lundi 20 octobre 2014

Ulan Bator - Végétale [1997]



Ulan Bator n’est pas seulement le nom de la lointaine capitale mongole. C’est aussi un groupe parisien aux riches aventures sonores, fondé en 1993. Végétale est une volée de bois vert qui nous cingle le visage. Il faudra être « paré pour la douleur » ainsi que nous en avertit le chanteur dès Lumière Blanche. Une jungle luxuriante nous attend. Des tigres guettent, à l’abri des feuillages. Les riffs grognent, le chanteur crache ses mots ainsi que des ronces et la batterie se montre implacable. 

Végétale fait penser à des enfants sauvages qui viendraient saccager un jardin à la française pour nous ramener dans la fiévreuse forêt des origines. C’est une chaleur tropicale, moite et étouffante qui nous saisit à la gorge. Rien n’est lisse ni propret dans la musique d’Ulan Bator : on sent les herbes suinter un alcool vert sous les doigts blancs du soleil et les plantes carnivores salivent à l’idée de nous engloutir. Ces gars-là ne font pas dans la dentelle et ne sont pas marchands de sommeil pour deux sous, vous pouvez m’en croire. Dans leur univers, le chaos est roi – un chaos maîtrisé, cela va de soi. 

Tel un Petit Poucet égaré, une fois dans ces bois vous ne retrouverez plus votre chemin. Une lourde sève, épaisse et poisseuse semble dégouliner du ciel ainsi qu’une pluie rousse. Vénéneux, brûlant et inspiré, cet album n’est pas sans m’évoquer l’atmosphère du terrible roman fantastique de Michel Bernanos : La Montagne morte de la vie. Pour vous en faire un très court résumé, après un violent naufrage dont ils sont les seuls survivants, deux marins échouent sur une île désertée par toute forme de vie humaine. D’amères découvertes les attendent : la nature n’est pas cette bonne mère aimante que certains prétendent glorifier. Cette louve n’a que faire de nous donner à téter son sein féroce. Quand elle a choisi de reprendre ses droits, son verdict est impitoyable. Funambules au-dessus des gouffres, nous cheminons jusqu’au sommet de la montagne. Au fond du cratère, un œil fixe nous regarde et la minéralité s’infiltre dans nos veines. Et tant pis pour ceux qui n’auront pas su fuir à temps de cette île où la mort rôde derrière l’ombre de chaque feuillage. 

Dans la grisaille parisienne, entre deux méphitiques fumées de pots d’échappement, Ulan Bator se fait un rail de chlorophylle afin de pouvoir mieux respirer. Poudre végétale, suc capiteux et colérique, cet album a le don d’enserrer son auditeur dans la profusion de ses lianes électriques. Quand l’oxygène viendra à manquer pour de bon sur ce vieux globe vert et bleu, il ne nous restera plus qu’à nous pendre au ciel – en espérant que celui-ci veuille bien nous accueillir.

Tracklist :

01 - Lumière Blanche
02 - Céphalopode
03 - Pekisch Organ
04 - Fièvre Hectique
05 - Hart
06 - Fuite
07 - Embarquement






© Thibault Marconnet
le 06 juin 2014


Ulan Bator

samedi 18 octobre 2014

Léo Ferré - La Chanson du Mal Aimé [1972]





« Et je chantais cette romance / En 1903 sans savoir / Que mon amour à la semblance / Du beau Phénix s’il meurt un soir / Le matin voit sa renaissance. » Les doigts hésitent, l’esprit recule : quels mots bredouiller pour parler d’une telle œuvre,  qu’il s’agisse du long poème ciselé par le grandiose Apollinaire et de la non moins sublime incarnation de cette Chanson du mal-aimé par un Léo Ferré alors au sommet de son art ? Oui, comment en parler si ce n’est en amoureux qui dépose le genou auprès de sa belle pour la mieux servir ? Turbulent chevalier dont l’épée ne risquait pas de rouiller dans son fourreau, Apollinaire n’a que faire de l’amour courtois : c’est en amoureux fou qu’il s’exprime ici, avec le crâne brûlant de toutes les fées vertes avalées dans sa bouche d’ogre. 

