vendredi 13 octobre 2017

Pascal Bouaziz - Le soulèvement



Excellente adaptation en français de la chanson "The Ghost of Tom Joad" de Bruce Springsteen. Pascal Bouaziz fait des merveilles et touche en plein cœur. Merci, Le Cargo, pour cette belle captation : c’est très émouvant. Le Boss apprécierait sans doute cette reprise, fidèle à l’originale en ce sens qu’une telle chanson, chantée en anglais ou en français, n’a pas pris une ride et est, malheureusement, toujours d’une triste actualité. 

Un homme remonte la bretelle d’autoroute
Pousse un caddie et glisse dans la boue
Des cars de CRS entourent le camp
Deux boîtes de cassoulet froid pour les enfants

La soupe populaire au parc municipal 
Bienvenue dans le nouvel ordre mondial
Des familles entières vivent sur les trottoirs
Pas de boulot, aucun avenir, aucun espoir

La route est bondée ce soir
Mais où elle mène, personne ne sait
Depuis l’embouteillage je regarde ces gens
Et j’attends le soir du soulèvement

Le prêtre range sa bible dans sa poche
Rassemble son courage et sort une clope
Il attend le jour où les derniers seront les premiers
Il traverse le camp des sans-papiers 

Avec leurs allers simples pour la terre promise
Leurs trous dans le ventre et dans les chemises
Dormir à quarante dans les baraquements
Se baigner dans l’eau des écoulements 

La route est bloquée ce soir
Mais où elle mène, personne ne sait
Depuis l’embouteillage je regarde le campement
Et j’espère le soir du soulèvement 

Quelqu’un a écrit y a longtemps :
« Partout où un flic tabasse un mec
Partout où un nouveau-né hurle de faim
Partout où l’homme se conduit comme une bête
Partout où quelqu’un se bat je serai là
Partout où quelqu’un cherche un endroit pour vivre
Un boulot normal ou juste un coup de main
Partout où quelqu’un cherche à être libre
Regarde ses yeux et tu verras les miens »

La route est morte ce soir
Et où elle mène, personne ne s’en souvient
Depuis l’embouteillage je regarde ces gens
Et j’attends le soir du soulèvement 

La route est morte ce soir
Et où elle mène, personne ne s’en souvient
Depuis l’embouteillage je regarde ces gens
Et j’espère le soir du soulèvement

Bruce Springsteen : "The Ghost of Tom Joad" / Pascal Bouaziz : "Le soulèvement" (adaptation en français)

vendredi 6 octobre 2017

Le silence des êtres

Francisco de Zurbarán, Saint François en méditation, 1635-1639 (Londres, National Gallery)

Le soleil répandait sa poudre d’or sur les murs du monastère d’Assise, quand quelques lézards firent leur apparition, réveillés par la lumière. Francesco était dans sa cellule, les yeux tournés vers le crucifix, il priait en silence. Au dehors, les oiseaux chantaient à cœur joie dans la légère brise matinale. Les yeux fermés, le moine écoutait leurs voix, semblables à des flûtes célestes. Il passa de l’eau sur son visage et des gouttes s’accrochèrent aux rudes épis de sa barbe noire. Après avoir fait le signe de croix, il sortit.
La campagne, en ce début de printemps, était toute rajeunie. Francesco aspira à pleins poumons les parfums de la nature environnante. Puis, il prit un sentier qui longeait le monastère. Sur sa route, il croisa frère Bartolomeo : ils se saluèrent d’un signe de tête, sans qu’aucune parole ne vienne troubler l’harmonie des choses terrestres.
Au pied d’un vieux chêne, gisait un petit oiseau mort : c’était une mésange. Avec beaucoup de délicatesse, Francesco la recueillit entre ses paumes. Sa robe colorée semblait avoir perdu de son éclat, et plus aucune lueur ne brillait dans ses yeux. « C’est donc cela, la mort, pensa le moine. Un grand silence, et seul le témoignage d’un corps qui ne bougera plus, avant de se mêler peu à peu à l’humus. Es-tu en paix, petite mésange ? Connais-tu maintenant le langage des choses muettes ? se dit Francesco en lui-même. Il y a quelques jours encore, tu chantais auprès de tes frères et sœurs, ce psaume vif et sautillant que nous autres hommes ne sommes pas en mesure de comprendre. Frère Soleil embrassera-t-il toujours de son baiser de feu tout ce monde qui s’agite sous sa face ? Que peut la parole humaine face à tant de mystères ? »
Au même moment, une fauvette s’élança dans les airs et son chant pénétra l’âme du moine. Un sourire vint se poser sur sa bouche, comme une virgule de lumière. Il fit un petit trou dans la terre et y déposa le corps raide et sans vie de la mésange.
« Et si nous n’avions plus le langage, pensa Francesco, que nous resterait-il ? Peut-être cette simple beauté de la nature qui n’en finit pas de mourir et de renaître. » Le soleil vint jouer dans les plis de sa bure, et fit courir ses doigts lumineux sur la face du moine. Et l’homme continua son chemin au cœur du silence des êtres.

