De manière littérale, "sémaphore" signifie "porter un signal".
C'est la tâche que je fais mienne à travers ce blog : transmettre des signaux à ceux qui veillent encore dans la grisaille du siècle.
Il y sera question d'Art principalement. À savoir que l'Art n'est pas un divertissement futile mais peut-être l'une des meilleures façons de poser des questions aux "animaux parlants" que nous sommes.
Voici un
beau documentaire - consacré au poète germanophone Paul Celan - que j'ai visionné le jour de sa diffusion sur Arte. Le témoignage
de son fils Éric m'a beaucoup marqué. J'ai pu notamment apprendre à quel
point le Groupe 47 - composé, entre autres, des écrivains Hans Magnus
Enzesberger, Heinrich Böll, Peter Handke, etc., - avait fait preuve d'une
incommensurable bêtise à l'égard de cet immense poète qui les dépassait tous,
se moquant alors du ton de ses lectures : ces petits avant-gardistes de salon
ne trouvant rien de mieux que de les comparer aux psalmodies d'un rabbin voire
même, ce qui est franchement minable de leur part, à un discours prononcé par
Goebbels... Ingeborg Bachmann avait cru bien faire, c'était sans compter avec
la surdité imbécile de ses petits camarades. On comprend mieux pourquoi, durant
toute sa vie, l'Allemagne ne cessera de rester pour lui une “terre d'angoisse”.
J'espérais secrètement qu'une bonne âme publierait ce documentaire sur YouTube.
Les documentaires consacrés à Paul Celan, qu'ils soient radiophoniques ou télévisés,
sont d'une grande rareté et je me demande même si celui-ci n'est pas le tout
premier. Ce partage permettra à chacun de découvrir un peu qui fut Paul Celan
et, qui sait, donnera peut-être l'envie à certains de se plonger dans cette poésie
sublime qui demeure, plus que jamais, indispensable à notre siècle. Comme l'écrivait
Henri Michaux à propos du suicide de celui qui fut l'un de ses amis : « Partir.
/ De toute façon partir. / Le long couteau du flot de l'eau arrêtera la parole. »
Et voici une poignante interprétation
musicale du poème “Todesfuge” par Matthias Fuhrmeister :
Paul Celan dans son appartement de la rue de Longchamp, à Paris, en 1958. NACHLASS ERIC CELAN
Pascal
Bouaziz n’en finira pas de nous étonner. Après le corrosif et misanthropique
album de sa nouvelle formation Bruit Noir, paru en 2015 – un régal d’humour
noir et d’autodérision –, le fondateur de Mendelson nous revient avec des
“haïkus” bien personnels. Ici, pas de sensation d’oppression ou d’étouffement,
comme ce pouvait être le cas pour le long morceau de presque 55 minutes
intitulé “Les heures” ; et qui occupe à lui tout seul le deuxième disque
du triple album “Mendelson” paru en 2013. Avec “Haïkus”, Bouaziz respire plus
amplement et prend son temps pour nous accompagner dans son univers poétique.
Il
a voulu tomber le masque et se présenter à nous en toute simplicité,
« honnêtement » comme il le dit lui-même lors d’un entretien accordé
à France Culture le 17 juin 2016, pour l’émission “Poésie et ainsi de suite”. Et
plutôt que de nous parler comme il sait si bien le faire, avec cette voix
caressante et feutrée même lorsqu’elle énonce des horreurs, Pascal Bouaziz a
décidé de chanter. D’ailleurs, « chanter est façon d’être nu » ainsi
que le suggère Jean-Louis Murat dans les paroles de “Chanter est ma façon
d’errer”. Au cours de cet entretien radiophonique, Bouaziz explicite ce besoin
de se “découvrir” : « Dans les hétéronymes ou dans les pseudonymes,
il y a des manières d’être beaucoup plus libre, de dire les choses beaucoup
plus crûment et beaucoup plus fortement ; on a recours au pseudonyme
pendant longtemps pour s’aider à advenir à soi-même, à être soi-même. Et, au
bout d’un moment le pseudonyme tombe de lui-même, comme si le masque qui nous
aidait à être sur scène devenait trop collant sur la peau et qu’on avait envie
de l’arracher pour pouvoir respirer plus librement. » « Take the blue
mask down from my face and look me in the eye », dixit Lou Reed. Au moins, une
chose est sûre et certaine, Pascal Bouaziz ne fera jamais d’album avec
Metallica (petit clin d’œil au morceau “Joy Division”, qui figure dans
l’opus de Bruit Noir).
En
quelques touches, Bouaziz nous offre à voir des paysages intimes issus du
quotidien. Son écriture s’est adoucie : elle semble à présent effleurer
les choses et les êtres, les caresser même. Et bien que parfois il
« embrasse une joue qu’il préférerait arracher », il nous reste au
moins le « miracle de la vie civilisée » pour éviter de
s’entre-dévorer les uns les autres. De lycanthrope, Bouaziz ne s’est pas fait
doux agneau pour autant. Çà et là son ironie affleure, comme le sourire d’un
homme fatigué qui a malgré tout « encore envie de vivre. » Et ça,
c’est une très bonne nouvelle !
