lundi 31 mars 2014

Le Voyageur

Vassily Kandinsky, Landscape with Red Spots, No. 2, 1913



Les longs ciels morveux,
Dans la boue des nuages,
Portent une défroque bleue
Tout assouplie de mirages.

Le feu vert s’époumone
Dans le ventre des vestales,
Et pleurent les vieilles matrones
Les lèvres aux rouges étoiles.

Pique le rêve sous la veine ailée,
Le fusain des prairies humides,
Quand geint l’opium des rosées
Sur les cuisses pourpres du vide.

Mais voyez : le voyageur est parti
Ce matin, les pas en sanglots,
Vers l’imaginaire à jamais infini,
Plein les poches : de la terre et des mots.


© Thibault Marconnet
2007


Joan Miro, L'Or de l'azur, 1967

samedi 29 mars 2014

La roseraie

Anselm Kiefer, Laßt tausend Blumen blühen!


La lumière enclose dans ma mémoire
Se rétrécissait comme un lampion terne
Et sous les regards inquisiteurs du couloir
Mon être entier n’était plus que cernes


Anselm Kiefer, für Jean Genet (Artist Book), 1969


Je chevauchais un astre en chute libre
Sautant à cloche-pied sur un nuage gris
De larges mains aux serres d’hydres
Se joignaient à l’encolure de mes rêveries


Anselm Kiefer, für Jean Genet (Artist Book), 1969


Ma vue devenait un plexus rétréci
Je me grimais d’orange et d’anthracite
Pour décolorer la trame pâle du souci
Sous mes paupières les larmes étaient tacites



Anselm Kiefer, für Jean Genet (Artist Book), 1969


J’écoutais gémir la flamme de la chandelle
Sous une respiration écrasée de regrets
Le scintillement des étoiles était irréel
Mes lèvres tremblantes m’incriminaient



Anselm Kiefer, für Jean Genet (Artist Book), 1969


Je m’étais vu dans le miroir de ta nudité
Et ce goût de cendre psalmodiait sur ma bouche
Le corridor menait à des chuchotis sanglotés
J’étais apatride en ma propre souche



Anselm Kiefer, für Jean Genet (Artist Book), 1969


Un soir dans la chambre à jamais close
Je devinais ton pas, caché sous les secrets
En symphonie éphémère effleurant les choses
J’allais m’oindre d’épines dans la roseraie


Anselm Kiefer, Heroic Symbols, 1969

 © Thibault Marconnet

2003-2005

vendredi 28 mars 2014

Dead Man's Bones : des chants de sirènes venus d'outre-tombe

Les Dead Man's Bones en live et en os!


Le vent craque dans les branches. À moitié endormi et les yeux cernés, vous cheminez dans une forêt : la brume s’enroule au vert fatigué des sapins comme une écharpe grise au cou d’une femme morte. Des aiguilles grincent sous vos pas telle une armée de fourmis ; des gouttes de pluie perlent des feuilles en larmes sylvestres. Le Grand Pan est mort. Vous marchez sans savoir où vous allez lorsqu’une clairière s’ouvre devant votre regard. 

Au milieu, une maison abandonnée, de style colonial. Vous avancez de quelques pas au milieu d’un jardin fleuri de pierres tombales. L’air est froid : votre bouche est un encensoir d’où s’échappe une fumée blanche. L’imposante demeure semble inhabitée. La porte que vous poussez sort de ses gonds. Vous pénétrez dans le ventre de la maison, avec quelque appréhension, comme Jonas dans le ventre de la baleine. L’odeur du bois humide emplit vos narines. De vieilles robes fripées jonchent le sol ; des costumes élimés au parfum de naphtaline sont accrochés dans une ancienne penderie. La maison tangue sous la gifle du vent ainsi qu’un cétacé pris dans la tempête du Jugement Dernier. 