© Thibault Marconnet
le 22 septembre 2017

mardi 3 octobre 2017

Jean Amrouche : Angoisse de la jeunesse

Jean Amrouche en burnous, assis à côté d'un phonographe
















A Paul Gauthier.

Aurai-je le temps d’écrire et de pleurer,
Aurai-je la vie de l’âme et le temps de créer,
Aurai-je encore la force d’agir et de donner ?

Ma jeunesse ivre de sang et d’eau,
Toute forte et trempée des larmes de mon corps
                      Saura-t-elle fendre le temps
                      Pour dormir dans l’Eternité ?

O terre,
Voudrais-tu, avant la mort du corps,
Mon âme glorifiée dans l’Esprit,
Sceller ma joue en fleur à ta lèvre glacée ?
Tes bras se tendront-ils demain,
Tes bras d’amante délaissée,
Dans la nuit dense où la chair meurt dans la chair consolée ?

Non, Terre !
Je ne veux pas me coucher dans ta couche.
Mon âme est la sœur des étoiles qui dansent sur la nuit.
Mon cœur est plein de sang qui brûle et roule une mer de désirs ;
Mon cœur est plein de larmes et de sel
               Et toute l’eau du ciel
               Ne tuera pas la soif qui me consume.

Viens, Nuit,
Ensevelisseuse aux doigts doux et frais comme une sœur
Nuit qui berces, et promènes des caresses d’amante
Sur mon front brûlé.

Dormir, noyé, sur un lit d’algues couleur de mer,
Fondre dans la nuit simple ma chair qui pleure
                        Et mon âme démente,
                        Comme un enfant blessé.

Jean El-Mouhoub Amrouche
Radès, 5 novembre 1928

(in Cendres : poèmes (1928-1934), Écritures arabes, L'Harmattan, 1983, 228 pages)

Jean Amrouche, “cet inconnu” (1906-1962) : Une vie, une oeuvre (2011 / France Culture) :

vendredi 29 septembre 2017

L'île déserte

Athènes vue depuis l'Acropole, le 27 août 2017
L'Érechthéion, sur l'Acropole d'Athènes, le 27 août 2017

À Kóstas Mourselás, écrivain grec décédé à Athènes le 15 juillet 2017

Une petite fumée blanche monte dans les airs, et se mêle au bleu du ciel grec. C’est la cigarette du vieux Manolis. Assis sur un banc, il regarde la mer étendue devant lui, comme la longue chevelure verte d’une femme rêvée.
Son cher pays est exsangue, à l’agonie, plus criblé de dettes que le corps d’un homme qu’on vient de fusiller. Ses créanciers, tels des vautours, semblent planer au-dessus d’Athènes. D’une main, Manolis joue à faire s’entrechoquer les grains de son komboloï, et il ressasse dans son esprit toutes les plaies dont sa patrie est couverte. À quelques pas de lui, deux musiciens, armés d’un bouzouki et d’une guitare, chantent des rébétika à faire pleurer toutes les pierres de la capitale ; et leurs complaintes déchirantes, si elles grimpaient jusque-là, pourraient même embuer les yeux morts des cariatides de l’Acropole. Le vieil homme accueille ces chants tragiques dans le temple en ruines de son âme. Puis, il ferme les yeux et laisse les souvenirs l’envahir, comme des abeilles qui regagnent leur ruche.
Il se revoit à la table d’une taverne, buvant du raki avec ses compagnons d’hier : Markos, Níkos, Stélios et Ioánnis. C’était peu de temps après la fin de la guerre civile, qui endeuilla profondément la Grèce. En ce temps-là, il était encore jeune et vigoureux comme le bois d’un olivier. L’avenir semblait ouvert à l’espoir, ainsi qu’à la floraison de nouveaux soleils. 
Un jour, Manolis confia à ses camarades son ardent désir de solitude. Ses amis se moquèrent gentiment de lui, jusqu’à ce qu’ils comprennent que c’était du sérieux. Manolis avait décidé de se retirer sur une de ces nombreuses petites îles inhabitées, qui peuplent la Méditerranée. Il en trouva une à son goût, se construisit une petite maison en pierre, et acheta un caïque pour s’approvisionner sur le continent, ou sur d’autres îles de plus grandes envergures. Ses journées se passaient dans l’activité de la pêche, la lecture et la contemplation. Manolis se sentait reverdir sur son île déserte. Son seul compagnon était un chat tigré, qu’il avait baptisé Ulysse.
Quelques années s’écoulèrent dans cette vie simple et sereine. Mais, un jour qu’il était allongé sur son lit à écouter le ressac de l’eau, l’homme sentit poindre en lui une douleur lancinante : la compagnie de ses semblables lui manquait. Son pain avait un goût de larmes, à force de n’être pas partagé avec d’autres frères humains. Il dit adieu à sa maison de pierre, fit grimper Ulysse dans le caïque, et rejoignit le continent.
À peine était-il retourné parmi les hommes, que survint la sanglante dictature des colonels. « Ce pays pourra-t-il jamais connaître la paix ? », se demandait Manolis. Il prit une femme, avec laquelle il eut trois beaux garçons et une fille. Mais Sotiría, son épouse, partit pour des rives inconnues des hommes après trente ans de mariage ; ses jolis yeux pareils à des olives noires s’éteignirent sous l’étreinte glacée de la mort.
Et Manolis rouvre les siens sur le présent. Sa cigarette est consumée et son komboloï gît, immobile, entre ses doigts. Ses enfants vivent tous à l’étranger désormais, et lui est resté sur sa terre, plus seul que sur son île déserte. Il écoute le son du bouzouki et la complainte du chanteur. « Ils veulent nous faire crever, pense-t-il, mais ils ne savent pas ce qu’est le peuple grec. On ne nous tue pas si facilement ! Et même quand nous sommes morts, nos ombres continuent de chanter et de danser dans l’Hadès. »
Manolis se lève, étire sa carcasse chenue et va joindre sa vieille voix, effritée par les ans, à celle du rébète. « Ils peuvent bien nous prendre tout notre argent et ronger jusqu’à la moelle de nos os, mais ils n’auront pas notre âme », se dit le vieil homme. Et il se met à chanter comme au temps de sa jeunesse, sous le regard inaltérable de l’éternité.

