De manière littérale, "sémaphore" signifie "porter un signal".
C'est la tâche que je fais mienne à travers ce blog : transmettre des signaux à ceux qui veillent encore dans la grisaille du siècle.
Il y sera question d'Art principalement. À savoir que l'Art n'est pas un divertissement futile mais peut-être l'une des meilleures façons de poser des questions aux "animaux parlants" que nous sommes.
«
Je sentais au fond de moi-même mon cœur qui criait ; il avait beaucoup de
reproches à faire à Dieu, il n'était pas d'accord avec lui, l'heure était venue
de lui faire un rapport et de lui dire enfin sans ambages son indignation et sa
peine. Les années passaient, je passais avec elles, il ne fallait pas que la
terre me ferme la bouche avant que je n'aie eu le temps de parler. Tout homme à
un Cri à lancer dans les airs avant de mourir, son Cri ; il faut se hâter pour
avoir le temps de le lancer. Ce Cri peut se disperser, inefficace, dans les
airs, il peut ne se trouver ni sur terre ni dans le ciel d'oreille pour
l'entendre, peu importe. Tu n'es pas un mouton, tu es un homme : et un homme
cela veut dire quelque chose qui n'est pas confortablement installé, mais qui
crie. Crie donc ! »
Nikos
Kazantzaki (in Rapport au Greco, p.
441-442, Éditions Cambourakis, traduit du grec par Michel Saunier)
« Bachir tira le
rideau sur l'arc de la baie d'Alger. En bas c'était chaque soir la même
représentation. De ces hauteurs d'El-Biar, on voyait tout Alger jusqu'au point
où le ciel et la mer se confondent vers le cap Matifou, et, par temps clair, on
distinguait jusqu'aux crêtes bleues du Djurdjura. Au printemps, le rideau se
tirait vers sept heures, quand les petits points de lumière d'abord épars sur
une toile de collines parmi les pins, les oliviers, les gratte-ciel et les
maisons à tuiles rouges soudain se multipliaient, grouillaient, se relayaient
pour éclater comme des fleurs, ici, puis là, puis plus loin, puis giclant de
partout, éclaboussaient la toile, la laissant molle de clarté diffuse,
précieuse d'être enchâssée dans l'écrin noir de la nuit. Vers le bas, la légion
serrée des petites lumières avides butait sur la ligne de la mer d'un noir
encore plus intense. De temps à autre, le phare du cap Matifou déroulait autour
d'un centre invisible la lente danse monotone, circulaire et vite lassée de son
faisceau blanc - et après chaque éclat, la nuit déferlait plus froide sur le
grain minuscule de conscience éphémère.
Parallèles à la
côte, une queue de lumières orange, sagement rangées les unes derrière les
autres, progressait à petites étapes vers Alger. Le défilé était ininterrompu
et, le dimanche, durait deux à trois heures. C'était les promeneurs au bois qui
s'en revenaient après avoir joué aux boules entre amis à Fort-de-l'Eau,
Aïn-Taya quelquefois jusqu'au Corso ou à Dellys. Tous des Européens naturellement
! Un Algérien là-dedans, c'était plus qu'une indécence, un crime de
lèse-européanité, quelque chose qui n'a pas de nom et dont aucun code ne peut
fixer le châtiment. Bachir essaya de faire le calcul : combien d'Algériens dans
la file ? Un sur cent, peut-être moins, les courageux, les inconscients, les
peaux tannées, ou ceux qui comme lui croyaient passer inaperçus. Les autres les
repéraient vite d'ailleurs et aussitôt, sans qu'ils se disent rien, par entente
tacite, ils commençaient la manœuvre de défense ou d'élimination :
l'indifférence calculée, le mépris laborieux, la provocation délibérée, dans le
meilleur des cas, la fuite loin du virus et de la contagion.
Et
cet idiot de Ramdane qui dit qu'en réalité c'est une façon de nous considérer,
de nous estimer, pourquoi pas de nous aimer tant qu'il y est. Je le vois d'ici,
avec ses raisonnements un pied plus court que l'autre : pour quatre-vingt-dix
pour cent des pieds-noirs qui sont pauvres (qu'est-ce que nous devrions dire,
nous, alors ?), qui triment, font des enfants et les élèvent tant bien que mal,
l'Algérien est une justification d'existence. Car voir comme ils sont méprisés
et vils, misérables et inexistants, éprouver comme eux peuvent les avilir et
les mépriser, faire leur misère et leur inexistence donne un sens à leur vie.