Ce poème fleuve, Guillaume Apollinaire semble le tisser ainsi qu’un flamboyant brocart où se mêlent l’or et l’argent. Son aiguille – pointe d’un croissant de lune –, tricote dans la chair moite des amants pour assembler entre elles les mailles de la peine, du rêve et de l’indicible joie retrouvée. Dans ce poème où scintillent des étoiles, l’auteur du recueil Alcools fait bouillir son alambic du rêve pour chanter un amour aussi bien terrestre que cosmique. Mais, pas dévot pour deux sous, l’encens qu’il fait monter jusqu’aux seins lunaires de sa dulcinée est un bouquet de vin rouge. Et défilent alors, pour notre plus grand émerveillement, de troublantes évocations : rues brumeuses de Londres, Cosaques Zaporogues, récits légendaires... 

Né à Rome en 1880, fruit d’une grossesse non désirée et de père inconnu, Apollinaire – dont l’impossible nom de baptême polonais, s’il l’avait conservé lui aurait sans doute valu de passer toutes ses nuits à la belle étoile –, fut un météore dans le ciel souvent trop sage de la poésie française. Ferré lui vouait un amour et une admiration sans failles. Avant de s’atteler à sa tâche, le chanteur et compositeur raconte comment il procédait : « Quel que fût le poète que je voulais mettre en musique, je plaçais le texte sur le piano et la musique devait venir avant que j’aie lu le poème, comme une sœur. J’arrêtais si je ne trouvais pas immédiatement au premier vers […] Cette improvisation me garantissait la vérité et l’humilité. » C’est en 1953 que Ferré présente pour la première fois cet opus au comité de la RDF (Radio Diffusion Française) qui refusera de l’aider pour monter cette titanesque cathédrale de musique et de vers. En allant récupérer sa partition, ce génial trublion de la chanson française ne manquera pas d’asséner quelques mots bien sentis à ces sinistres imbéciles : « Je suis venu vous dire bonjour et au revoir, je m’en vais parce qu’Apollinaire m’attend dans la rue, il n’a pas voulu monter. » 

Pour que Ferré puisse enfin coucher cette œuvre sur microsillon, il lui faudra attendre l’année 1972 : soit environ 20 ans après avoir accouché de ce joyau ! Cet album n’est peut-être pas le plus facile d’accès pour découvrir Léo Ferré lorsqu’il chante les poètes. Mais c’est une œuvre qui n’a sans doute pas d’égale. Ferré fait ici le double exploit de diriger l’orchestre et de chanter Apollinaire. Lui que d’aucuns ont traité dédaigneusement de “mélodiste”, voilà qu’il contredit toutes les critiques ânonnées par de pâles individus. Sa composition, il la polit ainsi qu’un miroir magique pour refléter chaque couleur de cet incomparable poème et, durant les 46 minutes qui en constituent la folle architecture, cet oratorio ne cesse de nous surprendre. Pour Ferré, Apollinaire était le plus grand poète du XXe siècle. C’est en vain que les Surréalistes, sous la houlette d’André Breton, tentèrent de se l’approprier. Car un tel poète ne peut être rattaché à aucune école et encore moins se retrouver encagé dans un mouvement artistique qui allait rapidement montrer des tendances sectaires… C’est en homme libre qu’Apollinaire a écrit et aimé. 

Je ne connais peut-être pas de vers plus mélodieux et plus profonds que ceux-ci, issus de Marizibill (que Ferré chantera également) : « Je connais des gens de toutes sortes / Ils n’égalent pas leurs destins / Indécis comme feuilles mortes / Leurs yeux sont des feux mal éteints / Leurs cœurs bougent comme leurs portes. » Apollinaire quant à lui, sera allé jusqu’au bout de son destin, fauché en 1918 dans sa trente-huitième année par la grippe espagnole. Tête rouge trépanée, cœur d’opium exalté, Apollinaire est un coquelicot couché dessous la terre endeuillée : un amant de feu qui brûle encore aux lèvres mortes des femmes aimées.




