mardi 15 avril 2014

La protestation (Armand Robin)

Odilon Redon, Alsace ou Moine lisant, 1914



LE JONC
Avec mes gestes qui se courbent,
Frêlement,
Je proteste contre le japonais.
Je sais que je n’aurai pas d’effet.

LE CHÊNE
J’ai le droit de te gronder :
Je t’avais donné de l’écorce, des feuilles nombreuses et touffues,
Et tu me trahis, tu prends du chinois.

LE ROCHER
Quand il marche sur moi, pieds égarés,
Je sais lui pardonner,
Mais il m’a délaissé
Pour le finlandais, le patagonais.

LE CIEL
Avec mon soleil avec ma lune avec mes étoiles
J’éclairais les ronces qui le cachaient
Et ma grande histoire de nuages passagers
Etait mon alliée.

L’EAU SAUVAGE
Sauvage, je le suis plus que lui ;
Mieux que lui hors de toute main je fuis ;
Mais ces choses dont il s’occupe
Sont plus éphémères que mes eaux.
Qu’il cherche encore dans mes eaux son visage,
Et l’image où les choses s’embellissent
Et flottent sur un courant qui tremble.

LA GRENOUILLE
Jadis il s’allongeait,
Montagne ombreuse, près de mes renflements bleus et verts ;
Toute petite, je sentais en lui bouger
Les immenses, humides prés.
Aujourd’hui il apprend les signes les plus purs pour se dessécher ;
Il fait exprès de ne plus savoir s’incliner,
Il désapprend le vent.

MOI
Le chêne me gronde,
Le monde du vert, du frais
Dur, éphémère,
Me prend dans sa ronde,
M’arrondit pour propriété.

LE MONDE
Toute richesse, spontanément,
Chez lui s’est offerte ;
Nous lui fîmes largesse ;
Lui,
Il prit sanscrit, hébreu,
Se sépara, lépreux,
Sahara monologuant
Avec le vent, le néant.

LA VOIE LACTEE
Sa grande amicale poitrine blessée
Au long de nous s’est courbée avec son lait.

MOI
Les arbres pour toujours m’ont couvert d’un langage
De feuilles, de printemps, de fraîcheur, de rosée
Infini, inlassé
Mais aujourd’hui
Je veux être avec les signes du monde entier,
Je veux être avec les hommes partout dans le monde entier.


Odilon Redon, Le fanal, dit aussi La balise, 1883-1893


 © Armand Robin

(in Le cycle du pays natal, p. 41-43)

vendredi 11 avril 2014

L'ombre du soleil

Jean-Paul Marcheschi, L'Oracle de Solutré I, 2009


Je suis cet homme qui n'invente plus,
qui ne crée plus,
qui écoute l'idiome du néant.
Je m'en retourne - désir blessé -
dans les plaies de l'animal.
Face au monde qui me délire,
ce qui me substitue
déjà s'empare de ma parole
par ma puissance consentie.

Je me tiens dans cet instant fissuré
- éternelle graduation de corps humides -
où tout ce qui suinte et respire
vient battre comme une pluie sans eau.
J'ouvre mon corps aux espaces indéfinis
dans l'onde électrique du naufrage.

Je vais, mes yeux de tempête
face à l'eau souterraine,
- flèches de lave figée -
dans cet esclavage immobile
où nos pensées convulsionnent
par petits crachats sans devenir.

Ainsi j'ai traversé la vie sans l'éprouver,
le cou ligoté par la corde des mots.



Jean-Paul Marcheschi, L'Oracle de Solutré II, 2009


Alors je serai cet homme
qui devra sentir le monde
comme un empêchement ;
et pourtant tambouriner la terre
de mes pieds trop légers
pour qu'ils soient de suie
dans la combustion du soleil.

J'irai, navire de l'invisible,
briser les liens du sommeil
rompre les digues du feu
et répandre mon incendie trouble
sur les postes de surveillance.
Je parlerai aux veilleurs,
aux poètes qui invoquent la vie
qui célèbrent le monde
et le soutiennent dans sa chute.



Jean-Paul Marcheschi, La Voie Lactée, 2009


Nous ne voyons pas dans la vie
toute notre potentialité d'existence.