Le salon est rempli de vieux meubles : ruines d’un autre temps attaquées par la vermine. Derrière des volets fendus, poudroie dans l’air la froide lumière d’un soleil déchu tandis que des squelettes aux sourires d’anges lévitent au-dessus du plancher vermoulu. Ulysse pétrifié dans cet étrange vaisseau vomi par la terre noire, vous percevez d’étranges voix de sirènes qui descendent du grenier pour s’infiltrer dans vos oreilles ensorcelées. Allez-vous monter dans la gorge d’ombre pour y perdre votre âme ? Peu importe. Il est trop tard pour faire demi-tour : vous êtes immobile comme une statue de sel ; et c’est en somnambule que votre corps ravi flotte tel un drap jusqu’à l’étrange chorale d’un autre âge qui joue avec des ossements dans une lumière d’automne. Vous croyez rêver ? Mais la vie est un songe et le Léviathan vous avale tout entier dans sa gueule de bois. Nul ne sait s’il vous laissera sortir. Alors vous aménagerez à votre guise ce grand cercueil d’échardes et d’os…

Les Canadiens ont l’art de créer des atmosphères envoûtantes : de Steppenwolf en passant par le grand Neil Young. Depuis, le flambeau mystérieux et mystique a été repris entre autres par des groupes comme Godspeed You! Black Emperor et leur majestueux avatar intitulé Thee Silver Mt. Zion Memorial Orchestra ; ou encore par des formations habitées telles que Timber Timbre, Broken Social Scene et Arcade Fire. 

C’est en l’an 2009 que Dead Man’s Bones est venu se joindre à cette histoire musicale bariolée. Cet album éponyme est une maison hantée où le temps semble s’être arrêté. Faites confiance à Ryan Gosling et Zach Shields pour vous guider dans les ombres du passé. Laissez-vous emmailloter dans la toile d’araignée que tisse leur musique d’outre-tombe.
Vous aimez jouer aux osselets ? Voilà qui tombe bien !


© Thibault Marconnet
le 29 mars 2014

Tracklist :

01 - Intro
02 - Dead Hearts
03 - In The Room Where You Sleep
04 - Buried In The Water
05 - My Body’s A Zombie For You
06 - Pa Pa Power
07 - Young & Tragic
08 - Paper Ships
09 - Lose Your Soul
10 - Werewolf Heart
11 - Dead Man’s Bones
12 - Flowers Grow Out Of My Grave



Dead Man's Bones - In The Room Where You Sleep (wrap party live video)






Dead Man's Bones - Dead Hearts






Dead Man's Bones - My Body's A Zombie For You






Dead Man's Bones - Pa Pa Power






Dead Man's Bones - Lose Your Soul






Dead Man's Bones - My Body's A Zombie For You / Pa Pa Power - live The Echo 2009





Dead Man's Bones - Name In Stone



mardi 25 mars 2014

Vocation

Anselm Kiefer, Lot's Wife, 1989


« Proche
Et dur à saisir, le Dieu.
Mais dans le danger croît
Ce qui sauve aussi »

Friedrich Hölderlin

À Armel Guerne, pour le blé mûr de sa parole


Modernes! c’est à vous que je m’adresse. Et donc à moi-même tout autant : éclopé, diminué, rapetissé – comme vous. La médiocrité est devenue notre veau d’or. Que faites-vous, oui, que faisons-nous de ce beau mot de « vocation » ? Ce mot admirable qui nous vient du latin « vocatus » et qui parle d’un appel divin. Comprenons-nous encore assez tout ce qu’il implique de responsabilité ?
Quand l’art est un appel vital, il nous faut y répondre. Et qu’importe si notre expression se fait sur plusieurs plans. Nous ne choisissons pas ce que notre bouche dira ; c’est nous qui sommes choisis. Qu’importe que nous multipliions nos élans. Comme s’il s’agissait de choisir dès lors même que notre âme est en danger perpétuel ! Cette âme qu’on veut nous arracher, qu’on veut nous enfouir dedans la terre noire comme un feu blanc qui aveugle et qui fait honte à la saleté. Nous avons bien de quoi être honteux, oui, nous qui laissons mourir ce monde, nous qui ne cherchons pas à sauver l’âme du gouffre béant que notre modernité lui creuse.
La poésie est un baiser qui redonne vie, qui étire les limites étriquées de l’être personnel, qui ouvre à l'immensité, à l'infini.
Car c'est à vivre intensément et au-delà de lui-même, que travaille l’artiste.



