jeudi 7 août 2014

Fernando Pessoa : "Le livre de l'intranquillité" (Extraits)



« 1. S’il pouvait penser, le cœur s’arrêterait. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 38)

« 6. J’ai demandé si peu à la vie – et ce peu, la vie me l’a refusé. Un rayon d’un reste de soleil, la campagne, un peu de calme avec un peu de pain, une conscience d’exister qui ne me soit pas trop douloureuse, et puis ne rien demander aux autres, ne rien me voir demander non plus. Cela même m’a été refusé, de même qu’on peut refuser une aumône non par manque de cœur, mais pour éviter d’avoir à déboutonner son manteau. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 43)

« 6. J’écris, plein de tristesse, dans ma chambre paisible, seul comme je l’ai toujours été, seul comme je le serai toujours. Et je me demande si ma voix – en apparence bien peu de chose – n’incarne pas la substance de milliers de voix, la faim de se dire de milliers de vies, la patience de millions d’âmes soumises, comme la mienne dans son destin quotidien, à leur rêve inutile, à l’espérance qui ne laisse pas de traces.
En de tels moments, mon cœur bat plus fort, conscient que je suis de son existence. Je vis plus, car je vis plus grand. Je sens dans ma personne une force religieuse, une sorte de prière, presque une clameur. Mais la réaction à mon encontre descend du haut de mon intellect… Je me vois dans mon quatrième étage de la rue des Douradores, spectateur de moi-même alourdi de sommeil ; je regarde, sur ma feuille de papier à moitié remplie, mon existence vaine et sans beauté, la cigarette à bon marché – tout ce que j’expose longuement sur ce sous-main usé. Moi, du haut de mon quatrième étage, interpellant la vie ! exprimant ce que ressent l’âme des autres ! et faisant de la prose, comme les génies et les célébrités ! Moi, ici, ni plus ni moins !... » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 43-44)

« 11. Nous ne nous accomplissons jamais.
Nous sommes deux abîmes face à face – un puits contemplant le Ciel. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 48)

 « 40. Pour moi, lorsque je vois un mort, la mort m’apparaît alors comme un départ. Le cadavre me fait l’impression d’un costume qu’on abandonne.
Quelqu’un est parti, sans éprouver le besoin d’emporter son seul et unique vêtement. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 70)

« 45. Vivre une vie cultivée et sans passion, au souffle capricieux des idées, en lisant, en rêvant, en songeant à écrire, une vie suffisamment lente pour être toujours au bord de l’ennui, suffisamment réfléchie pour n’y tomber jamais. Vivre cette vie loin des émotions et des pensées, avec seulement l’idée des émotions, et l’émotion des idées. Stagner au soleil en se teignant d’or, comme un lac obscur bordé de fleurs. Avoir, dans l’ombre, cette noblesse de l’individualisme qui consiste à ne rien réclamer, jamais, de la vie. Être, dans le tournoiement des mondes, comme une poussière de fleurs, qu’un vent inconnu soulève dans le jour finissant, et que la torpeur du crépuscule laisse retomber au hasard, indistincte au milieu de formes plus vastes. Être cela de connaissance sûre, sans gaieté ni tristesse, mais reconnaissant au soleil de son éclat, et aux étoiles de leur éloignement. En dehors de cela, ne rien être, ne rien avoir, ne rien vouloir… Musique de mendiant affamé, chanson d’aveugle, objet par un voyageur inconnu, traces dans le désert de quelque chameau avançant, sans charge et sans but… » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 75-76)

« 54. J’emporte avec moi la conscience de ma défaite, comme l’étendard d’une victoire. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 85)