© Thibault Marconnet
le 05 juin 2014



Michel Cloup Duo - Minuit dans tes bras [2014]





« Je suis rentré / je suis revenu / la nuit venait de baisser / son rideau de fer / sur des milliers de paupières / je suis rentré / je suis revenu / chez nous / dans notre vie commune / comme à mon habitude / je l’avoue / je t’ai trompée / avec ma solitude… » Michel Cloup nous revient, « ivre de fatigue / un peu perdu » et fermement décidé à exprimer tout ce qui bouillonne en lui, à déverser au sol toutes les gouttes de l’ancien poison qui restaient encore dans la fiasque. 

Notre Silence, son précédent opus était le témoignage d’une déchirure, de la brutale séparation d’un couple. Minuit Dans Tes Bras, par certains côtés, se veut une réconciliation, une étreinte nouvelle sur des draps dont les larmes peinent encore à sécher tout à fait. La guerre de tranchée s’est arrêtée pour un temps. Mais la trêve s’annonce parsemée de doutes et d’errances. Lucide, l’artiste oscille ici entre fièvre amoureuse et désespoir latent. La batterie de Patrice Cartier, son indispensable acolyte, semble une masse qui martèlerait l’enclume du silence. Quant au jeu de guitare de Michel Cloup, il se fait plus acéré que sur le précédent album, moins frileux et plus déchaîné en quelque sorte : il n’hésite pas à prendre des chemins de traverse pour mieux nous surprendre encore. C’est particulièrement flagrant avec Ma Vieille Cicatrice, où les sautes d’humeur ponctuent le morceau ainsi qu’une plaie à vif dont la douleur viendrait par moments électriser tout le corps et mettre les nerfs à rude épreuve. 

Et tant pis s’il faut tenter de « calmer le feu avec un incendie » : le remède vient parfois de la source même du mal. Nul doute que cet album devrait parler à beaucoup d’êtres sensibles. La nuit est une porte qui nous claque au nez. Alors on reste seul dehors, à étreindre la peau noire des ténèbres en priant le fantôme d’une femme de nous recueillir sur son sein ; en cherchant d’un regard apeuré quelque frère humain qui se serait échoué là, lui aussi, le corps lourd et boiteux, la gueule pleine d’échardes de bois. On reste seul dans le froid, à porter sa croix sous la morsure du vent, à « boire et tomber » sans même savoir si l’on pourra se relever... Mais peut-être qu’au petit matin, d’autres bras, d’autres mains viendront nous soutenir le long de notre calvaire, nous épauler, nous embrasser, nous aider à porter plus loin ce pauvre cœur fatigué, cette pendule au verre ébréché, au tic tac essoufflé. 

Un réverbère s’allume dans la grisaille : c’est la voix de Françoise Lebrun qui s’avance, grande sœur de charité. Sur leur album #3, Diabologum avait ciselé une musique puissante pour exhausser le poignant monologue du personnage qu’elle incarnait dans le film de Jean Eustache : La Maman et la Putain. La voici maintenant, en chair et en parole sur Minuit Dans Tes Bras #2 ; et de son timbre calme, elle nous invite à la méditation, à une paix retrouvée. 

Notre Silence était porteur d’un feu blanc et noir : c’est un album qui cherchait son équilibre, son yin et son yang jusqu’au jour où la coupe déborderait avec toute son amertume. Le vin de la souffrance a été bu jusqu’à plus soif. Et dès lors, Minuit Dans Tes Bras nous annonce la couleur : Michel Cloup va tout repeindre en rouge ; il a vidé le calice jusqu’à la lie comme pour reprendre des forces neuves et cracher du feu au visage pâle de sa peur. 

Nous Vieillirons Ensemble résonne ainsi qu’une nuit chaude où l’on se chuchote de maigres phrases d’amour bancal pour conjurer la détresse ; une nuit où l’on réapprend à lire sur les paumes de l’autre pour accepter enfin l’espace qui nous séparera toujours, quoi que l’on fasse. Le lit est là, qui attend les deux amants. Ils chuteront ensemble pour mieux s’oublier dans leur corps à corps, pour brûler aux flammes de l’amour renaissant leurs souvenirs douloureux. Un trou noir semble aspirer parfois Michel Cloup et c’est les yeux cernés qu’il relève la tête pour mieux s’enfoncer dans la vie, à corps perdu. Parce qu’il ne peut pas s’avouer vaincu. Parce que, comme le clamait Léo Ferré : « Les hommes debout ne se couchent que pour mourir. » Et basta !    