Anselm Kiefer, Zweistromland (Terre des deux fleuves), 1995


Le poète ne créé pas son vers, il est rongé par celui-ci, jusqu’à ce qu’il ne reste de lui plus qu’un trognon. Il ne peut rien prévoir : c'est l'instant et l'intuition qui le guident. Il est bien plus fait et traversé par la parole qu’il ne la fabrique. C'est le risque à prendre. Le contrôle est un leurre dès lors que l'on veut s'aventurer dans les sentiers escarpés de l'imaginaire. “Foutre sa peau sur la table” – et le reste est sans importance. Le poète n’a que faire de sa propre durée en tant qu'individu ; durée qui lui est parfaitement égale. Seule compte à ses yeux l'intensité, l'état d'incandescence auquel il lui sera donné de parvenir. Et le testament de feu qu’il laissera après lui, ne deviendra pas cendre pour qui saura l’accueillir et l’attiser en soi.



Anselm Kiefer, The Red Sea, 1984-1985


L'artiste est un témoin de ce qui bouillonne autour de lui et en lui. Il tâte le pouls du monde afin d'essayer de prévenir les catastrophes – et de sauver ses frères humains du désastre par la même occasion. L'art n'est pas un divertissement pour celui qui s'y implique corps et âme : c'est une façon de résister aux croix d'ombre qui pèsent sur nos épaules ; c’est apprendre à nous en délester. L'artiste n'est pas là pour se satisfaire de lui-même : il doit se donner tout entier, quitte à se consumer comme feu de paille. L'artiste est homme avant tout : il ne demeure pas dans une tour d'ivoire bien cadenassée. Et, en tant qu'homme et artiste, par les moyens d'expression dont il dispose, il se doit de chercher son salut, de faire don de lui-même et de son témoignage. Son message n'est pas de l'ornementation ni même un vague décor pour opérettes désinvoltes. C'est un feu qui doit alarmer, qui doit sauver – pour que l'eau croupie ne puisse jamais l'éteindre.


Anselm Kiefer, Die berühmten Orden der Nacht (Ordres de la Nuit), 1997


La peur est primordiale. L’artiste la côtoie tout autant, et à d’autres degrés que le commun des mortels. Car il sait ce qu’est la peur de se perdre, la peur d’être dévoré tout entier par son feu intérieur ; la peur d'aller jusqu'au bout de son témoignage. Mais tant que la peur ne paralyse pas, elle est un moteur d'une puissance sans égale. Sachons dès lors accueillir notre peur pour lui donner des ailes. La peur – lorsqu’elle nous pousse à vivre au-delà de nous-mêmes –, est une pulsion de vie, une force créatrice. L’artiste n’est pas là pour plaisanter : les faussaires sont trop nombreux pour qu’il puisse se permettre d'en faire partie. Il en est trop de ces cuistres et de ces pâles comédiens dont l’écriture est une veine morte, inhabitée. Leur chant est un néant minuscule, à l’aune de leur misérable parole, plus froide qu'un cadavre. Il ne naîtra jamais rien d'eux. Au lieu d'avertir du danger que courent les hommes en ce monde délétère et inhumain, ces histrions infatués se repaissent de leur petit ego mesquin et putassier. Ce sont des tièdes – et la bouche de feu les vomira tous. L’artiste qui ne triche pas, qui se sacrifie, est tout entier traversé, passé au fer, déchiré par la voix d'orage et de foudre qui gronde en lui. Il offre toute nue sa poitrine à l'épée de lumière qui saura ouvrir les quatre points cardinaux de son âme. Et s’il doit brûler pour ses frères humains, alors il n'aura pas brûlé en vain.