« 58. Le milieu ambiant est l’âme des choses. Chaque chose possède une expression propre, et cette expression lui vient du dehors. Chaque chose résulte de l’intersection de trois axes, et ces trois axes composent cette chose : une certaine quantité de matière, la façon dont nous l’interprétons, et le milieu où elle se trouve. Cette table où j’écris est un morceau de bois, c’est aussi une table, et c’est un meuble parmi d’autres dans cette pièce. Si je veux traduire l’impression que me cause cette table, elle devra se composer des idées qu’elle est en bois, que j’appelle cet objet une table, en lui attribuant certains buts et usages, et qu’en elle se reflètent et s’insèrent, en la transformant, les objets qui, par leur proximité, lui confèrent une âme extérieure, ainsi que les objets posés sur elle. La couleur même qu’on lui a donnée, couleur aujourd’hui ternie, et jusqu’à ses taches et ses éraflures – tout cela, notons-le, lui est venu du dehors, et c’est cela qui, bien plus que son essence de morceau de bois, lui donne son âme. Et le plus intime de cette âme : le fait d’être une table, lui a été donné aussi de cet en-dehors : la personnalité.
Je pense donc que ce n’est pas une erreur – ni humaine, ni littéraire – que d’attribuer une âme aux choses que nous disons inanimées. Être une chose, c’est faire l’objet d’une attribution. Il est peut-être faux de dire qu’un arbre sent, qu’un fleuve “coule”, qu’un couchant est douloureux ou que la mer calme (bleue du ciel qu’elle ne possède pas) est souriante (grâce au soleil qui se trouve en dehors d’elle). Mais il est aussi erroné d’attribuer de la beauté à quoi que ce soit. Il est tout aussi faux d’attribuer aux choses couleur, forme et peut-être même existence. Cette mer, c’est de l’eau salée. Ce soleil couchant, c’est le moment où la lumière du soleil commence à décliner par telle longitude et sous telle latitude. Cet enfant qui joue devant moi est un amoncellement intellectuel de cellules – mieux encore, un assemblage rouages précis aux mouvements subatomiques, bizarre conglomérat électrique de millions de systèmes solaires en miniature.
Tout vient du dehors, et l’âme humaine à son tour n’est peut-être rien d’autre que le rayon de soleil qui brille et isole, du sol où il gît, ce tas de fumier qu’est notre corps.
On pourrait trouver peut-être toute une philosophie dans ces considérations, à condition d’avoir la force d’en tirer des conclusions. Je ne l’ai point ; je vois surgir, attentives, des idées vagues, sur des possibilités logiques, et tout se défait dans une vision de rai de soleil dorant un tas de fumier, comme de la paille humide obscurément broyée, jonchant un sol noirci auprès d’un mur de pierres grossières.
Je suis fait ainsi. Lorsque je veux penser, je vois. Lorsque je veux descendre au fond de mon âme, je m’arrête bientôt, l’esprit ailleurs, au début de la spirale que décrit le profond escalier, et regardant, par la fenêtre du dernier étage, le soleil dont l’adieu mouille de teintes fauves l’entassement confus des toits. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 88-89)

« 59. Chacun de nos rêves est toujours le même rêve, puisque ce ne sont que rêves. Que les Dieux me changent mes rêves, mais non pas le don de rêver. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 90)

« 59. Mes pauvres compagnons, qui rêvez tout haut, comme je vous envie et vous méprise ! Je me sens bien plus proche des autres – les plus pauvres, ceux qui n’ont personne d’autres qu’eux-mêmes à qui parler de leurs rêves, personne d’autre pour qui faire des vers, si seulement ils en écrivaient –, tous les pauvres diables qui n’ont d’autre littérature que leur âme, ni aucun livre d’aucune autre [?], et qui meurent étouffés du seul fait d’exister, sans avoir subi cet examen inconnu et transcendant qui seul habilite à vivre. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 91)

« 61. Il est noble d’être timide, glorieux de ne point savoir agir, grand de n’être pas doué pour vivre.
Si l’Ennui, qui est distanciation, et l’Art, qui est dédain, dorent d’un semblant de satisfaction notre [vie]…
Ces feux follets qu’engendre notre pourriture sont, du moins, une lumière au milieu de nos ténèbres.
Seul le malheur nous élève, et l’ennui, qui macère en son sein, est héraldique, à l’instar des descendants de lointains héros. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 92)

« 62. J’éprouve un dégoût physique pour l’humanité ordinaire ; c’est d’ailleurs la seule qui existe. Et la fantaisie me prend parfois d’approfondir ce dégoût, de même qu’on peut provoquer un vomissement pour soulager son envie de vomir. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 93)

