mercredi 12 octobre 2016

Georges Bernanos : « J'ai compris que la jeunesse est bénie...» (Extrait du “Journal d'un curé de campagne”)

J’allais donc vers Mézargues lorsque j’ai entendu, très loin derrière moi, ce bruit de sirène, ce gonflement qui s’enfle et décroît tour à tour selon les caprices du vent, ou les sinuosités de la route. Depuis quelques jours il est devenu familier, ne fait plus lever la tête à personne. On dit simplement : « C’est la motocyclette de M. Olivier. » - Une machine allemande, extraordinaire, qui ressemble à une petite locomotive étincelante.
[…] Je me suis arrêté au haut de la côte pour souffler. Le bruit du moteur a cessé quelques secondes (à cause, sans doute, du grand tournant de Dillonne) puis il a repris tout à coup. C’était comme un cri sauvage, impérieux, menaçant, désespéré. Presque aussitôt, la crête, en face de moi, s’est couronnée d’une espèce de gerbe de flammes - le soleil frappant en plein sur les aciers polis - et déjà la machine plongeait au bas de la descente avec un puissant râle, remontait si vite qu’on eût pu croire qu’elle s’était élevée d’un bond. Comme je me jetais de côté pour lui faire place, j’ai cru sentir mon cœur se décrocher dans ma poitrine. Il m’a fallu un instant pour comprendre que le bruit avait cessé. Je n’entendais plus que la plainte aiguë des freins, le grincement des roues sur le sol. Puis ce bruit a cessé, lui aussi. Le silence m’a paru plus énorme que le cri.
M. Olivier était là, devant moi, son chandail gris montant jusqu’aux oreilles, tête nue. Je ne l’avais jamais vu de si près. Il a un visage calme, attentif, et des yeux si pâles qu’on n’en saurait dire la couleur exacte. Ils souriaient en me regardant.
- « Ça vous tente, monsieur le curé ? » m’a-t-il demandé d’une voix - mon Dieu, d’une voix que j’ai reconnue tout de suite, douce et inflexible à la fois - celle de Mme la comtesse. (Je ne suis pas bon physionomiste, comme on dit, mais j’ai la mémoire des voix, je ne les oublie jamais, je les aime. Un aveugle, que rien ne distrait, doit apprendre beaucoup de choses des voix.) - « Pourquoi pas, monsieur ? » ai-je répondu.
Nous nous sommes considérés en silence. Je lisais l’étonnement dans son regard, un peu d’ironie aussi. À côté de cette machine flamboyante, ma soutane faisait une tache noire et triste. Par quel miracle me suis-je senti à ce moment-là jeune, si jeune - ah ! oui, si jeune - aussi jeune que ce triomphal matin ? En un éclair, j’ai vu ma triste adolescence - non pas ainsi que les noyés repassent leur vie, dit-on, avant de couler à pic, car ce n’était sûrement pas une suite de tableaux presque immédiatement déroulés - non. Cela était devant moi comme une personne, un être (vivant ou mort, Dieu le sait !). Mais je n’étais pas sûr de la reconnaître, je ne pouvais pas la reconnaître parce que… oh ! cela va paraître bien étrange - parce que je la voyais pour la première fois, je ne l’avais jamais vue. Elle était passée jadis - ainsi que passent près de nous tant d’étrangers dont nous eussions fait des frères, et qui s’éloignent sans retour. Je n’avais jamais été jeune, parce que je n’avais pas osé. Autour de moi, probablement, la vie poursuivait son cours, mes camarades connaissaient, savouraient cet acide printemps, alors que je m’efforçais de n’y pas penser, que je m’hébétais de travail. Les sympathies ne me manquaient pas, certes ! Mais les meilleurs de mes amis devaient redouter, à leur insu, le signe dont m’avait marqué ma première enfance, mon expérience enfantine de la misère, de son opprobre. Il eût fallu que je leur ouvrisse mon cœur, et ce que j’aurais souhaité dire était cela justement que je voulais à tout prix tenir caché… Mon Dieu, cela me paraît si simple maintenant ! Je n’ai jamais été jeune parce que personne n’a voulu l’être avec moi. Oui, les choses m’ont paru simples tout à coup. Le souvenir n’en sortira plus de moi. Ce ciel clair, la fauve brume criblée d’or, les pentes encore blanches de gel, et cette machine éblouissante qui haletait doucement dans le soleil… J’ai compris que la jeunesse est bénie - qu’elle est un risque à courir - mais ce risque même est béni. Et par un pressentiment que je n’explique pas, je comprenais aussi, je savais que Dieu ne voulait pas que je mourusse sans connaître quelque chose de ce risque - juste assez, peut-être, pour que mon sacrifice fût total, le moment venu… J’ai connu cette pauvre petite minute de gloire.
Parler ainsi, à propos d’une rencontre aussi banale, cela doit paraître bien sot, je le sens. Que m’importe ! Pour n’être pas ridicule dans le bonheur, il faut l’avoir appris dès le premier âge, lorsqu’on n’en pouvait même pas balbutier le nom. Je n’aurai jamais, fût-ce une seconde, cette sûreté, cette élégance. Le bonheur ! Une sorte de fierté, d’allégresse, une espérance absurde, purement charnelle, la forme charnelle de l’espérance, je crois que c’est ce qu’ils appellent le bonheur. Enfin, je me sentais jeune, réellement jeune, devant ce compagnon aussi jeune que moi. Nous étions jeunes tous les deux.
- « Où allez-vous, monsieur le curé ? » - « À Mézargues. » - « Vous n’êtes jamais monté là-dessus ? » J’ai éclaté de rire. Je me disais que vingt ans plus tôt, rien qu’à caresser de la main, comme je le faisais, le long réservoir tout frémissant des lentes pulsations du moteur, je me serais évanoui de plaisir. Et pourtant, je ne me souvenais pas d’avoir, enfant, jamais osé seulement désiré posséder un de ces jouets, fabuleux pour les petits pauvres, un jouet mécanique, un jouet qui marche. Mais ce rêve était sûrement au fond de moi, intact. Et il remontait du passé, il éclatait tout à coup dans ma pauvre poitrine malade, déjà touchée par la mort, peut-être ? Il était là-dedans, comme un soleil.