© Thibault Marconnet 
Écrit le 29 septembre 2017

Graffiti dans une rue d'Athènes, le 27 août 2017

Greek musicians in Plaka, Athens, the 27th of August 2017 :

mardi 19 septembre 2017

Stávros Xarchákos - Rebetiko (1983)




Cette musique m'enivre, me remue, me déchire le cœur. J'ai l'impression de la connaître depuis très longtemps, comme si elle coulait dans mes veines... Peut-être est-ce avec mon lointain ancêtre grec, que j'entre en dialogue dans l'écoute de ces chants. C'est l'âme de la Grèce interlope et nocturne qui se manifeste pour moi dans ces rebetiko, où souteneurs, prostituées et fumeurs d'opium se coudoient dans la blancheur des nuits qui semblent n'avoir pas de fin.

© Thibault Marconnet 
Le 19 septembre 2017

Georg Alexander Mathéy, “L'île de Poros en fleurs”


Georg Alexander Mathéy, “La cité de Mystrás dans le Péloponnèse”


























vendredi 8 septembre 2017

Grain de sel



La vie a un goût de sel, se disait le vieux pêcheur Yórgos, assis au petit matin dans son caïque qui flottait doucement sur la mer Égée. À quelque distance, l’île d’Hydra resplendissait comme une pierre précieuse sous le feu du soleil levant. La vie a un goût de sel et c’est ça qui lui donne sa saveur, pensait Yórgos en lui-même. Il aimait ces dialogues matinaux avec son âme, lorsqu’il était seul sur l’eau à attendre que les poissons viennent se prendre dans ses filets. Seulement, du sel il n’en faut pas trop, sinon c’est écœurant. C’est comme la vieille Eléni, qui en met toujours beaucoup trop dans ses plats. Ce n’est pas la mer à boire, mais presque ! Pas étonnant qu’on se rince autant le gosier avec le raki de sa taverne, histoire de noyer tout le sel de sa cuisine.
Je me souviens d’un jour où j’étais enfant. C’était en 1941 ou 1942. Mon père, Kostas, avait mis tout son barda sur le dos, pour aller faire la guerre dans les montagnes contre l’envahisseur allemand. Sur le seuil de la porte de notre maison je le regardai intensément qui embrassait ma mère, et lui couvrait le visage des baisers rugueux de sa barbe noire. Ma mère, la belle Ariádni, pleurait tout le sel de son corps en se serrant contre son époux, comme un poulpe étire ses tentacules autour de sa proie. Mon père caressait à pleines mains ses longs cheveux défaits en essayant de la rassurer, ce ne serait pas long, on aurait vite fait de les foutre à l’eau, et puis ensuite la vie reprendrait son cours normal.
Comme il devait rejoindre d’autres partisans qui l’attendaient, il embrassa une dernière fois sa femme en pleurs puis il me regarda du coin de l’œil, moi, son fils unique, le petit Yórgos. Je ne savais pas au juste dans quelle tragédie mon père allait se fourrer mais, au regard grave qu’il me lança, je compris instinctivement qu’il me confiait la tâche d’être le nouveau capitaine de notre embarcation, et me demandait silencieusement de veiller sur ma mère désormais. Un vague sourire se dessina dans sa barbe de charbon, et il se pencha vers moi. Dans sa large paume ouverte, quelques grains de sel blanchissaient la peau brune de sa main. Il m’en tendit un et me dit : « Regarde, Yórgos, ça c’est l’or blanc de la mer, c’est ce qui donne du goût à la vie. Si jamais tu la trouves trop fade, ajoute donc un grain de sel. Mais fais attention, il faut bien savoir mesurer la quantité qu’on en met, autrement ça gâche tout. C’est comme les forces de l’homme et de la femme, il ne faut pas en excéder les limites, car la vie est dure et impitoyable parfois. Et il faut toujours garder de quoi tenir jusqu’au bout de la traversée. » Disant ces mots, il déposa un grain de sel sur ma langue avant de m’embrasser le front et de partir au loin.