« 62. Les intrigues, la médisance, le récit enjolivé de ce que l’on n’a jamais osé faire, la satisfaction que tous ces pauvres animaux habillés tirent de la conscience inconsciente de leur âme, la sexualité sans savon, les plaisanteries qui ressemblent à des chatouilles de singes, l’affreuse ignorance où ils sont de leur totale inimportance… Tout cela me fait l’effet d’un animal monstrueux et abject, composé, dans l’involontaire des songes, des croûtes humides du désir, des restes mâchouillés des sensations. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 94)

« 84. Si je veux exprimer que j’existe en tant qu’âme individualisée, je dirai : “Je suis moi.” Mais si je veux dire que j’existe comme entité, qui se dirige et se forme elle-même, et qui exerce de la façon la plus directe cette fonction divine de se créer soi-même, comment donc emploierai-je le verbe être, sinon en le transformant tout d’un coup en verbe transitif ? Alors, promu triomphalement, antigrammaticalement être suprême, je dirai : “Je me suis.” J’aurai exprimé une philosophie entière en trois petits mots. N’est-ce pas infiniment préférable à quarante phrases pour ne rien dire ? Que peut-on demander de plus à la philosophie et à l’expression verbale ? » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 114)

« 86. Je m’enfoncerai dans la brume, comme un homme étranger à tout, îlot humain détaché du rêve de la mer, navire doté de trop d’être, à fleur d’eau de tout. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 116)

« 90. L’infini se trouve dans une cellule comme dans le désert. La tête appuyé sur une pierre, on dort d’un sommeil cosmique. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 119)

« 91. Si le rêveur est supérieur à l’homme d’action, ce n’est pas que le rêve soit supérieur à la réalité. La supériorité du rêveur vient de ce que rêver est infiniment plus pratique que de vivre ; le rêveur tire donc de la vie un plaisir beaucoup plus grand et plus varié que l’homme d’action. En d’autres termes – plus clairs et plus directs –, c’est le rêveur qui est l’homme d’action. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 121)

« 103. Je cultive ma haine de l’action comme une fleur de serre. Je me flatte moi-même de ma dissidence envers la vie. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 133)

« 104. Aucune idée brillante ne peut être mise en circulation sans qu’on y ajoute quelque élément de stupidité. La pensée collective est stupide parce qu’elle est collective : rien ne peut franchir les barrières du collectif sans y laisser, comme une dîme inévitable, la plus grande part de ce qu’elle comportait d’intelligent. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 134)

« 107. Je suis de ces âmes que les femmes disent aimer, et qu’elles ne reconnaissent jamais quand elles les rencontrent ; de ces âmes que, si elles les reconnaissaient, elles ne reconnaîtraient pas pour autant. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 136)

« 112. Nous n’aimons jamais vraiment quelqu’un. Nous aimons uniquement l’idée que nous nous faisons de quelqu’un. Ce que nous aimons, c’est un concept forgé par nous – et en fin de compte, c’est nous-mêmes. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 139-140)

« 112. Vivre, c’est ne pas penser. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 140)

« 116. Écrire, c’est oublier. La littérature est encore la manière la plus agréable d’ignorer la vie. La musique nous berce, les arts visuels nous stimulent, les arts vivants (tels que la danse et le spectacle) nous divertissent. La première, cependant, s’éloigne de la vie, car elle en fait un sommeil ; les seconds, en revanche, ne s’éloignent pas de la vie – les uns parce qu’ils ont recours à des formules visuelles, donc vitales, les autres parce qu’ils vivent de la vie humaine elle-même.
Ce n’est pas le cas de la littérature, qui, pour son compte, simule la vie. Un roman, c’est l’histoire de quelque chose qui ne s’est jamais passé, et un drame est un roman sans narration. Un poème est l’expression d’idées ou de sentiments coulés dans un langage que personne n’emploie, car personne ne parle en vers. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 142-143)