Anselm Kiefer, Jerusalem, 1986


 © Thibault Marconnet

25/03/2014


dimanche 23 mars 2014

Armel Guerne, l'insurgé du Verbe



L’âme insurgée de Armel Guerne est une lecture salutaire à laquelle mon être tout entier se ressource. Au sein même du désert contemporain – en continuelle expansion –, il est bon d'aller se frotter au pelage d'œuvres essentielles qui grondent comme le tonnerre ; qui éclairent de leur foudre la minuscule nuit étroite et étriquée de notre siècle.

Armel Guerne, véritable habitant du langage, chauffé au feu blanc de la Poésie – cette Parole hautement nourricière, ce lait d’aube du Verbe –, est né à Morges, en Suisse, le 1er avril 1911 et mort le 9 octobre 1980 à Marmande dans le Lot-et-Garonne. Poète et immense traducteur – entre autres de Yasunari Kawabata, de Hölderlin, de Novalis, de Heinrich von Kleist, de Martin Buber (pour les Récits hassidiques rassemblés par ce dernier), etc. –, Armel Guerne écrivait comme on allume des feux de signal sur les montagnes. Berger de la parole, il s'est engouffré corps et âme dans la pelure des mots, dans l'épaisse beauté de leur sang noir, dans la bouche d’or qui ressuscite les grandeurs oubliées.

Grand germaniste, il a su redonner à la figure trop galvaudée du Romantisme, son puissant souffle d'insurrection primordiale – mettant en relief ce refus du médiocre et de la bassesse qui constitue en partie cet élan de l’âme, de l’âme insurgée.
Voici ce qu'il en disait : « Le grand refus posé devant vos forces déployées et brandies, vaines et implacablement. Toutes les horreurs, les viols, les arrogances, l'injustice, toutes les férocités, l'atroce surenchère de toutes les polices, la persécution, l'astuce, la torture, l'évidence et le secret de votre barbarie ouverts sur notre pertinence d'êtres vifs, annulés par notre refus qui les reçoit comme un hommage ; toutes vos duretés finalement brisées contre notre dureté plus dure. »

Résistant pendant la Seconde Guerre Mondiale, il fut arrêté par la Gestapo en 1943. Lorsque les assassins de toute parole et de toute vérité le capturèrent, lui et sa femme, Armel Guerne refusa de répondre en allemand à ses tortionnaires. Les bureaucrates du crime lui montrèrent alors un exemplaire de Novalis traduit par ses soins.
Armel Guerne répondit vertement : « Non, bien sûr : c'est moi. Mais j'ai oublié cette langue du jour que les Allemands ont franchi la frontière sans passeport. »
Si cela n'est pas du courage – et du plus étincelant qui puisse être –, qu'on me dise donc ce que c'est.

Le verdict des bourreaux fut sans appel : déportation à Buchenwald. Durant le trajet, il parvint à s'évader du train avec d'autres compagnons de galère.
Dès son retour en France, après bon nombre de tribulations, il se consacra entièrement à témoigner pour la Création – et tout particulièrement pour la parole poétique, source créatrice par excellence : ruisseau de survivance au sein des eaux mortes qui l'encerclent toujours sans pouvoir l'avaler totalement.

Il entretint également avec le philosophe roumain, Emil Cioran, une correspondance accrue. Au nihilisme de Cioran, Armel Guerne répondait, dans une lettre datée de 1978, par ces mots : « Il n'y a pas beaucoup de raisons de vivre, je l'admets, mais il y en a une infinité de ne pas mourir – ne serait-ce que toutes celles qui complotent à nous faire crever ! »


Les précieuses informations dont je me suis fait ici le relais, ont été puisées à la superbe préface de Stéphane Barsacq qui ouvre L’âme insurgée, cette œuvre essentielle dont la lumière ne peut s’évader de la rétine une fois qu’elle s’y est collée ; cette parole qui ne s’oublie pas et que rien n’abolira tant son feu est vivace et fruit de la liberté.

