mercredi 9 septembre 2015

En vivant en lisant : “Alsace ou Moine lisant” de Odilon Redon

Odilon Redon, Alsace ou Moine lisant, 1914


S'il y a une peinture qui me renvoie à quelque chose de très vivant en moi, c'est “Alsace ou Moine lisant” de Odilon Redon : ce peintre des matières noires et des palettes ensoleillées de fleurs ; cet homme qui maniait un pinceau en guise de baguette magique afin de transfigurer le réel. “Alsace ou Moine lisant”, c'est l'Homme qui lit deux oeuvres en même temps : avec ses mains, celle de l'encre noire déposée sur la blancheur du papier et, avec ses yeux mi-clos, celle de sa chair qui palpite dans la nuit intérieure de son corps. Le livre qu'il tient entre les mains n'est autre que lui-même. En vivant en lisant : les deux ne sont, pour moi, pas séparables.


© Thibault Marconnet
le 09 septembre 2015

vendredi 4 septembre 2015

Les filets du pêcheur

Emil Nolde, Colored sky above the Marais, 1940


Johannes sortit de chez lui au matin, l’air était encore humide et froid de la nuit passée ; la rosée s’étendait en fins colliers translucides au cou des herbes endormies. Sa maison, au bord de la mer Baltique, avec ses murs rouges et blancs, faisait partie d’un hameau de pêcheurs. Johannes lui-même était pêcheur et sa vieille barque au bois écaillé l’attendait toujours fidèlement sur la jetée de gravier. L’automne commençait à prendre place au sein du paysage, des nappes de brume recouvraient l’eau ainsi qu’une robe argentée, les feuilles des arbres se coloraient de teintes fauves et quelques cheminées fumaient sur le ciel semblable à une croûte de givre bleue. Johannes souffla dans ses mains engourdies pour les réchauffer, tâta les volets de sa maison qui avaient besoin d’une nouvelle couche de peinture et sortit de la large poche de son pantalon une flasque d’eau-de-vie qu’il porta à ses lèvres sèches. Le feu prenait bien dans sa gorge et sa poitrine avec ce breuvage incolore qu’on eût dit fait de flammes liquides et transparentes.


Emil Nolde, Mer d'automne VII, 1910


Johannes s’avança sur la grève en étirant les membres de son corps, accompagnant le tout de plusieurs bâillements sonores. Ingrid, la femme du pasteur Hans, était à sa fenêtre et le salua d’un sourire amical tandis qu’elle faisait chauffer du thé sur le vieux poêle en fonte de la cuisine. Elle ouvrit la fenêtre et le héla :
« Quand tu rentreras de la pêche, viens donc boire le thé chez nous, Johannes, ça fera plaisir à Hans.
- Merci, Ingrid, je n’y manquerais pas. La journée promet d’être belle. Espérons que les poissons seront au rendez-vous. »
Sur ces mots, Johannes grimpa dans sa barque et ses mains de vieux loup de mer empoignèrent fermement les rames. La résistance de l’eau lui plaisait, elle réveillait les muscles de ses bras fatigués. Quelques minutes plus tard, il était déjà loin du rivage, laissant derrière lui un sillage bleuté.


Emil Nolde, The Sea at Dusk


Emil Nolde, Frau T. with Red Necklace, 1930


Dans son lit, la jeune Frida luttait contre un cauchemar. Elle rêvait que Karl, son amoureux, se noyait dans les flots tumultueux et gris de la mer vociférant comme une harpie déchaînée. En fait, ce cauchemar était bien réel : Karl était mort noyé trois ans auparavant et Frida ne se remettait pas de sa perte ; pas plus que Johannes dont Karl était le fils unique.
Le vieil homme avait beau être dévasté par ce drame, il continuait d’aller pêcher avec obstination et revenait toujours la barque vide ; c’est son fils qu’il aurait voulu repêcher, l’arracher à l’étreinte de la mer jalouse, le serrer dans les filets de ses bras noueux, lui dire qu’il ne pouvait plus vivre sans lui, que l’existence lui gelait la peau sans sa présence.