« 117. J’ai entendu un enfant dire un jour, pour suggérer qu’il était sur le point de pleurer, non pas “J’ai envie de pleurer”, comme l’eût dit un adulte, c’est-à-dire un imbécile, mais : “J’ai envie de larmes.” Et cette phrase, totalement littéraire, au point qu’on la trouverait affectée chez un poète célèbre (s’il s’en trouvait un pour l’écrire), se rapporte directement à la chaude présence des larmes jaillissant sous les paupières, conscientes de cette amertume liquide. “J’ai envie de larmes” ! (…) Dire ! Savoir dire ! Savoir exister par la voix écrite et l’image mentale ! La vie ne vaut pas davantage : le reste, ce sont des hommes et des femmes, des amours supposées et des vérités factices, subterfuges de la digestion et de l’oubli, êtres s’agitant en tous sens – comme ces bestioles sous une pierre qu’on soulève – sous le vaste rocher abstrait du ciel bleu et dépourvu de sens. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 143-144)

« 121. Comme tous les êtres doués d’une grande mobilité mentale, j’éprouve un amour organique et fatal pour la fixité. Je déteste les nouvelles habitudes et les endroits inconnus. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 146)

« 123. Je pourrais m’en aller chercher la richesse en Orient, mais non point la richesse de l’âme, parce que cette richesse-là, c’est moi-même, et que je suis là où je suis, avec ou sans Orient. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 147)

« 123. Éternels passagers de nous-mêmes, il n’est pas d’autre paysage que ce que nous sommes. Nous ne possédons rien, car nous ne nous possédons pas nous-mêmes. Nous n’avons rien parce que nous ne sommes rien. Quelles mains pourrais-je tendre, et vers quel univers ? Car l’univers n’est pas à moi : c’est moi qui suis l’univers. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 148)

« 124. Le désir de comprendre, qui remplace chez tant d’âmes nobles le désir d’agir, appartient à la sphère de la sensibilité. Substituer l’intelligence à l’énergie, rompre le lien entre la volonté et l’émotion, en ôtant tout intérêt aux actes de la vie matérielle – voilà ce qui, une fois obtenu, vaut plus que la vie même, car il est bien difficile de la posséder entièrement, et si triste de ne la posséder que partiellement.
Les Argonautes disaient qu’il est nécessaire de naviguer, mais non point de vivre. Argonautes nous-mêmes d’une sensibilité maladive, disons qu’il est nécessaire de sentir, mais non pas de vivre. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 149-150)

« 127. Je ne m’indigne pas, car l’indignation est le fait des âmes fortes ; je ne me résigne pas, car la résignation est le fait des âmes nobles ; je ne me tais pas non plus, car le silence est le fait des grandes âmes. Or, je ne suis ni fort, ni noble, ni grand. Je souffre et je rêve. Je me plains parce que je suis faible et, comme je suis artiste, je me distrais en tissant des plaintes musicales et en disposant mes rêves de la façon qui plaît le mieux à l’idée que je me fais de leur beauté.
Je regrette seulement de ne pas être un enfant (je pourrais croire à mes rêves), ni un fou (je pourrais écarter de mon âme tous ceux qui m’assiègent). » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 152)

« 138. L’expérience de la vie n’enseigne rien, de même que l’histoire ne nous informe sur rien. La véritable expérience consiste à restreindre le contact avec la réalité, et à intensifier l’analyse de ce contact. Ainsi la sensibilité vient-elle à se développer et à s’approfondir, car tout est en nous-mêmes ; il nous suffit de le chercher, et de savoir le chercher.
Qu’est-ce que voyager, et à quoi cela sert-il ? Tous les soleils couchants sont des soleils couchants ; nul besoin d’aller les voir à Constantinople.
Cette sensation de libération, qui naît des voyages ? Je peux l’éprouver en me rendant de Lisbonne à Benfica, et l’éprouver de manière plus intense qu’en allant de Lisbonne jusqu’en Chine, car si elle n’existe pas en moi-même, cette libération, pour moi, n’existera nulle part. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 159-160)

« 155. J’écris en me berçant, comme une mère folle berçant son enfant. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 176)

« 157. Certaines métaphores sont plus réelles que les gens qu’on voit marcher dans la rue. Certaines images, au détour de certains livres, vivent avec plus de netteté que bien des hommes et bien des femmes. Certaines phrases littéraires ont une personnalité absolument humaine. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 178)

« 159. Je ne connais pas de plus grand plaisir, dans toute mon existence, que celui de pouvoir dormir. L’abolition intégrale de la vie et de l’art, l’éloignement total de tout ce qui est êtres et gens, la nuit sans mémoire et sans illusions – et n’avoir plus enfin, ni passé ni avenir… » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 180)