Je n’ai jamais revu mon père. Mais j’ai toujours dans la bouche le goût de ce dernier grain de sel, qui fait que je ne l’oublierai jamais. Sois tranquille, Papa, je prends soin de tes filets et de ton caïque. Repose en paix avec Maman auprès de toi, qui t’a rejoint dans la nuit des âmes il y a dix ans de cela. Ton fils est vieux maintenant et je sens que mon voyage prendra bientôt fin. Mais tant qu’il me restera des forces j’irai le plus loin que je peux, avec ton grain de sel dans ma poitrine, comme un petit soleil blanc.


© Thibault Marconnet
Écrit le 8 septembre 2017










vendredi 7 juillet 2017

Rodolphe Buger - Morceau inédit (Live Le Pont des artistes - 2017)

Rodolphe Burger - Morceau inédit (Live Le Pont des Artistes - 2017) : 



Je veux une gouine comme président
Je veux un pédé comme vice-président
Et je veux quelqu'un qui n'a pas de mutuelle comme président
Je veux un président qui ne soit pas juste un moindre mal
Je veux un président sans air conditionné
Je veux un président qui a déjà fait la queue à l'hôpital
Je veux un président qui a été au chômage
Je veux un président qui s'est déjà fait virer
Je veux un président qui a connu le harcèlement sexuel
Qui a connu l'homophobie
Je veux un président qui a connu la déportation
Je veux un président qui a connu l'amour et la souffrance
Je veux quelqu'un qui respecte le sexe
Je veux quelqu'un qui a commis des erreurs
Et qui en a tiré les enseignements
Je veux une femme noire comme président
Je veux quelqu'un qui a de mauvaises dents
Je veux quelqu'un qui a connu la mauvaise bouffe d'hôpital
Je veux quelqu'un qui s'est déjà travesti
Je veux quelqu'un qui a pris de la drogue
Je veux quelqu'un qui a été en analyse
Je veux quelqu'un qui a déjà pratiqué la désobéissance civile
Et je veux savoir pourquoi cela n'est pas possible
Et je veux savoir pourquoi depuis toujours et sur toute la ligne
Un président est toujours un clown
Toujours un micheton et jamais une pute
Toujours un patron et jamais un ouvrier
Toujours un menteur et toujours un voleur
Qu'on n'attrapera jamais


Rodolphe Burger


Rodolphe Burger (© Photo : Julien Mignot)

jeudi 6 juillet 2017

Florent Marchet - Qui je suis

Hans Wulz, Der Bettler (Le Mendiant), 1949

Florent Marchet - Qui je suis


Il est bon de se rappeler, comme le fait avec beaucoup de sensibilité Florent Marchet, qu'il existe des hommes et des femmes qui n'ont rien et dont la vie compte - ou devrait compter - tout autant que celle des autres. La réussite : combien ce mot sonne creux dans la bouche d'un monarque républicain méprisant et prétentieux... Merci à Florent Marchet pour cette chanson poignante.

Qui je suis

Pas d’adversaire
De concurrent
De plan de carrière
De liens du sang
De comptes à rendre
De rendez-vous
De choses à vendre
Pas de joujou
Pas de tanière
Et pas d’argent
Pas de manière
Pas de pansement
Pas de vacances
Pas de travail
D’adolescence
Et pas de bail
Pas de printemps
De réveillon
Je sais pourtant
C’est pas si con
Pas de télé
Pas de limite
Pas de bébé
De réussite

Il y a tellement d’étoiles
Sous mon ciel hivernal

Qui je suis ?
Dis-moi qui je suis ?
Qui je suis ?
Dis-moi qui je suis ?