Il me faudra dès lors puiser la lave liquide
à la surface d'un volcan éteint ;
faire du reflet des étoiles sur l'eau
un opéra de comètes brûlantes.

Comme le buveur à la soif apaisée,
attentif à la sécheresse future
j'attendrai que me touche l'ombre du soleil.

À chaque peau morte délivrée,
les cellules fomentent la prochaine scorie.

La poésie est une mue irrégulière.



Jean-Paul Marcheschi, Le Baiser de feu, in Les Livres rouges, circa 1985



© Thibault Marconnet

10/06/2008

mercredi 9 avril 2014

Dialogue de masques

William Congdon, Piazza San Marco #15, 1957


Un jour de pluie, Monsieur Moi se promenait dans Venise. La ville dans sa robe hivernale, s’était recouverte d’un linceul de brume. L’air était froid et humide. La bouche de monsieur Moi était un encensoir d’où s’étirait une fine fumée blanche. Il fourrageait méthodiquement dans la poche de son veston afin d’y trouver son écharpe de soie – qui d’ailleurs n’était pas à lui. Venise semblait une grande femme enroulée dans les draps blancs du marbre, encore endormie, évanouie dans ses vapeurs matinales.
Monsieur Moi savait bien qui il était et ne manquait pas de le faire savoir. Aux passants qu’il croisait avec dédain, à ses amis de plus en plus rares, à son chien Tutoi, il ne cessait de proclamer :
« Je suis Moi ! »
À ces mots, sa bouche entrouverte laissait toujours filtrer l’or des dents qui ornaient tout son palais. Il se trouvait d’ailleurs non loin du palais des Doges, en compagnie de Tutoi, son dogue allemand.
Vint à passer en trombe, Monsieur Toi, emmailloté dans un manteau de pluie et accompagné de son fidèle petit chien nommé Vouvoi – un Yorkshire affreusement snob qui ne ratait pas une occasion pour faire peser tout le poids de son mépris sur la tête affectueuse de Tutoi, le chien de monsieur Moi.
Vous, je ne sais pas, mais avouez que c’est à se perdre tous ces moi et ces toi ! On finirait par en perdre son italien. Rassurez-vous, c’est seulement le labyrinthe vénitien qui produit cet effet confus sur la conscience. Mais ne nous égarons pas !
Présentons plus amplement les protagonistes de cette curieuse histoire. Monsieur Toi était un homme jovial, véritable boute-en-train, toujours le mot pour rire – ce qui agaçait fortement monsieur Moi qui était, lui, un homme sérieux, austère, jamais un mot plus haut que l’autre.
Toi interpella Moi en ces termes :
- Ah, mon vieux ! mais c’est toi !
Prenant un air pincé en rajustant son lorgnon embué, monsieur Moi lui rétorqua :
- Non ! Vous vous méprenez du tout au tout ! Vous, c’est Toi et je suis Moi !
- Allez, quoi ! copain ! on va pas se fâcher pour si peu. Fais pas la tête !
- Moi ne fait jamais la tête – comme vous le dites bêtement –, car apprenez que celle-ci est bien campée sur mes deux épaules. Je ne saurais en dire autant de la vôtre, insensé que vous êtes ! Et puis à la fin, c’est assez, monsieur Toi ! je vous le répète une dernière fois pour que ça rentre enfin dans votre tête de linotte ! je sais bien qui je suis, que diantre ! Je suis Moi !
Ce disant, une jeune femme à bicyclette vint à leur rencontre, tirant le soleil derrière elle comme un gros bougon, un chat hirsute et mal léché qui aurait bien voulu faire la grasse matinée. La brume se volatilisa à l’instant même comme un foulard qu’on fourre dans un sac à main.
Cette jeune femme avait tout entendu de la querelle stérile et binaire entre Moi et Toi. Elle descendit de sa bicyclette et leur parla avec beaucoup de justesse :
- Toi, tu veux être ami avec tout le monde – ce qui est impossible. Et quant à Moi, il veut se tenir loin de tout le monde en dédaignant les autres. Votre dispute est bête à manger du bois !
Vous êtes, tous deux, enfermés dans vos conceptions étroites et vous ne parviendrez jamais à un dialogue.
Ayant dit cela, elle leur fit grâce d’un sourire en virgule de lumière et remonta sur son engin.
- Mais t’es qui, toi, espèce de greluche ?! la harangua brusquement monsieur Toi.
- Il a raison ! Qui êtes vous à la fin pour nous faire des leçons, petite malapprise ?! vociféra avec hauteur monsieur Moi.
La jeune femme tourna alors son beau visage vers ces tristes sires.
- Vos mots sont de la laine rêche et qui gratte. Les miens sont de la soie car on est plus doux avec autrui quand on se permet d’être soi. »
Là-dessus, elle repartit vers la lagune inondée de lumière, libre comme le vent, traînant après elle le soleil – laissant Moi et Toi loin derrière comme deux masques ridicules à nouveau noyés dans un épais brouillard.