Emil Nolde, Sailors and the Sinking Sun, 1946


Frida couvrit ses épaules d’un châle de laine rouge et sortit dans le petit matin froid et bleu. Depuis la mort de Karl, Johannes refusait de lui parler, elle lui rappelait trop la mort de son fils que tous deux aimaient tant. Mais aujourd’hui, Frida en avait assez, il fallait que Johannes acceptât de rompre enfin ce silence qui pesait plus lourd qu’une pierre attachée au pied d’un noyé. Elle attendit toute la journée près du feu de cheminée. Quand elle vit Johannes revenir les mains vides et l’air hagard, elle se précipita au-dehors et, sans dire un mot, se jeta dans ses bras. Johannes, désarmé, se laissa faire ; il sentit le gel quitter son cœur, fondre peu à peu et il se mit à pleurer tout le sel de son corps. C’était la première fois en trois ans. À son tour, il serra Frida dans ses bras et leurs sanglots se mêlèrent, les délivrant tous deux du filet de silence qui, jusqu’à présent, leur ligotait le cœur. Johannes pensa :
« Si j’ai perdu mon fils, toi, Frida, tu es bien là. Et je t’avais oubliée. Bonne, douce et gentille Frida ! serre-moi fort dans tes bras de jeune femme. Aujourd’hui est jour de délivrance et ma peine va couler au fond des eaux. Mon lien à la vie semblait rompu pour toujours et voilà que, grâce à toi, de nouveau le lien s’est fait. »


© Thibault Marconnet
le 04 septembre 2015


Emil Nolde, Mer avec nuages violets et trois bateaux jaunes, 1946

jeudi 27 août 2015

L'homme-question (dessin au feutre)

Thibault Marconnet, L'homme-question (dessin au feutre), 04 août 2015


Jean-Louis Murat - Qu'est-ce qu'au fond du coeur

https://www.youtube.com/watch?v=ZSEQKCedeRM

“Qu'est-ce qu'au fond du feu
au fond du feu là-bas
qui livre bataille à la nuit
Qu'est-ce qu'au fond du feu
au fond du feu là-bas
comme tout y pense et oublie...”

À votre santé !