Pas de coutume
De compte en ligne
Pas de costume
Je reste digne
Pas de séchoir
Sous l’abribus
De cours du soir
Pour gagner plus
Pas de vitrine
Et sans filet
Sans vitamines
Au déjeuner

Je parle à mon sac à dos
J’en fais même un peu trop

Qui je suis ? Dis-moi qui je suis ?
Qui je suis ? Dis-moi qui je suis ?

Pas de portable
De livret A
Tout seul à table
Et sous les draps
Pas de chauffage
D’admirateurs
Je n’ai plus d’âge
Et je fais peur
Pas de baignoire
Et pas d’humour
Pas d’antivol
Quand vient le jour

Je cherche dans les poubelles
De l’amour fraternel

Qui je suis ?
Oublie qui je suis
Qui je suis ?
Oublie qui je suis…

Florent Marchet (Photo : DR)

dimanche 11 juin 2017

Amos Oz : “Pourquoi lire ?”


Je sais que ce titre est faussement naïf, mais il est important pour moi. Je veux commencer par décrire un petit tableau : « Imaginez une nuit de tempête en hiver. Un homme est assis, tout seul, dans un fauteuil et, à côté du fauteuil, il y a un lampadaire, qui répand une lumière douce ; dehors, je veux que le vent gémisse et cogne aux volets, qu’il y ait une sorte de profond silence de nuit d’hiver, et l’homme, ou la femme, est assis et lit un livre, pas un livre technique dont il a besoin pour se perfectionner dans son travail, ou pour accumuler des points de crédits quelconques, pas un livre en rapport avec son domaine d’activité, mais il lit un roman, il lit de la poésie ; je sais bien qu’on peut lire un roman non seulement par une nuit d’hiver, mais aussi un jour d’été, et pas seulement seul dans un fauteuil de sa chambre, mais aussi sur un banc de la gare routière de Tel-Aviv, ou dans l’autobus. Malgré cela, je vois dans mon tableau une personne seule dans une pièce, assise dans un fauteuil, par une nuit d’hiver, qui lit une œuvre littéraire. » Pourquoi ? Si j’avais posé cette question il y a cent ou deux cents ans, vous m’auriez dit : « Que pourrait-elle donc faire d’autre une nuit d’hiver ? Il n’y a pas le choix ! » Mais nous, nous vivons dans un monde où, dans cette même chambre où notre homme lit un livre dans son fauteuil, il y a aussi une télévision qu’il peut allumer pour avoir des images devant les yeux, une radio, peut-être même un magnétoscope et une chaîne stéréo – quatre options au moins aussi séduisantes que la lecture. On peut en outre faire un saut chez des amis, aller au cinéma, il y a même peut-être une discothèque. Tout ce qu’on n’avait pas il y a deux cents ans. Et voilà en effet de nombreuses années, plusieurs générations déjà, que nous entendons prophétiser la mort des belles-lettres. Quand on a inventé l’électricité et que le théâtre est devenu une activité du soir, et non plus du jour, les gens ont dit : « Maintenant, on ne lira plus de littérature. » Quand on a inventé le cinéma muet, sans bande sonore – rien que des images sans paroles –, on a dit : « Maintenant, c’est la mort et de la littérature, et du théâtre, les gens n’iront plus qu’au cinéma. » Et quand on a inventé le parlant, ils ont dit : « C’est fini, maintenant c’est la mort de la littérature, du théâtre et des films muets, le parlant va régner dans le monde. » Quand la télévision a été inventée, on a aussi expédié le cinéma au cimetière. Quand on a inventé la vidéo, on a dit : « Maintenant, les gens ne regarderont plus les programmes de télévision. » Et pourtant, tous ces morts sont bien vivants, et ne se sont jamais mieux portés.
Aujourd’hui, les gens lisent de la grande littérature dans le monde entier – pas seulement en Israël, mais en Israël manifestement plus que jamais, y compris l’époque dont on parle avec nostalgie, où il y avait toute une génération de gens très cultivés et plus persévérants. On lit plus presque partout dans le monde, tant proportionnellement qu’en nombre absolu. On me dit qu’Israël, notre pays, malgré tous ses malheurs, se situe au deuxième rang pour la lecture d’œuvres littéraires, au deuxième rang sous le soleil, après l’Islande, mais étant donné que l’Islande n’est pas exactement sous le soleil, alors nous pouvons même adopter la première place.