© Thibault Marconnet

09/04/2014

Félicien Rops, L'amour mouché, 1881

mardi 8 avril 2014

Juan Asensio, l'écrivain de la nuit



L'écriture de Juan Asensio a une rare faculté d'ébranlement.

On ressort de la lecture de La Chanson d’amour de Judas Iscariote comme changé ; chargé de beauté et dépositaire d'un terrible témoignage.

Et l'on avance sous ce faix, aveuglé par une lumière crue, par ces mots comme autant de tessons de feu.

C'est une œuvre peu commune : on ne sait par quel endroit la saisir et c'est ce qui en fait toute la richesse.

Ce livre ne s'explique pas, il se vit. Entre "livre" et "vivre", il n'y a qu'un pas ; seule une lettre de différence.

Il se peut que vous vous sentiez parfois tituber comme un homme saoul, grisé par le vin noir de ce verbe.


William Congdon, Luna 7, Subiacio, 1967


Toutes proportions gardées, ce livre m'a procuré des sensations analogues à celles éprouvées lors de mon entrée fébrile dans La maison un dimanche de Pierre Boutang ; livre d'ailleurs cher à l'auteur et auquel j'ai pu accéder grâce à la Zone.

Il y a de la colère dans ces pages, une colère qui gronde avec la voix de Job face à un ciel blanc comme une stèle de marbre.

La Chanson d’amour de Judas Iscariote ne nous donne aucune clef. Il n'en est d'ailleurs nul besoin : la porte peut s'ouvrir si nous le désirons.

Derrière ce seuil de nuit, se trouve un incendie : pour "comprendre" cette œuvre, il faut accepter de s'y plonger corps et âme, quitte à roussir.


William Congdon, Il Sopolcro (The Sepulcher), 1974


Il est des rencontres littéraires que l'on n'osait plus espérer.

Et voilà qu'au matin ou à la tombée du soir, on entrouvre la lumière contenue au sein des pages. On ne sait pas où l'on va mais on se laisse guider par la voix.

Ce livre déboussole l'âme. C'est un chant d'amour fiévreux, emmêlé comme des cheveux noyés de larmes. 

L'amour, ce n'est pas que la pure bonté gratuite : c'est aussi la croix et le glaive.

Cet "écrivain de la nuit" a beaucoup à nous dire si nous nous donnons la peine de le lire.

Le monologue de Judas est proprement vertigineux et n'est pas sans m'évoquer celui proféré par Caïn dans La plage de Scheveningen de Paul Gadenne.

On pourrait réitérer la formule de Barbey d'Aurevilly dite à Huysmans : « Il ne vous reste plus logiquement que la bouche d'un pistolet ou les pieds de la croix. »

Mais l'auteur a déjà choisi, en faisant acte de parole.

Puissions-nous avoir la force d'écouter jusqu'au bout cette voix si singulière, cette parole de foudre et de nuit.

Car la parole éclaire tout autant qu'elle obscurcit.


William Congdon, Crocefisso 2, 1960


 © Thibault Marconnet

31/01/2013

Prière (Armand Robin)

Thibault Marconnet, Christ ressuscité, 2012



Mère qui fus si sainte dans ta simple vie
De bruyère ignorée,
J’ai besoin que tes doigts harassés mais vaillants
Me montrent le Christ,
Ce bon seigneur qui fleurissait sur les vitraux.

Mère, si le Christ existe, tu es près de lui,
Là-haut sur ce ciel courbe,
Tu te penches près de lui comme un trèfle.