« 160. Toute cette journée, remplie de désolation avec ses nuages tièdes et légers a été occupée par l’annonce d’une révolution. Ce genre de nouvelles, vraies ou fausses, me cause toujours un malaise particulier, mélange de dédain et de nausée physique. Cela me fait mal à l’intelligence, que quelqu’un puisse s’imaginer qu’il va changer quoi que ce soit en s’agitant. La violence, quelle qu’elle soit, a toujours représenté pour moi une forme hagarde de la bêtise humaine. Et puis tous les révolutionnaires sont stupides comme le sont, quoique à un degré moindre, parce que moins gênants, tous les réformateurs.
Qu’on soit révolutionnaire ou réformateur, l’erreur est la même.
Impuissant à dominer et à réformer sa propre attitude envers la vie, qui est tout, ou son être lui-même, qui est presque tout, l’homme cherche une échappatoire en essayant de changer les autres et le monde extérieur.
Tout révolutionnaire, tout réformateur est un évadé. Combattre, c’est être capable de se combattre. Réformer, c’est être incapable de s’améliorer. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 181)

« 163. Raconter, c’est créer, car vivre ce n’est qu’être vécu. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 184)

« 165. Je me souviens avec une tristesse ironique, d’une manifestation ouvrière, dont j’ignore le degré de sincérité (car j’admets toujours difficilement la sincérité des mouvements collectifs, étant donné que c’est l’individu seul avec lui-même qui pense réellement, et lui seul). C’était un groupe compact et désordonné d’êtres stupides en mouvement, qui passa en criant diverses choses devant mon indifférentisme d’homme étranger à tout cela. J’eus soudain la nausée. Ils n’étaient même pas assez sales. Ceux qui souffrent véritablement ne se rassemblent pas en troupes vulgaires, ne forment pas de groupes. Quand on souffre, on souffre seul. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 185)

« 171. Un homme doté de la véritable sagesse peut savourer le spectacle du monde entier en restant assis sur sa chaise, sans même savoir lire, sans parler à quiconque, rien que par l’usage de ses sens et grâce à une âme ignorant ce que c’est que d’être triste.
Monotoniser la vie, pour qu’elle ne soit jamais monotone. Rendre anodin le quotidien, pour que la plus petite chose nous devienne une distraction. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 192-193)

« 175. À l’heure actuelle, le monde appartient aux imbéciles, aux agités et aux sans-cœur.
On s’assure aujourd’hui le droit de vivre et de réussir par les mêmes moyens, pratiquement, que ceux qui vous assurent le droit d’être interné dans un asile : l’incapacité de penser, l’amoralité et la surexcitation. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 196-197)

« 188. L’homme commun, si dure que soit pour lui l’existence, connaît au moins le bonheur de ne pas y penser. Vivre la vie extérieurement, la vivre au fil des jours, comme font les chats ou les chiens – ainsi font les hommes ordinaires, et c’est ainsi qu’il faut vivre la vie pour pouvoir compter au moins sur la satisfaction des chats et des chiens. Penser revient à détruire. Le processus de la pensée y voue la pensée elle-même, car penser, c’est décomposer. Si les hommes savaient méditer sur le mystère de la vie, s’ils savaient ressentir les mille complexités qui guettent l’âme, à chaque pas, dans toute action – ils n’agiraient jamais, ils n’oseraient même pas vivre. Ils se tueraient plutôt de peur, comme les gens qui se suicident pour ne pas être guillotinés le lendemain. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 206)

« 194. J’éprouve une grande lassitude au centre de mon cœur. Celui que je n’ai jamais été me désole, et je ne sais quelle sorte de nostalgie naît de mon souvenir de lui. Je suis tombé, en me heurtant aux espoirs et aux certitudes, et avec moi tous les soleils couchants. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 211)

« 197. Le temps ! Le passé ! Soudain quelque chose – un parfum senti par hasard – soulève en mon âme le bâillon qui étouffait mes souvenirs… Tout ce que j’ai été et ne serai jamais plus ! Tout ce que j’ai été et n’aurai plus jamais ! Et les morts ! Ces morts qui m’ont aimé tout enfant !
Quand je les évoque, toute mon âme se glace et je me sens banni des cœurs humains, seul dans la nuit de moi-même, et pleurant tel un mendiant, le silence clos de toutes les portes. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 214)