Grand vivant, Armel Guerne n’est pas vraiment mort. Cet homme qui a témoigné avec une force rare pour que vive et flamboie le Verbe en chacun de nous, ne pourra pas être effacé par la Nuit. Ardent défenseur du Mystère dans un monde pédant qui prétendait et prétend encore pouvoir tout expliquer, abaisser toute énigme à son aune misérable, Armel Guerne a sans doute établi son nouvel ermitage dans un lieu qu’il ne nous est pas donné de connaître.

Laissons donc à présent s’exprimer ce passeur sans égal :

« […] on ne devrait jamais l’oublier, la vie n’est pas un état mais un risque, et qui s’ouvre toujours plus. Grandiose. Une conquête qui n’en finit pas. Un voyage – au sens où Schubert l’a certainement vécu – mais un voyage incertain et dur, à la mesure de ceux, et de ceux-là seuls, qui sont capables de marcher.
Il vaut donc mieux, croyez-moi, ne pas trop se fier aux ruminants intellectuels qui vivent à la ferme, engrangeant le foin et la paille de leurs savoirs récoltés. Les hommes de cabinet, laissez-moi vous le dire, ne font pas de bons compagnons de route.
Vivent les hommes de plein vent ! » (in L’âme insurgée, p. 29)

« Le poète, je vous l’ai dit, n’a pas la vie facile dans ce monde et ses besoins, pour exister, n’ont rien d’épisodique ou de professionnel. Il est voué à l’essentiel. Donc à la pauvreté matérielle. Une existence entière à préserver dans tous ses lieux, ouverte à ses passions, conquérant son intégrité. L’ampleur indispensable de l’espace et du temps, la solitude, le silence et la continuité. Les questions à poser vraiment ; la réponse à attendre de tout. Un travail où l’on entre une fois pour toutes pour ne plus le quitter, pour n’en jamais sortir avant qu’il soit fini, achevé. Un enrichissement profond qui rejette à mesure tout l’accessoire, tout le surplus intellectuel, la vanité, l’épate, l’encombrement de la mémoire et de tous les chemins d’accès, bref, ce qui n’est pas absolument la nourriture salutaire. Et le contrôle rigoureux, la vérification constante de tout cela sur tous les faits et gestes, à chaque instant de chaque jour. Un combat, s’il faut l’appeler de son nom, qui ne se ralentit jamais une fois qu’il est engagé, s’enhardissant de tous les héroïsmes aussi naturellement qu’une plante, en croissant, s’enhardit dans son vert. Car la grandeur, lentement, sûrement accordée à un rythme cosmique, élargit peu à peu son aire intérieure et le confort de son logement. Rien qu’une vie et rien qu’un lieu pour tout cela, c’est peu ! Mais une fois chez elle et bien à l’aise, elle commence ses aménagements, ouvre l’œil à de nouveaux regards plus vifs, plus pénétrants, éteint les complaisances, ferme l’oreille aux bruits satisfaisants de la musique et doucement, tendrement, l’habitue à l’écoute plus simple de l’ineffable, assouplit délicieusement les muscles orgueilleux de l’orgueilleuse intelligence pour l’exercer, loin de ses jeux futiles, aux pratiques du bond, du vol, de la plongée, afin de franchir l’apparence, de l’enjamber, de la tourner et de poursuivre, par-delà, sa chasse périlleuse – et parfois bienheureuse – de la réalité substantielle.
C’est vrai, on ne peut parler ce langage qu’à ceux qui le savent déjà, ou qui sont sur le bord, ou qui veulent y être. Il est peut-être vrai aussi qu’ils ne sont pas nombreux : on le dit, en tout cas, et les autres le croient ; mais comment le savoir si personne n’essaie ? Et puis surtout, que nous importe à nous ? Les autres sont des morts, un nombre seulement, des impersonnes qui sont nées mortes dans leur époque dont elles ne toucheront jamais le vrai moment du doigt ; de mornes effigies qui se figurent – oh ! non pas être : cela se sent – mais avoir, avoir une vie parce qu’un temps les véhicule et les agite, parce qu’elles ont un matricule et connaissent le numéro ; d’impossibles médailles frappées sur une face à l’image de l’homme et sur l’autre de rien, façonnées de ce néant auquel elles appartiennent. La prolifération grouillante du non-être. Un modelage de l’absence certifié copie conforme. Et parce qu’il est vrai que les institutions que les hommes se sont données, jusqu’aux églises qu’ils se veulent à présent, ne font toujours appel qu’au pire de nous-mêmes et jamais au meilleur, on comprend que l’humanité soit démoralisée et ne puisse jamais apprendre ce qu’elle vaut, tout près de quelles plénitudes elle promène son vide, devant quelles félicités immensément impatientes elle accable son cœur d’ombres sordides et d’amertumes imbéciles – incapable dedans de s’inventer, incapable dehors de sentir son péril. Car la violence, évidemment, est le seul exutoire de ce mutisme intérieur. » (in L’âme insurgée, p. 19-20)