Robert Doisneau, Le Manège de Monsieur Barré, 1955


Ce matin-là, il pleuvait à verse sur Paris et les promeneurs du dimanche couraient s’abriter dans les quelques cafés ouverts. Albert était parmi eux et s’essorait comme une serpillière devant un café de la rive gauche rempli à craquer, dans lequel il lui était impossible d’entrer. Il pensa au conte d’Andersen “La petite fille aux allumettes” et se prit à sourire.
« Pour sûr, avec un temps pareil, c’te foutue histoire s’rait tombée à l’eau ! » se dit-il en son for intérieur.
C’est alors qu’il aperçut son ami Émile qui marchait dans la rue, ruisselant, sautillant de droite à gauche pour éviter les énormes flaques qui recouvraient le bitume comme une mer grise. Il avait l’air apitoyé d’un vieux chien mouillé.
« Salut vieux ! T’es pas resté chez toi avec c’qui tombe ? lui dit Albert.
- Salut Albert, vieux sacripant ! et toi qu’est-ce tu peux bien fiches là ? demanda Émile.
- Comme tous les dimanches matin, j’aime à prendre ma douche écossaise. Hélas, j’ai oublié mon kilt et ma cornemuse dans ma mansarde. »
Là-dessus, il se mit à claironner un air de musique écossaise à vous briser toutes les vitres de la capitale.
« Tu t’rappelles comme ils nous ont abrutis, ces vaches, en 1916 dans les tranchées ? Il pleuvait aussi dru qu’aujourd’hui ! M’enfin c’est d’la race des escargots ces bougres-là, ça craint pas la pluie, ça s’y sent chez soi, dit Albert.
- À qui l’dis-tu, vieux frère ! N’empêche, dès qu’on avait la tremblote à cause du vent et de la boue gelée, y nous r’filaient d’leur visqui, les bonnes âmes ! déclara Émile en se léchant les lèvres à ce souvenir.
- Tu veux qu’j’te dise, Émile ? T’es bien plus spirituel que tous les spiritueux du monde ! » lui lança Albert avec un sourire de connivence.
Ils regardèrent l’intérieur du café infranchissable, rempli de la fumée des cigarettes et de l’haleine fatiguée des hommes entassés.
« J’ai pas fait quatre ans dans leurs foutues tranchées pour rester à la porte d’un rade sous la flotte ! grogna Albert.
- C’est comme tu l’dis bibi ! Qu’ils aillent se faire ! Viens donc, vieille branche, on va se chercher un autre abri » répliqua Émile en le saisissant amicalement par le bras.
Ils partirent en courant sous une pluie battante. Apparut à ce moment-là un vieux monsieur en costume de velours gris perle qui croisa leur chemin et les arrêta brusquement.
« Bien le bonjour, mes gaillards !
- Merci, z’êtes bien gentil mais on n’a pas d’temps pour rester à vous parler, dit Émile d’un ton brutal.
- Ces messieurs cherchent un abri contre cette pluie du diable ? Suivez-moi. »
Albert et Émile se regardèrent, un peu surpris par ce vieil homme débarqué d’on ne sait où, et décidèrent finalement, sur un signe de tête commun, de lui emboiter le pas.
Étrangement, ce monsieur chenu et élégant semblait parfaitement sec bien qu’il n’eût pas de parapluie. Voyant qu’Émile et Albert le scrutaient avec des yeux ronds, il leur dit :
« Mes bons garçons, laissez-moi faire les présentations d’usage : je me nomme Charles Beausserant et je suis comme qui dirait tout ce qu’il y a de plus mort ! »
Albert et Émile n’eurent pas même le temps de réagir qu’une trappe s’ouvrit toute grande sous leurs pieds et qu’ils tombèrent dans un luxueux salon orné de meubles “modern style”. Là, des femmes en fines robes de soirée, un verre d’absinthe à la main et le teint affreusement pâle les gratifièrent d’un regard vague et absent. On eût dit des cadavres maquillés pour la noce.
Charles Beausserant s’adressa à l’assemblée :
« Mesdames, faites-moi l’honneur d’accueillir ces petits gredins qui ont cru pouvoir traîner encore longtemps leurs guêtres dans le monde d’en haut, loin de la maison des morts ! »
Se tournant vers Albert et Émile interloqués, il leur déclara tout à trac :
« Eh oui, mes braves, vous êtes morts il y a de cela trois ans sur les champs de bataille de la Marne en 1918. Mais, petits polissons que vous êtes, vous n’avez pas rejoint bien sagement votre bercail, là où est votre vraie place, c’est-à-dire ici parmi les morts vos camarades ! »
Émile sentit un frisson lui parcourir l’échine et dit à Albert :
« Bon sang, mon vieux, dire qu’on est allés faire les zouaves dans leur satané guerre ! Tu crois qu’le jeu en valait la chandelle ?
- Pas sûr, répondit Albert (sur quoi il ajouta), mais y’a p’t’être moyen d’s’amuser dans c’te turne, qui sait ! J’ai les os gelés pire que si j’étais couché six pieds sous terre ! Puisqu’on est macchab pour de bon, viens, on n’a plus à s’en faire pour la morale et on va aller trinquer avec ces dames ; un peu pâlichonnes tu m’diras : raison d’plus pour leur redonner des couleurs ! À la santé des morts ! »


© Thibault Marconnet

le 31 juillet 2015


Honoré Daumier, À la santé des pratiques, Lithographie publiée dans “Le Charivari” le 26 mai 1840

La neige est sale : À propos du livre “Le Soleil est aveugle” de Curzio Malaparte



