
© Thibault Marconnet
le 05 février 2015
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