« C’est pourquoi, je le dis ici, pour le salut de ce qui nous reste d’âme, pour l’honneur de l’esprit : jamais depuis l’origine du monde, depuis la création de la lumière et la séparation des eaux d’en haut et de celles d’en bas, ni à aucun moment au long de notre histoire depuis le tout premier commencement, jamais la poésie n’a été aussi nécessaire – quel que puisse être le nombre de ceux qui ne le savent pas – ni réclamé dans une urgence aussi abrupte et absolue l’indispensable chant secret de cette pauvresse splendide, fille sauvage de la Providence et seule héritière directe des hautes évidences premières, qui fait la honte du monde dit “civilisé” – et singulièrement de la France où elle est méprisée, ignorée, rejetée de nos jours plus et mieux que partout ailleurs. Parce qu’elle est l’enfant surnaturel du verbe et naturellement l’avocate de l’âme insurgée, donc de plain-pied avec l’Apocalypse, la poésie est par essence le seul langage encore assez vivant, encore assez armé, encore assez puissant et entier, assez près du mystère aussi de la parole, pour emporter d’assaut les forteresses de l’inertie et crever le béton des citadelles du mensonge, portant en elle un grain de vérité humaine qui peut germer encore, une semence de beauté qui fleurira dans la hideur, de saints pollens de l’immortelle simplicité et même, pour certains, l’amande du noyau du fruit intemporel qui fait lever dans l’âme, puissamment, un arbre superbe avec le bruissement vivant de son feuillage, le creusement très doux du bleu des ombres et la visite claire des oiseaux qui le feront sourire. Autour de sa sagesse pivotent les saisons. Jamais un mot. Il lave l’air intimement. Il appelle la pluie d’en haut. Il fertilise les déserts. Et c’est sur lui, significativement, sur ce mage majestueux que s’abat, depuis un quart de siècle, la main meurtrière de ce qu’on nomme le progrès ! » (in L’âme insurgée, p. 21)

« Pourquoi crier à l’impossible quand le possible est déjà là, prêt à entrer, qui n’attend plus que vous pour s’accomplir en vous accomplissant ? Il n’y a pas un homme qui puisse vivre heureusement de ses instincts bestiaux, enfermé dans son corps, incarcéré dans son opacité muette, rivé stupidement sur son nombril. On y suffoque, on s’y étouffe, on s’y éteint – et la haine enragée gravite, comme un soleil mort, autour de cette viande inhabitée. Réapprenez à lire et sauvez-vous de là ! Laissez parler en vous la langue qui libère. Relevez le grand I de l’Imagination : c’est le bâton magique qui vous déshallucinera, la verge de la vraie lucidité. Vous n’êtes pas des huîtres ! Ouvrez votre silence à la conversation de l’ineffable et vous saurez étonnamment de quelle immensité intérieure votre réalité est faite, insérée aux deux bouts dans l’infini. Son appétit de point final est une duperie ; l’apparence est un leurre et les idées, presque toujours faites sur des idées, ne disent rien qui vaille. La confidence des poètes vous en convaincra : il ne se passe rien dehors, tout se passe dedans. Ils ne font pas la poésie, ils n’en sont pas les auteurs, car ils sont une oreille avant d’être une bouche et ce sont eux, au contraire, qui sont faits par la poésie, comme un premier maillon entre elle et vous. Sans elle, ils ne sont rien ; avec vous, ils sont tout. Le verbe qu’ils conduisent a son génie en vous. Ne le tuez donc pas. » (in L’âme insurgée, p. 22-23)