« 209. Écrire, c’est objectiver nos rêves, c’est créer un monde extérieur qui nous offre la récompense [?] évidente de notre tempérament d’écrivain. Publier, c’est apporter ce monde extérieur aux autres ; mais à quelle fin, si le seul monde extérieur que nous possédions en commun, eux et nous, c’est le “monde extérieur” réel, celui de la matière, du monde visible et tangible ? Mais les autres, qu’ont-ils donc en commun avec le monde que je porte en moi ? » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 227)

« 215. Je n’ai jamais appris à exister. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 231)

« 215. Je voudrais que la lecture de ce livre vous laisse l’impression d’avoir traversé un cauchemar voluptueux. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 231)

« 222. Brusquement, une clarté formidable a volé en éclats. Elle a tout pétrifié, dans les cerveaux comme dans la maison. Tout s’est pétrifié, d’un seul coup. Les cœurs ont cessé de battre un instant. Nous sommes tous des gens très sensibles. Le silence est terrifiant, comme s’il y avait eu mort d’homme. Le son grandissant de la pluie soulage enfin comme si en elle coulaient les larmes de tout. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 237)

« 223. Le glaive d’un éclair blafard a voltigé obscurément dans la vaste pièce. Et le son attendu, gorgée longuement retenue, a explosé en migrant vers les profondeurs. Le bruit de la pluie a éclaté en sanglots, comme des pleureuses dans l’intervalle des phrases. Des sons légers se sont détachés plus nettement, inquiets, dans la maison. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 238)

« 225. Qui donc me sauvera d’exister ? Ce n’est pas la mort que je veux, ni la vie : mais cet autre chose qui luit au fond de mon désir angoissé, comme un diamant imaginé au fond d’une caverne dans laquelle on ne peut descendre. C’est tout le poids, toute la douleur de cet univers réel et impossible, de ce ciel, étendard d’une armée inconnue, de ces tons pâlissant lentement dans un air fictif, où le croissant d’une lune imaginaire émerge dans une blancheur électrique et figée, découpé en bords lointains et insensibles.
C’est le manque immense d’un Dieu véritable qui est ce cadavre vide, cadavre du ciel profond et de l’âme captive. Prison infinie – et parce que tu es infinie, nulle part on ne peut te fuir ! » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 239-240)

« 254. (…) nier l’existence (…) de Dieu, me semble l’une de ces imbécillités qui affectent sur un point l’intelligence d’hommes qui, sur tous les autres points, peuvent fort bien être des esprits supérieurs – comme il arrive aux gens qui se trompent dans leurs additions, ou encore (et pour mettre en jeu l’intelligence de la sensibilité) aux gens qui ne sont pas sensibles à la musique, à la peinture ou à la poésie. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 264)

« 254. On ne peut nier l’existence du mal, mais on peut se refuser à admettre que l’existence même du mal soit mauvaise. Je reconnais que le problème demeure, mais s’il demeure, c’est que notre imperfection demeure. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 265)

« 255. Tout ce que nous pouvons dire ou faire, penser ou sentir, porte un même masque, revêt un même travesti. Nous avons beau ôter les costumes endossés, nous ne parvenons jamais à la nudité, car la nudité est un phénomène de l’âme, et non pas un simple déshabillage. Ainsi, vêtus d’âme et de corps, avec nos multiples costumes nous collant à la peau comme les plumes aux oiseaux, nous vivons heureux ou malheureux, ou sans même savoir ce que nous sommes, le court espace de temps que nous donnent les dieux pour les amuser, tels des enfants jouant à des jeux parfaitement sérieux. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 267)

« 256. J’ai toujours éprouvé une répugnance presque physique pour les choses secrètes – les intrigues, la diplomatie, les sociétés secrètes, l’occultisme. (…) Ce qui m’impressionne le plus chez (…) ces grands connaisseurs de l’invisible, c’est que, lorsqu’ils écrivent pour nous conter ou suggérer leurs fameux mystères, ils écrivent tous fort mal. Mon entendement s’offusque de constater qu’un homme capable de maîtriser le Diable n’est pas capable de maîtriser la langue portugaise. Pourquoi le commerce avec les démons serait-il plus aisé que le commerce avec la grammaire ? » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 267)