La misère des autres leur rend la leur supportable, bien plus ils ne la sentent
plus. Avec le petit train-train de leur vie de Méditerranéens sans épaisseur,
sans passé, sans charme, sans espoir, que feraient-ils dans ce pays sans les
Algériens ? C'est à en crever. Un Arabe sur cent promeneurs au bois c'est le
grain de sel, la manne céleste, ce qui va donner goût à cette sortie du
dimanche qui, sans cela, serait d'un ennui mortel comme toutes les joies
mesurées. Un jour sur sept, cinquante kilomètres autour d'Alger, pas plus, à
cause du prix de l'essence, de l'usure des pneus, de la peur des Arabes (plus
loin c'est leur domaine, ils y grouillent). Un Arabe sur cent, ils le haïssent
cordialement, jusqu'à la mort s'il le faut, mais comme c'est bon, quand on n'a
rien, d'avoir quelqu'un à haïr et à mépriser. L'État, s'il était bien fait,
devrait désigner chaque semaine des Arabes du dimanche de corvée au bois, sur
les plages, dans les cinémas. Pas au bal naturellement, parce que là, il s'agit
de nos sœurs, de nos femmes : eux voilent les leurs ou les entôlent toute leur
vie. »
Mouloud
Mammeri (in L'opium et le bâton, Points,
p. 31-33)
Tom Wait's voice is incredibly subtle. Sometimes it is roaring like a thunder, and then, when the last drops of rain have fallen into the grass, we hear like a bird whose singing deeply cures the heart. Then we can sleep peacefully. / La voix de Tom Waits est incroyablement subtile. Parfois elle gronde comme le tonnerre, puis, une fois que les dernières gouttes de pluie se sont infiltrées dans l'herbe, on entend comme la voix d'un oiseau dont le chant guérit profondément le coeur. Alors, on peut s'endormir en paix.
“So what becomes of all the little boys, who run away from home, well the
world just keeps gettin' bigger, once you get out on your own, so here's to
all the little boys, the sandman takes you where, you'll be sleepin' with a
pillowman, on the nickel over there.
So let's climb up through that button hole, and we'll fall right up the
stairs, and i'll show you where the short dogs grow, on the nickel over there.”
Tom Waits en 1975 pour le Live at the Troubadour, West Hollywood
Jamais peut-être fils n'a
prononcé de plus brûlante élégie funéraire à sa mère : magnifique et terrible
parce qu'il crie tout l'abandon éprouvé dans sa chair, en montrant son cœur nu
désormais vide de cette tendresse maternelle. Un ciel noir dégringole
littéralement sur le crâne d'Attila József et Denis Lavant, accompagné par la
guitare de Serge Teyssot-Gay, nous rend cette peine déchirante dans toute sa
sauvagerie amoureuse. La traduction de Gábor Kardos a été adaptée pour la scène
par Kristina Rády. Après l’interprétation de Denis Lavant suit celle du
comédien hongrois Zsolt Nagy.
D'une fièvre de
trente-six degrés, toujours, je brûle,
sans tes doux soins, ma
mère.
La mort t'a étendue
contre son ventre,
comme les filles que l'on
hèle, lestes et légères.
D'un tendre automne et
bien des femmes aimées,
je tente, ma mère, de te
recomposer ;
mais en vain, on
n'échappe pas au temps écoulé,
le feu finit par nous
consumer.
En dernier lieu, je
partis en province,
la guerre touchait à sa
fin,
Budapest était en peine,
sens dessus dessous,
les magasins béaient, sans
pain.
Sur le toit du train, à
plat ventre couché
je t'apportais des
patates et du millet
têtu que j'étais, un
poulet entier j'ai trouvé,
et tu n'étais plus nulle
part, éternité.
Tu m'as pris et jeté
aux vers
tes doux seins et
toi-même, ma mère !
Tu consolais ton fils, le
reprenais,
mais ta charmante parole
fut perfide et mensongère.
Tu soufflais sur ma soupe
et la remuais,
disant : Mange, tu
grandiras pour moi, mon ange !