Et vous me dites, comment se peut-il que tous les médias électroniques, la télévision, le cinéma, etc., n’aient pas réussi à triompher de la littérature et à la tuer ? Les cimetières sont pleins de prophètes rageurs prédisant la mort de la littérature, mais la littérature est bien vivante, seuls les prophètes sont morts. Si je peux me permettre de m’écarter un peu du sujet de cette conférence, je me rappellerai toujours ce que j’ai vu lors de mon premier voyage à l’étranger, quand j’avais trente ans. Je suis arrivé à Paris en 1968. C’était la grande révolution des étudiants, avec des colonnes de fumée. Dehors, devant ma fenêtre, je vois le matin qu’on a écrit ces mots sur le mur, en lettres révolutionnaires d’un rouge flamboyant : « Dieu est mort – signé F. Nietzsche », c’est un philosophe qui a dit cela. Le lendemain, j’ouvre les volets, et sous les mots « Dieu est mort – signé F. Nietzsche », quelqu’un a écrit à la peinture noire : « Frédéric Nietzsche est mort – signé Dieu. » Et je repense toujours à cette histoire quand je me rappelle tous les prophètes de malheur qui ont annoncé que la littérature ne se relèverait pas, que la communication la tuerait.
Comme je viens de prononcer le mot « communication », je voudrais faire une autre petite digression, et vous dire que, pour moi, le mot même de « communication » est fallacieux. Non que je sois contre la radio, la presse ou la télévision, au contraire, mais ce terme est fallacieux. On ne doit pas appeler communication la radio, la presse ou la télévision. La communication, c’est quand je vous parle, quand vous me parlez, quand nous parlons ensemble, c’est ça la communication. Dans la télévision, il n’y a pas de communication : on me parle, et moi, tout au plus, je m’énerve et j’ai parfois envie de lancer ma chaussure contre l’écran. Et qui ne s’énerverait pas ? Quand je lis un journal, il m’arrive de bouillir, de vouloir crier, mais ce n’est pas de la communication, on ne doit pas l’appeler ainsi. La littérature est-elle de la communication ? Peut-être. De toute façon, la littérature est plus de la communication que la « communication ». On peut donc, semble-t-il, se demander ce qui amène un individu à lire des livres à une époque où il y a des moyens plus immédiats, plus directs de partager des expériences.
Je pense que la question contient déjà la réponse. Aucun art, aucune forme d’art, n’est aussi abstrait, ne fait moins appel aux sens que la littérature. Le cinéma, la télévision et le théâtre sont des arts visuels et auditifs, ils parlent à l’œil comme à l’oreille. La sculpture et la peinture sont des arts visuels. Nous les saisissons avant tout par l’œil, et c’est ensuite peut-être que la tête travaille, parfois, si elle y est disposée. La musique est un art totalement auditif, elle nous parvient avant tout par l’ouïe ; et qui sait, il y aura demain peut-être des arts olfactifs. Au cinéma, quand le héros et l’héroïne se promèneront dans une roseraie, il y aura peut-être des moyens techniques permettant de remplir la salle du parfum des roses, et quand on verra une scène qui se passe dans une décharge, les spectateurs se boucheront le nez. Et alors, ce sera encore plus sensoriel. C’est possible, techniquement, cela peut arriver. Et moi, je dis que c’est justement parce que la littérature est le moins sensoriel de tous les arts qu’il se passe quelque chose entre elle et nous, entre elle et le lecteur, ce qui n’existe pas dans les autres arts. C’est avant tout une affaire privée. Je sais qu’en Russie on a l’habitude de faire venir un poète au stade, pour y lire ses poèmes devant les spectateurs du Poel de Moscou, ou du Maccabi de Saint-Pétersbourg, mais la littérature est fondamentalement une affaire intime entre deux personnes, l’écrivain et le lecteur. Quand je dis « l’écrivain et le lecteur », c’est évidemment aussi l’auteur-femme et le lecteur, ou l’auteur-homme et la lectrice, ou toute autre combinaison possible, toutes les options que vous voulez. Mais c’est encore une fois une affaire privée, où vous ne pouvez vous aider d’aucun de vos sens. Ce que vous recevez de l’écrivain n’est qu’une feuille recouverte de signes imprimés, comment dire, « un champ de neige où grouillent des fourmis noires », c’est tout, et tout le reste est entre vos mains. Il n’y a rien pour l’oreille, ni pour le nez, ni pour les doigts qui tâtent, ou l’œil qui voit. Vous devez être un partenaire beaucoup plus actif. Voilà que je viens de donner la réponse. La participation que la lecture exige du lecteur est inestimablement plus intense que la participation requise par toute autre forme d’art. Je vais éclaircir un peu cela : on peut sans aucune difficulté