© Thibault Marconnet
le 15 mai 2014




Lecture brûlante : "Givre et Sang" de John Cowper Powys




« [...] Nul n'est digne de vivre, cria-t-il d'une voix forte, s'il ne sait pas... s'il ne sait pas... 
 - Quoi donc, Père ? murmura la voix à son côté.
 Rook fit retentir ses paroles d'une voix victorieuse :
 - S'il ne sait pas combien la Vie exige de nous d'être comprise et aimée ! »

John Cowper Powys
(in Givre et Sang, p. 321) 


Alfred Kubin, Le dernier Roi, 1902

 

vendredi 17 octobre 2014

Le livre du dedans

Jean-Claude Golvin, Vue reconstituée d'Alexandrie au 2e siècle av J.-C.


Hadrien se leva aux premiers coups de pinceaux du soleil, qui tapissaient sa chambre donnant sur le port d’Alexandrie. Le jeune homme comptait passer sa journée à étudier de vieux manuscrits poussiéreux au sein de la grande bibliothèque antique si renommée de par le monde connu. Dans une grande œuvre de l’esprit, la poussière n’est jamais qu’extérieure. Au dedans, le papier semble un ciel blanc traversé par une nuée d’étoiles noires en fusion. Hadrien se faisait souvent la réflexion suivante : « Du “livre” au “vivre”, il n’y a après tout qu’une lettre de différence. » Un livre contient tout un univers : une fois ouvert, une pluie de météores réveille l’âme endormie du lecteur et devant ses yeux les mots rougeoient ainsi que les braises d’un feu vivant.
Tout à ses pensées, Hadrien traversait d’un pas alerte l’antique cité en ce matin clair, léger, où tout semblait renaître d’un long sommeil. Le soleil était un lion dont la gueule grande ouverte crachait une lumière dorée sur les choses et les êtres. Alexandrie levait son grand corps lumineux au chant du vent salé ; cela sentait le poisson à peine cueilli au champ bleu des eaux, le sucre épais des dattes, les épices aux effluves entêtants, le musc, la sueur des pêcheurs à laquelle se mêlait le sel marin : tous les parfums s’étaient éveillés en même temps que la cité. Et Hadrien avançait, le corps embaumé de toutes ces senteurs orientales, en direction de la grande bibliothèque pour aller y puiser à la mémoire des hommes les richesses du savoir et de la beauté. En ce matin printanier, Alexandrie tout entière ressemblait à un livre aux enluminures animées.
Au détour d’une ruelle où le sable cuisait sous le tison du soleil, Hadrien pensa au Temps. Comment pourrait-on le contenir dans un pauvre sablier ? Cette matière filait entre les doigts dès lors qu’on essayait de s’en saisir. Au fond, le Temps n’avait d’existence propre qu’en chaque être, dans ces sabliers de chair que sont les corps humains. « Le Temps n’est pas au-dehors, pensa Hadrien, il est à l’intérieur. »
Sur son chemin, il allait pensif, lorsqu’une lumière rouge s’éleva devant son regard ; et une lourde chaleur le saisit comme une main lui aurait violemment serré la gorge. En ce jour, la grande bibliothèque d’Alexandrie était un livre enflammé. L’incendie gagnait tout, la fumée s’élevait âcre et grise, ainsi qu’un oiseau de mort recouvrant de son ombre funeste les toits et les visages apeurés. Telle l’âme de ce sanctuaire livresque, un phénix déployait ses ailes au-dessus de la cendre des vieux manuscrits et, dans ses yeux rougis par les flammes perlaient des larmes brûlantes.
Hadrien se laissa tomber à genoux, paralysé par la peur et la détresse. En face de lui, la forêt des livres flambait sans retour, le savoir tombait en poussière ainsi qu’un château gagné par l’incendie. Même le soleil semblait vouloir se voiler la face devant la folie d’un tel autodafé. Hadrien courut jusqu’à l’immense bûcher pour essayer de sauver quelques ouvrages de l’implacable désastre. Un livre tomba alors entre ses mains, parfaitement intact et sans la moindre trace de roussi : il s’intitulait “Le livre du dedans”. Le jeune homme l’ouvrit, les pages étaient vierges de toute encre. Il comprit alors qu’en lui tout demeurait encore à découvrir. Les langues du feu continuaient de répandre leurs sentences de mort et Hadrien avait en sa possession un livre bien vivant à écrire.