À présent tes lèvres
vides goûtent à la grasse moiteur livide –
Voici un
beau documentaire - consacré au poète germanophone Paul Celan - que j'ai visionné le jour de sa diffusion sur Arte. Le témoignage
de son fils Éric m'a beaucoup marqué. J'ai pu notamment apprendre à quel
point le Groupe 47 - composé, entre autres, des écrivains Hans Magnus
Enzesberger, Heinrich Böll, Peter Handke, etc., - avait fait preuve d'une
incommensurable bêtise à l'égard de cet immense poète qui les dépassait tous,
se moquant alors du ton de ses lectures : ces petits avant-gardistes de salon
ne trouvant rien de mieux que de les comparer aux psalmodies d'un rabbin voire
même, ce qui est franchement minable de leur part, à un discours prononcé par
Goebbels... Ingeborg Bachmann avait cru bien faire, c'était sans compter avec
la surdité imbécile de ses petits camarades. On comprend mieux pourquoi, durant
toute sa vie, l'Allemagne ne cessera de rester pour lui une “terre d'angoisse”.
J'espérais secrètement qu'une bonne âme publierait ce documentaire sur YouTube.
Les documentaires consacrés à Paul Celan, qu'ils soient radiophoniques ou télévisés,
sont d'une grande rareté et je me demande même si celui-ci n'est pas le tout
premier. Ce partage permettra à chacun de découvrir un peu qui fut Paul Celan
et, qui sait, donnera peut-être l'envie à certains de se plonger dans cette poésie
sublime qui demeure, plus que jamais, indispensable à notre siècle. Comme l'écrivait
Henri Michaux à propos du suicide de celui qui fut l'un de ses amis : « Partir.
/ De toute façon partir. / Le long couteau du flot de l'eau arrêtera la parole. »
Et voici une poignante interprétation
musicale du poème “Todesfuge” par Matthias Fuhrmeister :
Paul Celan dans son appartement de la rue de Longchamp, à Paris, en 1958. NACHLASS ERIC CELAN
Pascal
Bouaziz n’en finira pas de nous étonner. Après le corrosif et misanthropique
album de sa nouvelle formation Bruit Noir, paru en 2015 – un régal d’humour
noir et d’autodérision –, le fondateur de Mendelson nous revient avec des
“haïkus” bien personnels. Ici, pas de sensation d’oppression ou d’étouffement,
comme ce pouvait être le cas pour le long morceau de presque 55 minutes
intitulé “Les heures” ; et qui occupe à lui tout seul le deuxième disque
du triple album “Mendelson” paru en 2013. Avec “Haïkus”, Bouaziz respire plus
amplement et prend son temps pour nous accompagner dans son univers poétique.
Il
a voulu tomber le masque et se présenter à nous en toute simplicité,
« honnêtement » comme il le dit lui-même lors d’un entretien accordé
à France Culture le 17 juin 2016, pour l’émission “Poésie et ainsi de suite”. Et
plutôt que de nous parler comme il sait si bien le faire, avec cette voix
caressante et feutrée même lorsqu’elle énonce des horreurs, Pascal Bouaziz a
décidé de chanter. D’ailleurs, « chanter est façon d’être nu » ainsi
que le suggère Jean-Louis Murat dans les paroles de “Chanter est ma façon
d’errer”. Au cours de cet entretien radiophonique, Bouaziz explicite ce besoin
de se “découvrir” : « Dans les hétéronymes ou dans les pseudonymes,
il y a des manières d’être beaucoup plus libre, de dire les choses beaucoup
plus crûment et beaucoup plus fortement ; on a recours au pseudonyme
pendant longtemps pour s’aider à advenir à soi-même, à être soi-même. Et, au
bout d’un moment le pseudonyme tombe de lui-même, comme si le masque qui nous
aidait à être sur scène devenait trop collant sur la peau et qu’on avait envie
de l’arracher pour pouvoir respirer plus librement. » « Take the blue
mask down from my face and look me in the eye », dixit Lou Reed. Au moins, une
chose est sûre et certaine, Pascal Bouaziz ne fera jamais d’album avec
Metallica (petit clin d’œil au morceau “Joy Division”, qui figure dans
l’opus de Bruit Noir).
En
quelques touches, Bouaziz nous offre à voir des paysages intimes issus du
quotidien. Son écriture s’est adoucie : elle semble à présent effleurer
les choses et les êtres, les caresser même. Et bien que parfois il
« embrasse une joue qu’il préférerait arracher », il nous reste au
moins le « miracle de la vie civilisée » pour éviter de
s’entre-dévorer les uns les autres. De lycanthrope, Bouaziz ne s’est pas fait
doux agneau pour autant. Çà et là son ironie affleure, comme le sourire d’un
homme fatigué qui a malgré tout « encore envie de vivre. » Et ça,
c’est une très bonne nouvelle !