Georges Bernanos
(in Journal d’un curé de campagne, p. 250-253, Le Livre de Poche)


Bande-annonce de l'adaptation cinématographique signée de Robert Bresson



Georges Bernanos sur sa moto à Hyères, en 1933

mardi 20 septembre 2016

Nikos Kazantzaki - “Rapport au Greco” (Extrait)



« Je sentais au fond de moi-même mon cœur qui criait ; il avait beaucoup de reproches à faire à Dieu, il n'était pas d'accord avec lui, l'heure était venue de lui faire un rapport et de lui dire enfin sans ambages son indignation et sa peine. Les années passaient, je passais avec elles, il ne fallait pas que la terre me ferme la bouche avant que je n'aie eu le temps de parler. Tout homme à un Cri à lancer dans les airs avant de mourir, son Cri ; il faut se hâter pour avoir le temps de le lancer. Ce Cri peut se disperser, inefficace, dans les airs, il peut ne se trouver ni sur terre ni dans le ciel d'oreille pour l'entendre, peu importe. Tu n'es pas un mouton, tu es un homme : et un homme cela veut dire quelque chose qui n'est pas confortablement installé, mais qui crie. Crie donc ! »


Nikos Kazantzaki (in Rapport au Greco, p. 441-442, Éditions Cambourakis, traduit du grec par Michel Saunier)


Nikos Kazantzaki (1883-1957)

Mouloud Mammeri : “L'opium et le bâton” (Extrait)