© Thibault Marconnet

le 17 octobre 2014


Jean-Paul Marcheschi, Chambre du Pharaon Noir : La Reine, 2001

Élégie pour l'absent




Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas est une sorte de long poème en prose qu’Imre Kertész déroule comme un parchemin aux lettres couvertes de cendre.
Le thrène, l’élégie qui constitue l’ossature de ce texte bouleversant est le poème Todesfuge de Paul Celan. « Lait noir de l’aube nous le buvons le soir / le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit / nous buvons et buvons /nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré… » Œuvre véritablement musicale, ce thème surgit tout le long du récit ainsi que les lèvres d’une plaie qui s’entrouvrent, la mélodie sourde et obsédante d’une âme blessée à mort.

Il existe plusieurs versions du Kaddish au sein de la tradition juive. Certains sont chants de sanctification, d’autres expriment la peine qui s’exhale de la bouche des vivants endeuillés pour tenter d’accompagner les morts dans leur traversée inconnue. Mais ici, Kertész fait le deuil impossible d’un “enfant qui ne naîtra pas”, qui ne verra jamais la lumière du jour. Car cette lumière, pour l’auteur d’Être sans destin est froide et fuligineuse : c’est cette aube glacée au visage souillé de suie qui émane d’Auschwitz, de ce lieu “sans destin” où Imre Kertész a laissé une partie de lui-même qui, pour le dire avec les mots de Charlotte Delbo, n’est sans doute “pas revenue”.

Celui qui, dans le judaïsme est l’Innommable par excellence et que nous autres chrétiens nommons Dieu, dit à son peuple (Deutéronome 30, 19) : « Choisis donc la vie pour que toi et ta postérité vous viviez… » Et Kertész s’y oppose en décidant, en son âme et conscience, de ne pas faire acte de descendance.  Il refuse de donner la vie, lui qui a trop connu la mort.
Celle qui à l’époque, accompagnait sa douloureuse existence, ne comprendra pas ce refus car elle croit encore que la vie peut renaître du sein froid des cendres. Et cet enfant qui ne naîtra pas, dans son absence irrévocable entraînera la lente et inexorable rupture du couple.

Ce livre est le récit d’un deuil étrange car l’être pleuré n’est sorti d’aucun ventre de femme : il n’est littéralement jamais venu au monde. Me vient à l’esprit que ce “Kaddish”, Imre Kertész le déclame avant tout pour lui-même, au nom de cette adolescence morte dans les camps et sur laquelle personne n’a pleuré. Dans cette prière funèbre, Kertész se fait accompagner de Paul Celan, tel Dante conduit par Virgile dans le givre des enfers.
Et la morsure du froid le plus intense est aussi douloureuse que celle du feu.
Ce livre est d’une “terrible beauté” : son chant s’inscrit dans l’âme du lecteur aussi sûrement qu’un tatouage de déporté.


© Thibault Marconnet
le 17 octobre 2014

Imre Kertész : Entretien avec Laure Adler (Hors-champs) [2010] 



Anselm Kiefer, Twilight of the West [Abendland], 1989

mercredi 15 octobre 2014

Lou Reed : Lecture Publique au CentQuatre à Paris [2008]






« Je ne suis pas une rock and roll star, je suis un écrivain qui écrit et produit ses propres trucs. » Le 20 octobre 2008, Lou Reed a fait une lecture publique au CentQuatre à Paris. Pas n’importe quelle lecture : ce sont les textes de certaines de ses chansons qu’il déclame avec une émotion presque palpable, ceux de la radio Lou, fréquence qu’il était le seul à pouvoir capter ; sa radio intime en quelque sorte, son labyrinthe de paroles, d’images toutes plus poignantes les unes que les autres. 

