mardi 18 mars 2014

Oraison

William Turner, San Giorgio Maggiore, 1819


Une pluie d’or lave mon visage
Des serpents noirs ondulent sur l’eau
Fiancé de la lune, j’ouvre son corsage
Et bois le sel blanc de sa peau

Le sceau rouge du soleil sèche ma bouche
Déjà la nuit va monter du canal
Comme une grande femme se couche –
Robe verte et lèvres pâles

J’entends rugir les lions
Sous le châle d’absinthe
Le frottement des vieux galions
Dans la lumière éteinte

L’encens des algues flotte dans l’air
Au balancement de l’horizon
L’or va s’enfouir dedans la mer
Et la myrrhe apaisera la plaie
De mon oraison.


© Thibault Marconnet

Écrit à Venise, face à la lagune, le long de la Riva degli Schiavoni, le 12/03/2014

Reine de marbre

William Turner, Venise, Dogana et Santa Maria della Salute, 1843



Venise, courtisane
Masquée d’un loup noir ;
Un clope sur le sourire vert
De tes lèvres mouillées.

Venise, femme mûre
Plus secrète qu’un livre fermé ;
Tu as des cernes d’or
Sous tes yeux de carnaval.

Venise, jeune fille
Qui sent le sucre et la vase ;
Tu ondules, algue serpentine,
Comme un feu qui danse le sabbat.

Venise, vieille femme
Tes dents sont des palais
Rongés par le sel
De la vigne bleue.

Venise, reine de marbre
Ton sexe est blanc comme du miel ;
Un oiseau rouge s’envole des arbres
Et la lumière du sable inonde tout le ciel.


© Thibault Marconnet

Ecrit à Venise, le 11/03/2014

Un poète à Venise



Joseph Brodsky nous parle de Venise comme on éveillerait sa bien-aimée, en chuchotant des mots d’amour dans le creux de son oreille. Son verbe est fin comme de la poudre d’or et salé comme l’eau de la lagune vénète. A Venise, le génie du lieu a ceci de fabuleux qu’il nous dépossède de notre moi étriqué. Voici une ville qui met à terre notre ego mesquin. Elle est un songe éveillé plus grand que les rêves les plus fous, une île qui semble marcher sur l’eau avec des jambes de bois. Nous autres humains, n’y sommes acceptés qu’à titre gracieux.

Comme une Atlantide encore épargnée par la noyade, cette cité lacustre est un labyrinthe enchanteur. Seul un Dédale pouvait imaginer une telle ville. Nul fil d’Ariane ne pourra cependant guider le voyageur : se perdre dans Venise fait partie de la règle du jeu.
Joseph Brodsky convoque sous sa plume des métaphores d’une grande beauté, d’une puissance créatrice rare et surprenante : le ressac de son imaginaire le conduit sans cesse vers des images empruntées à la vie sous-marine.

Acqua Alta se déroule sous les yeux du lecteur comme une Fata Morgana flottant au ras des canaux d’un vert d’absinthe : c’est un mirage tout imprégné d’eau et de soleil. Le bestiaire de cet ouvrage se compose essentiellement de poissons et de lions – ces fameux lions qui semblent veiller sur la Sérénissime comme sur une reine de marbre. Par son regard de poète subtil, Brodsky nous invite à lever le voile sur une Venise insoupçonnée, mystérieuse, plus secrète qu’un livre fermé. Comme un ballet sur l’eau, celle-ci tournoie dans l’ivresse : ballerine vêtue de vert, de blanc et de rouge.

Au cours de sa vie fugace, Brodsky s’est rendu environ dix-sept fois dans Venise – presque chaque année et toujours en hiver. Ce fils de la Russie a trouvé là un havre de beauté inépuisable. Son livre a ceci de savoureux qu’il navigue tour à tour entre un lyrisme flamboyant ; des évocations grotesques, irréelles ; des anecdotes comiques ou dramatiques ; des parfums de légende ; de sublimes fulgurances. Acqua Alta est un kaléidoscope unique fabriqué de main de maître par un mage russe, véritable thaumaturge du langage.

Tel un médecin du beau, Brodsky tâte le pouls de Venise et se fait son scribe fidèle et inspiré. La pâle lumière des réverbères et l’ombre des eaux serpentines scintillent devant nos yeux de lecteurs envoûtés : la grâce se mêle souvent à un certain effroi.
Il y a du sable infiltré dedans ces pages ; l’odeur si évocatrice pour l’auteur des algues glacées ; l’errance passionnée d’un poète amoureux ; la froide humidité de l’hiver ; la nebbia, épais brouillard qu’aucun couteau ne peut trancher et qui habille Venise en certaines périodes, etc.