S’il existe, dis-lui
Que ton fils dans un enfer mène sa vie,
Qu’il a besoin de passer humblement près de lui.

Dis-lui
Que je voulais n’avoir pas besoin de lui.


© Armand Robin
(in Le cycle du pays natal, p. 72)

Particules de l'impossible

Thibault Marconnet, L'Angoisse du clown, 2012


L'égarement est une forme de trouvaille : pure et sans conditions.

À Antonin Artaud, pour ce qu'il a pu m'inspirer


Dans le coeur
Une saillie de ténèbres
Volcaniques, essentielles
Celui qui n'a pas marqué 
Son pas d'un filtre d'ombre
N'a pour écho
Que le vide infécondé

Dans le ventre
Une émanation de larves
Ensemble
Copulent les industries
Du sperme et de la digestion
Comme une mort lente
Une religion proclamée
De jouir du manger
Tout autant que la carne de l'autre

La peau ne peut s'élever
S'arracher, s'extirper
Qu'à condition
D'y laisser sa jouissance
De ruminant

Le sang est une carie
Qui ne grince au milieu
Qu'à l'appel de l'autre
Vous me répondrez
Que le corps est fait pour exulter
Douce illusion de ce bas monde

Je ne me nomme plus
Je ne m'attends plus
Je me devance
Et puisqu'il faut
Répondre de ses pensées
Je ne pense plus

Les couloirs où l'on crie
Où chacun beugle pour soi
Dans cette promiscuité
Des hurlements de l'être
Il n'est pas de mort plus laide
Que la vie réduite à l'état de paralysie
Que l'intimité engrossée
Par des hommes et des femmes
Plus voyeurs qu'un démiurge

L'irréel n'est pas
Une porte de secours
L'irréel est cette matière
Que voit l'être sensible
Et qu'il supplie 
De ne plus voir

Mais il ne peut en être autrement
Son miroir, sa quête, sa lame de nuit
Lui sont choses obligées
Car c'est de là
Que naissent ses métamorphoses :
Dans les brèches et les plaies
De cette irréalité
Nue, sans artifices
Et qu'il porte en lui
Comme un enfant visionnaire
Aux yeux troués

Dans cette prison
Où la vulgarité
Se veut conscience
Ne restent que deux écueils :
L'imaginaire et la mort
Et si parfois l'imaginaire est mort
La mort n'est pas imaginaire

Les poings dans les orbites
Celui-là pleurait
Les veines dans la bouche
Un autre ne savait plus que dire
Et tous deux se reniaient
Se mangeaient l'esprit
Par perte du coeur

La vérité demeure à l'âme
Ce que la clef est pour le mur :
Une impossibilité.


© Thibault Marconnet

27 janvier 2008


Thibault Marconnet, Axis Mundi, 2013

L'homme qui fit tous les tours (Armand Robin)




Quand j’aurai rendu visite aux hommes du monde entier,
Quand à travers leurs mots, leurs chants, leurs plaintes j’aurai partout passé, ayant comme laissez-passer
Auprès d’eux tous ma fatigue et mon effort de nuit et de jour

Quand, pour comprendre un mot de plus d’un frère éloigné,
J’aurai donné mes aurores, mon sommeil, mes songes pendant dix années,
            (Que fait-il en Chine, cet homme-là
            Et celui-là, que fait-il dans l’Arabie ?
            Qu’ont-ils fait dans tous les temps, dans tous les pays ?

…
Lorsque j’aurai servi les plus grands de tous,
Pouchkine, Ady, Fröding, Imroulqaïs, Tou Fou,
Essénine, Maïakovsky, Palamas,
Lorsque j’aurai vécu sans sommeil, sans lit,

            Je déboucherai sur un grand désert,
            Sans personne,
            N’ayant plus que moi-même ;
            Je devrai m’expliquer avec les étoiles,
M’en aller tout petit sous la grande clarté de la nuit,
            Très âgé,
Comme un qui a traversé les pays et les âges.

Mais je me sentirai jeune de la terre traversée, aimée,
J’aurai pour m’apaiser toute la terre consolée.





© Armand Robin

(in Le cycle du pays natal, p. 86-87)