Bruit
Noir dressait le constat d’un dégoût viscéral du monde tel qu’il va, le tout
contrebalancé fort heureusement par un humour irrésistible. Avec “Haïkus”, les barres HLM sont tombées pour
laisser la place à un monde où, même « avec la peur ancienne, nouvelle et
éternelle » collée au ventre, il est possible de « rester dans la
lumière » ; ce qui est peut-être même indispensable.
Et
Bouaziz de se laisser presque aller à « croire en l’être humain ». Autant
dire que nous sommes bien loin de l’univers sombre et terrible de la chanson
“Le sens commun”, qui figure sur “Personne ne le fera pour nous”.
La
couverture de l’album “Haïkus” semble évoquer une espèce de gros bloc de bitume,
que l’on imaginerait volontiers lancé à toute volée dans la vitrine d’une
réalité amère et dégueulasse. À moins qu’il ne représente la réalité elle-même.
En ce cas, il suffit parfois d’apposer par-dessus un tampon rond et doré pour
adoucir un peu la violence de notre monde.
Dans
la suite de l’entretien donné sur France Culture, Pascal Bouaziz évoque le
parlé-chanté :
« Le
parlé-chanté, ça vient du fait qu’on ne peut pas chanter n’importe quoi sans
être ridicule. Il y a des chansons qui doivent être parlées-chantées, et donc
éloigner le lyrisme, l’enthousiasme qui est forcément impliqué par le
chant ; même la volonté de faire joli qui est une très belle
préoccupation. Et il y a certains textes qui ne peuvent pas s’embarrasser de
cette préoccupation parce que ce serait malhonnête. Le chant, ça peut être
malhonnête. Il faut faire attention avec le chant. Je cite souvent cet exemple
de Brel : dans une chanson que j’aime beaucoup, qui s’appelle “Ces gens-là”,
il y a tout le début où il fait la description d’une famille et il ne peut pas
la chanter cette description, il la dit. Et c’est seulement à la fin, quand il
rêve de sa vie future, imaginaire et impossible avec son amour Frida que, là,
il se laisse aller au chant dans une sorte d’espérance lyrique. Pour la
description très noire et très crue de cette famille catastrophique – la
famille de Frida –, il ne peut pas le faire et c’est tant mieux qu’il ne le
fasse pas. On ne peut pas tout chanter. Et là, en l’occurrence (concernant
l’album “Haïkus”), c’est des chansons qui pouvaient être chantées, donc ça me
faisait très plaisir de pouvoir me laisser aller à chanter des choses. Le chant
est un plaisir très sensuel, c’est presque impudique d’en parler. »
Il
y a des choses qui sont faites pour être chuchotées, et ce sont « les plus
belles ». Peut-être aussi « les plus simples », si l’on en croit
Gabriel Yacoub. Après le bruit vient le chuchotement des choses. Et le silence
qui suit est d’or, bien entendu.
Schizotrope, - réunion du musicien de l'électronique Richard Pinhas (fondateur de Heldon) et de l'écrivain Maurice G. Dantec -, est un projet musical axé autour de textes du philosophe Gilles Deleuze. L'album “Le Plan” (dont est issu ce morceau) a paru en 1999. D'autres écrits viennent se greffer à l'opus de Schizotrope, comme ici le poème qui ouvre le roman “Les Racines du mal” de Maurice G. Dantec.
Les photographies qui illustrent ce morceau sont des prises de vues différentes d'une seule et même oeuvre de l'artiste contemporain Anish Kapoor : “Untitled”, 2002 (Polished stainless steel and lacquer).
Photographies : Thibault Marconnet Electronics, voice : Maurice G. Dantec Guitare : Richard Pinhas [Texte : Maurice G. Dantec] Dans le Bus des ténèbres tout le monde disparaît sans laisser plus de traces que des pas dans la glace. Dans la Maison des Miroirs même les ombres supplient qu'on les tue de peur de voir ce qu'il y a en face. Le monde est le cauchemar d'un champignon qui rêve d'étoiles et d'ordures. Nos rêves sont des livres en feu mais nos chemises sont raidies par la glace. Nous pissons contre des vitrines vides où un mannequin solitaire nous regarde. Nous sommes des machines de viande déjà prêtes pour l'abattoir. Mais le soir, quand le soleil décline sur l'horizon en feu, nous barbotons comme des gosses dans la lumière et nous essayons de percer les secrets de notre condition. Parfois il nous arrive même de saisir la nuance entre la vérité et le mensonge.