lundi 29 décembre 2014

Le vin à la bouche : les “Rubayat” d'Omar Khayam




En ces temps misérables où l’intégrisme nie l’intégrité de chacun, il ne faudrait pas oublier que la parole engage le corps et la vie mêmes ; or, quelques dangereux intégristes agités du bocal, par leurs paroles de destruction n’engagent que mort et néant : en ce sens, ils sont bien les apôtres de la négation. Quand on massacre au nom d’une force d’Amour, on en souille le message en se souillant soi-même irrémédiablement.

L’œuvre poétique d’Omar Khayam, enivrante et ironique, est plus que jamais salutaire en ces temps où l’homme n’en finit pas d’être un loup féroce à l’égard de son semblable : c’est une ode tout entière qui célèbre la vie.

Né au XIIe siècle à Nichapur en Perse et reconnu surtout pour ses travaux de mathématicien, de philosophe et d’astronome, c’est dans le secret que le poète persan chantre du vin écrivit ses Rubayat car, bien tôt, il avait compris qu’en terre hostile à la liberté de l’esprit il faut toujours s’avancer masqué ; et garder sa parole la plus intime par-devers soi. Les Rubayat d’Omar Khayam ont le don de revivifier l’âme et le corps dans un même élan par leur sagesse, leur bon sens, leur sauvagerie dionysiaque et leur irrévérence. La traduction du poète Armand Robin est d’une vigueur exemplaire.

Dans le très beau livre Samarcande (que je recommande chaleureusement à tous ceux qui aiment l’œuvre d’Omar Khayam), le romancier libanais Amin Maalouf nous narre avec passion les quelques éléments connus de l’histoire tumultueuse de ce prince des poètes dont la parole demeure toujours essentielle.

À présent, quoi de mieux pour vous donner le “vin” à la bouche, que de verser dans la coupe de vos lèvres, tel un échanson fidèle, quelques “quatrains” du grand poète de Nichapur (en persan, le mot “rubayat” signifie “quatrains”).


© Thibault Marconnet
le 28 décembre 2014



Edmond Dulac, The Potter, Illustration pour les Rubaiyat d'Omar Khayyam



« Dieu, tu m’as cassé mon pot de vin !
Tu m’as ainsi fermé la porte du plaisir.
C’est moi qui bois, Seigneur, et c’est toi qui es ivre !
Ma terre sur ta bouche ! Es-tu ivre, Dieu ? »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 11, traduction : Armand Robin)

« Tant et tant j’en aurai bu, du vin ! que ce parfum de vin
Sortira de la terre quand je serai sous la terre
Qu’en passant sur ma tombe l’ivrogne à jeun
Tombera frappé de mort par le parfum de mon vin ! »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 13, traduction : Armand Robin)

« Ils disent tous : “Il y aurait, il y a même un enfer !”
Blablabla ! le cœur ne doit pas s’émouvoir !
Si tous ceux qui font l’amour et qui boivent sont de l’enfer,
Demain le Paradis, comme le creux de ma main, est désert. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 14, traduction : Armand Robin)

« Dans la mosquée si, maintien dévot, je viens,
En vérité ce n’est pas pour prier que je viens :
Un jour j’y ai volé un tapis de prière ;
Ce tapis devenant vieux, pour un autre je viens. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 15, traduction : Armand Robin)

« Prends peur ! ton âme de toi va se débarrasser !
Dans les mystérieuses terres de Dieu tu vas entrer !
Bois du vin ! tu ne sais pas d’où tu es venu !
Vis la vie ! sais-tu, vers où t’en iras-tu ? »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 16, traduction : Armand Robin)




Edmond Dulac, Human or Divine, Illustration pour les Rubaiyat d'Omar Khayyam


« Ils disent tous : après la mort il y aura des jolies pour le désir !
Il y aura là-bas du lait, du miel, du sincère vin, pour le désir !
Hé bé ! c’est que donc le vin et les jolies, c’est permis ici
Puisque là-bas il y en a, il n’y a même que cela, pour le désir ! »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 18, traduction : Armand Robin)

« Semblable à l’eau du fleuve, au vent du désert,
Une journée encore a quitté mes jours ;
Dans mes jours deux journées dont je n’ai souci jamais :
La journée passée, la journée à passer. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 18, traduction : Armand Robin)

« Le vin, bien que la sainte loi l’insulte, est délicieux ;
Versé par une jolie, il est tout à fait délicieux ;
Même amer, même interdit, je l’aime beaucoup ;
Puis c’est une vieille loi, ce qui est interdit est délicieux. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 41, traduction : Armand Robin)

« Tiens le verre dans ta main comme tulipe du mois de mai !
Puis avec la jolie aux joues de tulipe sois gai !
Bois du vin ! fais la fête ! parmi les douces journées
Le jour qui rend vieux dans l’argile va t’allonger. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 48, traduction : Armand Robin)

« Au vin ne renonce personne d’esprit résolu !
Le vin, c’est ce qui fortifie l’individu !
Le mois du Jeûne, s’il faut renoncer à quelque chose,
Que ce soit aux prières ! C’est, semble-t-il, la meilleure chose. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 53, traduction : Armand Robin)




Edmond Dulac, The Blowing Rose, Illustration pour les Rubaiyat d'Omar Khayyam


« Puisque ma venue au monde ne fut pas mon choix dès le premier jour,
Que mon départ, irrévocable, est fixé sans mon vouloir
Debout ! sangle tes reins, vive serveuse !
Je veux avec du vin détruire la tristesse de l’univers ! »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 57, traduction : Armand Robin)