« 258. Avoir touché les pieds du Christ, ce n’est pas une excuse pour faire des fautes de ponctuation.
Si quelqu’un n’est capable de bien écrire que lorsqu’il est ivre, je lui dirai : Enivrez-vous. Et s’il me répond que cela lui fait mal au foie, je lui dirai : Qu’est-ce donc que votre foie ? C’est une chose morte qui ne vit qu’aussi longtemps que vous vivez, alors que les poèmes que vous pourrez écrire vivront sans un quelconque “aussi longtemps”. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 269)

« 260. Nous ne pouvons nous dérober, quoi que nous en ayons, à la fraternité universelle. Nous nous aimons tous les uns les autres, et le mensonge est le baiser que nous échangeons. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 272)

« 263. (…) l’ennui c’est cela : la perte, pour l’âme, de sa capacité à se mentir, le manque, pour la pensée, de cet escalier inexistant par où elle accède, fermement, à la vérité. » (in Le livre de l’intranquillité, p. 276)

« 270. L’art nous délivre de façon illusoire, de cette chose sordide qu’est le fait d’exister. » (in Le livre de l’intranquillité, p. 280)

« 270. Posséder, c’est perdre. Sentir sans posséder, c’est conserver, parce que c’est extraire de chaque chose son essence. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 281)

« 274. Ah ! quelle erreur crasse, quelle erreur douloureuse que cette distinction, établie par les révolutionnaires, entre les bourgeois et le peuple, ou les nobles et le peuple, ou gouvernants et gouvernés ! La distinction réelle se fait entre adaptés et inadaptés : le reste est littérature, et mauvaise littérature. Le mendiant, s’il est adapté, peut être roi demain : mais il aura dès lors perdu sa qualité distinctive de mendiant. Il aura franchi la frontière, et perdu sa nationalité. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 283)

« 283. La liberté, c’est la possibilité de s’isoler. Tu es libre si tu peux t’éloigner des hommes et que rien ne t’oblige à les rechercher, ni le besoin d’argent, ni l’instinct grégaire, l’amour, la gloire ou la curiosité, toutes choses qui ne peuvent trouver d’aliment dans la solitude et le silence. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 290)

« 303. Le monde appartient à ceux qui ne ressentent rien. La condition essentielle pour être un homme pratique, c’est l’absence de sensibilité. (…) il est deux choses qui entravent l’action : la sensibilité et la pensée analytique, qui n’est elle-même rien d’autre, en fin de compte, qu’une pensée douée de sensibilité. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 305)

« 310. Mon âme est un orchestre caché ; je ne sais de quels instruments il joue et résonne en moi, cordes et harpes, timbales et tambours. Je ne me connais que comme symphonie. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 311)

« 310. Tout effort est un crime, parce que toute action est un rêve mort. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 311)

« 310. Tout plaisir est un vice – car rechercher le plaisir, c’est ce que fait tout le monde dans la vie, et le seul vice vraiment noir, c’est de faire comme tout le monde. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 312)

« 313. Je m’irrite du bonheur de tous ces gens qui ne savent pas qu’ils sont malheureux. Leur vie humaine est remplie de faits qui constitueraient une série de tourments sans fin pour une sensibilité véritable. Mais comme leur vraie vie est purement végétative, ce qu’ils subissent passe sur eux sans toucher leur âme, et leur existence, en fin de compte, ne peut être comparée qu’à celle d’un homme qui serait affligé d’une rage de dents, mais qui posséderait aussi une grande fortune – cette authentique fortune de vivre sans même s’en apercevoir ; c’est là le don le plus précieux que puissent nous faire les dieux, car il nous rend semblables à eux et supérieurs, comme eux (quoique de manière différente), à la joie comme à la douleur.
C’est pourquoi, malgré tout, je les aime tant, mes chers végétaux ! » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 314)

« 316. Nous avons tous en nous un côté parfaitement méprisable. Chacun de nous porte un crime – celui qu’il a déjà commis, ou bien le crime que son âme lui demande de commettre. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 315)