C’était à l’occasion de la parution d’un livre aux éditions du Seuil, intitulé Traverser le feu, ouvrage qui rassemble l’intégrale des textes de ses chansons. France Culture a eu la très bonne idée de retransmettre sur ses ondes cet enregistrement unique où la voix du vieux rocker s’avance, nue, sans guitare, portant en bandoulière le feu de ses mots. La traduction française arrive ensuite, relayée par la voix de Caroline Ducey. Puis, quelques chansons viennent émailler le fil de la lecture. Ainsi lus sans musique, les textes de ses chansons prennent une tout autre texture : les images se font plus présentes, plus persistantes. Elles se gravent dans notre esprit comme une marque au fer rouge. Et que dire de cette voix qui a tant vécu, cette voix d’homme – sans doute au fond si proche de l’enfant qu’il fut –, qui nous fait le don unique de son témoignage artistique, de sa parole créatrice ; cette parole qui s’offre à nous comme une embrassade fraternelle… 

Lou Reed a hissé la grand-voile et navigue sur le fleuve de sa mémoire. C’est cinq ans plus tard, presque jour pour jour, qu’il ôtera le masque bleu de son visage pour regarder Charon droit dans les yeux. En sa compagnie, il se peut qu’il soit allé traverser le Styx pour ensuite laver son corps et son âme dans les eaux bienfaisantes de l’oubli – dans le miroir du Léthé. Sa propre traversée du feu, il devait l’accomplir seul – laissant ses frères humains derrière lui se débrouiller comme ils le peuvent. Entendre cette voix nue nous lire les mots d'une vie entière, c'est beau comme l'éclair qui fendille l'eau noire du ciel avec son harpon de lumière. 


© Thibault Marconnet
le 09 avril 2014


vendredi 10 octobre 2014

Entre eux

Buchenwald Crematorium, Weimar by right-angle (on deviantART)


Une pluie froide labourait la terre comme pour en laver la mémoire boueuse et Thomas attendait devant le camp. Quelques silhouettes grises passaient autour de lui ainsi que des fantômes. La pluie donnait des gifles sur les têtes. Le camp se tenait immobile et glacé : on eût dit un vieillard squelettique au regard hébété, figé par l’horreur. Seule la pluie chantait ses murmures mouillés. Dans le silence de mort, le camp de Buchenwald ressemblait à un déporté.
Thomas était venu dans ce lieu en pèlerinage. Mais il n’attendait aucun miracle ; et dans sa bouche pas la moindre prière. Il était là, non pas pour comprendre l’incompréhensible mais pour se libérer, faire chuter au sol une vieille croix de fer rouillé : cette histoire que ses parents lui avaient légué.
Dans ce camp un Français était mort, déporté pour faits de résistance et, plus tard, un officier allemand retraité y avait été fait prisonnier par les Russes. Dans les veines de Thomas coulaient ces deux sangs au goût de fer comme un sombre héritage. Entre eux, un lieu, ou plutôt devrait-on dire une sorte de “non-lieu” ; un enfer terrestre qui liait ces deux hommes dans le temps et l’espace, le Français et l’Allemand, Maurice et Rudolf.
Lorsqu’ils se rencontrèrent, les parents de Thomas ignoraient tout de ce point de jonction, de ce fil barbelé qui passait entre eux avec l’haleine noire des bouches mortes. Durant son adolescence, ils en informèrent leur fils qui reçut cette connaissance comme un coup de botte dans le ventre.
Alors Thomas était là, planté devant ce camp où la folie des hommes avait lié ses parents par leurs ancêtres respectifs, d’une bien étrange façon. Buchenwald : le nom même évoquait la boue, le sang et le désespoir le plus absolu. Les lanières de la pluie continuaient de fouetter Thomas qui, dans cette ambiance de désastre, se sentait plus seul qu’un enfant abandonné. Puis un chien couleur de cendre, famélique et le poil tout trempé vint coller sa truffe humide contre la paume de Thomas : un chien vivant au milieu des ruines de l’humanité. Thomas le caressa avec reconnaissance : dans ce désert de boue, une présence se joignait à lui.
Le chien s’avança, franchit le seuil du camp et se tourna vers le jeune homme. Et Thomas suivit ce guide, tel Dante précédé de Virgile, pénètre dans le givre des enfers. Il entra dans Buchenwald avec dans le corps tout un héritage à enterrer : pour clore le cercle vicieux et enfin renaître de la mort.