La découverte de Malaparte a été pour moi une révélation : il y aura désormais un avant et un après. L'écriture hautement poétique - “baroque” selon certains -, de l'écrivain toscan me transporte et me bouleverse. Il a des métaphores saisissantes que je n'ai lues chez aucun autre auteur. Le Soleil est aveugle est un petit livre dense et hallucinatoire, dans lequel Malaparte fait éclater la langue comme des obus fracasseraient la glace des hauts sommets aux teintes vertes. L'écrivain italien nous relate ici un épisode de la “drôle de guerre” dont il fut le témoin bien plus que l'acteur, relégué à l'arrière des combats en tant que correspondant de guerre : ce douloureux épisode a pour nom la “bataille des Alpes”, qui vit l’armée italienne attaquer la France et cela malgré la profonde et étroite amitié qui unissait les Alpins à leurs voisins Français. Cet homme qui, dès l'âge de 16 ans, était allé volontairement s'engager pour combattre auprès de la France lors de la guerre de 14-18 ne peut qu'être écœuré par une telle trahison qui mutile tout ce qu'il y a de plus noble dans la belle complicité qui lie deux peuples l’un à l’autre. De même que dans La Peau, Malaparte montre à quel point la victoire est parfois plus sale et déshonorante que la défaite, sale comme la neige souillée par le sang répandu. Voilà un ouvrage qui n'est pas sans rappeler le flamboyant et terrible Malraux du récit Les noyers de l'Altenburg.
Je suis ressorti de cette lecture comme d’une fièvre, l’esprit déboussolé par la bourrasque du verbe malapartien. Mais assez glosé, laissons désormais la parole à Malaparte lui-même :

« - Ce qui corrompt les hommes, ce qui les rend méchants, lâches, égoïstes, c'est la conscience de la mort. Les bêtes n'ont que l'instinct de conservation, peut-être un pressentiment lointain. Mais elles n'ont pas la conscience de la mort. Elles savent qu'elles peuvent mourir mais non qu'elles doivent mourir.
- Si elles apprenaient un jour qu'elles doivent mourir, dit Zanelli en penchant en avant son visage de braque, tu ne crois pas que les bêtes se révolteraient contre les hommes ?
Le Capitaine saisit Zanelli par un bras, le regarde avec une espèce de triomphe dans les yeux :
- Elles nous accuseraient de l'avoir inventée, la mort. Oui, nous. Est-ce que ce n'est pas nous peut-être qui l'avons inventée, la mort ? et il se met à rire, regardant fixement Zanelli avec une lueur de triomphe dans les yeux. » (in Le Soleil est aveugle, p. 128)





© Thibault Marconnet

le 18 août 2015

Curzio Malaparte

Le don des larmes : À propos de “La Peau” de Curzio Malaparte





La Peau de Curzio Malaparte est une lecture bouleversante dont on ne ressort pas indemne. L'histoire se déroule pendant le débarquement des forces alliées sur le sol de l'Italie en 1943. Malaparte ne nous épargne rien de ce qui fait la beauté et la laideur tragiques de l'humaine condition. Narrateur et auteur sont incarnés en une seule et même personne : Curzio Malaparte, lequel s'était engagé auprès des Américains pour combattre la Wehrmacht et les “Chemises noires” de Mussolini afin de libérer l'Italie du joug fasciste.
Il assiste alors, impuissant, à l'effondrement du peuple italien atteint par “la Peste” des vaincus : perdant toute dignité face aux vainqueurs ceux-ci n'hésitent pas à leur prostituer femmes, filles et même jusqu'aux enfants... Car les Italiens, au lieu de sauver leur âme, ne pensent qu'à sauver leur “peau”, d'où le titre du livre. Malaparte nous montre également à quel point les Américains débarqués en Italie font preuve, pour la plupart, d'une inculture crasse et traitent à tout propos les Italiens de “dirty, bastard people !”, se croyant en cela infiniment supérieurs aux hommes de la vieille Europe. Durant ses nombreuses discussions avec des officiers américains, Malaparte tentera de rehausser l'image de son peuple - en vain. Il aura même, je crois, une formule assez fracassante, disant à des officiers (je cite de mémoire et si quelque lecteur retrouve le passage je lui en saurais gré) : « Vous les Américains, vous êtes un peuple bon et noble car vous êtes heureux. Mais vous ne serez pas un grand peuple tant que vous ne saurez pas pleurer. »
La Peau est un livre qui m'a brûlé les paupières : le sel des larmes, comme un ressac, s'est emparé de mon âme et de mes yeux à maintes reprises.
Voici un passage du livre :