Bruit
Noir dressait le constat d’un dégoût viscéral du monde tel qu’il va, le tout
contrebalancé fort heureusement par un humour irrésistible. Avec “Haïkus”, les barres HLM sont tombées pour
laisser la place à un monde où, même « avec la peur ancienne, nouvelle et
éternelle » collée au ventre, il est possible de « rester dans la
lumière » ; ce qui est peut-être même indispensable.
Et
Bouaziz de se laisser presque aller à « croire en l’être humain ». Autant
dire que nous sommes bien loin de l’univers sombre et terrible de la chanson
“Le sens commun”, qui figure sur “Personne ne le fera pour nous”.
La
couverture de l’album “Haïkus” semble évoquer une espèce de gros bloc de bitume,
que l’on imaginerait volontiers lancé à toute volée dans la vitrine d’une
réalité amère et dégueulasse. À moins qu’il ne représente la réalité elle-même.
En ce cas, il suffit parfois d’apposer par-dessus un tampon rond et doré pour
adoucir un peu la violence de notre monde.
Dans
la suite de l’entretien donné sur France Culture, Pascal Bouaziz évoque le
parlé-chanté :
« Le
parlé-chanté, ça vient du fait qu’on ne peut pas chanter n’importe quoi sans
être ridicule. Il y a des chansons qui doivent être parlées-chantées, et donc
éloigner le lyrisme, l’enthousiasme qui est forcément impliqué par le
chant ; même la volonté de faire joli qui est une très belle
préoccupation. Et il y a certains textes qui ne peuvent pas s’embarrasser de
cette préoccupation parce que ce serait malhonnête. Le chant, ça peut être
malhonnête. Il faut faire attention avec le chant. Je cite souvent cet exemple
de Brel : dans une chanson que j’aime beaucoup, qui s’appelle “Ces gens-là”,
il y a tout le début où il fait la description d’une famille et il ne peut pas
la chanter cette description, il la dit. Et c’est seulement à la fin, quand il
rêve de sa vie future, imaginaire et impossible avec son amour Frida que, là,
il se laisse aller au chant dans une sorte d’espérance lyrique. Pour la
description très noire et très crue de cette famille catastrophique – la
famille de Frida –, il ne peut pas le faire et c’est tant mieux qu’il ne le
fasse pas. On ne peut pas tout chanter. Et là, en l’occurrence (concernant
l’album “Haïkus”), c’est des chansons qui pouvaient être chantées, donc ça me
faisait très plaisir de pouvoir me laisser aller à chanter des choses. Le chant
est un plaisir très sensuel, c’est presque impudique d’en parler. »
Il
y a des choses qui sont faites pour être chuchotées, et ce sont « les plus
belles ». Peut-être aussi « les plus simples », si l’on en croit
Gabriel Yacoub. Après le bruit vient le chuchotement des choses. Et le silence
qui suit est d’or, bien entendu.
Schizotrope, - réunion du musicien de l'électronique Richard Pinhas (fondateur de Heldon) et de l'écrivain Maurice G. Dantec -, est un projet musical axé autour de textes du philosophe Gilles Deleuze. L'album “Le Plan” (dont est issu ce morceau) a paru en 1999. D'autres écrits viennent se greffer à l'opus de Schizotrope, comme ici le poème qui ouvre le roman “Les Racines du mal” de Maurice G. Dantec.
Les photographies qui illustrent ce morceau sont des prises de vues différentes d'une seule et même oeuvre de l'artiste contemporain Anish Kapoor : “Untitled”, 2002 (Polished stainless steel and lacquer).
Photographies : Thibault Marconnet Electronics, voice : Maurice G. Dantec Guitare : Richard Pinhas [Texte : Maurice G. Dantec] Dans le Bus des ténèbres tout le monde disparaît sans laisser plus de traces que des pas dans la glace. Dans la Maison des Miroirs même les ombres supplient qu'on les tue de peur de voir ce qu'il y a en face. Le monde est le cauchemar d'un champignon qui rêve d'étoiles et d'ordures. Nos rêves sont des livres en feu mais nos chemises sont raidies par la glace. Nous pissons contre des vitrines vides où un mannequin solitaire nous regarde. Nous sommes des machines de viande déjà prêtes pour l'abattoir. Mais le soir, quand le soleil décline sur l'horizon en feu, nous barbotons comme des gosses dans la lumière et nous essayons de percer les secrets de notre condition. Parfois il nous arrive même de saisir la nuance entre la vérité et le mensonge.
« Comme
un monde qui s’est éloigné de toute spiritualisation et de tout enthousiasme
est pauvre. Dans quel désert, dans quelle fixité ou semblant de vie végète une
existence humaine qui néglige toute intériorité, tout tremblement devant ce qui
la dépasse ! »
(“Récit
de voyage”, p. 71)
« Des
hirondelles et des colombes tournoyaient autour des clochers dans l’or pâle de
l’air et dans les rues, des enfants jouaient comme si le monde était à eux. Si
seulement c’était le cas ! Les enfants seraient capables de diriger un
empire aussi bien que maint régent malhabile. Si seulement nombre d’adultes se
prenaient pour moins adultes, et si seulement nombre de grands se prenaient
pour moins grands.