Acqua Alta est la vision d’un homme tout entier habité par la parole créatrice : un poète dont les mots courent sur le papier comme autant de flammes noires qui nous éveillent à la beauté et ressuscitent notre regard endormi.


© Thibault Marconnet

16/03/2014


Joseph Brodsky, photographié par Leonid Lubianitsky

samedi 15 mars 2014

Une autre chambre rouge (en hommage à La Rouge)





















































Le radeau des médusés

Félicien Rops, La parodie humaine


"Et en guise de choix d'un corps, je dis merde à tout et je m'endors."
Antonin Artaud


Les doigts s'étendent en braises sous la chair
La glaise se broie, filasse, sur des rais multicolores
Un manteau oublié sculpte des dents rouges
Le songe s'ébroue, se fait plus aigu
Des torrents charrient leur craie
Une salve de planètes éclatées retentit en larves
L'horizon devient feuille blanche
Sur des poisons, l'on inscrit le mot : "sublime"
Et sous le journal se taisent les beautés
Sur les crachats s'inventent des aveugles
Des sourds, des muets
Heureux de vivre en somme
Et pourquoi pas ?
Cela vous ôte l'onanisme
Que l'on puisse cesser de déblatérer ?
Des mains mangent les sexes
Le soleil est un dénominateur de mortification
Qu'on s'agenouille ici ou là
Le vent nous fouette le derrière
Le dedans ne se reprise plus
Dans la gorge cette sanglante prière
Qui fait la terre plus nauséabonde :
L'oraison de la connerie.

Gardez vos sanglots d'eau bénite
Moi je pisse dans le ventre de mes larmes.

© Thibault Marconnet

09/11/2007

samedi 8 mars 2014

La Chanson du masque (Aloysius Bertrand)



Voici un poème de circonstance pour le voyage qui m'attend.
Aloysius Bertrand fut le premier poète français à inaugurer la matière des Poèmes en prose - que Baudelaire reprendra par la suite. Son recueil, Gaspard de la Nuit, dont certaines pièces furent mises en musique par Maurice Ravel, est un véritable enchantement.


William Turner, Riva degli Schiavone, Venice: Water Fête, 1845

Ce n'est point avec le froc et le chapelet, c'est avec le tambour de basque et l'habit de fou que j'entreprends, moi, la vie, ce pèlerinage à mort !

Notre troupe bruyante est accourue sur la place Saint-Marc, de l'hôtellerie du signor Arlecchino qui nous avait tous conviés à un régal de macaronis et de polenta à l'ail.

Marions nos mains, toi qui, monarque éphémère, ceins la couronne de papier doré, et vous, ses grotesques sujets, qui lui formez un cortège de vos manteaux de mille pièces, de vos barbes de filasse et de vos épées de bois.

Marions nos mains pour chanter et danser une ronde, oubliés de l'inquisiteur, à la splendeur magique des girandoles de cette nuit rieuse comme le jour.

Chantons et dansons, nous qui sommes joyeux, tandis que ces mélancoliques descendent le canal sur le banc des gondoliers, et pleurent en voyant pleurer les étoiles.

Dansons et chantons, nous qui n'avons rien à perdre, et que derrière le rideau où se dessine l'ennui de leurs fronts penchés, nos patriciens jouent d'un coup de cartes palais et maîtresses.

Aloysius Bertrand
(in Gaspard de la Nuit)

vendredi 7 mars 2014

L'heure est venue de s'asseoir un moment (Rabindranath Tagore)

Odilon Redon, Le sacré-coeur, 1910


J’implore un moment d’indulgence.
Qu’il me soit permis de m’asseoir à Ton côté.
Le travail en cours attendra bien un instant.

Car loin de Ton visage
Mon cœur ne connaît ni repos ni répit.
Le travail en cours est une peine infligée
Sans but et sans dessein, sans promesse d’accomplissement.

Aujourd’hui l’été m’adresse un clin d’œil par la fenêtre,
Les abeilles butinent le jardin en fleurs,

L’heure est venue de s’asseoir tranquillement,
En tête à tête avec Toi et de chanter pour consacrer la vie
Dans ce silence qui m’inonde et me repose.



Odilon Redon, Le Bouddha, 1905

 © Rabindranath Tagore

(in De l’aube au crépuscule, p. 35)


Rabindranath Tagore et la braise noire de son regard