être assis au restaurant et parler d’affaires, d’actions, d’investissements et entendre en musique de fond un beau morceau de Bach ; je pense d’ailleurs que c’est de la sauvagerie, mais on le fait. On peut se promener dans un musée avec une jeune fille, ou un jeune homme, regarder les sculptures et en même temps parler un peu de ce qu’on fera après, ou de l’endroit où l’on était la semaine d’avant. Et, bien sûr, on peut regarder la télévision, somnoler un moment, continuer à regarder, et rien ne s’est passé, penser à autre chose, ou bavarder un peu avec quelqu’un à côté de vous. Avec la lecture, c’est impossible : ou bien vous êtes tout entier avec le livre, ou bien vous ne pouvez pas lire, même si vous êtes un génie. Vous pouvez évidemment vous rendre aux toilettes et emporter le livre avec vous, ce qu’on fait quand le livre est très palpitant, mais on ne peut pas faire deux choses à la fois. Même si vous êtes Napoléon, qui était célèbre pour pouvoir écrire, parler, et même se gratter la tête en même temps. Quand vous lisez, vous êtes tout entier lecteur, et rien d’autre. La lecture ne peut pas être une toile de fond. Vous ne pouvez pas lire tout en bavardant. Vous avez aussi une liberté que les autres arts ne vous donnent pas : le droit de dicter votre rythme. Vous pouvez lire vite, ou lentement, vous pouvez vous arrêter, retourner sous votre langue une ligne, une phrase, un paragraphe autant de fois que vous le désirez, puis continuer. C’est vous et non la télévision israélienne qui décidez des entractes. Vous pouvez, si vous le désirez, vous arrêter après une page, ou bien passer la nuit à lire. C’est tout cela qui fait la spécificité de la lecture, qui est une expérience plus exigeante, mais ce qui exige davantage, en général, donne davantage aussi. Dans la lecture comme dans l’amour. Maintenant, quand je parle de « participation », du pouvoir de participation du lecteur, de l’intensité de cette participation, je parle en fait de production commune,  de « coproduction ». La contribution du lecteur à cette production, c’est toute son expérience de la vie : l’expérience d’un coucher de soleil, de l’amour et de la solitude pour décrire l’amour et la solitude. Autrement, il n’y a rien. Vous ne pouvez pas être un lecteur passif au sens où vous pouvez être un spectateur de télévision passif, ou un spectateur de cinéma passif, qui suit à peu près l’intrigue. Ou bien vous êtes dedans, ou bien vous refermez le livre et vous dites franchement, à juste titre : « Cela ne me dit rien, c’est peut-être un chef-d’œuvre, mais cela ne me dit rien. » Pour moi, bien sûr, comme pour tout le monde, il y a des œuvres dont je suppose qu’elles sont vraiment des chefs-d’œuvre mais qui ne me font rien. C’est sans rapport avec moi, cela n’éveille en moi aucune envie, aucun désir d’investir, en tant que lecteur, une part de moi-même à cette coproduction. C’est aussi pour cette raison qu’il n’y a pas deux lecteurs qui aient lu le même livre. Supposons qu’un homme et une femme aient lu le dernier roman d’A. B. Yehoshua, et qu’ils en parlent ensemble, ils ne manqueront pas de s’étonner : parlent-ils du même livre ? Il peut avoir beaucoup plu à l’un, et pas du tout à l’autre, et même au cas où il aurait beaucoup plus aux deux, lui dira : dans le roman d’A. B. Yehoshua, j’ai été surtout sensible au grotesque de Molkho, c’est un personnage tellement drôle – quoi qu’il fasse, le résultat est toujours l’inverse du but recherché, il a deux mains gauches. Et elle dira : « Tu as ri ? Je n’ai rien trouvé de risible. Ce que j’ai lu m’a brisé le cœur. » Deux personnes ne lisent pas le même livre. Et ce n’est pas un hasard, ce n’est pas parce que l’un l’a bien lu et l’autre pas très bien, mais c’est parce qu’il s’agit là d’une production différente. Là, la coproduction d’A. B. Yehoshua et d’un lecteur. Ici, celle d’A. B. Yehoshua et d’une lectrice. Et ce sont deux productions différentes. À la deuxième lecture du livre, nous ne lisons pas pour savoir qui a fait quoi et à qui. Cratyle, le disciple d’Héraclite l’Obscur, qui avait dit : « On ne peut se baigner deux fois dans le même fleuve », avait complété ainsi le propos de son maître : « Et d’ailleurs on ne peut pas même une fois se baigner dans le même fleuve. » Que voulait-il dire ? Toi, Héraclite, tu dis qu’on ne peut se baigner deux fois dans le même fleuve