© Thibault Marconnet

le 10 octobre 2014

jeudi 9 octobre 2014

L'adulte et l'enfant


Le temps de l'enfance


Quand la coupe de l’amertume déborde, il est bon parfois d’en épancher une partie. Dans ce même mouvement, s’arrêter un instant sur soi pour tenter de s’accueillir, prendre en compassion l’enfant que l’on fût et dont le souvenir se perd dans la nuit de la mémoire, parmi les limbes du passé. L’enfant n’a que ses yeux brûlants pour dévisager un monde qui le blesse. Contrairement à ce que l’on peut penser, l’adulte ne possède guère plus que ces deux yeux rouges et tout suintants de sel. Il est seulement plus habile pour dissimuler sa détresse ou sa douleur, pour l’enfouir dans les profondeurs de son être comme on crie sourdement avec le poing fermé dans la bouche - par peur d'être entendu. L’enfant n’est pas si prévoyant, sa douleur éclate au grand jour sans honte ni remords. L’adulte a beau renier l’enfant qu’il a été, celui-ci sanglote convulsivement au creux de son âme. L’enfant que nous fûmes ne mendie qu’un peu d’amour. Ne le lui refusons pas plus longtemps. Aimons-le comme il nous aime secrètement. 

Thibault Marconnet
© 2007

Parole et écriture

Félix Vallotton, Félix Fénéon éditant La Revue Blanche, 1896


Dans le rapport que j’entretiens avec les êtres qui m’entourent, la discussion qui nous lie par moments est un moyen salutaire pour nuancer ma pensée ; faire ainsi retomber la fièvre première, l’ardeur lyrique de l’émotion partiale et péremptoire, les certitudes satisfaites qui peuvent m’habiter en premier lieu. Cependant, la parole qui passe entre les êtres est toujours bancale, saturée d’affects. L’écriture seule permet d’établir des remblais à l’émotion, d’étayer la pensée, de la préciser de la manière la plus sûre qui soit. Mais il ne peut y avoir d’écriture sans parole préalable. Si je peux écrire, c’est parce que je me suis nourri, me suis chargé de tous ces mots sensibles lancés dans l’éther. Les termes d’un échange entre deux personnes ne sont à la rigueur même plus là pour expliquer, pour démontrer ou signifier quelque chose : ils agissent plutôt comme des tensions, des torsions et des délivrances passant par le langage. Ils déchargent le corps d’un poids trop lourd. Les mots du langage oral existent peut-être afin que l’homme puisse, dans le silence retrouvé de son âme, ou bien se taire – à la manière du mystique –, ou bien écrire parce que le silence seul ne peut lui convenir. 


© Thibault Marconnet
2007

mercredi 8 octobre 2014

De la foutaise conspirationniste



Félix Vallotton, Le jeu de poker, 1902

Une large part de la population se satisfait allègrement des théories d’une conspiration étatique, du pouvoir de sociétés secrètes à l’intérieur même de la société et ce leurre est le meilleur garant de la cécité collective, le paravent face à soi-même, le plus efficace rideau de fer pour ne pas constater que nous sommes tous, à divers degrés, les détenteurs et les acteurs de notre propre faillite : opiniâtres semeurs de bruit au coeur même du silence. 

© Thibault Marconnet
2007

Flamenco


Sir William Russell Flint, Farruca


Dans le flamenco, il y a comme une saccade permanente, une urgence à faire exulter la vie ; des soupirs qui retiennent leurs larmes ; un cri qui attend son heure pour saisir le corps et faire brûler dans la peau l'offrande de l'âme. 