« Les journées qui passent font honte à celui
Qui reste là chagrin sur ses jours ;
Bois du vin en écoutant l’élégie de la flûte
Avant que le verre soit brisé contre la pierre ! »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 57, traduction : Armand Robin)

« Cette chair, ce costume corporel, c’est rien !
Cette enceinte, cette voûte tentière des cieux, c’est rien !
Fais la fête ! dans ce tintamarre de vie et de mort
Nous ne tenons que par un souffle, et ce souffle c’est rien. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 58, traduction : Armand Robin)




Edmond Dulac, A new marriage, Illustration pour les Rubaiyat d'Omar Khayyam


« Dieu, tu es Bonté ; or la Bonté, c’est d’être bon !
Alors pourquoi le pécheur est-il tenu loin du Paradis ?
Me vendre ton pardon contre la docilité, ce n’est pas être bon ;
Tout me pardonner, mes péchés et tout ! Cela, selon moi, c’est être bon ! »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 58, traduction : Armand Robin)

« Avant que le sort tombe sur toi comme un voleur dans les ténèbres,
Fais appel au vin couleur de rose épanouie ;
Rêveur ignorant, tu n’es pas un lingot d’or
Qu’on enterre et qu’ensuite on extrait de la terre. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 59, traduction : Armand Robin)

« Ne suis pas la loi de la Sunnah ! ne te soucie d’aucun commandement !
Mais ne refuse pas de communiquer cette religion que tu as :
“Ne médire de personne ! n’attrister le cœur de personne !”
Si tu le fais, l’autre monde est à toi, je te l’assure. Apportez du vin ! »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 67, traduction : Armand Robin)

« Tout homme qui eut une affection, une amitié dans son cœur,
Qu’il soit de ceux qui prient ou de ceux qui jamais en public ne prient,
Tout homme dont le nom a été inscrit sur le livre de l’affection,
Est libéré de l’Enfer, n’a plus besoin du Paradis. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 68, traduction : Armand Robin)

« Si je Te dis mes secrets dans la maison du vin,
C’est mieux que d’aller faire des oraisons sans Toi dans un lieu pieux ;
Ô toi, début et fin de la création,
Brûle-moi, si Tu veux ! aime-moi, si Tu veux ! »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 72, traduction : Armand Robin)




Edmond Dulac, That Spring should vanish with the Rose, Illustration pour les Rubaiyat d'Omar Khayyam


« Dans une main le Livre, le verre dans l’autre main,
Je suis tantôt pour le permis, tantôt pour l’interdit ;
Ainsi, sous la solide voûte lapis-lazuli
Nous ne sommes parfaitement ni avec Dieu ni sans Dieu. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 72, traduction : Armand Robin)

« Je suis un esclave rebelle : Ta clémence, où est-elle ?
J’ai l’âme dans les ténèbres : la clarté de Ta pureté où est-elle ?
Si contre notre docilité Tu nous offres le Paradis
Ce n’est qu’un marchandage : la liberté de la grâce et de Ta bonté, où sont-elles ? »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 74, traduction : Armand Robin)

« Je ne suis pas fait pour la mosquée, ni pour une cellule de couvent !
Libertin comme une tulipe ! à la fois infidèle et croyant !
Sans foi, sans destinée, sans espoir du Paradis, sans peur de l’Enfer !
Seul Dieu peut dire : “Je l’ai pétri de telle ou telle argile !” »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 75, traduction : Armand Robin)

« Serveuse, le vin que je bois sur ton visage est brillant de sueur ;
Puisse le mauvais œil ne pas t’atteindre, toi, visage, mon but d’ébène !
Ta bouche aux teintes de vin est une fontaine de grâces ;
Il vaut cent Christs ressuscités celui qui boit le vin que tu es ! »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 84, traduction : Armand Robin)

« Le jour passé, ne le porte pas en ta mémoire !
Le jour à passer, pas encore arrivé, pour lui pas de désespoir !
L’univers, mal ou bien, il faudra qu’il fasse une fin !
Fais la fête ! ne laisse pas en vent s’en aller tes jours ! »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 85, traduction : Armand Robin)

« Ils disent tous : “À la Résurrection il y aura ceci et cela
Et Dieu, ce doux ami, aura le cœur hargneux !”
Non ! du Bien absolu ne vient que du bien.
Sois bon de cœur et bonne sera la fin. »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 88, traduction : Armand Robin)

« Chaque jour je me propose de me repentir le soir,
Me repentir du verre et de la brillante bouteille.
Mais c’est le temps de la rose ; qu’on m’accorde de renoncer !
Au temps de la rose, ô Dieu ! j’ai repentir de mon repentir ! »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 88, traduction : Armand Robin)

« Cette nuit qui t’a poussée à m’enivrer ?
Qui t’a menée du harem jusqu’au pré ?
Jusqu’à celui qui est en feu lorsque l’air
Fait flotter ton parfum, qui t’a portée ? »
Omar Khayam (in Rubayat, p. 89, traduction : Armand Robin)



Edmond Dulac, Where I made one, Illustration pour les Rubaiyat d'Omar Khayyam

2 commentaires:

  1. Excellente forme d'@-anthologie multilatérale...
    mais comment la faire plus largement connaître ???

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  2. Excellent florilège et plus excellente mise en perspective
    belles illustrations aussi
    bravo

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