« Vous ne pouvez pas imaginer de quoi est capable un homme, de quels héroïsmes, de quelles infamies il est capable, pour sauver sa peau. Cette sale peau. (Ce disant, je saisis avec deux doigts la peau du dos de ma main, et la tiraillai en tous sens.) Jadis on endurait la faim, la torture, les souffrances les plus terribles, on tuait et on mourait, on souffrait et on faisait souffrir, pour sauver l'âme, pour sauver son âme et celle des autres. On était capable de toutes les grandeurs et de toutes les infamies, pour sauver son âme. Aujourd'hui on souffre et on fait souffrir, on tue et on meurt, on fait des choses merveilleuses et des choses terribles, non pour sauver son âme, mais pour sauver sa peau. On croit lutter et souffrir pour son âme, mais en réalité on lutte et on souffre pour sa peau, rien que pour sa peau. Tout le reste ne compte pas. C'est pour une bien pauvre chose qu'on devient un héros, aujourd'hui ! Pour ça, pour une sale chose. La peau humaine est bien laide ! » Curzio Malaparte (in La Peau, p. 171)

© Thibault Marconnet



Curzio Malaparte

mercredi 29 juillet 2015

L'union

Egon Schiele, Femme en deuil, 1912


« La mort est un maître d’Allemagne »
Paul Celan


Louise, une jeune femme d’une trentaine d’années, marchait dans une épaisse forêt, le souffle court, oppressée par l’atmosphère qu’elle sentait émaner autour d’elle et en soi.
Depuis trop longtemps la nuit avait pris possession de son âme comme un gros ballon de colle noire. Son ombre ne la suivait plus, elle s’était fondue en elle pour prendre toute la place. Le ciel était gris comme la ferraille d’une tôle ondulée et Louise se sentait prisonnière de sa propre peau. Comme elle aurait voulu pouvoir muer ! arracher ce tissu qui l’étouffait et l’abandonner derrière elle ainsi qu’un serpent fait de sa peau morte.
Lorsqu’elle déboucha dans une clairière, le soleil lui sauta au visage ainsi qu’un chat qui, pris de fureur, griffe et mord jusqu’au sang. Où cacher son corps à présent qu’une lumière verte avait envahi toute l’herbe ?
Malgré les javelots d’or du soleil et le chant matinal des oiseaux, tout lui semblait pénétré de mort jusqu’aux plus intimes racines de sa chair. Un fantôme : voilà comment elle imaginait son être, un feu follet dont la lumière blafarde est avalée et mastiquée inlassablement par la bouche morte du ciel. Louise aurait voulu serrer un homme contre elle, se couvrir de ce corps masculin comme d’un manteau protecteur. Alors seulement, peut-être, se sentirait-elle revivre à nouveau, baignée dans la chaleur d’une peau qui aime.
Elle regarda les stèles en bois des arbres muets. Il fallait fuir ce cimetière, s’échapper, courir jusqu’à sentir l’air lui brûler la poitrine, cracher sa mort, pleurer tout le sel de ses yeux, regagner le seuil de la vie. Elle repensa aux nuits d’amour. Cela était-il donc bien fini ? Non ! Il lui fallait d’abord se réconcilier avec ses forces vives, ouvrir son sein pour y laisser entrer la lumière fauve et animale d’un corps qui désire de toute son âme.
Elle sentit la terre chaude à ses pieds, couchée comme une immense femme, lui communiquer le feu ardent de son magma souterrain. Elle allait aimer jusqu’à plus souffle les fleurs, la sève des arbres, l’eau dorée des rivières ; elle allait reprendre vie.
Louise ouvrit son être à toute la beauté vivante qui palpitait autour d’elle. Une vague de pitié la traversa tout entière : elle pleura sur elle-même et ses larmes furent douces. L’amour redevenait peu à peu maître de sa peau de même qu’un renard regagne la paix de son terrier.
Louise faisait enfin corps avec soi. Pour ne rien perdre de cette union solaire retrouvée, elle rentra en elle-même et elle ferma la porte.


© Thibault Marconnet
le 24 juillet 2015



Egon Schiele, La rêveuse (Gerti Schiele), 1911