© Thibault Marconnet
2007

L'érotisme comme appel à l'Être

Egon Schiele, Wally en chemise rouge, 1913


L’érotisme, c’est le feu sacré des êtres ardents.
Dans la nuit ou dans le jour, les draps se font torches au contact de la nudité des peaux douces et rugueuses comme le sable du désert. C’est l’offrande faite à la fournaise de l’été, la brûlure qui saisit le ventre où couvent des braises.
L’eau et le soleil se mêlent aux puissantes étreintes qui se forment comme une émeute de tout l’être, comme le mouvement salé de la mer.
Qui a goûté une fois à cet incendie intérieur, se sentira de nouveau attiré par cette infusion de météores.
La bouche de l’être aimé distille un grog au goût de miel sauvage dans l’unisson des langues où la lave prend naissance.
La colère des puritains se montre ridicule lorsque ceux-ci se jettent dans une bataille contre l’érotisme et convoquent sur celui-ci les foudres de l’enfer.
Certains ont dressé autrefois de grands bûchers pour étouffer ce feu de cheminée qui saisit le corps et l’âme. Laissons-les grogner, ces tièdes, auprès de leur poêle éteint et froid. Ils se revêtent d’anathèmes et font de la lingerie un linceul pour leurs chairs sans chaleur.
Qu’ils s’enterrent donc puisque tel est leur souhait et qu’ils laissent ceux qui le désirent, jouir en paix.


© Thibault Marconnet

13/02/2013


Egon Schiele, Gerti Schiele au drapé à carreaux, 1907

Les choses qui durent

Egon Schiele, Enfant avec un halo dans un champ de fleurs, 1909


C’est dans un geste instinctif, comme venu du fond des âges, que ma main s’est posée sur le vieux mur qui ceignait une tour faisant face au massif de la Grande Chartreuse ; et ce contact m’a procuré de l’apaisement. Vieilles églises, châteaux, pierres, eau limpide des torrents, terres grasses ou sèches, herbes, feuillages, troncs noueux et puissants des arbres centenaires… Il faut s’imprégner par le plat de la paume de toutes ces matières, tendre l’oreille à leurs rumeurs aux accents d’éternité, vibrer au travers de leur pulsation secrète. Dans un monde qui cultive la matière stérile du faux et de l’oubli, il faut toucher les choses qui durent, ces mains qui se tendent pour nous arracher au vide.


© Thibault Marconnet

2008-2009

Egon Schiele, Arbre d'automne en mouvement, 1912

Les écrivains de l'incarnation

Jean-Paul Marcheschi, La sciarra


Selon moi, il est des écrivains de l’incarnation et de la désincarnation. Les écrivains que j’appelle de l’incarnation sont bien souvent – est-ce si étonnant – des individus qui ont foi en Dieu ou qui ont un puissant intérêt pour tout ce qui relève du sacré. Leur incarnation comporte une sorte d’attente de la résurrection ; ceux-ci sont entres autres : Léon Bloy, Georges Bernanos, Paul Claudel, Charles Péguy, Joseph de Maistre, Ernest Hello, Fédor Dostoïevski, etc. Ce que j’entrevois chez eux d’incarnation, cela passe bien évidemment par les formes et le fond de leur langage : une écriture mêlée d’eau et de feu, des phrases de terre grasse ; un absolu qui prend sa source en Dieu, attentif à l’Apocalypse, à la nouvelle venue du Fils de l’Homme. Voilà ce que je nomme chez eux cette incarnation qui, tout en étant fichée dans la tourbe et la glaise, voit au-delà, attend et espère la lumière qui percera le lourd rideau de ténèbres. Quant à ces écrivains de la désincarnation, nul besoin de dire qu’ils sont légion, qu’ils sont les ombres nauséeuses qui défilent obliquement le long des terres brûlées. Leur écriture est vaporeuse et évanescente ; abstraite, elle n’a point prise en l’homme : elle cherche l’ange dans celui qui est fait avant tout de chair et de sang. Ils manient des vocables empreints de préciosité outrancière. Ceux-là me semblent mépriser l’homme, rejeter son imperfection ainsi que le libre-arbitre malaisé dont il est porteur. Ils ne savent pas ce qu’est l’espérance, la Présence et promènent en tous lieux l’inquiétant falot de leur cynisme amer et froid comme une stèle funéraire. Les écrivains de l’incarnation brûlent quant à eux d’un feu secret, d’une flamme rouge comme la pulpe du cœur, d’un soleil incarnat, d’une aurore qui s’élève en rendant la vue aux aveugles. Les “nécrographes”, de leur côté, filent leurs parures de sommeil pour mieux enterrer le verbe à l’abri du feu vivant.


© Thibault Marconnet

2008/2010



Jean-Paul Marcheschi et son "pinceau-feu"