« Bachir tira le rideau sur l'arc de la baie d'Alger. En bas c'était chaque soir la même représentation. De ces hauteurs d'El-Biar, on voyait tout Alger jusqu'au point où le ciel et la mer se confondent vers le cap Matifou, et, par temps clair, on distinguait jusqu'aux crêtes bleues du Djurdjura. Au printemps, le rideau se tirait vers sept heures, quand les petits points de lumière d'abord épars sur une toile de collines parmi les pins, les oliviers, les gratte-ciel et les maisons à tuiles rouges soudain se multipliaient, grouillaient, se relayaient pour éclater comme des fleurs, ici, puis là, puis plus loin, puis giclant de partout, éclaboussaient la toile, la laissant molle de clarté diffuse, précieuse d'être enchâssée dans l'écrin noir de la nuit. Vers le bas, la légion serrée des petites lumières avides butait sur la ligne de la mer d'un noir encore plus intense. De temps à autre, le phare du cap Matifou déroulait autour d'un centre invisible la lente danse monotone, circulaire et vite lassée de son faisceau blanc - et après chaque éclat, la nuit déferlait plus froide sur le grain minuscule de conscience éphémère.
Parallèles à la côte, une queue de lumières orange, sagement rangées les unes derrière les autres, progressait à petites étapes vers Alger. Le défilé était ininterrompu et, le dimanche, durait deux à trois heures. C'était les promeneurs au bois qui s'en revenaient après avoir joué aux boules entre amis à Fort-de-l'Eau, Aïn-Taya quelquefois jusqu'au Corso ou à Dellys. Tous des Européens naturellement ! Un Algérien là-dedans, c'était plus qu'une indécence, un crime de lèse-européanité, quelque chose qui n'a pas de nom et dont aucun code ne peut fixer le châtiment. Bachir essaya de faire le calcul : combien d'Algériens dans la file ? Un sur cent, peut-être moins, les courageux, les inconscients, les peaux tannées, ou ceux qui comme lui croyaient passer inaperçus. Les autres les repéraient vite d'ailleurs et aussitôt, sans qu'ils se disent rien, par entente tacite, ils commençaient la manœuvre de défense ou d'élimination : l'indifférence calculée, le mépris laborieux, la provocation délibérée, dans le meilleur des cas, la fuite loin du virus et de la contagion.
Et cet idiot de Ramdane qui dit qu'en réalité c'est une façon de nous considérer, de nous estimer, pourquoi pas de nous aimer tant qu'il y est. Je le vois d'ici, avec ses raisonnements un pied plus court que l'autre : pour quatre-vingt-dix pour cent des pieds-noirs qui sont pauvres (qu'est-ce que nous devrions dire, nous, alors ?), qui triment, font des enfants et les élèvent tant bien que mal, l'Algérien est une justification d'existence. Car voir comme ils sont méprisés et vils, misérables et inexistants, éprouver comme eux peuvent les avilir et les mépriser, faire leur misère et leur inexistence donne un sens à leur vie. La misère des autres leur rend la leur supportable, bien plus ils ne la sentent plus. Avec le petit train-train de leur vie de Méditerranéens sans épaisseur, sans passé, sans charme, sans espoir, que feraient-ils dans ce pays sans les Algériens ? C'est à en crever. Un Arabe sur cent promeneurs au bois c'est le grain de sel, la manne céleste, ce qui va donner goût à cette sortie du dimanche qui, sans cela, serait d'un ennui mortel comme toutes les joies mesurées. Un jour sur sept, cinquante kilomètres autour d'Alger, pas plus, à cause du prix de l'essence, de l'usure des pneus, de la peur des Arabes (plus loin c'est leur domaine, ils y grouillent). Un Arabe sur cent, ils le haïssent cordialement, jusqu'à la mort s'il le faut, mais comme c'est bon, quand on n'a rien, d'avoir quelqu'un à haïr et à mépriser. L'État, s'il était bien fait, devrait désigner chaque semaine des Arabes du dimanche de corvée au bois, sur les plages, dans les cinémas. Pas au bal naturellement, parce que là, il s'agit de nos sœurs, de nos femmes : eux voilent les leurs ou les entôlent toute leur vie. »


Mouloud Mammeri (in L'opium et le bâton, Points, p. 31-33)



Mouloud Mammeri (1917-1989)

mardi 19 juillet 2016

Tom Waits - On The Nickel (Austin - 1978)




Tom Wait's voice is incredibly subtle. Sometimes it is roaring like a thunder, and then, when the last drops of rain have fallen into the grass, we hear like a bird whose singing deeply cures the heart. Then we can sleep peacefully. / La voix de Tom Waits est incroyablement subtile. Parfois elle gronde comme le tonnerre, puis, une fois que les dernières gouttes de pluie se sont infiltrées dans l'herbe, on entend comme la voix d'un oiseau dont le chant guérit profondément le coeur. Alors, on peut s'endormir en paix.