car, si tu reviens le lendemain te laver dans le fleuve où tu t’es lavé la veille, l’eau d’hier s’est déjà sauvée à cent lieues d’ici, c’est une autre eau, et toi aussi tu as un peu changé. Et Cratyle dit que, pendant que tu te baignes, l’eau coule sans arrêt, et toi tu changes aussi un peu. Je transpose cette idée à la lecture, à l’expérience de la lecture, et je dis : « On ne peut même pas lire une fois le même livre. » Si c’est un livre qui nous touche, quelque chose change en nous au cours de la lecture, quelque chose s’ouvre, il y a une sorte de réponse, des choses que nous avions peut-être refoulées dans le passé, un certain élément en nous avec lequel nous ne voulions pas avoir affaire, nous les voyons soudain autrement.
Plus la participation du lecteur, sentimentale et intellectuelle est profonde, plus l’expérience du lecteur sera intense, à condition qu’il y ait place pour une participation. Il peut se faire qu’une personne commence un livre, en lise dix, vingt pages, mais ne le trouve pas très excitant, ne soit pas très enthousiasmée. Comme dans l’amour, cela vaut parfois la peine d’essayer une deuxième fois, si cela ne marche pas la première. Mais, en fin de compte, j’admets que tous les lecteurs peuvent ne pas participer à toutes les œuvres : ce n’est ni le « loto » ni le « sportoto ».
Nous lisons des livres – et on y trouve tout. Tout, et plus encore. Si le livre est mauvais, il est rempli de clichés, tout y est prévisible, tellement usé et connu d’avance que nous savons que les riches veulent être encore plus riches, que les forts veulent gagner, que tous les hommes ne veulent qu’une seule chose, et toutes les jeunes filles la même. C’est la nature même de la mauvaise littérature ou d’une médiocre série de télévision. S’il s’agit de bonne littérature, l’intensité de la surprise ne tient pas au fait que les héros se soient fait telle ou telle chose, mais à la relation au lecteur, à cette affaire de coproduction entre l’écrivain et celui qui le lit, la profondeur de la surprise réside dans ce que la lecture nous révèle sur nous-mêmes. Et il se produit alors ce que je décrirai comme une « grâce ». Voyez les héros de ce qu’on appelle chez nous des « chefs-d’œuvre » – une galerie de cinglés et d’assassins : Antigone, Médée, Œdipe et ce qu’il fait là-bas à son père et à sa mère, Don Quichotte et Hamlet, Macbeth, le roi Lear, les frères Karamazov et Raskolnikov – je vous dis, et j’en prends l’entière responsabilité, que le pourcentage d’assassins dans la population des chefs-d’œuvre de la littérature mondiale est plus élevé que dans toutes les régions du monde les plus touchées par la criminalité… Ces gens, si nous les rencontrions, nous en aurions une si grande peur que nous nous sauverions sur l’autre trottoir, ou nous nous en écarterions par dégoût, répulsion ou mépris. Voyez le récit de Tchekhov – un vieillard dégénéré qui sent mauvais de la bouche, qui est soûl la moitié du temps et bafouille des insanités et qui, en plus, ne s’est pas lavé depuis la campagne de Russie des armées de Napoléon. Cet homme dont nous nous écarterions pour de bon dans la vie et qui bafouille tout le temps des paroles incohérentes, nous lisons des choses sur lui dans une histoire et, tout à coup, nous pouvons non seulement rester en sa compagnie, mais il se produit aussi une sorte d’intimité, non que nous ayons pitié de lui, ça, ce serait dans la mauvaise littérature, mais nous lui répondons. Il parle de quelque chose qui est en nous. Alors quand je dis « grâce », ce n’est pas que nous faisons grâce aux assassins et aux criminels, aux nymphomanes, aux malades mentaux et aux traîtres. Nous, en tant que lecteurs, nous accordons notre grâce à quelque chose en nous, à cette part de nous-mêmes avec laquelle en général nous ne vivons pas en paix. Et c’est là le grand miracle de l’art en général, et de la littérature en particulier, la possibilité d’une grâce. La réconciliation, finalement, avec cette part de nous-mêmes dont nous aurions voulu qu’elle meure ou qu’elle n’existe pas.

Amos Oz

(in Les deux morts de ma grand-mère, Collection Folio, Gallimard, 2004, p. 103-114)
Extraits d’une conférence prononcée en 1987 à un colloque littéraire organisé à Dimona par l’association « Omanouth la Am ». Traduit de l’hébreu par Flore Abergel.


Arad - Amos Oz - 2004 - © MICHA BAR AM - MAGNUM PHOTOS