« 317. Je considère comme m’appartenant davantage, comme plus proches par la parenté et l’intimité, certains personnages décrits dans les livres, certaines images que j’ai connues sous la forme de gravures, que bien des personnes que l’on dit réelles, et qui relèvent de cette inutilité métaphysique que l’on appelle de chair et d’os. Et ce de chair et d’os, en fait, les décrit fort bien : on dirait des choses découpées, posées sur l’étal marmoréen de quelque boucherie, morts saignantes comme des vies, côtelettes et gigots du destin. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 316)

« 399. J’éprouve une nausée physique, montant du fond de l’estomac, à l’égard des rêveurs d’idéals [?] – socialistes, altruistes, humanitaires en tout genre. Ce sont des idéalistes sans idéal, des penseurs sans pensée. Ils recherchent la surface de la vie pour obéir à la fatalité des tas d’ordures qui dérivent à fleur d’eau et se croient beaux parce que les coquillages vides dérivent à fleur d’eau, eux aussi. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 385)

« 482. Se mouvoir, c’est vivre ; se dire, c’est survivre. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 450)

« Qu’au comble de l’angoisse on découvre enfin le jour, et si l’on ne découvre aucun jour, que ce jour-là soit tout de même celui que l’on découvre ! » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, Notre-Dame du Silence, p. 464)

« C’est par la mort que nous vivons, car si nous sommes vivants aujourd’hui, c’est uniquement parce que nous sommes morts à hier. C’est la mort que nous attendons, car si nous pouvons croire à demain, c’est parce que nous sommes assurés de la mort d’aujourd’hui. C’est par la Mort que nous vivons quand nous rêvons, car rêver c’est nier la vie. C’est par la mort que nous mourons lorsque nous vivons, car vivre c’est nier l’éternité ! La Mort nous guide, la mort nous cherche, la mort nous accompagne. Tout ce que nous possédons, c’est la mort, tout ce que nous désirons, c’est la mort, tout ce que nous souhaitons désirer, c’est la mort. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, Marche funèbre pour le roi Louis II de Bavière, p. 476-477)

« Un Homère ou un Milton n’ont pas plus de pouvoir qu’une comète venant heurter la terre. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, Marche funèbre pour le roi Louis II de Bavière, p. 479)

« Je sens le poids de toute ma vie morte, de tous mes songes vains, de tout ce qui a été mien sans jamais m’appartenir, dans le bleu de mes ciels intérieurs, dans ce bruissement visuel des fleuves coulant dans mon âme, dans la vaste quiétude agitée de ces champs de blé que je vois sans les voir. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, Marche funèbre pour le roi Louis II de Bavière, p. 482)

« L’amour veut la possession – sans savoir ce que c’est. Si je ne m’appartiens pas, comment pourrais-je t’appartenir, ou toi-même m’appartenir ? Si je ne possède pas mon être même, comment pourrais-je posséder un être qui m’est étranger ? Je suis moi-même différent de celui auquel je suis semblable : comment pourrais-je être semblable à celui dont je suis différent ? » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, L’Amant visuel, p. 489)

« À l’instar de notre ombre, la vie nous poursuit. Et l’ombre ne disparaît que lorsque tout est devenu ombre. La vie ne cesse de nous poursuivre que lorsque nous nous abandonnons à son mouvement.
Ce qu’il y a de plus douloureux dans le rêve, c’est qu’on n’existe pas. En fait on ne peut pas rêver.
Qu’est-ce que posséder ? Nous n’en savons rien ; dès lors, comment souhaiter posséder quoi que ce soit ? Vous me direz que nous ignorons ce que c’est que de vivre – et que nous vivons… Mais vivons-nous réellement ? Vivre sans savoir ce qu’est la vie, est-ce là vivre ? » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, L’Amant visuel, p. 490-491)

« Vis ta vie. Ne sois pas vécu par elle. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, De l’art de bien rêver, p. 496)

« Ma sensibilité est celle d’une flamme au vent. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 507)

« Ma vie est une fièvre perpétuelle, une soif renouvelée sans cesse. La vie réelle m’accable comme une journée de grande chaleur. Et sa façon de m’accabler ne manque pas d’une certaine bassesse. » Fernando Pessoa (in Le livre de l’intranquillité, p. 519)



Fernando Pessoa

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