“So what becomes of all the little boys, who run away from home, well the
world just keeps gettin' bigger, once you get out on your own, so here's to
all the little boys, the sandman takes you where, you'll be sleepin' with a
pillowman, on the nickel over there.
So let's climb up through that button hole, and we'll fall right up the
stairs, and i'll show you where the short dogs grow, on the nickel over there.”


Tom Waits en 1975 pour le Live at the Troubadour, West Hollywood

dimanche 17 juillet 2016

Attila József - Complainte tardive

Attila József




Jamais peut-être fils n'a prononcé de plus brûlante élégie funéraire à sa mère : magnifique et terrible parce qu'il crie tout l'abandon éprouvé dans sa chair, en montrant son cœur nu désormais vide de cette tendresse maternelle. Un ciel noir dégringole littéralement sur le crâne d'Attila József et Denis Lavant, accompagné par la guitare de Serge Teyssot-Gay, nous rend cette peine déchirante dans toute sa sauvagerie amoureuse. La traduction de Gábor Kardos a été adaptée pour la scène par Kristina Rády. Après l’interprétation de Denis Lavant suit celle du comédien hongrois Zsolt Nagy.

D'une fièvre de trente-six degrés, toujours, je brûle,
sans tes doux soins, ma mère.
La mort t'a étendue contre son ventre,
comme les filles que l'on hèle, lestes et légères.
D'un tendre automne et bien des femmes aimées,
je tente, ma mère, de te recomposer ;
mais en vain, on n'échappe pas au temps écoulé,
le feu finit par nous consumer.

En dernier lieu, je partis en province,
la guerre touchait à sa fin,
Budapest était en peine, sens dessus dessous,
les magasins béaient, sans pain.
Sur le toit du train, à plat ventre couché
je t'apportais des patates et du millet
têtu que j'étais, un poulet entier j'ai trouvé,
et tu n'étais plus nulle part, éternité.

Tu m'as pris et jeté aux vers
tes doux seins et toi-même, ma mère !
Tu consolais ton fils, le reprenais,
mais ta charmante parole fut perfide et mensongère.
Tu soufflais sur ma soupe et la remuais,
disant : Mange, tu grandiras pour moi, mon ange !
À présent tes lèvres vides goûtent à la grasse moiteur livide –
tu m'as donné le change.

J'aurais dû te manger, toi !... Tu m'apportais
ton repas –  l'avais-je demandé, moi ?
Pourquoi courber le dos au lessivage ?
Pour l'aplatir au fond d'un coffre d'épave ?
Ah, si tu pouvais me fesser encore une fois,
je rétorquerais, pris d'un bonheur fou :
Bonne à rien ! Tu t'empresses à n'exister pas,
ombre, tu gâches le tout !

Tu es plus friponne que toute ces femmes
qui nous trompent et mènent par le bout du nez !
En douce, tu as vidé tes amours
de ta foi vivante, à force de douleur enfantée.
Tsigane ! Vaurienne ! Tous tes dons,
à l'heure funéraire, tu les retires, revoles !
L'enfant a envie de te couvrir de colère –
l'entends-tu, mère ? Fais-moi donc taire !

Petit à petit mon fol esprit s'éclaire,
le mythe s'efface, le charme se brise.
L'enfant cramponné à l'amour de sa mère
a saisi enfin sa sottise.
Enfanté d’une mère, on finit tous par s'abuser,
même en leurrant les autres on se leurre :
qu'on choisisse de lutter ou d'aller en paix
à la fin, tout de même, on en meurt.

Attila József


Egon Schiele, Boy with Hand to Face, 1910
Egon Schiele, Man bencind down deeply, 1914