Nous
devrions tous nous dire que nous restons petits, que pour la plupart d’entre
nous, il ne saurait être question de croissance et de développement, ni de
devenir vraiment bon et grand, et pas pour moi non plus. Pour les affronts, que
chacun veuille bien commencer par lui-même ; et seulement pour les
caresses et les politesses, par autrui. Eh bien en voilà, des affaires. On ne
sort pas de sa peau, quoiqu’on en ait. Ne sommes-nous pas, à des degrés divers,
des chimères, des images, des fantasmagories, des poèmes ? Un poème vraiment
beau vit plus longtemps que les hommes, et voilà qui est bien
contrariant. »
(“Récit
de voyage”, p. 74-75)
« Les
yeux qui pleurent ne sont-ils pas plus beaux que les yeux secs et sans
larmes ? La joie où transparaît encore le reflet d’une douleur éprouvée,
n’est-elle pas plus joyeuse que toute autre joie ? Le bonheur encore
pénétré du malheur passé n’est-il pas plus pur et plus beau, plus riche et plus
sublime que celui qui n’a jamais été harcelé et mis à l’épreuve par
l’adversité ? La colère qui verse des larmes n’est-elle pas plus belle, en
vérité, que l’indifférence glaciale et mesurée ? Un orage n’est-il pas
bien plus beau que la froide réflexion mûrement calculée ? La défaite
n’est-elle pas préférable au sourire exsangue du triomphe ? Le trouble
n’est-il pas plus bénéfique que le sang-froid et l’impassibilité ? Un
échec dont je soupire ne vaut-il pas mieux qu’une victoire, dont je tire une
jubilation grossière et laide ? La lueur qui rehausse un objet n’est-elle
pas mille fois plus belle que cet objet lui-même ? Et à tout bien prendre,
le ciel furieux, radieux, fulminant, n’est-il pas infiniment plus beau que la
terre, cette impertinente qui, sans le ciel qui veut bien la soutenir dans les
airs, se ratatinerait jusqu’à l’insignifiance, s’enfoncerait dans le néant et s’abîmerait
dans une chimérique épouvante ? L’âme qui fait du corps un corps, n’est-elle
pas plus belle que ce dernier ? Le principe spirituel qui te met
joyeusement en branle, n’est-il pas plus beau que toi-même ? Les quelques
bonnes intentions qui m’animent et m’inspirent ne sont-elles pas beaucoup plus
belles que moi ? »
(“Étude
d’après nature”, p. 110-111)
Robert
Walser
(in
Seeland, Zoé poche, traduit de l’allemand
par Marion Graf)
« Aucun
vin n’est aussi terrestre que le rouge vin de Bourgogne ; dans le reflet
blanc de la neige, il avait la couleur de la terre, cette couleur pourpre et or
des collines de la Côte-d’Or au coucher du soleil. Son souffle était profond,
parfumé d’herbes et de feuilles comme un soir d’été bourguignon. Et aucun vin n’accompagne
aussi intimement l’approche du soir que le vin de Nuits-Saint-Georges, n’est
autant l’ami de la nuit que le vin de Nuits-Saint-Georges, nocturne jusque dans
son nom, profond et semé d’éclairs comme une nuit d’été en Bourgogne. Il brille
d’un éclat sanglant au seuil de la nuit comme, au bord cristallin de l’horizon,
le feu du couchant. Il allume des lueurs rouges et bleues dans la terre couleur
de pourpre, dans l’herbe et dans les feuilles d’arbres, encore chaudes des
saveurs et des arômes du soleil mourant. Les bêtes sauvages, à la tombée de la
nuit, s’acagnardent profondément dans la terre, le sanglier rentre dans sa
bauge avec des claquements précipités de branchages, le faisan au vol court et
silencieux nage dans l’ombre qui déjà flotte au-dessus des bois et des prés, le
lièvre agile se laisse glisser sur le premier rayon de la lune comme sur une
corde raide d’argent. C’est là l’heure du vin de Bourgogne.
À
ce moment-là, par cette nuit d’hiver, dans cette pièce éclairée du lugubre
reflet de la neige, l’odeur profonde du Nuits-Saint-Georges nous rappelait le
souvenir des soirées d’été en Bourgogne, des nuits endormies sur une terre
encore chaude de soleil. »
Curzio
Malaparte
(in
Kaputt, p. 300-301, Folio/Gallimard, traduction de l’italien par Juliette
Bertrand)
« […] l’objet
propre de la Poésie, l’autorité sous laquelle elle se range, n’est autre que la
force vive de ce que nous avons de plus personnel dans notre être ! Entre
un véritable poème et une noble action, quelle étonnante identité ! »
Novalis
(in Henri d’Ofterdingen, p. 233, L’Imaginaire/Gallimard,
traduction : Armel Guerne)
Georg Philipp Friedrich Freiherr von Hardenberg, dit Novalis (1772-1801)