« Aucun homme, ce n’est pas vrai, ne s’avance tout seul jusqu’au bord de son risque ; il n’ose pas. Aucun homme non plus, même le plus audacieux, ne commence vraiment à penser sans être plus ou moins intimidé par ses pensées. Il a besoin d’appuis ; il lui faut rencontrer des frères, retrouver des amis pour pouvoir, pour oser se risquer plus avant. Que croyez-vous que soient les livres, certains livres ? Qui croyez-vous que soient leurs lecteurs, certains lecteurs ? On parle à tort et à travers des influences qu’a subies une personnalité en se formant, ou un génie ; mais c’est tout le contraire : ce sont des permissions que l’originalité s’en va chercher pour devenir ce qu’elle se sent déjà le besoin d’être tout à fait, sans en avoir pourtant tout à fait le courage, ni les moyens peut-être. Aucune expérience n’a jamais rien pu apprendre à personne en ces domaines ; mais toute expérience peut toujours servir à confirmer quelqu’un. Et plus tard, lorsque vraiment son être tout entier adhère à ce qu’il pense et quand chaque pensée retentit pleinement sur son existence, le solitaire qui jette l’ancre, plonge sa nasse ou mouille ses filets dans des eaux inconnues n’inaugure par là aucune sorte d’aventure ; s’il ausculte la nuit, ses mains ne sont pas veuves ; s’il interroge le silence, il n’est pas orphelin. C’est toute une famille d’esprits qu’il a autour de lui, et il se sait un peu partout, sur l’immense étroitesse du temps qui les allie, des frères, des cousins, des amis et des maîtres. Nommés ou consultés dans le passé, connus ou devinés dans le présent, pressentis et aimés dans l’avenir. Le même oracle et l’unique leçon. La seule vraie leçon : celle qu’on va chercher et qu’on ne peut ni entendre ni prendre qu’à condition de la connaître déjà. Ces frères de la soif, les grands et les petits, à quoi bon les énumérer ? La voix de Novalis, qui nous parle aussi de plus près, est mieux faite pour qu’on l’entende encore dans le bruit de nos habitudes ; elle est aussi moins rude à notre intelligence citadine que le tumulte d’un Boehme, la démesure de l’immense Paracelse, la puissance d’un Maître Eckhart, ou moins cachée que, tout là-bas, le fil d’or de la voix de Plotin. Mais elle est fraternelle de la même fraternité. » (in L’âme insurgée, p. 119-120)


Thibault Marconnet
23/03/2014


Portrait d'Armel Guerne devant le moulin de Tourtrès

samedi 22 mars 2014

La grâce recluse





A Montdevergues, Camille Claudel vit en recluse : captive d’un asile, étrangère au monde des femmes qui l’entourent, toutes prisonnières de leurs propres démons intérieurs.

Âme unique, consumée de l’intérieur, elle est un feu qu’on a éteint.

Exilée de son art, sa main saisit, pour un court instant, de la glaise au sol ; et reviennent alors les gestes ancestraux du pétrir, l’art de modeler des formes à partir du néant.
Ce souffle qui la fit sculpteur, vient épouser ses doigts tremblants, oublieux. Mais tout cela est trop dur, fait trop mal ; et la terre retourne à la terre, informe.

Car “l’âge mûr” est venu entretemps, l’arracher à l’amour, trancher la vivacité de ses mains créatrices.

Alors elle survit en elle-même, dans l’attente de son frère, Paul, qui viendra, modelé dans la peur, refuser la présence de cette sœur devenue si lointaine, débordante comme un fleuve aux digues brisées.

Tous deux sont emmurés, à leur manière. Leur ré-union, leur communion fraternelle tant espérée n’aura pas lieu. Ces deux êtres sont possédés, hantés par le besoin vital d’exprimer tout le poison qui coule en eux, toute cette cigüe qui leur mord les lèvres et qui finit par creuser entre eux une tranchée d’absence.




L’auteur de l’Annonce faite à Marie – face à cette “Violaine” au souffle court, marquée de la lèpre de la “folie” –, recule, pétrifié.
Il est facile de tomber dans l’écueil de l’anathème, d’hurler avec les loups contre cet immense poète, redevenu un petit frère apeuré face à cette sœur de lait qu’il ne reconnaît plus, qu’il ne peut plus connaître. Qui sommes-nous pour juger de ce qu’il eût dû faire en pareille circonstance ?
Que celui qui n’a jamais connu la peur, ose lui jeter la première pierre.

Claudel avait peur des “fous”, effrayé sans doute par l’idée de perdre le contrôle de sa raison, lui qui savait ce que c’est que de se frotter à la matière noire de la poésie, que de mener, après Rimbaud, ce combat spirituel qui est aussi brutal que la bataille d'hommes”.

Sa sœur, Camille, avait probablement tout aussi peur des “folles” qui peuplaient l’asile de Montdevergues : Dumont la montre bien excédée par les vociférations de celles-ci, cherchant à se frayer un chemin loin d’elles. Car c’est à son corps défendant qu’elle les côtoie. Elle non plus ne peut les comprendre – et d’ailleurs qui le pourrait ?






Dans Camille Claudel 1915, Bruno Dumont s’attache à montrer l’invisible dialogue de Camille Claudel, emmurée dans un corps qui ne lui permet plus de s’échapper de son enfer intérieur par l’exutoire de la création.

Cette parole muette, qui résonne en son crâne, est encore la seule qui puisse lui apporter un maigre réconfort, comme un mince filet d’eau qui la fuie sans cesse.

De même que Nerval, Van Gogh ou Artaud en d’autres temps, Camille Claudel fait face à l’étrange, prête à en découdre – tout en sachant au fond d’elle-même que la lutte sera par trop inégale.




Cloîtrée entre des murs, cloîtrée dans ce corps qui lui pèse comme un fardeau impossible à déposer, ne peuvent plus sortir de ses yeux que des larmes. Un peu d’eau salée dans le désert qui la calcine chaque jour un peu plus.

Sa vie et sa parole se dessèchent lentement, avant de tomber dans la gueule noire du silence, dans le puits sans fond de l’extrême solitude.

Dans cette ténèbre froide où elle gît, quelques gouttes de lumière tombent sur son visage déjà tourné vers l’ailleurs. Des gouttes comme des tessons de lumière : fragile obole pour une âme coupée de ses racines.

Autour de sa silhouette, amaigrie comme un fantôme de chair, la nature bruit, insouciante.

Le soleil arde dans un ciel chauffé à blanc, la conscience dépose ses armes et tout se clôt.


© Thibault Marconnet

09/09/2013


 Camille Claudel 1915 : Bande-annonce




Jules Desbois, La Misère, 1894

mardi 18 mars 2014

Oraison

William Turner, San Giorgio Maggiore, 1819


Une pluie d’or lave mon visage
Des serpents noirs ondulent sur l’eau
Fiancé de la lune, j’ouvre son corsage
Et bois le sel blanc de sa peau

Le sceau rouge du soleil sèche ma bouche
Déjà la nuit va monter du canal
Comme une grande femme se couche –
Robe verte et lèvres pâles

J’entends rugir les lions
Sous le châle d’absinthe
Le frottement des vieux galions
Dans la lumière éteinte

L’encens des algues flotte dans l’air
Au balancement de l’horizon
L’or va s’enfouir dedans la mer
Et la myrrhe apaisera la plaie
De mon oraison.


© Thibault Marconnet

Écrit à Venise, face à la lagune, le long de la Riva degli Schiavoni, le 12/03/2014